‹ Scènes de la vie parisienneChapitre 33 sur 37 · IX. 3o · texte numérisé non relu

IX. 3o

546 SCÈNES DE LA VIE l'AlUSIENNE.

mates et même les militaires, qui cepeudaiil iront que cela à faire. Elle était connaisseuse, et savait que le caractère amoureux se signe en quelque sorte dans des riens. Une femme instruite peut lire son avenir dans un simple geste, comme Cuvier savait dire en voyant le fragment d'une patte : « Ceci appartient à un animal de telle dimension, avec ou sans cornes, Carnivore, herbivore, amphibie, etc., âgé de tant de mille ans. » Sûre do rencontrer chez dVVi- Ihez autant d'imagination dans l'amour qu'il en mettait dans son style, elle jugea nécessaire de le faire arriver au plus haut degré de la passion et de la croyance. Elle relira vivement sa main par un magnifique mouvement plein d'émotions. Elle eût dit : u Finissez, vous allez me faire mourir ! » elle eût parlé moins énergiquemenl. Elle resta pendant un moment les yeux dans les yeux de d'Arthez, en exprimant tout à la fois du bonheur, de la pruderie, de la crainte, de la confiance, de la langueur, un vague désir et une pudeur de vierge. Elle n'eut alois que vingt ans! Mais comptez qu'elle s'était préparée à cette heure de comique mensonge avec un art inouï dans sa toilette, elle était dans son fauteuil comme une fleur qui va s'épanouir au premier baiser du soleil. Trompeuse ou vraie, elle enivrait Daniel.

S'il est permis de risquer une opinion individuelle, avouons qu'il serait délicieux d'être ainsi trompé longtemps. Certes, souvent Talma, sur la scène, a été fort au-dessus de la nature. Mais la princesse de Cadignan n'est-elle pas la plus grande comédienne de ce temps? Il ne manque à cette femme qu'un parterre attentif. Malheureusement, dans les époques tourmentées par les orages politiques, les femmes disparaissent comme les lys des eaux, qui, pour fleurir et s'étaler à nos regards ravis, ont besoin d'un ciel pur et des plus lièdes zéphyrs.

L'heure était venue, Diane allait entortiller ce grand homme dans les lianes inextricables d'un roman j réparé de longue main, et qu'il allait écouter comme un néophyte des beaux jours ds la foi chrétienne écoutait l'épître d'un apôtre.

— Mon ami, ma mère, qui vit encore à Uxelles, m'a mariée à dix-sept ans, en 18H (vous voyez que je suis bien vieille!), à M. de Maufrigneuse, non pas par amour pour moi, mais par amour pour lui. Elle s'acquittait, envers le seul homme qu'elle eûi aimé,

de tout le bonheur qu'elle avait reçu de lui. Oh! ne vous étonnez pas de cette horrible combinaison, elle a lieu souvent. Beaucoup -de femmes sont plus amantes que mères, comme la plupart sont meilleures mères que bonnes épouses. Ces deux sentiments, Tamour et la maternité, développés comme ils le sont par nos mœurs, se combattent souvent dans le cœur des femmes ; il y en a nécessairement un qui succombe quand ils ne sont pas égaux en •force , ce qui fait de quelques femmes exceptionnelles la gloire dfi notre sexe. Un homme de votre génie doit comprendre ces choses, qui font i'étonnement des sots, mais qui n'en sont pas moins vraies, et, j'irai plus loin, qui sont justifiables par la différence des caractères, des tempéraments, des attachements, des situations. Moi, par exemple, en ce moment, après vingt ans de malheurs, de déceptions, de calomnies supportées, d'ennuis pesants, de plaisirs creux, ne scrais-je pas disposée à me prosterner aux pieds d'un homme qui m'aimerait sincèrement et pour toujours? Eh bien, ne serais-je pas condamnée par le monde? Et cependant vingt ans de souffrances n'excuseraient-elles pas une douzaine d'années qui me restent à vivre encore belle, données à un saint et pur amour? Gela ne sera pas, je ne suis pas assez sotte pour diminuer mes mérites aux yeux de Dieu. J'ai porté le poids du jour et de la chaleur jusqu'au soir, j'achèverai ma journée, et j'aurai ^agné ma récompense...

— Quel ange! pensa d'Ârthez.

— Enfin, je n'en ai jamais voulu à la duchesse d'Uxelles d'avoir plus aimé M. de Maufrigneuse que la pauvre Diane que voici. Ma mère m'avait très-peu vue, elle m'avait oubliée; mais elle s'est mal conduite envers moi, de femme à femme, en sorte que ce qui est mal de femme à femme devient horrible de mère à fille. Les mères qui mènent une vie comme celle de la duchesse d'Uxelles tiennent leurs filles loin d'elles, je suis donc entrée dans ie monde Kjuinze jours avant mon mariage. Jugez de mon innocence! Je ne savais rien, j'étais incapable de deviner le secret de cette alliance. J'avais une belle fortune : soixante mille livres de rente en forêts, que la Révolution avait oublié de vendre, en INivernais, ou n'avait pu vendre et qui dépendaient du beau château d'Anzy; M. de Maufrigneuse était criblé de dettes. Si plus tard j'ai appris ce que c'était

que d'avoir des dettes, j'ignorais alors trop complètement la vie pour le soupçonner. Les économies faites sur ma fortune servirent à pacifier les affaires de mon mari. M. de Maufrigneuse avait trente-huit ans quand je l'épousai, mais ces années étaient commecelles des campagnes des militaires, elles devaient compter double. Ah! il avait bien plus de soixante-seize ans. A quarante ans, mamère avait encore des prétentions, et je me suis trouvée entredeux jalousies. Quelle vie ai-je menée pendant dix ans!... Ah ! si Ton savait ce que souffrait cette pauvre petite femme tant soupçonnée ! Être gardée par une mère jalouse de sa fille! Dieu!... Vous; autres qui faites des drames, vous n'en inventerez jamais un aussi noir, aussi cruel que celui-là. Ordinairement, d'après le peu queje sais de la littérature, un drame est une suite d'actions, de discours, de mouvements qui se précipitent vers une catastrophe; mais ce dont je vous parle est la plus horrible catastrophe en action! C'est l'avalanche tombée le matin sur vous qui retombe le soir, et qui retombera le lendemain. J'ai froid au moment où jevous parle et où je vous éclaire la caverne sans issue, froide et sombre dans laquelle j'ai vécu. S'il faut tout vous dire, la naissance de mon pauvre enfant, qui d'ailleurs est tout moi-même,... vous avez dû être frappé de sa ressemblance avec moi? c'est mes cheveux, mes yeux, la coupe de mon visage, ma bouche, mon sourire, {■Don menton, mes dents... eh bien, sa naissance est un hasard ou le fait d'une convention de ma mère et de mon mari. Je suis restée longtemps jeune fille après mon mariage, quasi délaissée le lendemain, mère sans être femme. La duchesse se plaisait à prolonger mon ignorance, et, pour atteindre à ce but, une mère a près de sa fille d'horribles avantages. Moi, pauvre petite, élevée dans un couvent comme une rose mystique, ne sachant rien du mariage, développée fort tard, je me trouvais très-heureuse : je jouissais de la bonne intelligence et de l'harmonie de notre famille. Enfin j'étais entièrement divertie de penser à mon mari, qui neme plaisait guère et qui ne faisait rien pour se montrer aimable, par les premières joies de la maternité : elles furent d'autant plus vives, que je n'en soupçonnais pas d'autres. On m'avait tant corné aux oreilles le respect qu'une mère se devait à elle-même ! Et, d'ailleurs, une jeune lille aime toujours à jouer à la maman. A l'âge

OÙ j'étais, un enfant remplace alors la poupée. J'étais si fière ù'avoir cette belle fleur, car Georges était beau,... une merveille! Comment songer au monde lorsqu'on a le bonheur de nourrir et <ie soigner un petit ange! J'adore les enfants quand ils sont tout petits, blancs et roses. Moi, je ne voyais que mon fils, je vivais avec ■mon fils, je ne laissais pas sa gouvernante l'habiller, le déshabiller, 4e changer. Ces soins, si ennuyeux pour les mères qui ont des régi- «nents d'enfants, étaient tout plaisir pour moi. Mais, après trois ou quatre ans, comme je ne suis pas tout à fait sotte, malgré le soin que l'on mettait à me bander les yeux, la lumière a fini par les atteindre. Me voyez-vous au réveil, quatre ans après, en 1819? Les Deux Frères ennemis sont une tragédie à l'eau de rose auprès d'une mère et d'une fille placées comme nous le fûmes, la duchesse et moi; je les ai bravés alors, elle et mon mari, par des coquetteries publiques qui ont fait parler le monde... Dieu sait comme! Vous comprenez, mon ami, que les hommes avec lesquels j'étais soupçonnée de légèreté avaient pour moi la valeur du poignard dont on se sert pour frapper son ennemi. Préoccupée de ma vengeance, je ne sentais pas les blessures que je me portais à moi-même. Innocente comme un enfant, je passais pour une femme perverse, pour ia plus mauvaise femme du monde, et je n'en savais rien. Le monde «st bien sot, bien aveugle, bien ignorant; il ne pénètre que les «ecrets qui l'amusent, qui servent sa méchanceté; les choses les plus grandes, les plus nobles, il se met la main sur les yeux pour «e pas les voir. Mais il me semble que, dans ce temps, j'ai eu des regards, des attitudes d'innocence révoltée, des mouvements de ■fierté qui eussent été des bonnes fortunes pour de grands peintres. J*ai dû éclairer des bals par les tempêtes de ma colère, par les iorrcnls de mon dédain. Poésie perdue! on ne fait ces sublimes poëmes que dans l'indignation qui nous saisit à vingt ans! Plus ^■tard, on ne s'indigne plus, on est las; on ne s'étonne plus du vice, ••on est lâche, on a peur. Moi, j'allais, oh ! j'allais bien. J'ai joué le plus sot personnage du monde : j'ai eu les charges du crime sans en avoir les bénéfices. J'avais tant de plaisir à me compromettre! Ah! j'ai fait des malices d'enfant. Je suis allée en Italie avec un jeune étourdi que j'ai planté là quand il m'a parlé d'amour; mais, iquand j'ai su qu'il s'était compromis pour moi (il avait fait un faux

tJ5d SCÈiNES DE LA VIE l'AIUSlKNNE.

pour avoir de l'argent!), j'ai couru le sauver. Ma mère et mon mari, qui savaient le secret de ces choses, me tenaient en bride comme une femme prodigue. Oh ! cette fois, je suis allée au roi. Louis XVIII, cet homme sans co3ur, a été touché : il m'a donné cent nulle francs sur sa cassette. Le marquis d'Esgrignon, ce jeune homme que vous avez peut-être rencontré dans le monde et qui a fini par faire un très-riche mariage, a été sauvé de l'abîme où il s'était plongé pour moi. Cette aventure, causée par ma légèreté, m'a fait réfléchir. Je me suis aperçue que j'étais la première victime de ma vengeance- Ma mère, mon mari, mon beau-père avaient le monde pour eux, ils paraissaient protéger mes folies. Ma mère, qui me savait bien trop fi ère, trop grande, trop d'Uxelies pour me conduire vulgairement, fut alors épouvantée du mal qu'elle avait fait. Elle avait cinquante-deux ans, elle a quitté Paris, elle est allée vivre à Uxelles. Elle se repent maintenant de ses torts, elle les expie parla dévotion la plus outrée et par une affection sans bornes pour moi. Mais, en 1823, elle m'a laissée seule et face à face avec M. de Maiifrigncusé. Oh! mon ami, vous autres hommes, vous ne pouvez savoir ce qu'est un vieil homiîie à bonnes fortunes. Quel intérieur que celui d'un homme accoutumé aux adorations des femmes du monde, qui ne trouve ni encens ni encensoir chez lui, mort à tout, et jaloux par cela même! J'ai voulu, quand M. de Maufrigneuse a été tout à moi, j'ai voulu être une bonne femme-, mais je me suis heurtée à toutes les aspérités d'un esprit chagrin, à toutes les fantaisies de î'impuissance, aux puérilités de la niaiserie, à toutes les vanités dela suffisance, à un homme qui était enûn la plus ennuyeuse élégiedu monde, et qtii me traitait comme une petite fille, qui se plaisait à humilier mon amour-propre à tout propos, à m'aplatir sous les coups de son expérience, à me prouver que j'ignorais tout. 11 me blessait à chaque instant. Enfin il a tout fait pour se faire prendre en déiestation et me donner le droit de le trahir; mais j'ai été la dupe de mon cœur et de mon envie de bien faire pendant trois ou quatre années! Savez-vous le mot infâme qui m'a fait faire d'autres folies? Inventerez-vous jamais le sublime des caloomies du tnonde? « La duchesse de Maufrigneuse est revenue à son mari, se disaiton. — Bah! c'est par dépravation, c'est un triomphe que de ranimer les morts, elle n'avait plus que cela à faire, » a répondu ma-

nieilleure amie, une parente chez qui j'ai eu le bonheur de vous rencontrer.

— Madame d'Espard! s'écria Daniel en faisant un geste d'horrear,

— Oh ! je lui ai pardonné, mon ami. D'abord, le mot est excessivement spiriiuel, et peut-être ai-jo dit moi-même de plus cruelles épigram'mes sur de pauvres femmes tout aussi pures que je Tétais.

D'Arthez rebaisa la main de cette sainte femme qui, après lui avoir servi une mère hachée en morceaux, avoir fait du prince de Cadignan que vous connaissez un Othello à triple) garde, se mettait elle-même en capilotade et se donnait des torts, afin de se couvrir aux yeux du candide écrivain de cette virginiié que la plus niaise des femmes essaye d'offrir à tout prix à son amant.

— Vous comprenez, mon ami, que je suis rentrée dans le monde avec éclat et pour y faire des éclats. J'ai subi là des luttes nouvelles, il a fallu conquérir mon indépendance et neutraliser M. de Maufrigneuse. J'ai donc mené par d'autres raisons une vie dissipée. Pour nrétourdir, pour oublier la vie réelle par une vie fantastique, j'ai brillé, j'ai donné des fêtes, f ai fait la princesse, et j'ai fait des dettes. Chez moi, je m'oubliais dans le sommeil de la fatigue, je renaissais belle, gaie, folle pour le monde; mais, à cette triste lutte de la fantaisie contre la réalité, j'ai mangé ma fortune. La révolte de 1830 est arrivée au moment où je rencontrais au bout de cette existence des Mille et une Nuils l'amour saint et pur que (je suis franche!) je désirais connaître. Avouez-le, n'était-ce pas naturel chez une femme dont le cœur, comprimé par tant de causes et d'accidents, se réveillait à l'âge où la femme se sent trompée, et où je voyais autour de moi. tant de femmes heureuses par l'amour? Ah! pourquoi Michel Chrestien fut-il si respectueux? Il y a eu là encore une raillerie pour moi. Que voulez-vous! en tombant, j'ai tout perdu, je n'ai eu d'illusion sur rien; j'avais tout pressé, hormis un seul fruit pour lequel je n'ai plus ni goût ni dents. Enfin, je me suis trouvée désenchantée du monde quand il me fallait quitter le monde. Il y a là quoique chose de providentiel, comme dans les insensibilités qui nous préparent à la mort. (Elle fit un geste plein d'onction religieuse.) — Tout alors m'a servi, reprit-elle, les désastres de la monarchie et ses ruines m'ont aidée à m'ensevelir.

Mon fils me console de bien des choses. L'amour maternel nous rend tous les autres sentiments trompés! Et le monde s'étonne de ma retraite, mais j'y ai trouvé la félicité. Oh! si vous saviez combien est heureuse ici la pauvre créature qui est là devant vous! En sacrifiant tout à mon fils, j'oublie les bonheurs que j'ignore et que j'ignorerai toujours. Qui pourrait croire que la vie se traduit, pour la princesse de Cadignan, par une mauvaise nuit de mariage; et tout ce qu'on lui prête d'aventures, par un défi de petite fille à deux épouvantables passions? Mais personne. Aujourd'hui, j'ai peur de tout. Je repousserai sans doute un sentiment vrai, quelque véritable et pur amour, en souvenir de tant de faussetés, de malheurs ; de même que les riches attrapés par des fripons qui simulent le malheur repoussent une vertueuse misère, dégoûtés qu'ils sont de la bienfaisance. Tout cela est horrible, n'est-ce pas? mais, croyezmoi, ce que je vous dis est l'histoire de bien des femmes.

Ces derniers mots furent prononcés d'un ton de plaisanterie et de légèreté qui rappelait la femme élégante et moqueuse. D'Arthez était abasourdi. A ses yeux, les gens que les tribunaux envoient au bagne, qui pour avoir tué, qui pour avoir volé avec des circonstances aggravantes, qui pour s'être trompés de nom sur un billet, étaient de petits saints, comparés aux gens du monde. Cette atroce élégie, forgée dans l'arsenal du mensonge et trempée aux eaux du Styx parisien, avait été dite avec l'accent inimitable du vrai. L'écrivain contempla pendant un moment cette femme adorable, plongée dans son fauteuil , et dont les deux mains pendaient aux deux bras du fauteuil, comme deux gouttes de rosée à la marge d'une fleur, accablée par cette révélation, abîmée en paraissant avoir ressenti toutes les douleurs de sa vie à les dire, enfin un ange de mélancolie.

— Et jugez, fit-elle en se redressant par un soubresaut, levant une de ses mains et lançant des éclairs par les yeux oii vingt prétendues chastes années flambaient, jugez quelle impression dut faire sur moi l'amour de votre ami; mais, par une atroce raillerie du sort,... ou de Dieu peut-être,... car alors, je l'avoue, un homme, mais un homme digne de moi m'eût trouvée faible, tant j'avais soif de bonheur! eh bien, il est mort, et mort en sauvant la vie à qui?... à M. de Cadignan! Étonnez-vous de me trouver rêveuse...

Ce fut le dernier coup, et le pauvre d'Arthez n'y tint pas : il se ■mit à genoux, il fourra sa tête dans les mains de la princesse et il y pleura, il y versa de ces larmes douces que répandraient les anges, si les anges pleuraient. Comme Daniel avait la tête là, madame de Cadignan put laisser errer sur ses lèvres un malicieux sourire de triomphe, un sourire qu'auraient les singes en faisant 4in tour supérieur, si les singes riaient.

— Ali! je le tiens, pensa-t-elle.

Kt elle le tenait bien, en effet.

— Mais vous êtes,... dit-il en relevant sa belle tête et la regar- <lant avec amour.

— ... Vierge et martyre, acheva-t-elle en souriant de la vulgarité de cette vieille plaisanterie, mais en lui donnant un sens charoiiant par ce sourire plein d'une gaieté cruelle. Si vous me voyez riant, c'est que je pense à la princesse que connaît le monde, à -cette duchesse de Maufrigneuse à qui Ton donne et de Marsay, et l'infâme de Trailles, un coupe-jarret politique, et ce petit sot <l'Esgrignon, et Rastignac, Rubempré, des ambassadeurs, des ministres, des généraux russes, que sais-je? l'Europe! On a glosé de ■cet album que j'ai fait faire en croyant que ceux qui m'admiraient ■étaient mes amis. Ah ! c'est épouvantable. Je ne comprends pas ■comment je laisse un homme à mes pieds : les mépriser tous, telle •devrait être ma religion.

Elle se leva, alla dans l'embrasure de la fenêtre par une démarche .pleine de motifs magnifiques.

D'Arthez resta sur la chauffeuse où il se remit, n'osant suivre la ^princesse, mais la regardant; il l'entendit se mouchant sans se moucher. Quelle est la princesse qui se mouche? Diane essayait l'impossible pour faire croire à sa sensibilité. D'Arthez crut son ange en larmes, il accourut, la prit par la taille, la serra sur son cœur.

— Non, laissez-moi, dit-elle d'une voix faible et en murmurant, j'ai trop de doutes pour être bonne à quelque chose. Me féconcilier avec la vie est une tâche au-dessus de la force d'un ihomme.

— Diane! je vous aimerai, moi, pour toute votre vie perdue.

— Non, ne me parlez pas ainsi, répondit-elle. En ce moment, je

SHJs honteuse et tremblante comme si j'avais commis les plus grands péchés.

Elle était entièrement revenue à l'innocence des petites filles, et se montrait néanmoins auguste, grande, noble autant qu'une reine. 11 est impossible de décrire l'effet de ce manège, si habile qu'il arrivait à la vérité pure, sur une âme neuve et franche comme celle de d'Arthez. Le grand écrivain resta muet d'admiration, passif dans cette embrasure de fenêtre, attendant un mot, tandis que la princesse attendait un baiser; mais elle était trop sacrée pour lui. Quand elle eut froid, la princesse alla reprendre sa position sur son fauteuil, elle avait les pieds gelés.

— Ce sera bien long! pensait-elle en regardant Daniel le front haut et la tête sublime de vertu.

— Est-ce une femme? se demandait ce profond observateur du €œar humain. Comment s'y prendre avec elle?

Jusqu'à deux heures du matin, ils passèrent le temps à se dire les bêtises que les femmes de génie, comme est la princesse, savent Tendre adorables. Diane se prétendit trop détruite, trop vieille, trop passée; d"Artiiez lui prouva, ce dont elle était convaincue, qu'elle avait la peau la plus délicate, la plus délicieuse au toucher,, la plus blanche au regard, la plus parfumée; elle était jeune et dans sa fleur. Ils disputèrent beauté à beauté, détail à détail, par des : « Croyez-vous? — Vous êtes fou! — C'est le désir! — Dans quinze jours, vous me verrez telle que je suis. — Enfin, je vais vers quarante ans; peut-on aimer une si vieille femme? » D'Arthez fut d'une éloquence impétueuse et lycéenne, bardée des épithètes les plus exagérées. Quand la princesse entendit ce spirituel écrivain disant des sottises de sous-lieutenant amoureux, elle Técoula d'un air absorbé, tout attendrie, mais riant en elle-même.

Lorsque d'Arthez fut dans la rue, il se demanda s'il n'aurait pas dû être moins respectueux. Il repassa dans sa mémoire ces étranges confidences qui naturellement ont été fort abrégées ici, elles auraiônt voulu tout un livre pour être rendues dans leur abondancemelliflue et avec les façons dont elles furent accompagnées. La perspicacité rélrospeciive de cet homme si naturel et si profond fut mise en défaut par le naturel de ce roman, par sa profondeur^ par r accent de la princesse.

— C'est vrai, se disait-il sans pouvoir dormir, il y a de ce» drames-là dans le monde; le monde couvre de semblables horreurs sous les flours de son élégance, sous la broderie de ses médisances, sous l'esprit de ses récils, ^ous n'inventons jamais que le vrai. Pauvre Diane ! Michel avaii. pressenli cette énigme, il disait que sous cette couche de glace il y avait des volcans! Et Bianchon, Rasiignac, ont raison : quand un homme peut confondre les grandeurs de l'idéal et les jouissances du désir, en aimant une femme à jolies manières, pleine d'esprit, de délicatesse, ce doit être un bonheur sans nom.

Et il sondait en lui-même son amour, et il le trouvait inflni.

Le lendemain , sur les deux heures, madame d'Espard , qiw depuis plus d'un mois ne voyait plus la princesse, et n'avait pas reçu d'elle un seul traître mot, vint amenée par une excessive curiosité. Rien de plus plaisant que la conversation de ces deux fines couleuvres pendant la première demi-heure. Diane d'Lxelles se gardait, comme de porter une robe jaune, de parler de d'Ar- Ihez. La marquise tournait autour de cette question comme un Bédouin autour d'une riche caravane. Diane s'amusait, la marquise enrageait. Diane attendait, elle voulait utiliser son amie et s'en faire un chien de chasse. De ces deux femmes si célèbres dans le monde actuel, l'une était plus forte que l'autre. La princesse dominait de toute la tête la marquise, et la marquise reconnaissait intérieurement cette supériorité. Là, peut-être, était le secret de cette amitié. La plus faible se tenait tapie dans son faux attachement pour épier l'heure, si longtemps attendue par tous les faibles, de sauter à la gorge des forts , et de leur imprimer la marque d'une joyeuse morsure. Diane y voyait clair. Le monde entier était la dupe des câlineries de ces deux amies. A l'instant où la princesse aperçut une interrogation sur les lèvres de son amie, elle lui dit :

— Eh bien, ma chère, je vous dois un bonheur complet, immense, infini, céleste.

— Que voulez-vous dire?

— Vous souvenez-vous de ce que nous ruminions, il y a trois mois, dans ce petit jardin, sur le banc, au soleil, sous le jasmin? Ah 1. .il n'y a que les gens de génie qui suchent aimer. J'applique-

rais volontiers à mon grand Daniel d'Arlhez le mot du duc d'Alhe à Catherine de Médicis : « La tête d'un seul saumon vaut celle de toutes les grenouilles. »

— Je ne m'étonne point de ne plus vous voir, dit madame d'Espard .

— Promettez-moi, si vous le voyez, de ne pas lui dire un mot •^e moi, mon ange, dit la princesse en prenant la main de la marquise. Je suis heureuse, oh! mais heureuse au delà de toute expression, et vous savez comhien dans le monde un mot, une plaisanterie vont loin. Une parole tue, tant on sait mettre de veriin dans une parole! Si vous saviez combien, depuis huit jours, j'ai désiré -pour vous une semblable passion! Enfin, il est doux, c'est un beau triomphe pour nous autres femmes que d'achever notre vie de femme, de s'endormir dans un amour ardent, pur, dévoué, complet, entier, surtout quand on l'a cherché pendant si longtemps.

— Pourquoi me demandez-vous d'être fidèle à ma meilleure amie? dit madame d'Espard. Vous me croyez donc capable de vous jouer un vilain tour?

— Quand une femme possède un tel trésor, la crainte de le perdre est un sentiment si naturel, qu'elle inspire les idées de la ;peur. Je suis absurde, pardonnez-moi, ma chère.

Quelques moments après, la marquise sortit; et, en la voyant partir, la princesse se dit :

— Comme elle va m'arranger ! puisse-t-elle tout dire sur moi! Mais, pour lui épargner la peine d'arracher Daniel d'ici, je vais le lui envoyer.

A trois heures, quelques instants après, d'Arthez vint. Au milieu d'un discours intéressant, la princesse lui coupa net la parola et lui posa sa belle main sur le bras.

— Pardon, mon ami, lui dit-elle en l'interrompant, mais j'oublierais cette chose qui semble une niaiserie, et qui cependant est de la dernière importance. Vous n'avez pas mis le pied chez madame d'Espard depuis le jour mille fois heureux où je vous y ai Tencontré; allez-y, non pas pour vous, ni par politesse, mais poar moi. Peut-être m'en avez-vous fait une ennemie, si elle a par tiasard appris que, depuis son dîner, tous n'êtes, pour ainsi dire,

pas sorti de chez moi. D'ailleurs, mon ami, je n'aimerais pas avons voir abandonnant vos relations et le monde, ni vos occupations et vos ouvrages. Je serais encore étrangement calomniée. Que ne dirait-on pas? « Je vous tiens en laisse, je vous absorbe, je crains lescomparaisons, je veux encore faire parler de moi, je m'y prends bien pour conserver ma conquête, en sachant que c'est la dernière ! » Qui pourrait deviner que vous êtes mon unique ami? Si vous m'aimez autant que vous dites m'aimer, vous ferez croire au monde que nous sommes purement et simplement frère et sœur- Continu ez.

D'Arthez fut pour toujours discipliné par l'ineffable douceur avec laquelle cette gracieuse femme arrangeait sa robe pour tomber en teute élégance. Il y avait je ne sais quoi de fin, de délicat dans cediscours qui le toucha aux larmes. La princesse sortait de toutes les conditions ignobles et bourgeoises des femmes qui se disputent et se chicanent pièce à pièce sur des divans, elle déployait une grandeur inouïe; elle n'avait pas besoin de le dire, cette union était entendue entre eux noblement. Ce n'était ni hier, ni demain, ni aujourd'hui; ce serait quand il5 le voudraient l'un et l'autre, sansles interminables bandelettes de ce que les femmes vulgaires nomment un sacrifice; sans doute, elles savent tout ce qu'elles doivent y perdre, tandis que cette fête est un triomphe pour les femmes sûres d'y gagner. Dans cette phrase, tout était vague comme une promesse, doux comme une espérance et néanmoins certain commeun droit. Avouons-le, ces sortes de grandeurs n'appartiennent qu'à ces illustres et sublimes trompeuses, elles restent royales encore làoij les auties femmes deviennent sujettes. D'Arthez put alors mesurer la distance qui existe entre ces femmes et les autres. La princesse se montrait toujours digne et belle. Le secret de cette noblesse est peut-être dans l'art avec lequel les grandes dames savent se dépouiller de leurs voiles; elles arrivent à être, dans cette situation, comme des statues antiques; si elles gardaient un chiffon, elles seraient impudiques. La bourgeoise essaye toujours de s'envelopper.

Enharnaché de tendresse, maintenu par les plus splendides vertus, d'Arthcz obéit et alla chez madame d'Espard, qui déploya pour lui ses plus charmuntos coquetteries. La marquise se garda

bien de dire à d'Arthez un mot de la princesse; elle le pria setilement à dîner pour un procliain jour.

D'Arthez vit ce jour-là nombreuse compagnie. La marquise avait invité Rastignac, Blondet, le marquis d'Ajuda-Pinto, Maxime de Traillcs, le marquis d'Esgrignon, les deux Vandenesse, du Tillet, un des plus riches banquiers de Paris; le baron de Nucingen, Natlian, lady Dudley, deux des plus peifides attachés d'ambassade, et le chevalier d'Espard, Tun des plus profonds personnages de ce salon, la moitié de la politique de sa belle-sœur.

Ce fut en riant que Maxime de Trailles dit à d'Arthez :

— Vous voyez beaucoup la princesse de Cadignau?

D'Arthez ût en réponse à cette question une sèche inclination de lêle. Maxime de Trailles était un bravo d'un ordre supérieur, sans foi ni loi, capable de tout, ruinant les femmes qui s'attachaient à lui, leur faisant mettre leurs diamants en gage, mais couvrant cette conduite d'un vernis brillant, de manières charmantes et d'un esprit satanique. Il inspirait à tout le monde une crainte et un mépris égaux; mais, comme personne n'était assez hardi pour lui témoigner autre chose que les sentiments les plus courtois, il ne pouvait s'apercevoir de rien, ou il se prêtait à la dissimulation générale. Il devait au comte de Marsay le dernier degré d'élévation auquel il pouvait arriver. De Marsay, qui connaissait Maxime de longue main, l'avait jugé capable de remplir certaines fonctions secrètes et diplomatiques qu'il lui donnait, et desquelles il s'acquittait à merveille. D'Arthez était depuis quelque temps assez mêlé aux affaires politiques pour connaître à fond le personnage, et lui «eul peut-être avait un caractère assez élevé pour exprimer tout haut ce que le monde pensait tout bas.

— C'esde sans tille bir elle que fus nèclichez la Jampre, dit le baron de Nucingen.

— Ah! la princesse est une des femmes les plus dangereuses chez lesquelles un homme puisse mettre le pied, s'écria doucement le marquis d'Esgrignon, je lui dois l'infamie de mon mariage.

— Dangereuse? dit madame d'Espard. Ne parlez pas ainsi de ma meilleure amie. Je n'ai jamais rien su ni vu de la princesse qui ne me paraisse tenir des sentiments les plus élevés.

— Laissez donc dire le marquis, s'écria JBastignac. Quand un

LES SKCRETS DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN. SUî

hamrae a été déJui<;oané par un joli cheval, il lui trouve des vices «l il le vend.

Piqué par ce mot, le marquis d'Esgrignon regarda Daniel d'Arthez et lui dit :

— Monsieur n'en est pas, j'cspîre, avec la princesse, à un. point qui nous empêche de parler d'elle?

D*Arthez garda le silence. D'Esgrignon, qui ne manquait pas d'esprit, fit en réponse à Rastignac un portrait apologétique de la princesse qui mit la table en belle humeur. Comme celte raillerie était excessivement obscure pour d'Ârihez, il se pencha vers madame de Montcornet, sa voisine, et lui demanda le sens de ces plaisanteries.

— Mais, excepté vous, à en juger par la bonne opinion que vous avez de la piincesse, tous les convives ont été, dit-on, dans ses bonnes grâces.

— Je puis vous assurer qu'il n'y a rien que de faux dans cette opinion, répondit Daniel,

— Cependant, voici M. d'Esgrignon, un gentilhomme du Perche, qui s'est complètement ruiné pour elle, il y a douze ans, et qui, pour elle, a failli monter sur l'échafaud.

— Je sais l'affaire, dit d'Arthez. Madame de Cadignan est allée sauver M. d'Esgrignon de la cour d'assises, et voilà comment il l'en récompense aujourd'hui!

Madame de Montcornet regarda d'Arthez avec un étonnement et une curiosité presque stupides, puis elle reporta ses yeux sur madame d'Espard eu le lui montrant comme pour dire : « Il est ensorcelé! »

Pendant celte courte conversation, madame de Cadignan était protégée par madame d'Espard, dont la protection ressemblait à celle des paratonnerres qui attirent la foudre. Quand d'Arthez revint à la conversation générale, il entendit Maxime de Trailles iançant ce mot :

— Chez Diane, la dépravation n'est pas un effet, c'est une cause; peut-être doit-elle à cette cause son naturel exquis-, elle ne clierche pas, elle n'invente rien; elle vous offre les recherches les plus raffinées comme une inspiration de l'amour le plus naïf, et il vous esk impossible de ne pas la croire.

Cette phrase, qui semblait avoir été préparée pour un homme dela portée de d*Arthez, était si forte, que ce fut comme une conclusion. Chacun laissa la princesse, elle parut assommée. D'Arther regarda de Trailles et d'Esgrignon d'un air railleur.

— Le plus grand tort de celte femme est d'aller sur les brisées des hommes, dit-il. Elle dissipe comme eux des biens parapheriiaux, elle envoie ses amants chez les usuriers, elle dévore desdots^ elle ruine des orphelins, elle fond de vieux châteaux, elle inspire et commet peut-être aussi des crimes; mais...

Jamais aucun des deux personnages auxquels répondait d'Arthez n'avait entendu rien de si fort. Sur ce viais, la table entière fut frappée , chacun resta la fourchette en l'air, les yeux, fixés alternativement sur le courageux écrivain et sur les assassins de la princesse, en attendant la conclusion dans un horriblesilence.

— Mais, dit d'Arthez avec une moqueuse légèreté, madame la princesse de Cadignan a sur les hommes un avantage : quand on s'est mis en danger pour elle, elle vous sauve, et ne dit de mal de personne. Pourquoi, dans le nombre, ne se trouverait-il pas une femme qui s'amusât des hommes, comme les hommes s'amusent des femmes? Pourquoi le beau sexe ne prendrail-il pas de temps en temps une revanche?,..

— Le génie est plus fort que l'esprit, dit Blondet à Nathan. Cette avalanche d'épigrammes fut, en effet, comme le feu d'une

batterie de canons opposée à une fusillade. On s'empressa de changer de conversation. Ni le comte de Trailles ni le marquis d'Esgrignon ne parurent disposés à quereller d'Arthez. Quand on servit le café, Blondet et Nathan vinrent trouver l'écrivain avec un empressement que personne n'osait imiter, tant il était difficile de concilier l'admiration inspirée par sa conduite et la peur de s& faire deux puissants ennemis.

— Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous savons combien votre caractère égale en grandeur votre talent, lui dit Blondet. Vous vous êtes conduit là, non plus comme un homme, mais comme un dieu» ]Se s'être laissé emporter ni par son cœur, ni par son imagination; ne pas avoir pris la défense d'une femme aimée, faute qu'on attendait de vous, et qui eût fait triompher ce monde dévoré de jalousie

«ontre les illustrations littéraires... Ah! permettez-moi de le dire, •c'est le sublime de la politique privée.

— Ah! vous êtes un homme d'État, dit Nathan. Il est aussi habile que diflQcile de venger une femme sans la défendre.

— La princesse est une des héroïnes du parti légitimiste, n'estce pas un devoir pour tout homme de cœur de la protéger quand même? répondit froidement d'Ârthez. Ce qu'elle a fait pour la cause de ses maîtres excuserait la plus folle vie.

— Il joue serré, dit Nathan à Blondet.

— Absolument comme si la princesse en valait la peine, répondit Rastignac, qui s'était joint à eux.

D'Arthez alla chez la princesse, qui l'attendait en proie aux plus -vives anxiétés. Le résultat de cette expérience que Diane avait favorisée pouvait lui être fatal. Pour la première fois de sa vie, cette femme souffrait dans son cœur et suait dans sa robe. Elle ne savait quel parti prendre au cas où d'Arthez croirait le monde, qui dirait vrai, au lieu de la croire, elle qui mentait : car jamais un caractère si beau, un homme si complet, une âme si pure, une conscience si ingénue, ne s'étaient mis sous sa main. Si elle avait ourdi de si cruels mensonges, elle y avait été poussée par le désir de connaître le véritable amour. Cet amour, elle le sentait poindre dans son cœur, elle aimait d'Ârthez ; elle était condamnée à le tromper, car elle voulait rester pour lui l'actrice sublime qui avait joué la comédie à ses yeux. Quand elle entendit le pas de Daniel dans la salle à manger, elle éprouva une commotion, un tressaillement qui l'agita jusque dans les principes de sa vie. Ce mouvement, qu'elle n'avait jamais eu pendant l'existence la plus aventureuse pour une femme de son rang, lui apprit alors qu'elle avait joué son bonheur. Ses yeux, qui regardaient dans l'espace, embrassèrent d'Arthez tout entier; elle vit à travers sa chair, elle lut dans son âme : le soupçon ne l'avait donc même pas elïlearé de «on aile de chauve- souris! Le terrible mouvement de cette peur eut alors sa réaction, la joie faillit étouffer l'heureuse Diane; car il n'est pas de créature qui n'ait plus de force pour supporter le chagrin que pour résister à l'extrême félicité.

— Daniel, on m'a calomniée et lu m'as vengée! s'écria-t-elle ea fie levant et en lui ouvrant ses bras.

Page 1