IX
cliancel Oh! quand il vous aime, cet liomme-là, il n'a pas son pareil pour la bonté!...
— Ma minette, dit Jacques CoUin à sa tante, charge-toi de la Gonore, il faut l'endormir; elle sera, dans cinq jours d'ici, arrêtée, et on trouvera dans sa chambre cent cinquante mille francs en or, qui resteront d'une autre part dans l'assassinat des vieux Crottal, père et mère du notaire.
— Elle en aura pour cinq ans de Madelonnettes, dit Jacqueline.
— A peu près, répondit Jacques Collin. Donc, c'est un motif pour la Nourrisson de se défaire de sa maison ; elle ne peut pas la gérer elle-même, et on ne trouve pas de gérantes comme on veut. Tu pourras très-bien arranger cette affaire. Nous aurons là un œil... Mais ces opérations sont toutes les trois subordonnées à la négociation que je viens d'entamer relativement à nos lettres. Ainsi découds ta robe et donne-moi les échantillons des marchandises. OiJ se trouvent les trois paquets?
— Parbleu ! chez la Rousse.
— Cocher, cria Jiicques Collin, retournez au palais de justice, et du train!... J'ai proiris de la célérité, voici une demi-heure d'absence, et c'est trop! Reste chez la Rousse, et donne les paquets cachetés au garçon de bureau que tu verras venir demander madame de Saint-Estève. C'est le de qui sera le mot d'avis, et il devra te dire : Madame, je viens de la part de M. le procureur général pour ce que vous savez. Stationne devant la porte de la Rousse en regardant ce qui se passe sur le marché aux Fleurs, afin de ne pas exciter l'attention de Prélard. Dès que tu auras lâché les lettres, tu peux faire agir Paccard et Prudence.
— Je te devine, dit Jacqueline, tu veux remplacer Bibi-Lupin. La mort de ce garçon t'a tourné la cervelle!
— Et Théodore, à qui on allait couper les cheveux pour le faU" cher a quatre heures ce soir! s'écria Jacques Collin.
— Enfin, c'est une idée! nous finirons honnêtes gens et bourgeois, dans une belle propriété, sous un beau climat, en Touraine.
— Que pouvais-je devenir? Lucien a emporté mon âme, toute ma vie heureuse ; je me vois encore trente ans à m'ennuyer, et je n'ai plus de cœur. Au lieu d'être le dâb du bagne, je serai le Figaro de la justice, et je vengerai Lucien. Ce n'est que dans la peau
de la railh (police) que je puis en sûreté démolir Corentin. Ce sera vivre encore que d'avoir à manger un homme. Les états qu'on fait dans le monde ne sont que des apparences; la réalité, c'est ridée! ajouta-t-il en se frappant le front. Qu'as-tu maintenant dans notre trésor?
— Rien, (iit la tante, épouvantée de l'accent et des manières de son neveu. Je t'ai tout donné pour ton petit. La Romette n'a pas plus de vingt mille francs pour son commerce. J'ai tout pris à madame Nourrisson, elle avait environ soixante mille francs à elle... Ah! nous sommes dans des draps qui ne sont pas blanchis depuis un an. Le petit a dévoré les fades des fanandels, notre trésor et -tout ce que possédait la Nourrisson.
— Ça faisait?
— Cinq cent soixante mille...
— Nous en avons cent cinquante en or, que Paccard et Prudence nous devront. Je vais te dire oij en prendre deux cents autres... Le reste viendra de la succession d'Esiher. Il faut récompenser la Nourrisson. Avec Théodore, Paccard, Prudence, la Nourrisson et toi, j'aurai bientôt formé le bataillon sacré qu'il me faut... Écoute, nous approchons...
— Voici les trois lettres, dit Jacqueline, qui venait de donner le iernier coup de ciseaux à la doublure de sa robe.
— Bien, répondit Jacques Gollin, en recevant les trois précieux autographes, trois papiers vélins encore parfumés. Théodore a fait le coup de Nanterre.
, — Ah! c'est lui...
— Tais-toi, le temps est précieux. Il a voulu donner la becquée à un petit oiseau de Corse nommé Ginetta... Tu vas employer la Nourrisson à la trouver, je te ferai passer les renseignements nécessaires par une lettre que Gault te remettra. Tu viendras au guichet de la Conci(;rgerie dans deux heures d'ici. Il s'agit de lâcher celte petite fille chez une blanchisseuse, la sœur à Godet, et qu'elle s'y impatronise... Godet et Rufl'ard sont des complices à la Pouraille dans le vol et l'assassinat commis chez les Grottat. Les quatre cent cinquante mille francs sont intacts, un tiers dans la cave de la Gonore, c'est la part de la Pouraille ; le second tiers dans la chambre à la Gonore, c'est celle de Ruffard ; le troisième
est caché chez la sœur à Godet. Nous commencerons par prendre cent cinquante mille francs sur le fade de la Pouraille, puis cent sur celui de Godet, et cent sur celui de Ruffard. Une fois Ruffard et Godet scirés, c'est eux qui auront mis à part ce qui manquera de leur fade. Je leur ferai accroire, à Godet, que nous avons mis cent mille francs de côté pour lui, et à Ruffard et à la Pouraille, que la Gonore leur a sauvé cela!... Prudence et Paccard vont travailler chez la Gonore. Toi et Ginetta, qui me paraît être une finemouche, vous manœuvrerez chez la sœur à Godet, Pour mon début dans le comique, je fais retrouver à la cigogne quatre cent mille francs du vol Crottat, et les coupables. J'ai l'air d'éclaircir l'assassinat de Nanterre. Nous retrouvons notre aubert et nous sommes au cœur de la raille! Nous étions le gibier, et nous devenons les chasseurs, voilà tout. Donne trois francs au cocher...
Le fiacre était au Palais. Jacqueline, stupéfaite, paya. Trompela-Mort monta l'escalier pour aller chez le procureur général.
Un changement total de vie est une crise si violente, que, malgré sa décision, Jacques Collin gravissait lentement les marches de l'escalier qui, de la rue de la Barillerie, mène à la galerie marchande, où se trouve, sous le péristyle de la cour d'assises, la sombre entrée du parquet. Une affaire politique occasionnait une sorte d'attroupement au pied du double escalier qui mène à la cour d'assises, en sorte que le forçat, absorbé dans ses réflexions, resta pendant quelque temps arrêté par la foule. A gauche de ce double escalier, il se trouve, comme un énorme pilier, un des contre-forts du Palais, et dans cette masse on aperçoit une petite porte. Cette petite porte donne sur un escalier en colimaçon qui sert de communication avec la Conciergerie. C'est par là que le procureur général, le directeur de la Conciergerie, les présidents de cour d'assises, les avocats généraux et le chef de la police de sûreté peuvent aller et venir. C'est par un embrancliement de cet escalier, aujourd'hui condamné, que Marie-Antoinette, la reine de France, était amenée devant le tribunal révolutionnaire, qui siégeait, comme on le sait , dans la grande salle des audiences solennelles de la cour de cassation.
A l'aspect de cet épouvantable escalier, le cœur se serre quand on pense que la fille de Marie-Thérèse, dont la suite, la coiffure et
les paniers remplissaient le grand escalier de Versailles, passait parla!... Peut-être expiait-elle le crime de sa mère, la Pologne hideusement partagée. Évidemment, les souverains qui commettent de pareils crimes ne songent pas à la rançon qu'en demande la Providence.
Au moment où Jacques CoUin entrait sous la voûte de l'escalier, pour se rendre chez le procureur général, Bibi-Lupin sortit par cette porte cachée dans le mur.
Le chef de la police de sûreté venait de la Conciergerie et se Tendait aussi chez M. de Granville. On peut comprendre quel fut Tâtonnement de Bibi-Lupin en reconnaissant devant lui la redingote de Carlos Herrera, qu'il avait tant étudié le matin; il courut pour le dépasser. Jacques Collin se retourna. Les deux ennemis se trouvèrent en présence. De part et d'autre, chacun resta sur ses pieds, et le même regard partit de ces yeux, si différents, comme deux pistolets qui, dans un duel, partent en même temps.
— Cette fois, je te tiens, brigand ! dit le chef de la police de sûreté.
— Ah ! ah!... répondit Jacques Collin d'un air ironique.
Il pensa rapidement que M. de Granville l'avait fait suivre ; et, chose étrange! il fut peiné de savoir cet homme moins grand qu'il ne l'imaginait.
Bibi-Lupin sauta courageusement à la gorge de Jacques Collin, qui, l'œil à son adversaire, lui donna un coup sec et l'envoya les quatre fers en l'air à trois pas de là; puis Trompe-la-Mort alla posément à Bibi-Lupin, et lui tendit la main pour l'aider à se relever, absolument comme un boxeur anglais qui, sûr de sa force, ne demande pas mieux que de recommencer. Bibi-Lupin était beaucoup trop adroit pour se mettre à crier; mais il se redressa, courut à l'entrée du couloir et fît signe à un gendarme de s'y placer. Puis, avec la rapidité de l'éclair, il revint à son ennemi, qui le regardait faire tranquillement. Jacques Collin avait pris son parti :
— Ou le procureur général m'a manqué de parole, ou il n'a pas mis Bibi-Lupin dans sa confidence, et alors, il faut éclaircir ma situation. — Veux-tu m'arrêter? demanda Jacques Collin à son ennemi. Dis-le sans y mettre d'accompagnement. Ne sais-je pas ■qu'au cœur de la cigogne tu es plus fort que moi? Je te tuerais à
la savate, mais je ne mangerais pas les gendarmes el la ligne. Ne faisons pas de bruit; où veux-tu me mener?
— Chez M. Camusot.
— Allons chez M, Camusot, répondit Jacques Collin. Pourquoi n'irions-nous pas au parquet du procureur général?... C'est plus près, ajouta-t-il,
Bibi-Lupin, qui se savait en défaveur dans les hautes régions du pouvoir judiciaire et soupçormé d'avoir fait fortune aux dépens des criminels et de leurs victimes, ne fut pas fâché de se présenter au parquet avec une pareille capture.
— Allons-y, dit-il, ça me va! Mais, puisque lu te rends, laissemoi l'accommoder, je crains tes gifles!
Et il tira des poucettes de sa poche.
Jacques Collin tendit ses mains, et Bibi-Lupin lui serra les pouces.
— Ah çà! puisque tu es si bon enfant, reprit-il, dis-moi comment tu es sorli de la Conciergerie?
— Mais par où tu es sorti, par le petit escalier.
— Tu as donc fait voir un nouveau tour aux gendarmes?
— Non. M. de Granville m'a laissé libre sur parole.
— Planches-tu? (Plaisantes-tu?)
— Tu vas voir !... C'est toi peut-être à qui l'on va mettre les poucettes.
En ce moment, Corentin disait au procureur général :
— Eh bien, monsieur, voilà juste une heure que notre homme est sorti; ne craignez-vous pas qu'il ne se soit moqué de vous?... Il est peut-êire sur la route d'Espagne, où nous ne le trouverons plus, car l'Espagne est un pays tout de fantaisie.
— Ou je ne me connais pas en hommes, ou il reviendra ; tous ses intérêts l'y obligent; il a plus à recevoir de moi qu'il ne me donne...
En ce moment, Bibi-Lupin se montra.
— Monsieur le comte, dil-il, j'ai une bonne nouvelle à vous donner : Jacques Collin, qui s'était sauvé, est repris.
— Voilà, s'écria Jacques Collin en s'adressant à M. de Granville, comment vous avez tenu votre parole ! Demandez à votre agent à double face où il m'a trouvé?
— Où? dit le procureur général.
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTlSANi: S. 487
— A deux pas du parquet, sous la voûte, répondit Bibi-Lupin.
— Débarrassez cet homme de vos ficelles, dit sévèrement M. de Granville à Bibi-Lupin. Sachez que, jusqu'à ce qu'on vous ordonne de l'arrêter de nouveau, vous devez laisser cet homme libre... Et sortez!... Vous êtes habitué à marcher et à agir comme si vous étiez à vous seul la justice et la police.
Et le procureur général tourna le dos au chef de la police de sûreté, qui devint blême, surtout en recevant un regard de Jacques CoUin où il devina sa chute.
— Je ne suis pas sorti de mon cabinet, je vous attendais, et vous ne doutez pas que je n'aie tenu ma parole comme vous teniez la vôtre, dit M. de Granville à Jacques Collin.
— Dans le premier moment, j'ai douté de vous, monsieur, et peut-être à ma place eussiez-vous pensé comme moi ; mais la réflexion m'a montré que j'étais injuste. Je vous apporte plus que vous ne me donnez, vous n'aviez pas intérêt à me tromper...
Le magistrat échangea soudain un regard avec Gorentin. Ce regard, qui ne put échapper à Trompe-la-Mort, dont l'attention était portée sur M. de Granville, lui fit apercevoir le petit vieux étrange, assis sur un fauteuil, dans un coin. Sur-le-champ, averti par cet instinct si vif et si rapide quf dénonce la présence d'un ennemi, Jacques Collin examina ce personnage ; il vit du premier coup d'œil que les yeux n'avaient pas l'âge accusé par le costume, et il reconnut un déguisement. Ce fut, en une seconde, la revanche prise par Jacques Collin sur Gorentin de la rapidité d'observation avec laquelle Gorentin l'avait démasqué chez Peyrade.
— Nous ne sommes pas seuls!... dit Jacques Collin à M. de Granville.
— Non, répliqua sèchement le procureur général.
— Et monsieur, reprit le forçat, est une de mes meilleures conlaissances,... je crois?...
Il fit un pas et reconnut Gorentin, l'auteur réel, avoué de la chute de Lucien. Jacques Collin, dont le visage était d'un rouge de brique, devint, pour un rapide et imperceptible instant, pâle et presque blanc; tout son sang se porta au cœur, tant fut ardente et frénétique son envie de sauter sur cette bête dangereuse et de l'écraser; mais il refoula ce désir brutal et le comprima par la
force qui le rendait si terrible. Il prit un air aimable, un ton de politesse obséquieuse, dont il avait l'habitude depuis qu'il jouait Je rôle d'un ecclésiastique de l'ordre supérieur, et il salua le petit vieillard.
— Monsieur Corentin, dit-il, est-ce au hasard que je dois le plaisir de vous rencontrer, ou serais-je assez heureux pour être l'objet de votre visite au parquet?
L'étonnement du procureur général fut au comble, et il ne put s'empêcher d'examiner ces deux houmies en présence. Les mouvements de Jacques Collin et l'accent qu'il mit à ces paroles dénotaient une crise, et il fut curieux d'en pénétrer les causes. A cette subite et miraculeuse reconnaissance de sa personne, Corentin se dressa comme un serpent sur la queue duquel on a marché.
— Oui, c'est moi, mon cher abbé Carlos Herrera.
— Venez-vous, lui dit Trompe-la-Mort , vous interposer entre M. le procureur général et moi?... Aurais-je le bonheur d'être le sujet d'une de ces négociations dans lesquelles brillent vos talents? — Tenez, monsieur, dit le forçat en se retournant vers le procureur général, pour ne pas vous faire perdre des moments aussi précieux que les vôtres, lisez, voici l'échantillon de mes marchandises...
Et il tendit à M. de Granville les trois lettres, qu'il tira de la poche de côté de sa redingote.
— Pendant que vous en prendrez connaissance, je causerai, si vous le permettez, avec monsieur.
— C'est beaucoup d'honneur pour moi, dit Corentin, qui ne put s'empêcher de frissonner.
— Vous avez obtenu, monsieur, un succès complet dans notre affaire, dit Jacques Collin. J'ai été battu, ajouta-t-il légèrement et à la manière d'un joueur qui a perdu son argent; mais vous avez laissé quelques hommes sur le carreau... C'est une victoire coûteuse...
— Oui, répondit Corentin en acceptant la plaisanterie ; si vous avez perdu votre reine, moi, j'ai perdu mes deux tours...
— Ohl Contenson n'était qu'un pion, répliqua railleusement Jacques Collin. Ça se remplace. Vous êtes, permeitez-moi de vous donner cet éloge en face, vous êtes, ma parole d'honneur, un homme prodigieux.
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES. 4o9
— Non, non, je m'incline devant votre supériorité, répliqua Corenlin, qui eut l'air d'un plaisant de profession, disant : « Tu veux blaguer, blaguons! » Comment! moi, je dispose de tout, et vous, vous êtes pour ainsi dire tout seul...
— Oh ! oh ! fit Jacques CoUin.
— Et vous avez failli l'emporter, dit Corentin en remarquant l'exclamation. Vous êtes l'homme le plus extraordinaire que j'aie rencontré dans ma vie, et j'en ai vu beaucoup d'extraordinaires, car les gens avec qui je me bats sont tous remarquables par leur audace, par leurs conceptions hardies. J'ai, par malheur, été trèsintime avec feu monseigneur le duc d'Olranie; j'ai travaillé pour Louis XVII I, quand il régnait, et, quand il était exilé, pour l'empereur, et pour le Directoire... Vous avez la trempe de Louvel, le plus bel instrument politique que j'aie vu; mais vous avez la souplesse du prince des diplomates. Et quels auxiliaires!... Je donnerais bien des têtes à couper pour avoir à mon service la cuisinière de cette pauvre petite Esther... Où trouvez-vous des créatures belles comme la fille qui a doublé cette juive pendant quelque temps pour M. de Nucingen?.,. Je ne sais oii les prendre quand j'en ai besoin.
— Monsieur, monsieur, dit Jacques Collin, vous m'accablez... De votre part, ces éloges feraient perdre la tête...
— Ils sont mérités. Comment! vous avez trompé Peyrade, il vous a pris pour un officier de paix, lui!... Tenez, si vous n'aviez pas eu ce petit imbécile à défendre, vous nous auriez rossés...
— Ah! monsieur, vous oubliez Contenson déguisé en mulâtre... et Peyrade en Anglais. Les acteurs ont les ressources du théâtre; mais être ainsi parfait au grand jour, à toute heure, il n'y a que vous et les vôtres...
— Eh bien, voyons, dit Corentin, nous sommes persuadés, l'un et l'autre, de notre valeur, de nos mérites. Nous voilà tous deux là, bien seuls; moi, je suis sans mon vieil ami, vous sans votre jeune protégé. Je suis le plus fort pour le moment, pourquoi ne ferions-nous pas comme dans V Auberge des Adrets? Je vous tends la main, en vous disant : Embrassons-nous et que cela finisse. Je vous offre, en présence de M. le procureur général, des lettres de
grâce pleine et entière, et vous serez un des miens, le premier, après moi, peut-être mon successeur.
— Ainsi, c'est une position que vous m'offrez?... dit Jacques Collin. Une jolie position! Je passe de la brune à la blonde...
— Vous serez dans une sphère où vos talents seront bien appréciés, bien récompensés, et vous agirez à votre aise. La police politique et gouvernementale a ses périls. J'ai déjà, tel que vous me voyez, été deux fois emprisonné... je ne m'en porte pas plus mal. Mais on voyage! on est tout ce qu'on veuf être... On est le machiniste des drames politiques, on est traité poliment par les grands seigneurs... Voyez, mon cher Jacques Collin, cela vous va-t-il?...
— Avez-vous des ordres à cet égard? lui dit le forçat.
— J'ai plein pouvoir,... répliqua Gorentin, tout heureux de cette inspiration.
— Vous badinez, vous êtes un homme très-fort, vous pouvez bien admettre qu'on se puisse défier de vous... Vous avez vendu plus d'un homme en le liant dans un sac et l'y faisant entrer de lui-même... Je connais vos belles batailles, l'affaire Montauran, l'affaire Simeuse... Ah! c'est les batailles de Marengo de l'espionnage.
— Eh bien, dit Corenlin, vous avez de l'estime pour M. le procureur général?
— Oui, dit Jacques Collin en s'inclinant avec respect; je suis en admiration devant son beau caractère, sa fermeté, sa noblesse, et je donnerais ma vie pour qu'il fût heureux. Aussi commencerai-je par faire cesser l'état dangereux dans lequel est madame de Sérizy.
Le procureur général laissa échapper un mouvement de bonheur.
— Eh bien, demandez-lui, reprit Corentin, si je n'ai pas plein pouvoir pour vous arracher à l'état honteux dans lequel vous êtes, et vous attacher à ma personne.
— C'est vrai, dit M. de Gran ville en observant le forçat.
— Bien vrai! j'aurais l'absolution de mon passé et la promesse de vous succéder en vous donnant des preuves de mon savoir-faire?
— Entre deux hommes comme nous, il ne peut y avoir aucun malentendu, reprit Gorentin avec un air de grandeur d'âme auquel tout le monde eût été pris.
— Et le prix de cette transaction est sans doute la remise des trois correspondances?... dit Jacques Collin.
— Je ne croyais pas avoir besoin de vous le dire...
— Mou cher monsieur Corentin, dit Trompe -la-Mort avec une ironie digne de celle qui fit le triomphe de Talma dans le rôle de Nicomède, je vous remercie, je vous ai Tobligation de savoir tout ce que je vaux et quelle est l'importance qu'on attache à me priver de ces armes... Je ne l'oublierai jamais... Je serai toujours et en tout temps à votre service, et, au lieu de dire, comme Robert Macaire : « Embrassons-nous!... » moi, je vous embrasse.
Il saisit avec tant de rapidité Corentin par le milieu du corps, que celui-ci ne put se défendre de cette embrassade ; il le serra comme une poupée sur son cœur, le baisa sur les deux joues, l'enleva d'une main comme une plume, ouvrit de l'autre la porte du cabinet, et le posa dehors, tout meurtri de cette rude étreinte.
— Adieu, mon cher, lui dit-il à voix basse et à l'oreille. INous sommes séparés l'un de l'autre par trois longueurs de cadavres; nous avons mesuré nos épées, elles sont de la même trempe, de la même dimension... Ayons du respect l'un pour l'autre; mais je veux être votre égal, non/votre subordonné... Armé comme vous le seriez, vous me paraissez un trop dangereux général pour votre lieutenant. Nous mettrons un fossé entre nous. Malheur à vous si vous venez sur mon terrain!... Vous vous appelez l'État, de même que les laquais s'appellent du même nom que leurs maîtres; moi, je veux me nommer la Justice; nous nous verrons souvent; continuons à nous traiter avec d'autant plus de dignité, de convenance, que nous serons toujours... d'atroces canailles, lui dit-il à l'oreille. Je vous ai donné l'exemple en vous embrassant...
Corentin resta sot pour la première fois de sa vie, et il se laissa secouer la main par son terrible adversaire.
— S'il en est ainsi, dit-il, je crois que nous avons intérêt l'un et l'autre à rester amis...
— Nous serons plus forts chacun de notre côté, mais en même temps plus dangereux, ajouta Jacques Collin à voix basse. Aussi me permettrez-vous de vous demander demain des arrhes sur notre marché...
— Eh bien, dit Corentin avec bonhomie, vous m'ôtez votre
affaire pour la donner au procureur général ; vous serez la cause de son avancement ; mais je ne puis m'empêcher de vous le dire, vous prenez un bon parti... Bibi-Lupin est trop connu, il a fait son temps; si vous le remplacez, vous vivrez dans la seule condition qui vous convienne; je suis charmé de vous y voir,... parole d'honneur...
— Au revoir, à bientôt, dit Jacques CoUin.
En se retournant, Trompe-la-Mort trouva le procureur général assis à son secrétaire, la tête dans les mains.
— Comment! vous pourriez empêcher la comtesse de Sérizy de devenir folle?... demanda M. de Granville.
— En cinq minutes, répliqua Jacques Collin.
— Et vous pouvez me remettre toutes les lettres de ces dames?
— Avez-vous lu les trois?...
— Oui, dit vivement le procureur général; j'en suis honteux pour celles qui les ont écrites...
— Eh bien, nous sommes seuls : défendez votre porte, et traitons, dit Jacques Collin.
— Permettez!... la justice doit avant tout faire son métier, et M. Camusot a Tordre d'arrêter votre tante...
— 11 ne la trouvera jamais, dit Jacques Collin,
— On va faire une perquisition au Temple, chez une demoiselle Paccard qui tient son établissement...
— On n'y verra que des haillons, des costumes, des diamants, des uniformes. Néanmoins, il faut mettre un terme au zèle de M. Camusot.
M. de Granville sonna un garçon de bureau, et lui dit d'aller dire à M. Camusot de venir lui parler.
— Voyons, dit-il à Jacques Collin, finissons! Il me tarde de connaître votre recette pour guérir la comtesse..,
— l^onsieur le procureur général, dit Jacques Collin en devenant grave, j'ai été, comme vous le savez, condamné à cinq ans de travaux forcés pour crime de faux. J'aime ma liberté!... Cet amour, comme tous les amours, est allé directement contre son but; car, en voulant trop s'adorer, les amants se brouillent. En m'évadant, en étant repris tour à tour, j'ai fait sept ans de bagne. Vous n'avez donc à me gracier que pour les aggravations de peine que j'ai
empoignées au prè... (pardon! au bagne). En réalité, j'ai subi ma peine, et, jusqu'à ce qu'on me trouve une mauvaise affaire, cèdent je défie la justice et même Corentin, je devrais être rétabli dans mes droits de citoyen français. Exclu de Paris, et soumis à la surveillance de la police, est-ce une vie? où puis-je aller? que puisje faire? Vous connaissez mes capacités. Vous avez vu Corentin, ce magasin de ruses et de trahisons, blême de peur devant moi, rendant justice à mes talents... Cet homme m'a tout ravi! car c'est lui, lui seul qui, par je ne sais quels moyens et dans quel intérêt, a renversé l'édifice de la fortune de Lucien... Corentin et Gamusot ont tout fait...
— Ne récriminez pas, dit M. de Granville, et allez au fait.
— Eh bien, le fait, le voici. Cette nuit, en tenant dans ma maia la main glacée de ce jeune mort, je me suis promis à moi-même de renoncer à la lutte insensée que je soutiens depuis vingt ans contre la société tout entière. Vous ne me croyez pas susceptible de faire des capucinades, après ce que je vous ai dit de mes opinions religieuses... Eh bien, j'ai vu, depuis vingt ans, le monde par son envers, dans ses caves, et j'ai reconnu qu'il y a dans la marche des choses une force que vous nommez la Providence, que j'appelais le hasard, que mes compagnons appellent la chance. Toute mauvaise action est rattrapée par une vengeance quelconque, avec quelque rapidité qu'elle s'y dérobe. Dans ce métier de lutteur, quand on a beau jeu, quinte et quatorze en main avec la primauté, la bougie tombe, les cartes brûlent, ou le joueur est frappé d'apoplexie!... C'est l'histoire de Lucien. Ce garçon, cet ange, n'a pas commis l'ombre d'un crime; il s'est laissé faire, il a laissé faire! Il allait épouser mademoiselle de Grandlieu, être nommé marquis, il avait une fortune; eh bien, une fille s'empoisonne, elle cache le produit d'une inscription de rente, et l'édifice si péniblement élevé de cette belle fortune s'écroule en un instant. Et qui nous adresse le premier coup d'épée? Un homme couvert d'infamies secrètes, un monstre qui a commis dans le monde des intérêts de tels crimes (voir la Maison Nucingen), que chaque écu de sa fortune est trempé des larmes d'une famille; par un Nucingen qui a été Jacques Collin légalement et dans le monde des écus. Enfin, vous connaissez tout aussi bien que moi les liquida-
tions, les tours pendables de cet lioimnÇ. Mes fers estampilleront toujours toutes mes actions, même les plus vertueuses. Être un volant entre deux raquettes, dont Tune s'appelle le bagne et l'autre la police, c'est une vie où le triorapbe est un labeur sans fin, où la tranquillité me semble impossible. Jacques CoUin est en ce moment enterré, monsieur de Granville, avec Lucien, sur qui l'on jette actuellement de l'eau bénite et qui part pour le Père-Lacbaise. Mais il me faut une place où aller non pas y vivre , mais y mourir... Dans l'état actuel des choses, vous n'avez pas voulu, vous, la justice, vous occuper de l'état civil et social du forçat libéré. Quand la loi est satisfaite, la société ne l'est pas, elle conserve ses défiances, et elle fait tout pour se les justifier à elle-même; elle rend le forçat libéré un être impossible; elle doit lui rendre tous ses droits, mais elle lui interdit de vivre dans une certaine zone. La société dit à ce misérable : « Paris, le seul endroit où tu peux te cacher, et sa banlieue sur telle étendue, tu ne l'habiteras pas!... » Puis elle soumet le forçat libéré à la surveillance de la police. Et vous croyez qu'il est possible dans ces conditions de vivre? Pour vivre, il faut travailler, car on ne sort pas avec des rentes du bagne. Vous vous arrangez pour que le forçat soit clairement désigné, reconnu, parqué, puis vous croyez que les citoyens auront confiance en lui, quand la société, la justice, le monde qui l'entoure, n'en ont aucune. Vous le condamnez à la faim ou au crime. Il ne trouve pas d'ouvrage, il est poussé fatalement à recommencer son ancien métier, qui l'envoie à l'échafaud. Ainsi, tout en voulant renoncer à une lutte avec la loi, je n'ai point trouvé de place au soleil pour moi. Une seule me convient, c'est de me faire le serviteur de cette puissance qui pèse sur nous, et, quand cette pensée m'est venue, la force dont je vous parlais s'est manifestée clairement autour de moi. Trois grandes familles sont à ma disposition. Ne croyez pas que je veuille les faire chanter... Le chantage est un des plus lâches assassinats. C'est à mes yeux un crime d'une plus profonde scélératesse que le meurtre. L'assassin a besoin d'un atroce courage. Je signe mes opinions ; car les lettres qui font ma sécurité, qui me permettent de vous parler ainsi, qui me mettent de plain-pied en ce moment avec vous, moi le crime et vous la justice, ces lettres sont à votre disposition .. Votre garçon de bu-
reau peut les aller chercher de votre part, elles lui seront remises... Je n'en demande pas de rançon, je ne les vends pas! Hélas! monsieur le procureur général, en les mettant de côté, je ne pensais pas à moi, je songeais au péril où pourrait se trouver un jour Lucien ! Si vous n'obtempérez pas à ma demande, j'ai plus de courage, j'ai plus de dégoût de la vie qu'il n'en faut pour me brûler la cervelle moi-même et vous débarrasser de moi... Je puis, avec un passe-port, aller en Amérique et vivre dans la solitude; j'ai toutes les conditions qui font le sauvage... Telles sont les pensées dans lesquelles j'étais cette nuit. Votre secrétaire a dû vous répéter un mot que je l'ai chargé de vous dire... En voyant quelles précautions vous prenez pour sauver la mémoire de Lucien de toute infamie, je vous ai donné ma vie, pauvre présent! Je n'y tenais plus, je la voyais impossible sans la lumière qui l'éclairait, sans le bonheur qui l'animait, sans cette pensée qui en était le sens, sans la prospérité de ce jeune poëte qui en était le soleil, et je voulais vous faire donner ces trois paquets de lettres... , M. de Granville inclina la tête.
— En descendant au préau, j'ai trouvé les auteurs du crime commis à Nanterre et mon petit compagnon de chaîne sous le couperet pour une participation involontaire à ce crime, reprit Jacques Collin. J'ai appris que Bibi-Lupin trompe la justice, que l'un de ses agents est l'assassin des Crottat; n'était-ce pas, comme vous le dites, providentiel?... J'ai donc entrevu la possibilité de faire le bien, d'employer les qualités dont je suis doué, les tristes connaissances que j'ai acquises, au service de la société; d'être utile au lieu d'être nuisible, et j'ai osé compter sur votre intelligence, sur votre bonté.
L'air de franchise, de naïveté, la simplesse de cet homme, se confessant en termes sans âcreté, sans cette philosophie du vice qui jusqu'alors le rendait terrible à entendre, eussent fait croire à une transformation. Ce n'était plus lui.
— Je crois tellement en vous, que je veux être entièrement à votre disposition, reprit-il avec l'humilité d'un pénitent. Vous me voyez entre trois chemins : le suicide, l'Amérique et la rue de Jérusalem. Bibi-Lupin est riche, il a fait son temps; c'est un fonctionnaire à double face, et, si vous vouliez me laisser agir contre
lui, je le paumerais marron (je le prendrais en flagrant délit) en huit jours. Si vous me donnez la place de ce gredin, vous aurez rendu le plus grand service à la société. Je n'ai plus besoin de rien. (Je serai probe.) J'ai toutes les qualités voulue? pour l'emploi. J'ai, de plus que Bibi-Lupin, de l'instruction; on m'a fait suivre mes classes jusqu'en rhétorique; je ne serai pas si bête que lui, j'ai des manières quand j'en veux avoir. Je n'ai pas d'autre ambition que d'êtrô un élément d'ordre et de répression, au lieu d'être la corruption même. Je n'embaucherai plus personne dans la grande armée du vice. Quand on prend à la guerre un général ennemi, voyons, monsieur oii ne le fusille pas, on lui rend son épée, et on lui donne une ville pour prison; eh bien, je suis le général du bagne, et je me rends... Ce n'est pas la justice, c'est la mort qui m'a abattu... La sphère où je veux agir et vivre est la seule qui me convienne, et j'y développerai la puissance que je me sens... Décidez... Et Jacques Collin se tint dans une attitude soumise et modeste.
— Vous avez mis ces lettres à ma disposition?,., dit le procureur général.
— Vous pouvez les envoyer prendre, elles seront remises à la personne que vous enverrez...
— Et comment?
Jacques Collin lut dans le cœur du procureur général, et continua le même jeu.
— Vous m'avez promis la commutation de la peine de mort de Calvi en celle de vingt ans de travaux forcés. Oh ! je ne vous rappelle pas ceci pour faire un traité, dit-il vivement, en voyant faire un geste au procureur général ; mais cette vie doit être sauvée par d'autres motifs : ce garçon est innocent...
— Comment puis-je avoir les lettres? demanda le procureur général. J'ai le droit et l'obligation de savoir si vous êtes l'homme que vous dites être. Je vous veux sans condition...
— Envoyez un homme de confiance sur le quai aux Fleurs; il verra, sur le seuil de la boutique d'un quincaillier, à l'enseigne du Bouclier d'Achille...
— La maison du Bouclier?...
— C'est là, dit Jacques Collin avec un sourire amer, qu'est moa
bouclier. Votre homme trouvera là une vieille femme mise, comme je vous le disais, en marchande de marée qui a des rentes, avec des pendeloques aux oreilles, et sous le costume d'une riche dame de la Halle; il demandera madame de Saint-Estève. N'oubliez pas le de... Et il dira : Je viens de la part du procureur général chercher ce que vous savez... A l'instant, vous aurez trois paquets
cachetés...
— Les lettres y sont toutes? dit M. de Granville.
— Allons, vous êtes fort! Vous n'avez pas volé votre place, dit Jacques Collin en souriant. Je vois que vous me croyez capable de vous tâter et de vous livrer du papier blanc... Vous ne me connaissez pasl ajouta-t-il. Je me fie à vous comme un fils à son
père...
— Vous allez être reconduit à la Conciergerie, dit le procureur général, et vous y attendrez la décision qu'on prendra sur votre
sort.
Le procureur général sonna, son garçon de bureau vint, et il lui
dit:
— Priez M. Garnery de venir, s'il est chez lui.
Outre les quarante-huit commissaires de police qui veillent sur Paris comme quarante-huit providences au petit pied, sans compter la police de sûreté, et de là vient le nom de quart d'œil que les voleurs leur ont donné dans leur argot, puisqu'ils sont quatre par arrondissement; il y a deux commissaires attachés à la fois à la police et à la justice pour exécuter les missions délicates, pour remplacer les juges d'instruction dans beaucoup de cas. Le bureau de ces d^-ix magistrats, car les commissaires de police sont des magisirats, se nomme le bureau des délégations, car ils sont en effet délégués chaque fois et régulièrement saisis pour exécuter soit des perquisitions, soit des arrestations. Ces places exigent des hommes mûrs, d'une capacité éprouvée, d'une grande moralité, d'une discrétion absolue, et c'est un des miracles que la Providence fait en faveur de Paris que la possibilité de toujours avoir des natures de cette espèce. La description du Palais serait inexacte : sans la mention de ces magistratures préventives, pour ainsi dire, ; qui senties plus puissants auxiliaires de la justice; car, si la justice a, par la force des choses, perdu de son ancienne pompe, de sa
vieille richesse , il faut reconnaître qu'elle a gagné matériellement. A Paris surtout , le mécanisme s'est admirablement perfectionné.
M. de Granville avait envoyé M. de Chargebœuf, son secrétaire, au convoi de Lucien; il fallait le remplacer, pour cette mission, par un homme sûr; et M. Garnery était l'un des deux commissaires aux délégations.
— Monsieur le procureur général, reprit Jacques Collin, je vous ai déjà donné la preuve que j'ai mon point d'honneur... Vous m'avez laissé libre et je suis revenu... Voici bientôt onze heures,... on achève la messe mortuaire de Lucien, il va partir pour le cimetière... Au lieu de m'envoyer à la Conciergerie, permettez-moi d'accompagner le corps de cet enfant jusqu'au Père-Lachaise ; je reviendrai me constituer prisonnier...
— Allez, dit M. de Granville avec une inflexion de voix pleine de bonté.
— Un dernier mot, monsieur le procureur général. L'argent decette fille, de la maîtresse de Lucien, n'a pas été volé... Dans le peu de moments de liberté que vous m'avez donnés, j'ai pu inter roger les gens... Je suis sûr d'eux comme vous êtes sûr de voi deux commissaires aux délégations. Donc, on trouvera le prix de l'inscription de rente vendue par mademoiselle Esther Gobseck dans sa chambre, à la levée des scellés. La femme de chambre m'a fait observer que la défunte était, comme on dit, cachottière et très-défiante, elle doit avoir mis les billets de banque dans son lit. Qu'on fouille le lit avec attention, qu'on le démonte, qu'on ouvre les matelas, le sommier, on trouvera l'argent...
— Vous en êtes sûr?
— Je suis certain de la probité relative de mes coquins, ils ne se jouent jamais de moi... J'ai droit de vie et de mort sur eux, jejuge et je condamne, et j'exécute mes arrêts sans toutes vos formalités. Vous voyez bien les effets de mon pouvoir. Je vous retrouverai les sommes volées chez M. et madame Crottat; je vous serre marron un des agents de Bibi-Lupin, son bras droit, et je vous donnerai le secret du crime commis à Nanterre... C'estdes arrhes!... Maintenant, si ious' me mutiez au service de la justice et de la golice, au bout ti'uu au, vous voua applaudirez de ma réviélaLion,
SPLENDEURS ET MISÈRES DES GOUmTISANES. 499
je serai franchement ce que je dois être, etje saurai réussir' dans toutes les affaires qui me seront confiées;f>vnoy a! barAiij .gsnislq .
Je ne puis vous rien promettre qif6tiia ttîefiveSlândèvtîerqQe
vous me demandez ne dépend pas de moi. Au roi seul, sur le rapport du garde des sceaux, appartient le droit de faiTe^râcè, ^t la position que vous voulez prendre est à la nominatiorï'ictei^i'ie préfet de police. '' ^n^ u^e;.: ar il' ■:ri-;j-r-
— M. Garnery, dit le garçon d^Mi*élak'^ »'l ,'jmluo s9vo8 - Sur un geste du procureur général, le commissaire' dies délégations
entra, jeta sur Jacques Collin un air de comiaiSseur, et il réi)rima son élonnement sur ce moi: Allez! dit par M. fleGranville à Jacques Collin. t08ôd o'iiè-îjjeq ss'iui; auov ; :
— Voulez-vous me permettre, répondit Jacques Collin, de n« pas sortir avant que M. Garnery' vous «itraipporté ce qui fait ttnite ma force, afln que j'empiirce de 'Vôfls linf ité'moignageqde' satisfaction? .::!.:> J^ynp.l
Cette humilité, cette boiine foi complète, touchènreil tePpmtftfi'èur. général. . .Uirîov auov !:o'l ie ! ff/. —
— Allez, dit le magistrat. l€ suis sûf de VOtiS.il'T'fn ocngiîarn Jacques Collin salua pi^foHdément et avec Fentîferé' stitllîiisston
de l'inférieur devant le supérieur. Dix minutes après, !\I. de Gi'an'iville avait en sa possession les îettres contenues «n troîè paquets, cachetés et iiitacté. Mais î'iï»portance dé céttfe affaiire, l'éspèce-de confession de Jacques Collin', luiavîaent lait oubtier la promesse de guérison de madame de Sén'zy:ii»9«i ifi'sal 9m 9l .oldrnsana 'li-nuoq
Jacques GoRin éprouva, iqffahd^'ir-''T!it''dehok;''ftil'seh'ft*méh^' Incroyablè^de bien-être. li se seMit îibre et né pouf 'tf né Vi^noUi'èii'eV il maTclia i^apidement du î^alais à réalise Salrtt-Gérniain d^ Wê^l où la ftiesse 'était nniè..On fébit l'éaiPbénitë'SSïr'lâ bière; "^Tiî^ut arrivèq^ assez â temps poitf faire cet' adieu "(Ihrëtîén a la 'dépôuiflè mortelle de cet enfant si ■t^fïftrëment chéri; puis il monta dans ude voiture,' ét^aèCOJiîfKig'nà' 'lé •fcd^psj'ifôqu''ah ^^ -~
Dans les ent6rréiftéhtB,ttPans;à moins de cirdÔifst;rn?e%^èx?'rabrdioaires, oirdâtts les casî^bêî ri^rëS 'de quelqùë"eé!(?brKié déèééée naturellement, la foalS'^^^Sê'èf'régrree diminue'' à dièStire qa*ori s'avance vers le Père-Lachaise.'Ofl-'a'dd temps pou'i' ■iVhîè'' dénréfistfatioû à l'église, Tuais chacVtfl'â'^s affaire^ et y retourné au plus
tôt. Aussi, des dix voitures de deuil, n'y en eut-il pas quatre de pleines. Quand le convoi atteignit le Père-Lachaise, la suite ne se composait que d'une douzaine de personnes, parmi lesquelles se trouvait Rastignac.
— C'est bien, de lui être fidèle I dit Jacques Collin à son ancienne connaissance.
Rastignac fit un mouvement de surprise en trouvant là Vautrin.
— Soyez calme, lui dit l'ancien pensionnaire de madame Vauquer, vous avez en moi un esclave, par cela seul que je vous trouve ici. Mon appui n'est pas à dédaigner, je suis ou je serai plus puissant que jamais. Vous avez filé votre câble, vous avez été trèsadroit; mais vous aurez peut-être besoin de moi, je vous servirai toujours.
— Mais qu'allez-vous donc être?
— Le pourvoyeur du bagne au lieu d'en être locataire, répondit Jacques Collin.
Rastignac fit un mouvement de dégoût.
— Ahl si l'on vous volait I...
Rastignac marcha vivement pour se séparer de Jacques Collin.
— Vous ne savez pas dans quelles circonstances vous pouvez vous trouver.
On était arrivé sur la fosse creusée à côté de celle d'Esther.
— Deux créatures qui se sont aimées et qui étaient heureuses 1 dit Jacques Collin ; elles sont réunies. C'est encore un bonheur de pourrir ensemble. Je me ferai mettre là.
Quand on descendit le corps de Lucien dans la fosse, Jacques Collin tomba raide, évanoui. Cet homme si fort ne soutint pas ce léger bruit des pelletées de terre que les fossoyeurs jettent sur le corps pour venir demander leur pourboire. En ce moment, deux agents de la brigade de sûreté se présentèrent, reconnurent Jacques Collin, le prirent et le portèrent dans un fiacre.
— De quoi s'agit-il encore?... demanda Jacques Collin, quand il eut repris connaissance et qu'il eut regardé dans le fiacre.
11 se voyait entre deux agents de police, dont l'un était précisément Ruffard; aussi lui jeta-t-il un regard qui sonda l'âme de l'assassin jusqu'au secret de la Gonore.
— 11 y a que Je procureur général vous a demandé, répondit
Ruffard, qu'on est allé partout, et qu'on ne vous a trouve que dans le cimetière, où vous avez failli piquer une tête dans la fosse de ce jeune homme.
Jacques CoUin garda un instant le silence.
— Est-ce Bibi-Lupin qui me fait chercher? demanda-t-il à l'autre
agent.
— Non, c'est M. Garnery qui nous a mis en réquisition.
— Il ne vous a rien dit?
Les deux agents se regardèrent en se consultant par une mimiquô expressive.
— Voyons, comment vous a-t-il donné l'ordre?
— Il nous a, répondit Ruffard, ordonné de vous trouver sur-lechamp, en nous disant que vous étiez à l'église Saint-Germaia des Prés; que, si le convoi avait quitté l'église, vous seriez au cimetière.
— Le procureur général me demandait?
— Peut-être.
— C'est cela, répliqua Jacques Collin, il a besoin de moi!...
Et il retomba dans son silence, dont s'inquiétèrent beaucoup les deux agents. A deux heures et demie environ, Jacques GoUin entra dans le cabinet de M. de Granville et y vit un nouveau personnage, le prédécesseur de M. de Granville, le comte Octave de Bauvan, l'un des présidents de la cour de cassation.
— Vous avez oublié le danger dans lequel se trouve madame de Sérizy, que vous m'avez promis de sauver !
— Demandez, monsieur le procureur général, dit Jacques Collia en faisant signe aux deux agents d'entrer, dans quel état ces drôles m'ont trouvé?
— Sans connaissance, monsieur le procureur général, au bord de la fosse du jeune homme qu'on enterrait.
— Sauvez madame de Sérizy, dit M. de Bauvan, et vous aurez tout ce que vous voulez!
— Je ne veux rien, reprit Jacques Collin, je me suis rendu à discrétion, et M. le procureur général a dû recevoir...
— Toutes les lettres! dit M. de Granville; mais vous avez promis de sauver la raison de madame de Sérizy, le pouvez-vous? n'est-ce pas une bravade?
•"'i^ Je l'espère, répondit Jacques Collin avec modestie. ■ — Eh bien, venez avec moi, dit le comte Octave.
— Non, monsieur, dit Jacques Collin, je ne me trouverai pas dans la même voiture à vos côtés... Je suis encore un forçat. Si j'ai le désir de servir la justice, je ne commencerai pas par la déshonorer... Allez chez madame la comtesse, j'y serai quelque temps après vous... Annoncez-lui le meilleur ami de Lucien, l'abbé Carlos Herrera... Le pressentiment de ma visite fera nécessairement une impression sur elle et favorisera la crise. Vous me pardonnerez de prendre encore une fois le caractère mensonger du chanoine espagnol : c'est pour rendre un si grand service 1
. -H- Je vous verrai là sur les quatre heures, dit M. de Granville, car je dois aller avec le garde des sceaux chez le roi.
Jacques Collin alla retrouver sa tante, qui l'attendait sur le quai aux Fleurs.
— Eh bien, dit-elle, tu t'es donc livré à la cigogne?
— Oui.
— C'est chanceux !
— Non, je devais la vie à ce pauvre Théodore, et il aura sa grâce.
— Et toi?
. — Moi ; je serai ce que je dois être! Je ferai toujours trembler tout notre monde!... Mais il faut se mettre à l'ouvrage! Va dire à Paccard de se lancer à fond de train, et à Europe d'exécuter me? ordres.
— Ce n'est rien, je sais déjà comment faire avec la Gonorei... dit la terrible Jacqueline. Je n'ai pas perdu mon temps à rester là, dans les giroflées!
— Que la Ginetta, cette fille corse, soit trouvée pour demain, reprit Jacques Collin en souriant à sa tante.
— Il faudrait avoir sa trace?
— Tu l'auras par Manon la Blonde, répondit Jacques.
— C'est à nous, ce soir! répliqua la tante. Tu es plus pressé qu'un coq... Ily a donc gras?
— Je veux surpasser par mes premiers coups tout ce qu'a fait de mieux Bibi-Lupin. J'ai eu mon petit bout de conversation avec le monstre qui m'a tué Lucien, et je ne vis que pour me venger de
îiiil Nous serons, grâce à nos deux positions, également armés, également protégés! Il me faudra plusieurs années pour atteindre ce misérable; mais il recevra le coup en pleine poitrine.
— Il a dû te promettre le même chien de sa chienne, dît la tante; car il a recueilli chez lui la fille de Peyrade, tu sais, cette .petite qu'on a vendue à madame Nourrisson ?
— Notre premier point, c'est de lui donner un domestique.
— Ce sera didlcile, il doit s'y connaître! fit Jacqueline.
— Allons, la haine fait vivre! Qu'on travaille!
Jacques Collin prit un fiacre et alla sur-le-champ au quai Manquais, dans la petite chambre où il logeait, et qui ne dépendait pas de l'appartement de Lucien. Le portier, très-étonné de le revoir, voulut lui parler des événements qui s'étaient accomplis.
— Je sais tout, lui dit l'abbé. J'ai été compromis, malgré la sainteté de mon caractère ; mais, grâce à l'intervention de l'ambassadeur d'Espagne, j'ai été mis en liberté.
Et il monta vivement à sa chambre, où il prit, dans la couverture d'un bréviaire, une lettre que Lucien avait adressée à madame de Sérizy, quand madame de Sérizy l'avait mis en disgrâce en le voyant aux Italiens avec Esther.
Dans son désespoir, Lucien s'était dispensé d'envoyer cette lettre, en se croyant à jamais perdu ; mais Jacques Collin avait lu ce chefd'œuvre, et, comme tout ce qu'écrivait Lucien était sacré pour lui, il avait serré la lettre dans son bréviaire, à cause des expressions poétiques de cet amour de vanité. Lorsque M. de Granville lui avai/ parlé de l'état où se trouvait madame de Sérizy, cet homme si prcfond avait justement pensé que le désespoir et la folie de cette grande dame devaient venir de la brouille qu'elle avait laissée subsister entre elle et Lucien. Il connaissait les femmes, comme les magistrats connaissent les criminels, il devinait les plus secrets mouvements de leur cœur, et il pensa sur-le-champ que la comtesse devait attribuer en partie la mort de Lucien à sa rigueur, et se la reprochait amèrement. Évidemment, un homme comblé d'amour par elle n'eût pas quitté la vie. Savoir qu'elle était toujours aimée, malgré ses rigueurs, pouvait lui rendre la raison.
Si Jacques Collin était un grand général pour les forçats, il faut avouer qu'il n'était pas moins un grand médecin des âmes.
50i SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
Ce fut une honte à la fois et une espérance que l'arrivée de cet homme dans les appartements de l'hôtel Sérizy, Plusieurs personnes, le comte, les médecins étaient dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher de la comtesse; mais, pour épargner toute tache à l'honneur de son âme, le comte de Bauvan renvoya tout le monde, et resta seul avec son ami. Ce fut un coup sensible déjà pour le vice-président du conseil d'État, pour un membre du conseil privé, que de voir entrer ce sombre et ijinistre personnage.
Jacques GoUia avait changé d'habits. Il était mis en pantalon et en redingote de drap noir, et sa démarche, ses regards, ses gestes, tout fut d'une convenance parfaite. 11 salua les deux hommes d'État, et demanda s'il pouvait entrer dans la chambre de la comtesse.
— Elle vous attend avec impatience, dit M. de Bauvan.
— Avec impatience?... Elle est sauvée, dit ce terrible fascinateur.
En effet , après une conférence d'une demi-heure, Jacques Collia ouvrit la porte et dit :
— Venez, monsieur le comte, vous n'avez plus aucun événement fatal à redouter.
La comtesse tenait la lettre sur son cœur; elle était calme et paraissait réconciliée avec elle-même. A cet aspect, le comte laissa échapper un geste de bonheur.
— Les voilà donc, ces gens qui décident de nos destinées et de celles des peuples I pensa Jacques Collin, qui haussa les épaules quand les deux amis furent entrés. Un soupir poussé de travers par une femelle leur retourne l'intelligence comme un gant! Ils perdent la tête pour une œillade! Une jupe mise un peu plus haut, un peu plus bas, et ils courent par tout Paris, au désespoir. Les fantaisies d'une femme réagissent sur tout l'État! Oh! combien de force acquiert un homme quand il s'est soustrait, comme moi, à cette tyrannie d'enfant, à ces probités renversées par la passion, à ces méchancetés candides, à ces ruses de sauvage! La femme, avec son génie de bourreau, ses talents pour la torture, est et sera toujours la perte de l'homme. Procureur général, ministre, les voilà tous aveuglés, tordant tout poui d^s lettres de duchesse ou de
petite fille, ou pour la raison d'une femme qui sera plus folle avec son bon sens qu'elle ne l'était sans sa raison. 11 se mit à sourire superbement.
— Et, se dit-il, ils me croient, ils obéissent à mes révélations, et ils me laisseront à ma place 1 Je régnerai toujours sur ce monde, qui, depuis vingt-cinq ans, m'obéit...
Jacques Collin avait usé de cette suprême puissance qu'il exerça jadis sur la pauvre Esther ; car il possédait, comme on l'a vu maintes fois, cette parole, ces regards, ces gestes qui domptent les fous, et il avait montré Lucien comme ayant emporté l'image de la comtesse avec lui.
Aucune femme ne résiste à l'idée d'être aimée uniquement.
— Vous n'avez plus de rivale I fut le dernier mot de ce froid railleur.
Il resta pendant une heure entière, oublié, là, dans ce salon. M. de Granville vint et le trouva sombre, debout, perdu dans une rêverie comme en doivent avoir ceux qui font un 18 brumaire dans leur vie.
Le procureur général alla Jusqu'au seuil de la chambre de la comtesse, il y passa quelques instants; puis il vint à Jacques Collin et lui dit :
— Persistez-vous dans vos intentions?
— Oui, monsieur.
— Eh bien, vous remplacerez Bibi-Lupin, et le condamné Calvî aura sa peine commuée.
— 11 n'ira pas à Rochefort?
— Pas même à Toulon, vous pourrez l'employer dans votre service ; mais ces grâces et votre nomination dépendent de votre conduite pendant six mois que vous serez adjoint à Bibi-Lupin.
En huit jours, l'adjoint de Bibi-Lupin fit recouvrer quaire cent mille francs à la famille Grottat, livra Ruffard et Godet.
Le produit de l'inscription de rente vendue par Esther Gobseck fut trouvé dans le lit de la courtisane, et M. de Sérizy flt attri-
buer à Jacques Collin les trois cent mille francs qui lui étaient légués par le testament de Lucien de Rubempré.
Le monument ordonné par Lucien, pour Esther et pour lui, passe pour être un des plus beaux du Père-Lachaise, et le terrain au-dessous appartient à Jacques Collin.
Après avoir exercé ses fonctions pendant environ quinze ans Jacques Colin s'est retiré vers 1845.
Décembre 1847,