‹ Scènes de la vie parisienneChapitre 29 sur 37 · IX. S · texte numérisé non relu

IX. S

Et la duchesse descendit le grand escalier de Tljôtel de Cadignan en courant et en mettant ses gnnts, ce qui ne s'était jamais vu.

— A l'hôtel de Grandlieu, et promptementl dit-elle à l'un de ses domestiques, en lui faisant signe de monter derrière la voiture.

Le valet hésita, car cette voiture était un fiacre.

— Ah! madame la duchesse, vous ne m'aviez pas dit que ce j'eune homme avait des lettres de vous ! Sans cela, Camusot aurait bien autrement procédé...

— La situation de Léontine m'a tellement occupée, que je me suis entièrement oubliée, dit-elle. La pauvre femme était déjà quasi folle avant-hier, jugez de ce qu'a dû produire de désordre en elle le fatal événement 1 Ah! si vous saviez, ma petite, quelle matinée nous avons eue hier... Non, c'est à faire renoncer à l'amour. Hier, traînées toutes les deux, Léontine et moi, par une atroce vieille, une marchande à la toilette, une maîtresse femme, dans cette sentine puante et sanglante qu'on nomme la justice, je lui disais, en la conduisant au Palais : « N'est-ce pas à tomber sur ses genoux et à crier, comme madame de Nucingen, quand, eu allant à Naples, elle a subi l'une de ces tempêtes effrayantes de la Méditerranée : « Mon Dieul sauvez-moi, et plus jamais I » Certes, voici deux journées qui compteront dans ma vie! Sommes-nous stupides d'écrire!... Mais on aime! on reçoit des pages qui vous brûlent le cœur par les yeux, et tout flambe! et la prudence s'en val et l'on répond...

— Pourquoi répondre, quand on peut agir? dit madame Camusot.

— Il est si beau de se perdre!,., s'écria orgueilleusement la duchesse. C'est la volupté de l'âme.

— Les belles femmes, répliqua modestement madame Camusot, sont excusables, elles ont bien plus d'occasions que nous autres de succomber I

La duchesse sourit.

— Nous sommes toujours trop généreuses, reprit Diane de Maufrigneuse. Je ferai comme cette atroce madame d'Espard.

— Et que fait-elle? demanda curieusement la femme du juge,

— Elle a écrit mille billets doux...

— Tant que cela!... s'écria la Camusot en interrompant la duchesse.

— Eh bien, ma chère, on n'y pourrait pas trouver une phrase qui la compromette...

— Vous seriez incapable de conserver cette froideur, cette attention, répondit madame Camusot. Vous êtes femme, vous êtes de ces anges qui ne savent pas résister au diable...

— Je me suis juré de ne plus jamais écrire. Je n'ai, dans toute ma vie, écrit qu'à ce malheureux Lucien... Je conserverai ses lettres jusqu'à ma mort! Ma chère petite, c'est du feu, on a besoiii quelquefois...

— Si on les trouvait ! fit la Camusot avec un petit geste pudique.

— Oh! je dirais que c'est les lettres d'un roman commencé; car j'ai tout copié, ma chère, et j'ai brû-lé les originaux!

— Oh! madame, pour ma récompense, laissez-les-moi lire...

— Peut-être, dit la duchesse. Vous verrez alors, ma chère, qu'il n'en a pas écrit de pareilles à Léontine!

Ce dernier mot fut toute la femme, la femme de tous les temps €t de tous les pays.

Semblable à la grenouille de la fable de la Fontaine, madame Camusot crevait dans sa peau du plaisir d'entrer chez les Grandlieu en compagnie de la belle Diane de Maufrigneuse. Elle allait former, dans cette matinée, un de ces liens si nécessaires à l'ambition. Aussi s'entendait-elle appeler : « Madame la présidente. » Elle 'éprouvait la jouissance ineffable de triompher d'obstacles immenses, et dont le principal était l'incapacité de son mari, secrète encore, mais qu'elle connaissait bien. Faire arriver un homme médiocre! c'est pour une femme, comme pour les rois, se donner le plaisir qui séduit tant les grands acteurs, et qui consiste à jouer cent fois une mauvaise pièce. Cest l'ivresse de l'égoïsme! Enfin, c'est en quelque sorte les saturnales du pouvoir. Le pouvoir ne se prouve sa force à lui-même que par le singulier abus de couronner quelque absurdité des palmes du succès, en insultant au génie, seule force que le pouvoir absolu ne puisse atteindre. La promotion du cheval de Caligula, cette farce impériale, a eu et aura toujours un graad aiombre de représentations.

En quelques minutes, Diane et Amélie passèrent de l'élégant désordre dans lequel était la chambre à coucher de la belle Diane à la correction d'un luxe grandiose et sévère, chez la duchesse de Grandlieu.

Cette Portugaise, très-pieuse, se levait toujours à huit heures pour aller entendre la messe à la petite église de Sainte-Valère, succursale de Saint-Thomas d'Aquin, alors située sur l'esplanade des Invalides. Cette chapelle, aujourd'hui démolie, a été transportée rue de Bourgogne, en attendant la construction de l'église gothique qui sera dédiée à sainte Clotilde.

Aux premiers mots dits à l'oreille de la duchesse de Grandlieu par Diane de Maufrigneuse, la pieuse femme passa chez M. de Grandlieu, qu'elle ramena promptement. Le duc jeta sur madame Camusot un de ces rapides regards par lesquels les grands seigneurs analysent toute une existence, et souvent l'âme. La toilette d'Amélie aida puissamment le duc à deviner cette vie bourgeoise depuis Alençon jusqu'à Mantes, et de Mantes à Paris.

Ah! si la femme du juge avait pu connaître ce don des ducs» elle n'aurait pu soutenir gracieusement ce coup d'œil poliment ironique, elle n'en vit que la politesse. L'ignorance partage les privilèges de la finesse.

— C'est madame Camusot, la fille de Thirion, un des huissiers du cabinet, dit la duchesse à son mari.

Le duc salua frès-poliment la femme de robe, et sa figure perdit quelque peu de sa gravité. Le valet de chambre du duc, que son maître avait sonné, se présenta.

— Allez rue Honoré-Chevalier, prenez une voiture. Arrivé là» vous sonnerez à une petite porte, au numéro 10. Vous direz au domestique qui viendra vous ouvrir que je prie son maître de passer ici; vous me le ramènerez, si ce monsieur est chez lui. Servezvous de mon nom, il suffira pour aplanir toutes les difficultés. Tâchez de n'employer qu'un quart d'heure à tout faire.

Un autre valet de chambre, celui de la duchesse, parut aussitôt que celui du duc fut parti.

— Allez de ma part chez le duc de Chaulieu, faites-lui passer cette carte.

Le duc donna sa carte pliée d'une certaine manière. Quand ces

deux amis intimes éprouvaient le besoin de se voir à l'instant pour quelque affaire pressée et mystérieuse qui ne permettait pas l'écriture, ils s'avertissaient ainsi Tun l'autre.

On voit qu'à tous les étages de la société, les usages se ressemblent, et ne diffèrent que par les manières, les façons, les nuances. Le grand monde a son argot; mais cet argot s'appelle le siyle.

— Êtes-vous bien certaine, madame, de l'existence de ces prétendues lettres écrites par mademoiselle Clotilde de Grandlieu à ce jeune homme? dit le duc de Grandlieu.

Et il jeta sur madame Camusot un regard, comme un marin jette ia sonde.

— Je ne les ai pas vues, mais c'est à craindre, répondit-elle en tremblant.

— Ma fille n*a rien pu écrire qui ne soit avouable I s'écria la duchesse.

— Pauvre duchesse ! pensa Diane en jetfht au duc de Grandlieu un regard qui le fit trembler.

— Que crois-tu, ma chère petite Diane? dit le duc à l'oreille de la duchesse de Maufrigneuse en l'emmenant dans l'embrasure d*une fenêtre.

— Clotilde est si folle de Lucien, mon cher, qu'elle lui avait donné un rendez-vous avant son départ. Sans la petite Lenoncourt, elle se serait peut-être enfuie avec lui dans la forêt de Fontainebleau. Je sais que Lucien écrivait à Clotilde des lettres à faire partir la tête d'une sainte! Nous sommes trois ûUes d'Eve enveloppées par le serpent de la correspondance...

Le duc et Diane revinrent de l'embrasure vers la duchesse et madame Camusot, qui causaient à voix basse. Amélie, qui suivait «n ceci les avis de la duchesse de Maufrigneuse, se posait en dévote pour gagner le cœur de la fière Portugaise.

— Nous sommes à la merci d'un ignoble forçat évadé! dit le duc en faisant un certain mouvement d'épaule. Voilà ce que c'est que de recevoir chez soi des gens de qui l'on n'est pas parfaitement 6Ûr! On doit, avant d'admettre quelqu'un, bien connaître sa fortune, ses parents, tous ses antécédents...

Cette phrase est la morale de cette histoire, au point de vue aristocratique.

— C'est fait, dit la diicliessc de Maufrigneuse. Pensons à sauver la pauvre madame de Sérizy, Clolilde et moi...

— Nous ne pouvons qu'attendre Henri, je l'ai fait demander; mais tout dépend du personnage que Gentil est allé chercher. Dieu veuille que cet homme soit à Paris! — Madame, dit-il en s'adressant à madame Camusot, je vous remercie d'avoir pensé à nous...

C'était le congé de madame Camusot. La fille de l'huissier du cabinet avait assez d'esprit pour comprendre le duc, elle se leva; mais la duchesse de Maufrigneuse, avec celle adorable grâce qui lui conquérait tant de discrétions et d'amiiiés, prit Amélie par la main et la montra d'une certaine manière au duc et à la duchesse.

— Pour mon propre compte, et comme si elle ne s'était pas levée dès l'aurore pour nous sauver tous, je vous demande plus d'un souvenir pour ma petite madame Camusot. D'abord, elle m'a déjà rendu de ces services qu'on n'oublie point; puis elle nous est tout acquise, elle et son mari. J'ai promis de faire avancer son Camusot, et je vous prie de le protéger avant tout, pour l'amour de moi.

— Vous n'avez pas besoin de cette recommandation, dit le duc à madame Camusot. Les Grandlieu se souviennent toujours des services qu'on leur a rendus. Les gens du roi vont dans quelque temps avoir l'occasion de se distinguer, on leur demandera du dé- . vouement, votre mari sera mis sur la brèche...

Madame Camusot se retira fière, heureuse, gonflée à étouffer. Elle revint chez elle triomphante, elle s'admirait, elle se moquait de l'inimitié du procureur général. Elle se disait :

— Si nous faisions sauter M. de Granville !

Il était temps que madame Camusot se retirât. Le duc de Chaulieu, l'un des favoris du roi, se rencontra sur le perron avec cette bourgeoise.

— Henri, s'écria le duc de Grandlieu quand il entendit annoncer son ami, cours, je t'en prie, au château, tâche de parler au roi, voici de quoi il s'agit.

Et il emmena le duc dans l'embrasure de la fenêtre où il s'était entretenu déjà avec la légère et gracieuse Diane.

De temps en temps, le duc de Chaulieu regardait à la dérobée la folle duchesse, qui, tout en causant avec la duchesse pieuse

SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES. 455 et se laissant sermonner, répondait aux œillades du duc de Chau-

lieu.

— Chère enfant, dit enfin le duc de Grandlieu, dont l'aparté se termina, soyez donc sage! Voyons, ajouta-t-il en prenant les mains de Diane, gardez donc les convenances, ne vous compromettez plus, n'écrivez jamais! Les lettres, ma chère, ont causé tout autant de malheurs particuliers que de malheurs publics... Ce qui serait pardonnable à une jeune fille comme Ciotilde, aimant pour la première fois, est sans excuse chez...

— Un vieux grenadier qui a vu le feu 1 dit la duchesse en faisant la moue au duc.

Ce mouvement de physionomie et la plaisanterie amenèrent le sourire sur les visages désolés des deux ducs et de la pieuse duchesse elle-même.

— Voilà quatre ans que je n'ai écrit de billets doux!... Sommesnous sauvées? demanda Diane, qui cachait ses anxiétés sous ses enfantillages.

— Pas encore! dit le duc de Chaulieu, car vous ne savez pas combien les actes arbitraires sont difficiles à commettre. C'est, pour un roi constitutionnel, comme une infidélité pour une femme mariée. C'est son adultère.

— Son péché mignon ! dit le duc de Grandlieu.

— Le fruit défendu! reprit Diane en souriant. Ohl comme je voudrais être le gouvernement; car je n'en ai plus, moi, de ce fruit, j'ai tout mangé.

Oh ! chère 1 chère ! dit la pieuse duchesse, vous allez trop loin.

Les deux ducs, en entendant une voiture s'arrêter au perron avec le fracas que font les chevaux lancés au galop, laissèrent les deux femmes ensemble après les avoir saluées, et allèrent dans le cabinet du duc de Grandlieu, où l'on introduisit l'habitant de la rue Honoré-Chevalier, qui n'était autre que le chef de la contrepolice du château, de la police politique, l'obscur et puissant Co-

rentin.

— Passez» dit le duc de Grandlieu, passez, monsieur de Saint- Denis.

Corentin, surpris de trouver tant de mémoire au duc, passa le premier, après avoir salué profondément les deux ducs.

— C'est toujours pour le même personnage, ou à cause de lui, mon cher monsieur, dit le duc de Grandiieu.

— Mais il est mort, dit Corentin.

— 11 reste un compagnon, fit observer le duc de Chaulieu, un rude compagnon.

— Le forçat Jacques Collin! répliqua Corentin.

— Parle, Ferdinand, dit le duc de Chaulieu à l'ancien ambassadeur.

— Ce misérable est à craindre, reprit le duc de Grandiieu ; car il s'est emparé, pour pouvoir en faire une rançon, des lettres que mesdames de Sérizy et de Maufrigneuse ont écrites à ce Lucien Chardon, sa créature. Il paraît que c'était un système chez ce jeune homme, d'arracher des lettres passionnées en échange des siennes; car mademoiselle de Grandiieu en a écrit, dit-on, quelques-unes; on le craint, du moins, et nous ne pouvons rien savoir, elle est en voyage...

— Le petit jeune homme, répondit Corentin, était incapable de se faire de ces provisions-là I... C'est une précaution prise par l'abbé Carlos Herrera !

Corentin appuya son coude sur le bras du fauteuil où il s'était assis, et se mit la tête dans la main en réfléchissant.

— De l'argent!... cet homme en a plus que nous n'en avons, dit-il. Esther Gobseck lui a servi d'asticot pour pêcher près de deux millions dans cet étang à pièces d'or appelé Nucingen... Messieurs, faites-moi donner plein pouvoir par qui de droit, je vous débarrasse de cet homme!...

— Et... des lettres? demanda le duc de Grandiieu à Corentin.

— Écoutez, messieurs! reprit Corentin en se levant et montrant sa figure de fouine en état d'ébullition.

11 enfonça ses mains dans les goussets de son pantalon de molleton noir à pieds. Ce grand acteur du drame historique de notre temps avait passé seulement un gilet et une redingote, il n'avait pas quitté son pantalon du matin, tant il savait combien les grands sont reconnaissants de la promptitude en certaines occurrences. H se promena familièrement dans le cabinet en discutant à haute voix, comme s'il était seul.

— C'est un forçat! on peut le jeter, sans procès, au secret, à

Cicêlre, sans communications possibles, et Ty laisser crever... Mais il peut avoir donné des instructions à ses aflidés, en prévoyant ce •cas-là!

— Mais il a été mis au secret, dit le duc de Grandlieu, sur-lechamp, après avoir été saisi chez cette femme à l'improviste.

— Est-ce qu'il y a des secrets pour ce gaillard-là? répondit Corentin. Il est aussi fort que,... que moi!

— Que faire? se dirent par un regard les deux ducs.

— Nous pouvons réintégrer le drôle au bagne immédiatement,... à Rochefort, il y sera mort dans six mois! Oh! sans crime! dit-il en répondant à un geste du duc de Grandlieu. Que voulez-vous 1 «n forçat ne tient pas plus de six mois à un été chaud quand on l'oblige à travailler réellement au milieu des miasmes de la Chaxente. Mais ceci n'est bon que si notre homme n'a pas pris des précautions pour ces lettres. Si le drôle s'est méfié de ses adversaires, et c'est probable, il faut découvrir quelles sont ses précautions. Si le détenteur des lettres est pauvre, il est corruptible... Il s'agit donc de faire jaser Jacques Collin! Quel duel! j'y serai vaincu. Ce qui vaudrait mieux, ce serait d'acheter ces lettres par d'autres lettres... des lettres de grâce! et me donner cet homme dans ma boutique. Jacques Collin est le seul homme assez capable pour me succéder, ce pauvre Contenson et ce cher Peyrade étant morts. Jacques Collin m'a tué ces deux incomparables espions •comme pour se faire une place. Il faut, vous le voyez, messieurs, me donner carte blanche. Jacques Collin est à la Conciergerie. Je vais aller voir M. de Granville à son parquet. Envoyez donc là quelque personne de confiance qui me rejoigne; car il me faut soit une lettre à montrer à M. de Granville, qui ne sait rien de moi, lettre que je rendrai d'ailleurs au président du conseil, soit un introducteur très-imposant... Vous avez une demi-heure, car il me faut une demi-heure environ pour m'habiller, c'est-à-dire pour devenir ce que je dois être aux yeux de M. le procureur général.

— Monsieur, dit le duc de Chaulieu, je connais votre profonde îiabileté, je ne vous demande qu'un oui ou un non. Répondez-vous •du succès?...

— Oui, avec l'omnipotence, et avec votre parole de ne jimais me questionner à ce sujet. Mon plan est fait.

458 SCÈNES DE LA VIE PARISIEiNNE.

Cette réponse sinistre occasionna chez les deux grands seigneurs un léger frisson.

— Allez, monsieur! dit le duc de Chaulieu. Vous porterez cette affaire dans les comptes de celles dont vous êtes habituellement chargé.

Corentin salua les deux grands seigneurs et partit.

Henri de Lenoncourt, pour qui Ferdinand de Grandlieu avait fait atteler une voiture, se rendit aussitôt chez le roi, qu'il pouvait voir en tout temps, par le privilège de sa charge.

Ainsi, les divers intérêts noués ensemble, en bas et en haut de la société, devaient se rencontrer tous dans le cabinet du procureur général, amenés tous par la nécessité, représentés par trois bommes : la justice par M. de Granville, la famille par Corentin, dûvant ce terrible adversaire, Jacques Collin, qui configurait le mal social dans sa sauvage énergie.

Quel duel que celui de la justice et de l'arbitraire, réunis contre le bagne et sa ruse! Le bague, ce symbole de l'audace qui supiDrime le calcul et la réflexion, à qui tous les moyens sont bons^ qui n'a pas l'hypocrisie de l'arbitraire, qui symbolise hideusement l'intérêt du ventre affamé, la sanglante, la rapide protestation de la faim! iN'était-ce pas l'attaque et la défense? le vol et la propriété? La question terrible de l'état social et de l'état naturel vidée dans le plus étroit espace possible? Enfin, c'était une terrible, une vivante image de ces compromis antisociaux que font les trop faibles représentants du pouvoir avec de sauvages émeutiers.

Lorsqu'on annonça M. Camusot au procureur général, il fit un signe pour qu'on le laissât entrer. M. de Granville, qui pressentait cette visite, voulut s'entendre avec le juge sur la manière de terminer l'affaire Lucien. La conclusion ne pouvait plus être celle qu'il avait trouvée, de concert avec Camusot, la veille, avant la mort du pauvre poëte.

— Asseyez-vous, monsieur Camusot, dit M. de Granville en tombant sur son fauteuil.

Le magistrat, seul avec le juge, laissa voir l'accablement dans lequel il se trouvait. Camusot regarda M. de Granville et aperçut sur ce visage si ferme une pâleur presque livide, et une fatigue

suprême, une prostration complète qui dénotaient des souffrance5 plus cruelles peut-être que celles du condamné à mort à qui le greffier avait annoncé îe rejet de son pourvoi en cassation. Et cependant, cette lecture, dans les usages de la justice, veut dire : « Préparez-vous, voici vos derniers moments. »

— Je reviendrai, monsieur le comte, dit Camusot, quoique l'affaire soit urgente...

— Restez, répondit le procureur général avec dignité. Les vrais magistrats, monsieur, doivent accepter leurs angoisses et savoir les cacher. J'ai eu tort, si vous vous êtes aperçu de quelque trouble en moi...

Camusot fit un geste.

— Dieu veuille que vous ignoriez, monsieur Camusot, ces extrêmes nécessités de notre vie! On succomberait à moins! Je viens de passer la nuit auprès d'un de mes plus intimes amis, je n'ai que deux amis, c'est le comte Octave de Bauvan et le comte de Sérizy. Nous sommes restés, M. de Sérizy, le comte Octave et moi, depuis six heures hier au soir jusqu'à six heures ce malin, allant à tour de rôle du salon au lit de madame de Sérizy, en craignant chaque fois de la trouver morte ou pour jamais folle! Desplein, Bianchon, Sinard n'ont pas quitté la chambre avec deux gardes-malades. Le comte adore sa femme. Pensez à la nuit que je viens d'avoir entre une femme folle d'amour et mon ami fou de désespoir. Un homme d'État n'est pas désespéré comme un imbécile ! Sérizy, calme comme sur son siège au conseil d'État, se tordait sur son fauteuil pour nous offrir un visage tranquille... et la sueur couronnait ce front incliné par tant de travaux. J'ai dormi de cinq à sept heures et demie, vaincu par le sommeil, et je devais être ici à huit heures et demie pour ordonner une exécution. Croyez-moi, monsieur Camusot, lorsqu'un magistrat a roulé durant toute une nuit dans les abîmes de la douleur, en sentant la main de Dieu appesantie sur les choses humaines et frappant en plein sur de nobles cœurs, il lui est bien difficile de s'asseoir là, devant son bureau, et de dire froidement : « Faites tomber une tête à quatre heures! anéantissez une créature de Dieu pleine de vie, de force, de santé! » Et cependant, tel est mon devoir 1... Abîmé de douleur, je dois donner l'ordre de dresser l'échafaud...

460 SCtNES DE LA VIE PARISIENNE.

M Le condamné ne sait pas que le magistrat éprouve des angoisses égales aux siennes. En ce moment, liés l'un à l'autre par une feuille de papier, moi la société qui se venge, lui le crime à expier, nous sommes le même devoir à deux faces, deux existences soudées pour un instant par le couteau de la loi. Ces douleurs si profondes du magistrat, qui les plaint? qui les console?... notre gloire est de les enterrer au fond de nos cœurs ! Le prêtre, avec sa vie offerte à Dieu, le soldat et ses mille morts données au pays me semblent plus heureux que le magistrat avec ses doutes, ses craintes, sa terrible responsabilité.

» Vous savez qui l'on doit exécuter? continua le procureur général : un jeune homme de vingt-sept ans, beau comme notre mort -^rhier, blond comme lui, dont nous avons obtenu la tête contre viotre attente; car il n'y avait à sa charge que les preuves du recel. Condamné, ce garçon n'a pas avoué! Il résiste depuis soixante et dix jours à toutes les épreuves, en se disant toujours innocent. Depuis deux mois, j'ai deux têtes sur les épaules! Oh! je payerais son aveu d'un an de ma vie, car il faut rassurer les jurés!... Jugez quel coup porté à la justice, si quelque jour on découvrait que le crime pour lequel il va mourir a été commis par un autre!

» A Paris, tout prend une gravité terrible, les plus petits incidents judiciaires deviennent politiques.

» Le jury, cette institution que les législateurs révolutionnaires ont crue si forte, est un élément de ruine sociale ; car elle manque à sa mission, elle ne protège pas suffisamment la société. Le jury joue avec ses fonctions. Les jurés se divisent en deux camps, dont Tun ne veut plus de la peine de mort, et il en résulte un renversement total de l'égalité devant la loi. Tel crime horrible, le parricide, obtient dans un département un verdict de non-culpabilité*, tandis que, dans tel autre, un crime ordinaire, pour ainsi dire, est puni de mort! Que serait-ce si, dans notre ressort, à Paris, on exécutait un innocent!

— C'est un forçat évadé, fit observer timidement M. Carausot.

— 11 deviendrait entre les mains de l'opposition et de la presse un agneau pascal ! s'écria M. de Granville, et l'opposition aurait

1. 11 existe dans les bagnes vingt-trois parricides auxquels on a donné le béné« fice des circonstances atténuantes.

beau jeu pour le savonner, car c'est un Corse fanatique des idées de son pays, ses assassinats sont les effets de la vendetta!... Dans cette île, on tue son ennemi, et l'on se croit et l'on est cru trèshonnête homme. — Ah ! les vrais magistrats sont bien malheureuxl Tenez! ils devraient vivre séparés de toute société, comme jadis les pontifes. Le monde ne les verrait que sortant de leurs cellules à des heures fixes, graves, vieux, vénérables, jugeant à la manière des grands prêtres dans les sociétés antiques, qui réunissaient en eux le pouvoir judiciaire et le pouvoir sacerdotal! On ne nous trouverait que sur nos sièges... On nous voit aujourd'hui souffrants ou nous amusant comme les autres! On nous voit dans les salons, en famille, citoyens, ayant des passions, et nous pouvons être grotesques au lieu d'être terribles...

Ce cri suprême, scandé par des repos et des interjections, accompagné de gestes qui le rendaient d'une éloquence difficilement traduite sur le papier, fit frissonner Gamusot.

— Moi, monsieur, dit Camusot, j'ai commencé hier aussi l'apprentissage des souffrances de notre état!... J'ai failli mourir de la mort de ce jeune homme, il n'avait pas compris ma partialité, le malheureux s'est enferré lui-même...

— Eh ! il fallait ne pas l'interroger, s'écria M. de Granville, il est si facile de rendre service par une abstention!...

— Et la loi? répondit Camusot; il était arrêté depuis deux jours!...

— Le malheur est consommé, reprit le procureur général. J'ai réparé de mon mieux ce qui, certes, est irréparable. Ma voiture et mes gens sont au convoi de ce pauvre faible poète. Sérizy a fait comme moi; bien plus, il accepte la charge que lui a donnée ce malheureux jeune homme, il sera son exécuteur testamentaire. Il a obtenu de sa femme, par cette promesse, un regard où luisait le bon sens. Enfin, le comte Octave assiste en personne à ses funérailles.

— Eh bien, monsieur le comte, dit Camusot, achevons notre ouvrage. Il nous reste un prévenu bien dangereux. C'est, vous le savez aussi bien que moi, Jacques CoUin. Ce misérable sera reconnu pour ce qu'il est...

— Nous sommes perdus ! s'écria M. de Granville.

462 SCiiNES DE LA VIE PARISIENNE.

— 11 est en ce moment auprès de votre condamné à mort, qui fut jadis au bagne pour lui ce que Lucien était à Paris... son protégé! Bibi-Lupin s'est déguisé en gendarme pour assister à l'entrevue.

— De quoi se mêle la police judiciaire? dit le procureur général; elle ne doit agir que par mes ordres!...

— Toute la Conciergerie saura que nous tenons Jacques Collin... Eh bien, je viens vous dire que ce grand et audacieux criminel doit posséder les lettres les plus dangereuses de la correspondance de madame de Sérizy, de la duchesse de Maufrigneuse et de mademoiselle Clotilde de Grandlieu.

— Êtes-vous sûr de cela?... demanda M. de Granville en laissant voir sur sa figure une douloureuse surprise.

— Jugez, monsieur le comte, si j'ai raison de craindre ce malheur. Quand j'ai développé la liasse des lettres saisies chez cet infortuné jeune homme , Jacques Collin y a jeté un coup d'œil incisif et a laissé échapper un sourire de satisfaction, à la signification duquel un juge d'instruction ne pouvait pas se tromper. Un scélérat aussi profond que Jacques Collin se garde bien de lâcher de pareilles armes. Que dites-vous de ces documents, entre les mains d'un défenseur que le drôle choisira parmi les ennemis du gouvernement et de l'aristocratie! Ma femme, pour laquelle la duchesse de Maufrigneuse a des bontés, est allée la prévenir, et, dans ce moment, elles doivent être chez les Grandlieu à tenir conseil...

— Le procès de cet homme est impossible! s'écria le procureur général en se levant et parcourant son cabinet à grands pas. Il aura mis les pièces en lieu de sûreté...

— Je sais où, dit Camusot.

Par ce seul mot, le juge d'instruction effaça toutes les préventions que le procureur général avait conçues contre lui.

— Voyons!... dit M. de Granville en se rasseyant.

— En venant de chez moi au Palais, j'ai bien profondément réfléchi à cette désolante affaire. Jacques Collin a une tante, une tante naturelle et non artificielle, une femme sur le compte de laquelle la police politique a fait passer une note à la préfecture. 11 est rélève et le dieu de cette femme, la sœur de son père, elle se

Domme Jacqueline CoUin. Cette drolesse a un établissement de marchande à la toilette, et, à l'aide des relations qu'elle s'est créées par ce commerce, elle pénètre bien des secrets de famille. Si Jacques Collin a confié la garde de ces papiers sauveurs pour lui à quelqu'un, c'est à cette créature; arrêtons-la...

Le procureur général jeta sur Camusot un fin regard qui voulait dire : « Cet homme n'est pas si sot que je le croyais hier; seulement, il est jeune encore, il ne sait pas manœuvrer les guides de la justice. »

— Mais, dit Camusot en continuant, pour réussir, il faut changer toutes les mesures que nous avons prises hier, et je venais vous demander vos conseils, vos ordres...

Le procureur général prit son couteau à papier et en frappa doucement le bord de la table, par un de ces gestes familiers à tous les penseurs, quand ils s'abandonnent entièrement à la réflexion.

— Trois grandes familles en péril! s'écria-t-il. Il ne faut pas faire un seul pas de clerc I... Vous avez raison, avant tout, suivons l'axiome de Fouché : Arrêtons! Il faut réintégrer au secret, à l'instant, Jacques Collin.

— Nous avouons ainsi le forçat! C'est perdre la mémoire de Lucien...

— Quelle affreuse affaire! dit M. de Granville, tout est danger. En ce moment, le directeur de la Conciergerie entra, non sans

avoir frappé; mais un cabinet comme celui du procureur général est si bien gardé, que les familiers du parquet peuvent seuls frapper à la porte.

— Monsieur le comte, dit M. Gault, le prévenu qui porte le nom de Carlos Herrera désire de vous parler.

— A-t-il communiqué avec quelqu'un? demanda le procureur général.

— Avec les détenus, car il est au préau depuis sept heures et demie environ. Il a vu le condamné à mort, qui paraît avoir causé avec lui.

M. de Granville, sur un mot de M. Camusot qui lui revint comme un trait de lumière, aperçut tout le parti qu'on pouvait tirer, pour obtenir la remise des lettres, d'un aveu de l'intimité de Jacques

Collin avec Ihéodore Calvi. Heureux d'avoir une raison pour remettre l'exécution, le procureur général appela par un geste M. Gault près de lui.

— Mon intention, lui dit-il, est de remettre à demain l'exécution; mais qu'on ne soupçonne pas ce retard à la Conciergerie, Silence absolu. Que l'exécuteur paraisse aller surveiller les apprêts. Envoyez ici, sous bonne garde, ce prêtre espagnol, il nous est réclamé par l'ambassade d'Espagne. Les gendarmes amèneront le sieur Carlos par votre escalier de communication, pour qu'il ne puisse voir personne. Prévenez ces hommes, afin qu'ils se mettent deux à le tenir, chacun par un bras, et qu'on ne le quitte qu'à la porte de mon cabinet... Êtes-vous bien sûr, monsieur Gault, que ce dangereux étranger n'a pu communiquer qu'avec les détenus?

— Ah! au moment où il est sorti de la chambre du condamné à mort, il s'est présenté pour le voir une dame...

Ici, les deux magistrats échangèrent un regard, et quel regard I

— Quelle dame? dit Camusot.

— Une de ses pénitentes,... une marquise, répondit M. Gault.

— De pis en pis! s'écria M. de Granville en regardant Camusot,

— Elle a donné la migraine aux gendarmes et aux surveillants, reprit M. Gault interloqué.

— Rien n'est indifférent dans vos fonctions, dit sévèrement le procureur général. La Conciergerie n'est pas murée comme elle l'est pour rien. Comment cette dame est-elle entrée?

— Avec une permission en règle, monsieur, répliqua le directeur. Cette dame, parfaitement bien mise, accompagnée d'un chasseur et d'un valet de pied, en grand équipage, est venue voir son confesseur avant d'aller à l'enterrement de ce malheureux jeune homme que vous avez fait enlever...

— Apportez-moi la permission de la préfecture, dit M. de Granville.

— Elle est doûnée à la recommandation de Son Excellence le comte de Sérizy.

— Comment était celte femme? demanda le procureur généraU

— Ça nous a paru devoir être une femme comme il faut.

— Vous avez vu sa figure?

— Elle portait un voile noifa

— Qu'ont-ils dit?

— Mais une dévote avec un livre de prières,... que pouvait-elle dire?... Elle a demandé la bénédiction de l'abbé, s'est agenouillée...

— Se sont-ils entretenus pendant longtemps? demanda le juge.

— Pas cinq minutes; mais personne de nous n'a rien compris à leurs discours, ils ont vraisemblablement parlé espagnol.

— Dites-nous tout, monsieur, reprit le procureur général. Je vous le répète, le plus petit détail est, pour nous, d'un intérêt capital. Que ceci vous soit un exemple 1

— Elle pleurait, monsieur.

— Pleurait-elle réellement?

— Nous n'avons pas pu le voir, elle cachait sa figure dans son mouchoir. Elle a laissé trois cents francs en or pour les détenus.

— Ce n'est pas elle ! s'écria Camusot.

— Bibi-Lupin, reprit M. Gault, s*est écrié : « C'est une voleuse! »

— Il s*y connaît, dit M. de Granville. — Lancez votre mandat, ajouta-t-il en regardant Camusot, et vivement les scellés chez elle, partout!... Mais comment a-t-elle obtenu la recommandation de M. de Sérizy?... Apportez-moi la permission de la préfecture..., allez, monsieur Gautl ! Envoyez-moi promptement cet abbé. Tant que nous l'aurons là, le danger ne saurait s'aggraver. Et, en deux heures de conversation, on fait bien du chemin dans l'âme d'un homme.

— Surtout un procureur général comme vous, dit finement Camusot.

— Nous serons deux, répondit poliment le procureur général. Et il retomba dans ses réflexions.

— On devrait créer, dans tous les parloirs de prison, une place d3 surveillant, qui serait donnée, avec de bons appointements, comme retraite aux plus habiles et aux plus dévoués agents de police, dit-il après une longue pause. Bibi-Lupin devrait finir là ses jours. Nous aurions un œil et une oreille dans un endroit qui v€ut une surveillance plus habile que celle qui s'y trouve. U. Gault n'a rien pu nous dire de décisif.

— Il est si occupé, dit Camusot; mais, entre les secrets et nous, il existe une lacune, et il n'en faudrait pas. Pour venir de la Conciergerie à nos cabinets, on passe par des corridors, par des cours,

par des escaliers. L'attention de nos agents n'est pas perpétuelle^ tandis que le détenu pense toujours à son affaire.

— Il s'est trouvé, m'a-t-on dit, une dame déjà sur le passage de Jacques Colliu, quand il est sorti du secret pour être interrogé. Cette femme est venue jusqu'au poste des gendarmes, en haut du petit escalier de la Souricière, les huissiers me l'ont dit, et j'ai grondé les gendarmes à ce sujet.

— Oh ! le Palais est à reconstruire en entier, dit M. de Granville; mais c'est une dépense de vingt à trente millions!... Allez donc demander trente millions aux Chambres pour les convenances de la justice!

On entendit le pas de plusieurs personnes et le son des armes. Ce devait être Jacques Collin.

Le procureur général mit sur sa figure un masque de gravité sous lequel l'homme disparut. Camusot imita le chef du parquet.

En effet, le garçon de bureau du cabinet ouvrit la porte, et Jacques Collin se montra, calme et sans aucun étonnement.

^ Vous avez voulu me parler, dit le magistrat, je vous écoute.

— Monsieur le comte, je suis Jacques Collin, je me rends 1 Camusot tressaillit, le procureur général resta calme.

— Vous devez penser que j'ai des motifs pour agir ainsi, reprit Jacques Collin en étreignant les deux magistrats par un regard railleur. Je dois vous embarrasserénormément;car, en restant prêtre espagnol, vous me faites reconduire par la gendarmerie jusqu'à la frontière de Bayonne, et, là, des baïonnettes espagnoles vous débarrassent de moi!

Les deux magistrats demeurèrent impassibles et silencieux.

— Monsieur le comte, continua le forçat, les raisons qui me font agir ainsi sont encore plus graves que celles-ci, quoiqu'elles me soient diablement personnelles ; mais je ne puis les dire qu'a vous... Si vous aviez peur...

— Peur de qui? de quoi? dit le comte de Gran ville.

L'attitude, laphysionomie, l'air de tête, le geste, le regard, firent en ce moment de ce grand procureur général une vivante image de la magistrature, qui doit offrir les plus beaux exemples de courage civil. Dans ce moment si rapide, il fut à la hauteur des vieux magistrats de l'ancien parlement, au temps des guerres

civiles où les présidents se trouvaient face à face avec la mort et restaient alors de marbre comme les statues qu'on leur a élevées.

— Mais peur de rester seul avec un forçat évadé.

— Laissez-nous, monsieur Camusot, dit vivement le procureur général.

— Je voulais vous proposer de me faire attacher les mains et les pieds, reprit froidement Jacques Collin eu enveloppant les deux magistrats d'un regard formidable.

Il fit une pause et reprit gravement :

— Monsieur le comte, vous n'aviez que mon estime, mais vous avez en ce moment mon admiration...

— Vous vous croyez donc redoutable ? demanda le magistrat d'un air plein de mépris.

— Me croire redoutable! dit le forçat, à quoi bon? je le suis et je le sais.

Jacques Collin prit une chaise et s'assit avec toute l'aisance d'un homme qui se sait à la hauteur de son adversaire dans une conférence où il traite de puissance à puissance.

En ce moment, M. Camusot, qui se trouvait sur le seuil de la porte qu'il allait fermer, rentra, revint jusqu'à M. de Granville, et lui remit, plies, deux papiers.

— Voyez, dit le juge au procureur général en lui montrant l'un des papiers.

— Rappelez M. Gault, cria le comte de Granville aussitôt qu'il eut lu le nom de la femme de chambre de madame de Maufrigneuse, qui lui était connue.

Le directeur de la Conciergerie entra.

— Dépeignez-nous, lui dit à l'oreille le procureur général, la femme qui est venue voir le prévenu.

— Petite, forte, grasse, trapue, répondit M. Gault.

— La personne pour qui le permis a été délivré est grande et mince, dit M. de Granville. Quel âge, maintenant?

— Soixante ans.

— Il s'agit de moi, messieurs? dit Jacques Collin. Voyons, repritil avec bonhomie, ne cherchez pas. Cette personne est ma tante, une tante vraisemblable, une femme, une vieille. Je puis vous épargner bien des embarras... Vous ne trouverez ma tante que

si je le veux... Si nous pataugeons ainsi, nous n'avancerons guère.

— M. Tabbé ne parle plus le français en espagnol, dit M. Gault, il ne bredouille plus.

— Parce que les choses sont assez embrouillées, mon cher monsieur Gault! répondit Jacques Collin avec un sourire amer et en appelant le directeur par son nom.

En ce moment, M. Gault se précipita vers le procureur général et lui dit à l'oreille :

— Prenez garde à vous, monsieur le comte, cet homme est en fureur!

M. de Granville regarda lentement Jacques Collin et le trouva calme; mais il reconnut bientôt la vérité de ce que lui disait le directeur. Cette trompeuse attitude cachait la froide et terrible irritation des nerfs du sauvage. Les yeux de Jacques Collin couvaient une éruption volcanique, ses poings étaient crispés. C'était bien le tigre se ramassant pour bondir sur une proie.

— Laissez-nous, reprit d'un air grave le procureur général en s'adressant au directeur de la Conciergerie et au juge.

— Vous avez bien fait de renvoyer l'assassin de Lucien!... dit Jacques Collin sans s'inquiéter si Camusot pouvait ou non l'entendre, je n'y tenais plus, j'allais l'étrangler...

Et M. de Granville frissonna. Jamais il n'avait vu tant de sang dans les yeux d'un homme, tant de pâleur aux joues, tant de sueur au front, et une pareille contraction de muscles.

— A quoi ce meurtre vous eût-il servi? demanda tranquillement jC procureur général au criminel.

— Vous vengez tous les jours ou vous croyez venger la société» monsieur, et vous me demandez la raison d'une vengeance!... Vous n'avez donc jamais senti dans vos veines la vengeance y roulant ses lames?... Ignorez-vous donc que c'est cet imbécile de juge qui nous l'a tué? car vous l'aimiez, mon Lucien, et il vous aimait! .£ vous sais par cœur, monsieur. Ce cher enfant me disait tout, le soir, quand il rentrait; je le couchais, comme une bonne couche soc marmot, et je lui faisais tout raconter... Il me confiait tout, jusqu'à ses moindres sensations... Ah! jamais une bonne mère n'a tendrement aimé son fils unique comme j'aimai cet ange. Si vous saviez! le bien naissait dans ce cœur comme les fleurs se lèvent dans les

prairies. 11 était faible, voilà son seul défaut, faible comme la corde de la lyre, si forte quand elle se tend... C'est les plus belles natures, leur faiblesse est tout uniment la tendresse, l'admiration, la faculté de s'épanouir au soleil de l'art, de l'amour, du beau que Dieu a fait pour l'homme sous mille formes!... Enfin, Lucien était une femme manquée. Ah! que n'ai-je pas dit à la bête brute qui vient de sortir... Ah! monsieur, j'ai fait, dans ma sphère de prévenu devant un juge, ce que Dieu aurait fait pour sauver son fils, si, voulant le sauver, il l'eût accompagné devant Pilate!...

Un torrent de larmes sortit des yeux clairs et jaunes du forçat, qui naguère flamboyaient comme ceux d'un Joup affamé par six mois de neige en pleine Ukraine. Il continua :

— Cette buse n'a voulu rien écouter, et il a perdu l'enfant!... Monsieur, j'ai lavé le cadavre du petit de mes larmes, en implorant celui que je ne connais pas et qui est au-dessus de nous! Moi qui ne crois pas en Dieu!... (Si je n'étais pas matérialiste, je ne serais pas moi!...) Je vous ai tout dit là dans un mot! Vous ne savez pas, aucun homme ne sait ce que c'est que la douleur-, moi seul, je la connais. Le feu de la douleur absorbait si bien mes larmes, que, cette nuit, je n'ai pas pu pleurer. Je pleure maintenant, parce que je sens que vous me comprenez. Je vous ai vu là, tout à l'heure, posé en Justice... Ah! monsieur, que Dieu... (je commence à croire en lui!), que Dieu vous préserve d'être comme je suis... Ce sacré juge m'a ôté mon âme. Monsieur! monsieur! on enterre en ce moment ma vie, ma beauté, ma vertu, ma conscience, toute ii;a force! Figurez-vous un chien a qui un chimiste soutire le sang... Me voilà! je suis ce chien... Voilà pourquoi je suis venu vous dire: «Je suis Jacques Collin, je me rends!... » J'avais résolu cela ce matin quand on est venu m'arracher ce corps que je baisais comme un insensé, cuiuine une mère, comme la Vierge a dû. baiser Jésus au tombeau. . Je voulais me mettre au service de la justice sans conditious... Maintenant, je dois en faire, vous allez savoir pourquoi...

— Parlez-vous à M. de Granville ou au procureur général? dit le magistrat.

Ces deux hommes, le CRIME et la JUSTICE, se regardèrent. Le forçat avaitprofondémentému le magistrat, qui fut pris dune pitié

divine pour ce malheureux, il devina sa vie et ses sentiments. Enfin, le magistrat (un magistrat est toujours magistrat), à qui la conduite de Jacques Collin depuis son évasion était inconnue, pensa qu'il pourrait se rendre maître de ce criminel, uniquement coupable d'un faux, après tout. Et il voulut essayer de la générosité sur cette nature composée, comme le bronze, de divers métaux, de bien et de mal. Puis M. de Granville, arrivé à cinquante-trois ans sans avoir pu jamais inspirer l'amour, admirait les natures tendres, comme tous les hommes qui n'ont pas été aimés. Peutêtre ce désespoir, le lot de beaucoup d'hommes à qui les femmes n'accordent que leur estime ou leur amitié, était-il le lien secret de l'intimité profonde de MM. de Bauvan, de Granville et de Sérizy; car un même malheur, tout aussi bien qu'un bonheur mutuel, met les âmes au même diapason.

— Vous avez un avenir! dit le procureur général en jetant un regard d'inquisiteur sur ce scélérat abattu.

L'homme fit un geste par lequel il exprima la plus profonde indifférence de lui-même.

— Lucien laisse un testament par lequel il vous lègue trois cent mille francs...

— Pauvre! pauvre petit! pauvre petit! s'écria Jacques Collin, toujours trop honnête! J'étais, moi, tous les sentiments mauvais; il était, lui, le bon, le noble, le beau, le sublime! On ne change pas de si belles âmes! 11 n'avait pris de moi que mon argent, monsieur!

Cet abandon profond, entier, de la personnalité que le magistrat ne pouvait ranimer, prouvait si bien les terribles paroles de cet homme, que M. de Granville passa du côté du criminel. Restait le procureur général 1

— Si rien ne vous intéresse plus, demanda M. de Granville, qu'étes-vous donc venu me dire?

— N'est-ce pas déjà beaucoup que de me livrer? Vous hrîiliez, mais vous ne me teniez pas; vous seriez d'ailleurs trop embarrassé de moi!...

— Quel adversaire! pensa le procureur général.

— Vous allez, monsieur le procureur général, faire couper le cou à un innocent, et j'ai trouvé le coupable, reprit gravement Jacques

CoUin en séchant ses larmes. Je ne suis pas ici pour eux, mais pour vous. Je venais vous ôter un remords, car j'aime tous ceux qui ont porté un intérêt quelconque à Lucien, de même que je poursuivrai de ma haine tous ceux ou celles qui l'ont empêché de vivre... Qu'est-ce que ça me fait, un forçat, à moi? reprit-il après une légère pause. Un forçat, à mes yeux, c'est à peine pour moi ce qu'est une fourmi pour vous. Je suis comme les brigands de l'Italie, de fiers hommes! tant que le voyageur leur rapporte quelque chose de plus que le prix du coup de fusil, ils retendent morti Je n'ai pensé qu'à vous. J'ai confesse ce jeune homme, qui ne pouvait se fier qu'à moi , c'est mon camarade de chaîne I Théodore est une bonne nature-, il a cru rendre service à une maîtresse en se chargeant de vendre ou d'engager des objets volés; mais il n'est pas plus criminel dans l'affaire de Nanterre que vous ne l'êtes. C'est un Corse, c'est dans leurs mœurs de se venger, de se tuer les uns les autres comme des mouches. En Italie et en Espagne, on n'a pas le respect de la vie de l'homme, et c'est tout simple. On nous y croit pourvus d'une âme, d'un quelque chose, une image de nous qui nous survit, qui vivrait éternellement. Allez donc dire cette billevesée à nos analystes ! Ce sont les pays athées ou philosophes qui font payer chèrement la vie humaine à ceux qui la troublent, et ils ont raison, puisqu'ils ne croient qu'à la matière, au présent! Si Calvi vous avait indiqué la femme de qui viennent les objets volés, vous auriez trouvé, non pas le vrai coupable, car il est dans vos griffes, mais un complice que le pauvre Théodore ne veut pas perdre, car c'est une femme... Que voulez-vous! chaque état a son point d'honneur, le bagne et les filous ont le leur! Maintenant, je connais l'assassin de ces deux femmes et les auteurs de ce coup hardi, singulier, bizarre, on me l'a raconté dans tous ses détails. Suspendez l'exécution de Calvi, vous saurez tout ; mais donnez-moi votre parole de le réintégrer au bagne, en faisant commuer sa peine... Dans la douleur où je suis, on ne peut prendre la peine de mentir, vous savez cela. Ce que je vous dis est la vérité... — Avec vous, Jacques CoUin, quoique ce soit abaisser la justice, qui ne saurait faire de semblables compromis, je crois pouvoir me relâcher de la rigueur de mes fonctions, et en référer à qui de droit.

— M' accordez-vous cette vie?

— Gela se pourra...

— Monsieur, je vous supplie de me donner votre parole, elle me suflira.

M. de Graaville fit un geste d'orgueil blessé.

— Je tiens l'honneur de trois grandes familles, et vous ne tenez que la vie de trois forçats, reprit Jacques Collin, je suis plus fort que vous.

— Vous pouvez être remis au secret; que ferez-vous?... demanda le procureur général.

— Eh! nous jouons doncl dit Jacques Collin. Je parlais à la bonne franquette, moil je parlais à M. de Granville; mais, si le procureur général est là, je reprends mes caries et je poitrine... Et moi qui, si vous m'aviez donné votre parole, allais vous rendre les lettres écrites à Lucien par mademoiselle Clotilde de Grandlieu !

Cela fut dit avec un accent, un sang-froid et un regard qui révélèrent à M. de Granville un adversaire avec qui la moindre faute était dangereuse.

— Est-ce là tout ce que vous demandez? dit le procureur général.

— Je vais vous parler pour moi, dit Jacques Collin. L'honneur de la famille Grandlieu paye la commutation de peine de Théodore : c'est donner beaucoup et recevoir peu. Qu'est-ce qu'un forçat condamné à perpétuité?... S'il s'évade, vous pouvez vous défaire si facilement de lui! c'est une lettre de change sur la guillotine! Seulement, comme on l'avait fourré dans des intentions peu charmantes à Rochefort, vous me promettrez de le faire diriger sur Toulon, en recommandant qu'il y soit bien traité. Maintenant, moi, je veux davantage. J'ai le dossier de madame de Sérizy et celui de la duchesse de Maufrigneuse, et quelles lettres!... Tenez, monsieur le comte, les filles publiques, en écrivant, font du style et de beaux sentiments; eh bien, les grandes dames, qui font du style et de grands sentiments toute la journée, écrivent comme les filles agissent. Les philosophes trouveront la raison de ce chassé croisé, je ne tiens pas à la chercher. La femme est un être inférieur, eile obéit trop à ses organes. Pour moi, la femme n'est belle que quand elle ressemble à un homme. Aussi ces oetites duchesses, qui sont

SPLENDEURS ET MISÈRES DES COIj RTISANES. 47*

viriles par la tête, ont-elles écrit des chefs-d'œuvre... Ohl c'est beau, d'un bout à l'autre, comme la fameuse ode de Piron...

— Vraiment?

— Vous voulez les voir?... dit Jacques Collia en souriant. Le magistrat devint honteux.

— Je puis vous en faire lire... Mais, la, pas de farce I nous jouons franc jeu?... Vous me rendrez les lettres, et vous défendrez qu'oa moucharde, qu'on suive et qu'on regarde la personne qui va les apporter.

— Cela prendra du temps? dit le procureur général.

— Non, il est neuf heures et demie,... répondit Jacques Collin en regardant la pendule; eh bien, en quatre minutes, nous aurons une lettre de chacune de ces deux dames; et, après les avoir lues, vous contremanderez la guillotine! 'Si ça n'était pas ce que cela est, vous ne me verriez pas si tranquille. Ces dames sont d'ailleurs averties...

M. de Granville fît un geste de surprise.

— Elles doivent se donner à cette heure bien du mouvement, elles vont mettre en campagne le garde des sceaux, elles iront, qui sait? jusqu'au roi... Voyons, me donnez-vous votre parole d'ignorer qui sera venu, de ne pas suivre ni faire suivre pendant une heure cette personne?

— Je vous le promets!

— Bien, vous ne voudriez pas, vous, tromper un forçat évadé. Vous êtes du bois dont sont faits les Turenne et vous tenez votre parole à des voleurs... Eh bien, dans la salle des pas perdus, il y a dans ce moment une mendiante en haillons, une vieille femme, au milieu même de la salle. Elle doit causer avec un des écrivains publics de quelque procès de mur mitoyen; envoyez votre garçon de bureau la chercher, en lui disant ceci : Dabor ti mandana. Elle viendra... Mais ne soyez pas cruel inutilement!... Ou vous acceptez' mes propositions , ou vous ne voulez pas vous compromettre avec un forçat... Je ne suis qu'un faussaire, remarquez!... Eh bien, ne laissez pas Calvi dans les affreuses angoisses de la toilette...

— L'exécution est déjà contremandée... Je ne veux pas, dit M. de Granville à Jacques Collin, que la justice soit au-dessous da vousl

Jacques Collin regarda le procureur général avec une sorte d'élonnement et lui vit tirer le cordon de sa sonnette.

— Voulez-vous ne pas vous échapper ? Donnez-moi votre parole, je m'en contente. Allez chercher cette femme...

Le garçon de bureau se montra.

— Félix! renvoyez les gendarmes,... dit M. de Granville. Jacques Collin fut vaincu.

Dans ce duel avec le magistrat, il voulait être le plus grand, le plus fort, le plus généreux, et le magistrat l'écrasait. Néanmoins, le forçat se sentit bien supérieur en ce qu'il jouait la justice, qu'il lui persuadait que le coupable était innocent et qu'il lui disputait victorieusement une tête : mais cette supériorité devait être sourde, secrète, cachée, tandis que la cigogne l'accablait au grand jour et majestueusement.

Au moment où Jacques Collin sortait du cabinet de M. de Granville, le secrétaire général de la présidence du conseil, un député, le comte des Lupeaulx, se présentait accompagné d'un petit vieillard souffreteux. Ce personnage, enveloppé d'une douillette puce, comme si l'hiver régnait encore, à cheveux poudrés, le visage blême et froid, marchait en goutteux, peu sûr de ses pieds grossis par des souliers en veau d'Orléans, appuyé sur une canne à pomme d'or, tête nue, son chapeau à la main, la boutonnière ornée d'une brochette à sept croix.

— Qu'y a-t-il, mon cher des Lupeaulx? demanda le procureur général.

— Le prince m'envoie, répondit tout bas le comte. Vous avez carte blanche pour retirer les lettres de mesdames de Sérizy et de Maufrigneuse , et celles de mademoiselle Glotilde de Grandlieu. Vous pouvez vous entendre avec ce monsieur...

— Qui est-ce? demanda le procureur général à l'oreille de des Lupeaulx.

— Je n'ai pas de secrets pour vous, mon cher procureur général, c'est le fameux Corentin. Sa Majesté vous fait dire de lui rapporter vous-même toutes les circonstances de cette affaire et les conditions du succès.

— Rendez-moi le service, reprit le procureur général , d'aller dire au prince que tout est terminé, que je n'ai pas eu be-

CljRKNTIN.

LE COM TK DES I.ni'EAULX .

Vuu:s pouvez vous cnleiidrc avec re a.onsieur... c'esl le laineux Gorenlin.

«IM.ENDEL'IIS ET JllSÉUES DES COLKÏISANE;

soin de ce monsieur, ajouta -t- il en désignant Corentin. J'irai prendre les ordres de Sa Majesté, quant à la conclusion de l'af- . faire, qui regardera le garde des sceaux, car il y a deux grâces à accorder.

— Vous avez sagement agi en allant de l'avant, dit des Lupeaulx en donnant une poignée de main au procureur général. Le roi ne veut pas, à la veille de tenter une grande chose, voir la pairie et les grandes familles tympanisées, salies... Ce n'est plus un vil procès criminel, c'est une affaire d'État...

— Mais dites au prince que, lorsque vous êtes venu, tout était fini!

— Vraiment?

— Je le crois.

— Vous serez alors garde des sceaux, quand le garde des sceaux actuel sera chancelier, mon cher...

— Je n'ai pas d'amb-tion!... répondit le procureur général. Des Lupeaulx sortit en riant.

— Priez le prince de solliciter du roi dix minutes d'audience pour moi, vers deux heures et demie, ajouta M. de Granville, en reconduisant le comte des Lupeaulx.

— Et vous n'êtes pas ambitieux! dit des Lupeaulx en jetant un fin regard à M. de Granville. Allons, vous avez deux enfants, vous voulez être fait au moins pair de France...

— Si M. le procureur général a les lettres, mon intervention : devient inutile, fit observer Corentin, en se trouvant seul avec M. de Granville, qui le regardait avec une curiosité très-compréhensible.

— Un homme comme vous n'est jamais de trop dans une affaire si délicate, répondit le procureur général en voyant que Corentin avait tout compris ou tout entendu.

Corentin salua par un petit signe de tête presque protecteur.

— Connaissez-vous, monsieur, le personnage dont il s'agit?

— Oui, monsieur le comte, c'est Jacques Collin, le chef de la société des Dix-Mille, le banquier des trois bagnes, un forçat qui, depuis cinq ans, a su se cacher sous la soutane de l'abbé Carlos Herrera. Comment a-t-il été chargé d'une mission du roi d'Espagne pour le feu roi, nous nous perdons tous à la recherche du

vrai dans cette affaire? J'attends une réponse de Madrid, où j'ai envoyé des notes et un homme. Ce forçat a le secret de doux rois...

— C'est un homme vigoureusement trempé! Nous n'avons que l'un de ces deux partis à prendre : nous l'attacher, ou nous défaire de lui, dit le procureur général.

— Nous avons eu la même idée, et c'est un grand honneur pour moi, répliqua Ccrentin. Je suis forcé d'avoir tant d'idées et pour tant de monde, que, sur le nombre, je dois me rencontrer avec uq homme d'esprit.

Ce fut débité si sèchement et d'un ton si glacé, que le procureur général garda le silence et se mit à expédier quelques affaires pressantes.

Lorsque Jacques CoUin se montra dans la salle des pas perdus, on ne peut se figurer l'étonnement dont fut saisie mademoiselle Jacqueline Collin. Elle resta plantée sur ses deux jambes, les mains sur ses hanches, car elle était costumée en marchande des quatresaisons. Quelque habituée qu'elle fût aux tours de force de son neveu, celui-là dépassait tout.

— Eh bien, si tu continues à me regarder comme un cabinet d'histoire naturelle, dit Jacques Collin en prenant le bras de sa tante et l'emmenant hors de la salle des pas perdus, ça nous fera prendre pour deux curiosités, l'on nous arrêterait peut-être et nous perdrions du temps.

Et il descendit l'escalier de la galerie marchande, qui mène rue de la Barillerie.

— Où est Paccard?

— Il m'attend chez la Rousse et se promène sur le quai aux Fleurs.

— Et Prudence?

— Elle est chez elle, comme ma filleuls,

— Allons-y...

— Regarde si nous sommes suivis...

La Rousse, quincaillière établie quai aux Fleurs, était la veuvt d'un célèbre assassin, un dix-mille. En 1819, Jacques Collin avait fidèlement remis vingt et quelques mille francs à cette fille, de la part de son amant, après l'exécution. Trompe-la-Mort connaissait.

seul rinlimité de cette jeune personne, alors modiste, avec son fanandel.

— Je suis le dâb de ton homme, avait dit alors le pensionnaire de madame Vauquer à la modiste, qu'il avait fait venir au Jardin des plantes. 11 a dû te parler de moi, ma petite. Quiconque me trahit meurt dans l'année; quiconque m'est fidèle n'a jamais rien à redouter de moi. Je suis ami à mourir sans dire un mot qui compromette ceux à qui je veux du bien. Sois à moi comme une âme est au diable, et tu en profiteras. J'ai promis que tu serais heureuse à ton pauvre Auguste, qui voulait te mettre dans l'opuience, et il s'est fait faucher à cause de toi. Ne pleure pas ; écoutemoi! Personne au monde que moi ne sait que tu étais la maîtresse d'un forçat, d'un assassin qu'on a terré samedi; jamais je n'en dirai rien. Tu as vingt-deux ans, tu es jolie, te voilà riche de vingtsix mille francs; oublie Auguste, marie-toi, deviens une honnête femme, si tu peux. En retour de cette tranquillité, je te demande de me servir, moi et ceux que je t'adresserai, mais sans hésiter. Jamais je ne te demanderai rien de compromettant, ni pour toi, ni pour tes enfants, ni pour ton mari, si tu en as un, ni pour ta famille. Souvent, dans le métier que je fais, il me faut un lieu sûr pour causer, pour me cacher. J'ai besoin d'une femme discrète pour porter une lettre, se charger d'une commission. Tu seras une de mes boîtes à lettres, une de mes loges de portier, un de mes émissaires, rien déplus, rien de moins. Tu es trop blonde; Auguste et moi, nous te nommions la Rousse, tu garderas ce nom-là. Ma tante, la marchande au Temple, avec qui je te lierai, sera la seule personne au monde à qui tu devras obéir; dis-lui tout ce qui t'arrivera; elle te mariera, elle te sera très-utile.

Ce fut ainsi que se conclut un de ces pactes diaboliques dans le genre de celui qui, pendant si longtemps, lui avait lié Prudence Servien, et que cet homme ne manquait jamais de cimenter ; car il avait, comme le démon, la passion du recrutement. "

Jacques Collin avait marié la Rousse au premier commis d'un riche quincaillier en gros, vers 1821. Ce premier commis, ayant traité de la maison de commerce de son patron, se trouvait alors en voie de prospérité, père de deux enfants, et adjoint au maire de son quartier. Jamais la Rousse, devenue madame Prélard, n'avait

eu le plus léger motif de plainte, ni contre Jacques Collin, ni contre sa tante; mais, à chaque service demandé, madame Prélard tremblait de tous ses membres. Aussi devint-elle pâle et blême en voyant entrer dans sa boutique ces deux terribles personnages.

— Nous avons à vous parler d'affaires, madame, dit Jacques Collin.

— Mon mari est là, répondit-elle.

— Eli bien, nous n'avons pas trop besoin de vous pour Je moment ; je ne dérange jamais inutilement les gens.

— Envoyez chercher un fiacre, ma petite, dit Jacqueline Collin, et dites à ma filleule de descendre; j'espère la placer comme femme de chambre chez une grande dame, et l'intendant de la maison veut l'emmener.

Paccard, qui ressemblait à un gendarme mis en bourgeois, causait en ce moment avec M. Prélard d'une importante fourniture de fil de fer pour un pont.

Un commis alla chercher un fiacre, et, quelques minutes après, Europe, ou, pour lui faire quitter le nom sous lequel elle avait servi Esther, Prudence Servien, Paccard, Jacques Collin et sa tante étaient, à la grande joie de la Rousse, réunis dans un fiacre, à qui Trompe-Ia-Mort donna l'ordre d'aller à la barrière d'ivry.

Prudence Servien et Paccard, tremblant devant le dâb, ressemblaient à des âmes coupables en présence de Dieu.

— Où sont les sept cent cinquante mille francs? leur demanda le dâb, en plongeant sur eux un de ces regards fixes et clairs qui troublaient si bien le sang de ces âmes damnées, quand elles étaient en faute, qu'elles croyaient avoir autant d'épingles que de cheveux dans la tête.

— Les sept cent trente mille francs, répondit Jacqueline Collin à son neveu, sont en sûreté : je les ai remis ce matin à la Remette, dans un paquet cacheté...

— Si vous ne les aviez pas remis à Jacqueline, dit Trompe-la- Mort, vous alliez droit là,... dit-il en montrant la place de Grève, devant laquelle le fiacre se trouvait.

Prudence Servien fit, à la mode de son pays, un signe de crciK, comme si elle avait vu tomber le tonnerre.

— Je vous pardonne, reprit le dâb, à condition que vous ne cciu-

SPLENDEURS ET MISÈRES bES COURTISANES. 4T9

mettrez plus de fautes semblables, et que désormais vous serez pour moi ce que sont ces deux doigts de la main droite, dit-il en montrant l'index et le doigt du milieu, car le pouce, c'est cette bonne largue-Vdil Et il frappa sur l'épaule de sa tante.

— Écoutez-moi, reprit-il. Désormais, toi, Paccard, tu n'auras plus rien à craindre, et tu peux suivre ton nez dans Pantin à ton aise! Je te permets d'épouser Prudence.

Paccard prit la main de Jacques Collin et la baisa respectueusement.

— Qu'aurai-je à faire? demanda-t-il.

— Rien, et tu auras des rentes et des femmes, sans compter la tienne, car tu es très-régence, mon vieux!... Voilà ce que c'est que d'être trop bel homme!

Paccard rougit de recevoir ce railleur éloge de son sultan.

— Toi, Prudence, reprit Jacques, il te faut une carrière, un état, un avenir, et rester à mon service. Écoute-moi bien. 11 existe rue Sainte-Barbe une très-bonne maison appartenant à cette madame de Saint-Estève, à qui ma tante emprunte quelquefois son nom... C'est une bonne maison, bien achalandée, qui rapporte quinze ou vingt mille francs par an. La Saint-Estève fait tenir cet établissement par...

— La Gonore, dit Jacqueline.

— La largue à ce pauvre la Pouraille, dit Paccard. C*est là que j'ai filé avec Europe le jour de la mort du cette pauvre madame Van Bogseck, notre maîtresse. .

— On jase donc quand je parle? dit Jacques Collin.

Le plus profond silence régna dans le iîacre, et Prudence ni Paccard n'osèrent plus se regarder.

— La maison est donc tenue par la Gonore, reprit Jacques Collin. Si tu y es allé te cacher avec Prudence, je vois, Paccard, que tu as assez d'esprit pour esquinter la raille (enfoncer la police), mais que tu n'es pas assez fin pour faire voir des couleurs à la darbonne,... dit-il en caressant le menton de sa tante. Je devine maintenant comment elle a pu te trouver... Ça se rencontre bien. Vous allez y retourner, chez la Gonore... Je reprends : Jacqueline va négocier avec madame Nourrisson l'affaire de l'acquisition de

son établissement de la rue Sainte-Barbe, et tu pourras y faire fortune avec de la conduite, ma petite! dit-il en regardant Prudence. Abbesse à ton âge! c'est le fait d'une fille de France, ajouta-t-il d'une voix mordante.

Prudence sauta au cou de Trompe-la-Mort et l'embrassa ; mais, par un coup sec qui dénotait sa force extraordinaire, le dâb la repoussa si vivement, que, sans Paccard, la fille allait se cogner la tête dans la vitre du fiacre et la casser.

— A bas les pattes! Je n'aime pas ces manières! dit sèchement le dâb, c'est me manquer de respect.

— Il a raison, ma petite, dit Paccard. Vois-tu, c'est comme si le dâb te donnait cent mille francs. La boutique vaut cela. C'est sur le boulevard, en face du Gymnase. Il y a la sortie du spectacle...

— Je ferai mieux, j'achèterai aussi la maison, dit Trompe-la- Mort.

— Et nous voilà riches à millions en six ans! s'écria Paccard. Fatigué d'être interrompu, Trompe-la-Mort envoya dans le tibia

de Paccard un coup de pied à le lui casser; mais Paccard avait des nerfs en caoutchouc et des os en fer-blanc.

— Suffit, dâb! on se taira, répondit-il.

— Croyez-vous que je dis des sornettes? reprit Trompe-la-Mort, tjui s'aperçut alors que Paccard avait bu quelques petits verres de trop. Écoutez! 11 y a dans la cave de la maison deux cent cinquante raille francs en or...

Le silence le plus profond régna de nouveau dans le fiacre.

— Cet or est dans un massif très-dur... Il s'agit d'extraire cette somme, et vous n'avez que trois nuits pour y arriver. Jacqueline vous aidera... Cent mille francs serviront à payer l'établissement, cinquante mille à l'achat de la maison, et vous laisserez le reste.

— Où? dit Paccard.

— Dans la cave? demanda Prudence.

— Silence ! dit Jacqueline.

— Oui, mais, pour la transmission de cette charge, il faut l'agrément de la raille (la police), objecta Paccard.

— On l'aura, dit sèchement Trompe-la-Mort. De quoi te TOêl es-tu?...

Jacqueline regarda son neveu et fut frappée de l'altération de ce visage à travers le masque impassible sous lequel cet homme si fort cachait habituellement ses émotions.

— Ma fille, dit Jacques Collin à Prudence Servien, ma tante va te remettre les sept cent cinquante mille francs.

— Sept cent trente, ditPaccard.

— Eh bien, soit! sept cent trente, reprit Jacques Collin. Cette nuit, il faut que tu reviennes, sous un prétexte quelconque, à la maison de madame Lucien. Tu monteras par la lucarne, sur le toit; tu descendras par la cheminée dans la chambre à coucher de ta feue maîtresse, et tu placeras dans le matelas de son lit le paquet qu'elle avait fait...

— Et pourquoi pas par la porte? dit Prudence Servien.

— Imbécile, les scellés y sont! répliqua Jacques Colljn. L'inventaire se fera dans quelques jours, et vous serez innocents du vol...

— Vive le dâb! s'écria Paccard. Ah! quelle bonté!

— Cocher, arrêtez!... cria de sa voix puissante Jacques Collin. Le fiacre se trouvait devant la place de fiacres du Jardin des

plantes.

— Détalez, mes enfants, dit Jacques Collin, et ne faites pas de sottises! Trouvez-vous ce soir sur le pont des Arts, à cinq heures, et, là, ma tante vous dira s'il n'y a pas contre-ordre. — Il faut tout prévoir, ajouta-t-il à voix basse à sa tante. — Jacqueline vous expliquera demain, reprit-il, comment s'y prendre pour extraire sans danger l'or de la profonde. C'est une opération très-délicate...

Prudence et Paccard sautèrent sur le pavé du roi, heureux comme des voleurs graciés.

— Ah! quel brave homme que le dâb! dit Paccard.

— Ce serait le roi des hommes, s'il n'était pas si méprisant pour les femmes !

— Ah! il est bien aimable! s'écria Paccard. As-tu vu quels coups de pied il m'a donnés ! Nous méritions d'être envoyés ad patres ; car, enfin, c'est nous qui l'avons mis dans l'embarras...

— Pourvu, dit la spirituelle et fine Prudence, qu'il ne nous fourre pas dans quelque crime pour nous envoyer au pré...

— Lui! S'il en avait la fantaisie, il nous le dirait, tu ne le connais pas!... Quel oli sort il te fait! Nous voilà bourgeois. Quelle

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