‹ Scènes de la vie parisienneChapitre 32 sur 37 · IX · texte numérisé non relu

IX

tiSO SCÈNES Dli LA Vit PARISIENNIi.

— Pendant quatre ans.

— Une femme n'apprend jamais une pareille chose sans éprouver une orgueilleuse satisfaction, dit-elle en tournant son doux et noble visage vers d'Artliez par un mouvement plein de confiisio» pudique.

Une des plus savantes manœuvres de ces comédiennes est de voiler leurs manières quand les mots sont trop expressifs, et de faire parler les yeux quand le discours est restreint. Ces habiles dissonances, glissées dans la musique de leur amour faux ou vrai, produisent d'invincibles séductions.

— N'est-ce pas, reprit-elle en abaissant encore la voix et après s'être assurée d'avoir produit de l'effet, n'est-ce pas avoir accompli sa destinée que de rendre heureux, et sans crime, un grand homme?

— Ne vous l'a-t-il pas écrit ?

— Oui; mais je voulais en êtra bien sure, car, croyez-moi, monsieur, en me mettant si haut, il ne s'est pas trompé.

Les femmes savent donner à leurs paroles une sainteté particulière, elles leur communiquent je ne sais quoi de vibrant qui étend le sens des idées et leur prête de la profondeur ; si plus tard leur auditeur charmé ne se rend pas compte de ce qu'elles ont dit, le but a été complètement atteint, ce qui est le propre de l'éloquence. La princesse aurait en ce moment porté le diadème de la France, son front n'eût pas été plus imposant qu'il ne l'était sous le beau diadème de ses cheveux élevés en natte comme une tour, et ornés de ses jolies bruyères. Cette femme semblait marcher sur les flots de la calomnie, comme le Sauveur sur les vogues du lac de Tibériade, enveloppée dans le suaire de cet amour, comme un ange dans son nimbe. 11 n'y avait rien qui sentît ni la nécessité d'être ainsi, ni le désir de paraître grande ou aimante : ce fut simple et calme. Un homme vivant n'aurait jamais pu rendre à la princesse les services qu'elle obtenait de ce mort. D'Arthez, travailleur solitaire, à qui la pratique du monde était étrangère, et que l'étude avait enveloppé de ses voiles protecteurs, fut la dupe de cet accent et de ces paroles. Il fut sous le charme de ces exquises manières, il admira celte beauté parfaite, mûrie parle malheur, reposée dans la retraite; il adora la réunion si rare d'un esprit fin et d'une belle âme. Enfin.

il désira recueillir la succession de Michel Chrestien. Le commencement de cette passion fut, comme chez la plupart des profonds penseurs, une idée. En voyant la princesse, en étudiant la forme de sa tête, la disposition de ses traits si doux, sa taille, son pied, ses mains si finement modelées, de plus près qu'il ne l'avait fait en accompagnant son ami dans ses folles courses, il remarqua le surprenant phénomène de la seconde vue morale que l'homme exalté par l'amour trouve en lui-même. Avec quelle lucidité Miche'i Chrestien n'avait-il pas lu dans ce cœur, dans cette âme, éclairée parles feux de l'amour? Le fédéraliste avait donc été deviné, lui aussi ! il eût sans doute été heureux. Ainsi la princesse avait aux yeux de d'Arthez un grand charme, elle était entourée d'une auréole de poésie. Pendant le dîner, l'écrivain se rappela les confidences désespérées du républicain, et ses espéi'ances quand il s'était cru aimé; les beaux poëmes que dicte un sentiment vrai avaient été chantés pour lui seul à propos de cette femme. Sans le savoir, Daniel allait profiter de ces préparations dues au hasard. 11 est rare qu'un homme passe sans remords de l'état de confident à l'état de rival, et d'Arthez le pouvait alors sans crime. En un moment, il aperçut les énormes différences qui existent entre les femmes comme il faut, ces fleurs du grand monde, et les femmes vulgaires, qu'il ne connaissait cependant encore que sur un échantillon; il fut donc pris par les coins les plus accessibles, les plus tendres de son âme et de son génie. Poussé par sa naïveté, par Timpétuosité de ses idées à s'emparer de cette femme, il se trouva retenu par le monde et par la barrière que les manières, disons le mot, que la majesté de la princesse mettait entre elle et lui. Aussi pour cet homme habitué à ne pas respecter celle qu'il aimait, y eut-il là je ne sais quoi d'irritant, un appât d'autant plus puissant, qu'il fut forcé de le dévorer et d'en garder les atteintes sans se trahir. La conversation, qui demeura sur Michel Chrestien jusqu'au dessert, fut un admirable prétexte à Daniel comme à la princesse de parler à voix basse : amour, sympathie, divination; à elle de se poser en femme méconnue, calomniée ; à lui de se fourrer les pieds dans les souliers du républicain mort. Peut-être cet homme d'ingénuité se surprit-il à moins regretter son ami. Au moment où les merveilles du dessert reluisirent sur la table, au feu des candélabres,

à l'abri des bouquets de fleurs naturelles qui séparaient les convives par une haie brillante, richement colorée de fruits et de sucreries, la princesse se plut à clore cette suite de confidences par un mot délicieux, accompagné d'un de ces regards à l'aide desquels les femmes blondes paraissent être brunes, et dans lequel elle exprima finement cette idée que Daniel et Michel étaient deux âmes jumelles. D'Arthez se rejeta dès lors dans la conversation générale en y portant une joie d'enfunt et un petit air fat digne d'un écoiier. La princesse prit de la fa(;on la plus simple le bras de d'Arthez pour revenir au petit salon de la marquise. En traversant le grand salon, elle alla lentement; et, quand elle fut séparée de la marquise, à qui Blondet donnait le bras, par un intervalle assez considérable, elle arrêta d'Aitiicz.

— Je ne veux pas être inaccessible pour l'ami de ce pauvre républicain, lui dit-elle. Et, quoique je me sois fait une loi de ne recevoir personne, vous seul au monde pourrez entrer chez moi. Ne croyez pas que ce soit une faveur. La faveur n'existe jamais que pour des étrangers, et il me semble que nous sommes de vieux nmis : je veux voir en vous le frère de Michel.

D'Arthez ne put que presser le bras de la princesse, il ne trouva rien à répondre. Quand le café fut servi, Diane de Cadignan s'enveloppa par un coquet mouvement dans un grand chàle, et se leva. Blondet et Rastignac étaient des hommes de trop haute politique et trop habitués au monde pour faire la moindre exclamation bourgeoise, et vouloir retenir la princesse; mais madame d'Espard fit rasseoir son amie en la prenant par la main et lui disant à l'oreille :

— Attendez que les gens aient dîné, la voiture n'est pas prête.

Et elle fit un signe au valet de chambre qui remportait le plateau du café. Madame de Montcornet devina que la princesse et madame d'Espard avaient un mot à se dire et prit avec elle d'Arthez, Rastignac et Blondet, qu'elle amusa par une de ces folles attaques paradoxales auxquelles s'entendent à merveille les Parisiennes.

— Eh bien, dit la marquise à Diane, comment le trouvezvous?

— Mais c'est un adorable enfant, il sort du maillot. Vraiment,

cette fois encore, il y aura, comme toujours, un triomphe sans lutte.

— C'est désespérant, dit madame d'Espard, mais il y a de la ressource.

— Comment?

— Laissez-moi devenir votre rivale.

— Comme vous voudrez, répondit la princesse, j'ai pris mon parti. Le génie est une manière d'être du cerveau, je ne sais pas ce qu'y gagne le cœur, nous en causerons plus tard.

En entendant ce dernier mot qui fut impénétrable, madame d'Espard se jeta dans la conversation générale et ne parut ni blessée du Comme vous voudrez, ni curieuse de savoir à quoi cette entrevue aboutirait. La princesse resta pendant une heure environ assise sur la causeuse auprès du feu, dans l'attitude pleine de nonchalance et d'abandon que Guérin a donnée à Didon, écoutant avec l'attention d'une personne absorbée, et regardant Daniel par moments, sans déguiser une admiration qui ne sortait pas d'ailleurs des bornes. Elle s'e?quiva quand la voilure fut avancée, après avoir échangé un serrement de main avec la marquise et une inclination de tête avec madame de Montcornet.

La soirée s'acheva sans qu'il fut question de la princesse. On profita de l'espèce d'exaltation dans laquelle était d'Arthez, qui déploya les trésors de son esprit. Certes, il avait dans Rastignac et dans Blondet deux acolytes de première force comme finesse d'esprit et comme portée d'intelligence. Quant aux deux femmes, elles sont depuis longtemps comptées parmi les plus spirituelles de la haute société. Ce fut donc une halte dans une oasis, un bonheur rare et bien apprécié pour ces personnages habituellement en proie au garde à vous du monde, des salons et de la politique. Il est des êtres qui ont le privilège d'être parmi les hommes comme des astres bienfaisants dont la lumière éclaire les esprits, dont les rayons échauffent les cœurs. D'Arthez était une de ces belles âmes. Un écrivain, qui s'élève à la hauteur où il est, s'habitue à tout penser, et oublie quelquefois dans le monde qu'il ne faut pas tout dire; il lui est impossible d'avoir la retenue des gens qui y vivent continuellement; mais, comme ses écarts sont presque toujours marqués d'un cachet d'originalité, personne ne s'en plaint. Cette

534 SCÈNES DE LA VIE l'AUlSIENNE.

saveur si rare dans les talents, cette jeunesse pleine de simplesse, qui rendent d'Artiicz si noblement original, firent de cette soirée une délicieuse chose. 11 sortit avec le baron de Rastignac, qui, cit le reconduisant chez lui, parla naturellement de la princesse, en lui demandant comment il la trouvait.

— Michel avait raison de l'aimer, répondit d'Arthez, c'est une femme extraordinaire.

— Bien extraordinaire, répliqua railleusement Rastignac. A votfe accent, je vois que vous l'aimez déjà ; vous serez chez elle avant trois jours, et je suis un trop vieil habitué de Paris pour ne pas savoir ce qui va se passer entre vous. Kh bien, mon cher Daniel, je vous supplie de ue pas vous laisser aller à la moindre confusion d'intérêts. Aimez la princesse, si vous vous sentez de l'amour pour elle au cœur; mais songez à votre fortune. Elle n'a jamais pris ni demandé deux liards à qui que ce soit, elle est bien trop d'Uxelles et Cadignan pour cela; mais, à ma connaissance, outre sa fortune à elle, laquelle était très-considérabîe, elle a fait dissiper plusieurs millions. Comment? pourquoi? par quels moyens? personne ne le sait, elle ne le sait pas elle même. Je lui ai vu avaler, il y a treize ans, la fortune d'un charmant garçon et celle d'un vieux notaire en vingt mois.

— 11 y a treize ans ! dit d'Arthez ; quel âge a-t-elle donc?

— Vous n'avez donc pas vu, répondit en riant liastignac, à table son fils, le duc de Maufrigneuse, un jeune homme de dix-neuf ans? Or, dix-neuf et dix-sept font...

— Trente-six! s'écria l'auteur surpris; je lui donnais vingt ans.

— Elle les acceptera, dit Rastignac; mais soyez sans inquiétude là-dessus, elle n'aura jamais que vingt ans pour vous. Vous allez entrer dans le monde le plus fantastique. — Bonsoir, vous voilà chez vous, dit le baron en voyant sa voiture entrer rue de Bellefond, où demeure d'Arthez dans une jolie maison à lui; nous nous verrons dans la semaine chez mademoiselle des Touches.

D'Arthez laissa l'amour pénétrer dans son cœur à la manière de notre oncle Tobie, sans faire la moindre résistance; il procéda par l'adoration sans critique, par l'admiration exclusive. La princesse, cette belle créature, une des plus remarquables créations de ce monstrueux Paris, où tout est possible en bien comme en riial,

devint, quelque vulgaire que le malheur des temps ait rendu ce mot, l'ange rêvé. Pour bien comprendre la subite transformation de cet illustre auteur, il faudrait savoir tout ce que la solitude et le travail constant laissent d'innocence au cœur; tout ce que l'amour, réduit au besoin et devenu pénible auprès d'une femme ignoble, développe de désirs et de fantaisies, excite de regrets et fait naître de sentiments divins dans les plus hautes régions de l'âme. D'Arthez était bien l'enfant, le collégien que le tact de la princesse avait soudain reconnu. Une illumination presque semblable s'était -accomplie chez la belle Diane. Elle avait donc enfin rencontré cet homme supérieur que toutes les femmes désirent, ne fût-ce que pour le jouer; cette puissance à laquelle elles consentent à obéir, ne fût-ce que pour avoir le plaisir de la maîtriser; elle trouvait enfin les grandeurs de l'inlelligence unies à la naïveté du cœur, au FiOuf de la passion; puis elle voyait, par un bonheur inouï, toutes ces richesses contenues dans une forme qui lui plaisait. D'Arthez lui semblait beau, peut-être l'était-il. Quoiqu'il arrivât à l'âge grave de l'homme, à trente-huit ans, il conservait une fleur de jeunesse due à la vie sobre et chaste qtfil avait menée, et, comme tous les -gens de cabinet, comme les hommes d'État, il atteignait un embonpoint raisonnable. Très-jeune, il avait offert une vague ressemblance avec Bonaparte, général. Celte ressemblance se continuait encore, autant qu'un homme aux yeux noirs, à la chevelure épaisse -el brune, peut ressembler à ce souverain aux yeux bleus, aux cheveux châtains; mais tout ce qu'il y eut jadis d'ambition ardente et noble dans les yeux de d'Arthez avait été comme attendri par le succès. Les pensées dont son front était gros avaient fleuri, les lignes creuses de sa figure étaient devenues pleines. Le bien-être répandait des teintes dorées là où, dans sa jeunesse, la misère avait mélangé les tons jaunes des tempéraments dont les forces se bandent pour soutenir des luttes écrasantes et continues. Si vous observez avec soin les belles figures des philosophes antiques, vous y apercevrez toujours les déviations du type parfait de la figure humaine auxquelles chaque physionomie doit son originalité, rectifiées par l'habitude de la méditation, par le calme constant nécessaire aux travaux intellectuels. Les visages les plus tourmentés, comme celui de Socrate, deviennent à la longue d'une sérénité

5ÎÔ sc(:nes di- l\ vie parisienne.

presque divine. A cette noble simplicité qui décorait sa lête imp<5riale, d'Arthez joignait une expression naïve, le naturel des enfants, et une bienveillance touchante. Il n'avait pas cette politesse toujours empreinte de fausseté par laquelle, dans ce monde, les personnes les mieux élevées et les plus aimables jouent des qualités qui souvent leur manquent, et qui laissent blessés ceux qui se reconnaissent dupés. 11 pouvait faillir à quelques lois mondaines par suite de son isolement; mais, comme il ne choquait jamais, ce |iarfum de sauvagerie rendait encore plus gracieuse l'affabilité particulière aux hommes d'un grand talent, qui savent déposer leur supériorité chez eux pour se mettre au niveau social, pour, à la façon de Henri IV, prêter leur dos aux enfants et leur esprit aux niais.

En revenant chez elle, la princesse ne discuta pas plus avec ellemême que d'Arthez ne se défendit contre le charme qu'elle lui avait jeté. Tout était dit pour elle : elle aimait avec sa science et avec son ignorance. Si elle s'interrogea, ce fut pour se demander si elle méritait un si grand bonheur, et ce qu'elle avait fait au ciet pour qu'il lui envoyât un pareil ange. Elle voulut être digne de cet amour, le perpétuer, se l'approprier à jamais, et finir doucement sa vie de jolie femme dans le paradis qu'elle entrevoyait. Quant à la résistance, à se chicaner, à enquêter, elle n'y pensa même pas. Elle pensait à bien autre chose! Elle avait compris la grandeur des gens de génie, elle avait deviné qu'ils ne soumettent pas les femmes d'élite aux lois ordinaires. Aussi, par un de ces apercjus rapides, particuliers à ces grands esprits féminins, s'était-elle promis d'être faible au premier désir. D'après la connaissance qu'elle avait prise, à une seule entrevue, du caractère de d'Arthez, elle avait soupçonné que ce désir ne serait pas assez tôt exprimé pour ne pas lui laisser le temps de se faire ce qu'elle vouîait, ce qu'elle devait être aux yeux de cet amant sublime.

Ici commence l'une de ces comédies inconnues jouées, dans le for intérieur de la conscience, entre deux êtres dont i'un sera la dupe de l'autre, et qui reculent les bornes de la perversité, un de cesdrames noirs et comiques, auprès desquels le drame de Tartuffe est une vétille; mais qui ne sont point du domaine scénique, et qui, pour que tout en soit extraordinaire, sont naturels, conce~

lES SECUETS DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN. S37

vables et justifiés par la nécessité, un drame horrible qu'il faudrait nommer l'envers du vice. La princesse commença par envoyer chercher les œuvres de d'Arthez, elle n'en avait pas lu le premier mot; et, néanmoins, elle avait soutenu vingt minutes de discussion élogieuse avec lui, sans quiproquo! Elle lut tout. Puis elle voulut comparer ses livres à ce que la littérature contemporaine avait produit de meilleur. Elle avait une indigestion d'esprit le jour où d'Arthez vint la voir. Attendant cette visite, tous les jours elle avait fait une toilette de l'ordre supérieur, une de ces toilettes qui expriment une idée et la font accepter par les yeux, sans qu'on sache ni comment ni pourquoi. Elle offrit aux regards une harmonieuse combinaison de couleurs grises, une sorte de demi-deuil,, une grâce pleine d'abandon, le vêtement d'une femme qui ne tenait, plus à la vie que par quelques liens naturels, son enfant peut-être,, et qui s'y ennuyait. Elle attestait un élégant dégoût qui n'allait cependant pas jusqu'au suicide, elle achevait son temps dans le bagne terrestre. Elle reçut d'Arthez en femme qui l'attendait, et comme s'il était déjà venu cent fois chez elle ; elle lui fit l'honneur de le traiter comme une vieille connaissance, elle le mit à l'aise par un seul geste en lui montrant une causeuse pour qu'il s'assît, pendant qu'elle achevait une lettre commencée. La conversation s'engagea de la manière la plus vulgaire : le temps, le ministère, la maladie de de Marsay, les espérances de la légitimité. D'Arthez était absolutiste, la princesse ne pouvait ignorer les opinions d'un homme assis à la Chambre parmi les quinze ou vingt personnes qui représentent le parti légitimiste ; elle trouva moyen de lui raconter comment elle avait joué de Marsay; puis, par une transition que lui fournit le dévouement du prince de Cadignan à la famille royale et à Madame, elle amena l'attention de d'Arthez sur le prince.

— 11 a du moins pour lui d'aimer ses maîtres et de leur êtredévoué, dit-elle. Son caractère public m.e console de toutes les souffrances que m'a causées son caractère privé. — Car, reprit-elle^ en laissant habilement de côté le prince, n'avez-vous pas remarqué, vous qui savez tout, que les hommes ont deux caractères : ils en ont un pour leur intérieur, pour leurs femmes, pour leur vie secrète, et qui est le vrai; là, plus de masque, plus de dissimula-

tion, ils ne se donnent pas la peine de feindre, ils sont ce qu'ils sont, et sont souvent horribles; puis le monde, les autres, les salons, la cour, le souverain, la politique les voient grands, nobles, généreux, en costume brodé de vertus, parés de beau langage, pleins d'exquises qualités. Onelle horrible plaisanterie! Et l'on s'étonne quelquefois du sourire de certaines femmes, de leur air de supériorité avec leurs maris, de leur indifférence!...

Elle laissa tomber sa main le long du bras de son fauteuil, sans achever, mais ce geste complétait admirablement son discours. Comme elle vit d'Artliez occupé à exauiiner sa taille flexible, si bien pliée au fond de son moelleux fauteuil, occupé des jeux de sa robe, et d'une jolie petite froncure qui badinait sur le buse, une de ces hardiesses de toilette qui ne vont qu'aux tailles assez minces pour ne pouvoir jamais rien perdre, elle reprit Tordre de ses pensées comme si elle se parlait à elle-même :

— Je ne continue pas. Vous avez fini, vous autres écrivains, par rendre bien ridicules les femmes qui se prétendent méconnues, qui sont mal mariées, qui se font dramatiques, intéressantes, ce qui me semble être du dernier bourgeois. On plie et tout est dit, ou l'on résiste et l'on s'amuse. Dans les deux cas, on doit se taire. Il est vrai que je n'ai su ni tout à fait plier, ni tout à fait résister; mais peut-être était-ce une raison encore plus grave de garder le silence. Quelle sottise aux femmes de se plaindre ! Si elles n'ont pas été les plus fortes, elles ont manqué d'esprit, de tact, de finesse, elles méritent leur sort. Ne sont-elles pas les reines en France? Elles se jouent de vous comme elles le veulent, quand elles le veulent, et autant qu'elles le veulent.

Elle flt danser sa cassolette par un mouvement merveilleux d'impertinence féminine et de gaieté railleuse.

— J'ai souvent entendu de misérables petites espèces regretter d'être femmes , vouloir être hommes ; je les ai toujours regardées en pitié, dit-elle en continuant. Si j'avais à opter, je préférerais encore être femme. Le beau plaisir de devoir ses triomphes à la force, à toutes les puissances que vous donnent des lois faites par vous ! Mais, quand nous vous voyons à nos pieds, disant et faisant des sottises, n'est-ce donc pas un enivrant bonheur que de sentir €n soi ia faiblesse qui triomphe? Quand nous réussissons, nous

devons donc garder le silence, sous peine de perdre notre empire. Haitiies, les femmes doivent encore se taire par fierté. Le silence de l'esclave épouvante le maître.

Ce caquetage fut sifflé d'une voix si doucement moqueuse, si mignonne, avec des mouvements de tête si coquets, que d'Arthez, à qui ce genre de femme était totalement inconnu, restait exactement comme la perdrix charmée par le chien de chasse.

— Je vous en prie, madame, dit-il enfin, expliquez-moi comment un homme a pu vous faire souffrir, et soyez sûre que, là où toutes les femmes seraient vulgaires, vous seriez distinguée, quand même vous n'auriez pas une manière de dire les choses qui rondi'ait intéressant un livre de cuisine.

— Vous allez vite en amitié, dit-elle d'un son de voix grave qui rendit d'Arthez sérieux et inquiet.

La conversation changea, l'heure avançait. Le pauvre homme Je génie s'en alla contrit d'avoir paru curieux, d'avoir blessé ce cœur, et croyant que celte femme avait étrangement souffert. Elle avait passé sa vie à s'amuser, elle était un vrai don Juan femelle, à cette différence près, que ce n'est pas à souper qu'elle eût invité la statue de pierre, et certes elle aurait eu raison de la statue.

11 est impossible de continuer ce récit sans dire un mot du prince de Cadignan, plus connu sous le nom de duc de Maufrigneuse; autrement, le sel des inventions miraculeuses de la princesse disparaîtrait, et les étrangers ne comprendraient rien à l'épouvantable comédie parisienne qu'elle allait jouer pour un homme. M. le duc de Maufrigneuse, en vrai fils du prince de Cadignan, est un homme long et sec, aux formes les plus élégantes, plein de bonne grâce, disant des mots charmants, devenu colonel par la grâce de Dieu et devenu bon militaire par hasard; d'ailleurs, brave comme un Polonais, à tout propos, sans discernement, et cachant le vide de sa tête sous le jargon de la grande compagnie. Dès l'âge de trentesix ans, il était par force d'une aussi parfaite indifférence pour le beau sexe que le roi Charles X, son maître; puni comme son maître pour avoir, comme lui, trop plu dans sa jeunesse. Pendant dix-huit ans l'idole du faubourg Saint-Germain, il avait, comme tous les fils de famille, mené une vie dissipée, uniquement remplie de plaisirs. Son père, ruiné par la Révolution, avait retrouvé sa charge au

S40 SCfcNES DE LA VIE PARISIENNE.

retour des Bourbons, le gouvernemenl d'un châleau royal, des traiicments, des pensions ; mais celte fortune factice, le vieux prince la mangea très-bien, demeurant le grand seigneur qu'ii était avant îa Restauration, en sorte que, quand vint la loi d'indemn;té, les sommes qu'il reçut furent absorbées par le luxe qu'ii déploya dans son immense hôtel, le seul bien qu'il retrouva, et dont la plus grande partie était occupée par sa belle-fille. Le prince de Cadignan mourut quelques temps avant la révolution de Juillet, âgé de quatre-vingt-sept ans. 11 avait ruiné sa femme, et fut longtemps en délicatesse avec le duc de Navarreins, qui avait épousé sa fille en premières noces, et auquel il rendit difiicilcment ses comptes. Le duc de Maufiigneuse avait eu des liaisons avec la duchesse d'CxelIes. Vers 181/|, au moment où M. de Maufiigneuse atteignait trente-six ans, la duchesse le voyant pauvre, mais très-bien en cour, lui donna sa fille, qui possédait environ cinquante ou soixante mille livres de renie, sans ce qu'elle devait attendre d'elle. Mademoiselle d'Cxelles devenait ainsi duchesse, et sa mère savait qu'elle aurait vraisemblablement la plus grande liberté. Après avoir eu le bonheur inespéré de se donner un hériiier, le duc laissa sa femme entièrement libre de ses actions, et alla s'amuser de garnison en garnison, passant les hivers à Paris, faisant des deltes que son père payait toujours, professant la plus entière indulgence conjugale, avertissant la duchesse huit jours à l'avance de son retour à Paris, adoré de son régiment, aimé du dauphin, courtisan adroit, un peu joueur, d'ailleurs sans aucune affectation; jamais la duchesse ne put lui persuader de prendre une fille d'Opéra par décorum et par égard pour elle, disait-elle plaisamment. Le duc, qui avait la survivance de la charge de son père, sut plaire aux deux rois, à Louis XVllf et à Charles X, ce qui prouve qu'il tirait assez bon parti de sa nullité; mais cette conduite, celte vie, tout était recouvert du plus beau vernis : langage, noblesse de manières, tenue, offraient en hn }a perfection; enfin les libéraux l'aimaient. 11 lui fut impossible di' continuer les Cadignan, qui, selon le vieux prince, étaient connjs pour ruiner leurs femmes, car la duchesse mangea elle-même sa fortune. Ces particularités devinrent si publiques dans le monde de la cour et dans le faubourg Saint-Germain, que, pendant les cinq dernières années de la Restauration, on se serait moqué de

quelqu'un qui en aurait parlé, comme s'il eût voulu raconter la mort de Tiirenne ou celle de Henri IV. Aussi pas une femme ne parlait-elle de ce charmant duc sans en faire l'éloge : il avait été parfait pour sa femme, il était difficile à un homme de se montrer .^ussi bien que Maufrigneuse pour la duchesse, il lui avait laissé la jibre disposition de sa fortune, il l'avait défendue et soutenue en toute occasion. Soit orgueil, soit bonté, soit chevalerie, M. de Maufrigneuse avait sauvé la duchesse en bien des circonstances où toute autre femme eût péri, malgré son entourage, malgré le crédit de Ja vieille duchesse d'Uxelles, du duc de Navarreins, de son beaupère et de la tante de son mari. Aujourd'hui, le prince de Cadigiian passe pour un des beaux caractères de Tarislocratie. Peut-être la fidélité dans le besoin est-elle une des plus belles victoires que puissent remporter les courtisans sur eux-mêmes. La duchesse d'Uxelles avait quarante-cinq ans quand elle maria sa fille au dts^c de Maufrigneuse, elle assistait donc depuis longtemps sans jalousie et même avec intérêt aux succès de son ancien ami. Au moment du mariage de sa fille et du duc, elle tint une conduite d'une grande noblesse et qui sauva l'immoraiilé de cette combinaison. ISéanmoins, la méchanceté des gens de coin- trouva matière à railler, et prétendit que cette belle conduite ne coûtait pas grand'chose à la duchesse, quoique depuis cinq ans environ elle se fût adonnée à la dévotion et au repentir des femmes qui ont beaucoup à se faire pardonner.

Pendant plusieurs jours, la princesse se montra de plus en plus remarquable pu- ses connaissances en littérature. Elle abordait avec «ne excessive hardiesse les questions les plus ardues, grâce à des lectures diurnes et nocturnes poursuivies avec une intrépidité digne des plus grands éloges. D'Arihez, stupéfait et incapable de soupçonner que Diane d'Lxelles répétait le soir ce qu'elle avait lu le malir, comme font beaucoup d'écrivains, la tenait pour une femme rnpérieure. Ces conversations é'.oignnicnt Diane du but, elle essaya de se retrouver sur le teriain des confidences d'où son amant s'était prudemment retiré; mais il ne lui fut pas très-facile d'y faire revenir un homme de cette trempe une fuis effarouché. Cependant, après un mois de campagnes littéraires et de beaux discour* platoniques, d'Arthez s'enhardit et vint tous les jours, à trois heures.

11 se retirait à six heures, et reparaissait le soir à neuf heures, pour rester jusqu'à minuit ou une heure du matin, avec la régularité d'un amant plein d'impatience. La princesse se trouvait habillée avec plus ou moins de recherche à l'heure où d'Arthez se présentait. Cette mutuelle fidélité, les soins qu'ils prenaient d'euxmêmes, tout en eux exprimait des sentiments qu'ils n'osaient. s'avouer, car la princesse devinait à merveille que ce grand enfant avait peur d'un débat autant qu'elle en avait envie. Néanmoins, d'Arthez mettait dans ses constantes déclarations muettes un respect qui plaisait infiniment à la princesse. Tous deux se sentaient diaque jour d'autant plus unis, que rien de convenu ni de tranché ne les arrêtait dans la marche de leurs idées, comme lorsque, entre amants, il y a d'un côté des demandes formelles, et de l'autre une défense ou sincère ou coquette. Semblable à tous les hommes plus jeunes que leur âge ne le comporte, d'Arthez était en proie à ces émouvantes irrésolutions causées par la puissance des désirs et par là terreur de déplaire, situation à laquelle une jeune femme ne comprend rien quand elle la partage, mais que la princesse avait trop souvent fait naître pour ne pas en savourer les plaisiis. Aussi Diane jouissait-elle de ces délicieux enfantillages avec d'autant plus de charme, qu'elle savait bien comment les faire cesser. Elle ressemblait à un grand artiste se complaisant dans les lignes indécises d'une ébauche, sûr d'achever dans une heure d'mspiration le chefd'œuvre encore flottant dans les limbes de l'enfantement. Combien de fois, en voyant d'Arthez prêt à s'avancer, ne se plut-elle pas à l'arrêter par un air imposant! Elle refoulait les secrets orages de ce jeune cœur, elle les soulevait, les apaisait par un regard, en tendant sa main à baiser, ou par des mots insignifiants dits d'une voix émue et attendrie. Ce manège, froidement convenu, mais diviaement joué, gravait son image toujours plus avant dans l'âme de ce spirituel écrivain, qu'elle se plaisait à rendre enfant, confiant, simple et presque niais auprès d'elle ; mais elle avait aussi des retours sur elle-même, et il lui était alors impossible de ne pas admh^er tant de grandeur mêlée à tant d'innocence. Ce jeu de grande coquette l'attachait elle-même insensiblement à son esclave. Enfin, Diane s'impatienta contre cet Épictète amoureux, et, quand elle crut l'avoir disposé à la plus entière crédulité, elle se

mit en devoir de lui appliquer sur les yeux le bandeau le plus épais.

Un soir, Daniel trouva la princesse pensive, un coude sur une petite table, sa belle tête blonde baignée de lumière par la lampe; elle badinait avec une lettre qu'elle faisait danser sur le tapis de la table. Quand d'Arthez eut bien vu ce papier, elle finit par le plier et le passer dans sa ceinture.

— Qu'avez-vous? dit d'Arthez. Vous paraissez inquiète.

— J'ai reçu une lettre de M. de Cadignan, répondit-elle. Quelque graves que soient ses torts envers moi, je pensais, après avoir lu sa lettre, qu'il est exilé, sans famille, sans son fils qu'il aime.

Ces paroles, prononcées d'une voix pleine d'âme, révélaient une sensibilité angélique. D'Arthez fut ému au dernier point. La curiosité de l'amant devint, pour ainsi dire, une curiosité presque psychologique et littéraire. Il voulut savoir jusqu'à quel point cette femme était grande, sur quelles injures portait son pardon, comment ces femmes du monde, taxées de frivolité, de dureté de cœur, d'égoïsme, pouvaient être des anges. En se souvenant d'avoir été déjà repoussé quand il avait-voulu connaître ce cœur céleste, il eut, lui, comme un tremblement dans la voix, lorsqu'en prenant la main transparente, fluette, à doigts tournés en fuseau de la belle Diane, il lui dit :

— Sommes-nous maintenant assez amis pour que vous me disiez ce que vous avez souffert? Vos anciens chagrins doivent être pour quelque chose dans cette rêverie.

— Oui, dit-elle en siCQant cette syllabe comme la plus douce i:ote qu'ait jamais soupirée la flûte de Tulou.

Elle retomba dans sa rêverie, et ses yeux se voilèrent. Daniel demeura dans une attente pleine d'anxiété, pénétré de la solennité de ce moment. Son imagination de poëte lui faisait voir comme des nuées qui se dissipaient lentement en lui découvrant le sanctuaire où il allait voir aux pieds de Dieu l'agneau blessé.

— Eh bien?... dit-il d'une voix douce et calme.

Diane regarda le tendre solliciteur; puis elle baissa les yeux lentement et déroulant ses paupières par un mouvement qui décelait la plus no'ole pudeur. Un monstre seul aurait été capable d'imaginer quelque hypocrisie dans l'ondulation gracieuse par laquelle

M4 SCf:NES DE LA VIE PAU ISl KNNE.

la inalicioase princesse redressa sa jolie petite tête pour plonger encore un regard dans les yeux avides de ce grand homme.

— Le puis-je? le dois-je? fit-elle en laissant échapper un geste d'hésitation en regardant d'Artliez avec une sublime expression de tendresse rêveuse. Les hommes ont si peu de fui pour ces sortes de choses ! ils se croient si peu obligés à la discrétion !

— Ah ! si vous vous défiez de moi, pourquoi suis-je ici? s'écria d'Arthez.

— Ehl mon ami, rcpondit-elle en donnant à son exclamation la grâce d'un aveu involontaire, lorsqu'elle s'attache pour la vie, une femme calcule-t-elle? 11 ne s'agit pas de mon refus (que puis-je vous refuser?); mais de l'idée que vous aurez de moi, si je parle. Je vous confierai bien l'étrange situation dans laquelle je suis à mon âge ; mais que penseriez-vous d'une femme qui découvrirait les plaies secrètes du mariage, qui trahirait les secrets d'un autre? Turenne gardait sa parole aux voleurs; ne dois-je pas à mes bourreaux la probité de Turenne?

— Avez-vous donné votre parole à quelqu'un?

— M. de Cadignan n'a pas cru nécessaire de me demander le secret. Vous voulez donc plus que mon âme? Tyran! vous voulez donc que j'ensevelisse en vous ma probité? dit-elle en jetant sur d'Arthez un regard par lequel elle donna plus de prix à cette fausse confidence qu'à toute sa personne.

— Vous faites de moi un homme par trop ordinaire, si de moi vous craignez quoi que ce soit de mal, dit-il avec une amertume mal déguisée.

— Pardon, mon ami, répondit-elle en lui prenant la main, la regardant, la prenant dans les siennes et la caressant en y traînant les doigts par un mouvement d'une excessive douceur. Je sais tout ce que vous valez. Vous m'avez raconté toute votre vie, elle est noble, elle est belle, elle est sublime, elle est digne de votre nom; peut-être, en retour, vous dois-je la mienne? Mais j'ai peur en ce moment de déchoir à vos yeux en vous racontant des secrets qui r.e sont pas seulement les miens. Puis peut-être ne croirez-vous pas, vous, homme de solitude et de poésie, aux horreurs du inonde. Ah! vous ne savez pas qu'en inventant vos drames, ils sont surpassés par ceux qui se jouent dans les familles, en apparence

les plus unies. Vous ignorez l'étendue de certaines infortunes dorces.

— Je sais tout, s'écria-t-il.

— Non, reprit-elle, vous ne savez rien. Une fllle doit-elle jamais livrer sa mère?

En entendant ce mot, d'Arthez se trouva comme un homme égaré par une nuit noire dans les Alpes, et qui, aux premières lueurs du matin, aperçoit qu'il enjambe un précipice sans fond. \\ regarda la princesse d'un air hébété, il avait froid dans le dos. Diane crut que cet homme de génie était un esprit faible, mais elle lui vit un éclat dans les yeux qui la rassura.

— Enfin, vous êtes devenu pour moi presque un juge, dit-elle d'un air désespéré. Je puis parler, en vertu du droit qu'a tout être calomnié de se montrer dans son innocence. J'ai été, je suis encore (si tant est qu'on se souvienne d'une pauvre recluse forcée par le monde de renoncer au monde!) accusée de tant de légèreté, de tant de mauvaises choses, qu'il peut m'être permis de me poser dans le cœur où je trouve un asile de manière à n'en être pas chassée. J'ai toujours vu dans la justification une forte atteinte faite à l'innocence, aussi ai-je toujours dédaigné de parler. A qui, d'ailleurs, pouvais- je adresser la parole? On ne doit confier ces cruelles choses qu'à Dieu ou à quelqu'un qui nous semble bien près de lui, un prêtre, ou un autre nous-même. Eh bien, si mes secrets ne sont pas là, dit-elle en appuyant sa main sur le cœur de d'Arthez, comme ils étaient ici... (elle fit fléchir sous ses doigts le haut de son buse), vous ne serez pas le grand d'Arthez, j'aurai été trompée !

Une larme mouilla les .yeux de d'Arthez, et Diane dévora cette larme par un regard de côté qui ne fit vaciller ni sa prunelle ni sa paupière. Ce fut leste et net comme un geste de chatte prenant une souris. D'Arthez, pour la première fois, après soixante jours pleins de protocoles, osa prendre cette main tiède et parfumée, il la porta sous ses lèvres, il y mit un long baiser traîné depuis le poignet jusqu'aux ongles avec une si délicate volupté, que la princesse inclina sa tête en augurant très-bien de la littérature. Elle pensa que les hommes de génie devaient aimer avec beaucoup plus de perfection que n'aiment les fats, les gens du monde, les dip'o-

Page 1