‹ Scènes de la vie parisienneChapitre 4 sur 37 · I.e UARON Uli NCClXfiEN · texte numérisé non relu

I.e UARON Uli NCClXfiEN

Le baron Icigail ses cheveux et ses favoris.. . fit une toilette de marié. . .

SPLENDELItS ET MISKKES 1»ES CuLRTl^ASES.

SPLENDEURS ET JIIStUES DES COURTISANES. 123

très-faraud. A la première vue, le millionnaire devient amoureux de cette Parisienne; il la suit chez elle, il y entre; il se fait raconter cette vie mélangée de bals chez Mabille, de jours sans pain, de spectacles et de travail ; il s'y intéresse, et laisse cinq billets de mille francs sous une pièce de cent sous : une générosité déshonorée. Le lendemain, un fameux tapissier, Braschon, vient prendre les ordres de la griselte, meuble un appartement qu'elle choisit, y dépense une vingtaine de mille francs. L'ouvrière se livre à des espérances fantastiques : elle habille convenablement sa mère, elle se flatte de pouvoir placer son ex-amoureux dans les bureaux d'une compagnie d'assurance. Elle attend... un, deux jours; puis une... €t deux semaines. Elle se croit obligée d'être fidèle, elle s'endette. Le capitaliste, appelé en Hollande, avait oublié l'ouvrière; il n'alla pas une seule fois dans le paradis où il l'avait mise, et d'oij elle retomba aussi bas qu'on peut tomber à Paris. Nucingeu ne jouait pas, Nucingen ne protégeait pas les arts, Nucingen n'avait aucune fantaisie ; il devait donc se jeter dans sa passion pour Esther avec un aveuglement sur lequel comptait Carlos Herrera.

Après son déjeuner, le baron fit venir Georges, son valet de chambre, et lui dit d'aller rue Taitbout, prier mademoiselle Eugénie, la femme de chambre de madame Van Bogseck, de passer dans ses bureaux pour une affaire importante.

— Di la guedderas, ajouta-t-il, et di la veras monder tans ma jampre, en lui tisand que sa vordine est vaidde.

Georges eut mille peines à décider Europe-Eugénie à venir. Madame, lui dit-elle, ne lui permettait jamais de sortir; elle pouvait perdre sa place, etc., etc. Aussi Georges fit-il sonner haut ses mérites aux oreilles du baron, qui lui donna dix louis.

— Si madame sort cette nuit sans elle, dit Georges à son maître, ■dont les yeux brillaient comme des escarboucles, elle viendra sur les dix heures.

— Pon! di fientras mViapiler à neiffeires... me goîver; gar cheu (eusse êdre auzipien que bossiple... Cheu grois que cheu gombaraîdrai teffant ma maidresse, u l'archante ne seraid bas l'archante...

De midi à une heure, le baron teignit ses cheveux et ses favoris. A neuf heures, le baron, qui prit un bain avant le dîner, fit une toilette de marié, se parfuma, s'adonisa. Madame de Nucingen,

avertie de celte méianiurpliose, se donna le plaisir de voir son mari.

— Mou Dieu, dit-elle, êtes-vous ridicule!... Mais mettez donc une cravate de satin noir, à la place de cette cravate blanche qui fait paraître vos favoris encore plus durs; et, d'ailleurs, c'est

' Empire, c'est vieux bonhomme, et vous vous donnez l'air d'un ancien conseiller au parlement. Otez donc vos boutons en diamants, qui valent chacun cent mille francs; cette singesse vous les demanderait, vous ne pourriez pas les refuser; et, pour les offrir à une

I fille, autant les mettre à mes oreilles.

Le pauvre financier, frappé de la justesse des remarques de sa

, femme, lui obéissait en rechignant.

— Bitiquile! ritiquile!... Clieu ne fous ai chamois tidde que vis

■ édiez ritiquile quand vis vis meddiez le fodre miex bir fodre bedid . mennesir le Rasdignac.

: — Je l'espère bien, que vous ne m'avez jamais trouvée ridicule. Suis-je femme à faire de pareilles fautes d'orthographe dans une toilette? Voyons, tournez-vous!... Boutonnez votre habit jusqu'en haut, comme fait le duc de Maufrigneuse, en laissant libres les deux dernières boutonnières d'en haut. Enfin, tâchez de vous rendre jeune.

— Monsieur, dit Georges, voici mademoiselle Eugénie.

— Aii'e, montame,... s'écria le banquier.

Il reconduisit sa femme jusqu'au delà des limites de leurs appartements respectifs, pour être certain qu'elle n'écouterait pas la conférence.

En revenant, il prit par la main Europe, et l'amena dans sa chambre avec une sorte de respect ironique :

— Eh pieu, ma beddide, fus êdes pien héreize, gar vis êdes au ser- ^ fice te la blis cholie phâmme te l'inifers... Fodre fortineédvaidde, si

■ vis foulez barler bir moi, êdre tans mes einderéds.

— C'est ce que je ne ferais par pour dix mille francs, s'écria .• Europe. Vous comprenez, monsieur le baron, que je suis avant tout ;• une honnête fille...

— Ui. Cheu gomde pien bayer fodre onêdedé. Cesde ce g'on ah* belle, tans le gommer ce, la guriosidé.

— Ensuite, ce n'est pas tout, dit Europe. Si monsieur ne plaît

pas à madame, et il y a chance! elle se fâche, je suis renvovee... et ma place me vaut mille francs par an.

— Le gabidal te mile vrancs cd te fini mile vrancs, et si cheufus les tonne, fus ne herlerez rienne.

— Ma foi, si vous le prenez sur ce ton-là, mon gros père, dit Europe, ça change joliment la question. Où sont-ils?...

— Foissi, répondit le baron en montrant un à un les billets de banque.

Il regarda chaque éclair que chaque billet faisait jaillir des yeux d'Europe, et qui révélait la concupiscence à laquelle il s'attendait.

— Vous payez la place, mais l'honnêteté, la conscience?... dit Europe en levant sa mine fûtée et lançant au baron un regard Mria-buffa.

— La gonzience ne faud bas la blace; mais meddons sainte mile vrancs de blis, dit-il en ajoutant cinq billets de mille francs.

— Non, vingt mille francs pour la conscience, et cinq mille pour la place, si je la perds...

— Gomme fus fuirez,... dit-il en ajoutant les cinq billets. Mais bir les cagner, il vaut me gager tans la jampre le da maîdresse beniant la nouid, quand elle sera s'ele...

— Si vous voulez m'assurer de ne jamais dire qui vous a introduit, j'y consens. Mais je vous préviens d'une chose : madame est forte comme un Turc, elle aime M. de Rubempré comme une folle, et vous lui remettriez un million en billets de banque que vous ne lui feriez pas commettre une infidélité!... C'est bête, mais elle est ainsi quand elle aime, elle est pire qu'une honnête femme, quoi! Quand elle va se promener dans les bois avec monsieur, il est rare que monsieur reste à la maison ; elle y est allée ce soir, je puis donc vous cacher dans ma chambre. Si madame revient seule, je vous viendrai chercher; vous vous tiendrez dans le salon, je ne ■fermerai pas la porte de la chambre, et le reste... dame, le reste, ça vous regarde... Préparez-vous!

— Cheu te tonnerai les fini-sainte mile vrancs tans le salon... Ton^ nant, tonnant.

— Ah! dit Europe, vous n'êtes pas plus défiant que ça?... Excusez du peu...

426 SCÈNES T)r! LA VIE PARISIENNE.

— Di auras pien des ogassions te me garodder... Ni verons gon^ naissance.

— Eh bien, soyez rue Taitbout à minuit; mais prenez alors trente mille francs sur vous. L'honnêteté d'une femme de chambre se paye, comme les fiacres, beaucoup plus cher passé minuit.

— Bar britence, cheu de tomurai ein pon sur la Panque.,.

— Non, non, dit Europe, des billets, ou rien ne va...

A une heure du matin, le baron de Nucingen, caché dans la mansarde où couchait Europe, était en proie à toutes les anxiétés d'un homme en bonne fortune. Il vivait, son sang lui semblait bouillant à ses orteils, et sa tête allait éclater comme une machineà vapeur trop chauffée.

— Cheu chouissais moralement pir blis de santé mille égus, dit-iJ à du Tillet en lui racontant cette aventure.

II écouta les moindres bruits de la rue, et il entendit, à deux heures du matin, la voiture de sa maîtresse dès le boulevard. Son cœur battit à soulever la soie du gilet quand la grande porte tourna sur ses gonds : il allait donc revoir la céleste, l'ardente figure d'Esther!... Il reçut dans le cœur le bruit du marchepied et le claquement de la portière. L'attente du moment suprême l'agitait plusque s'il se fût agi de perdre sa fortune.

— Ah! s'écria-t-il, c'esde fifre ça! C'esde drob fifre même, cheu ne serai gabaple te rienne ti dude !

— Madame est seule, descendez, dit Europe en se montrant. Surtout, ne faites pas de bruit, gros éléphant I

— Gros élevant! répéta-t-il en riant et marchant comme sur des barres de fer rouge.

Europe allait en avant, un bougeoir à la main.

— Diens, gonde-les, dit le baron en tendant à Europe les billets de banque quand il fut dans le salon.

Europe prit les trente billets d'un air sérieux, et sortit en enfermant le banquier. Nucingen alla droit à la chambre, où il trouva la belle Anglaise, qui lui dit ;

— Serait-ce toi, Lucien?

— Non, pelle envant,... s'écria Nucingen, qui n'acheva pas.

Il resta stupide en voyant une femme absolument le contraire d'Esther : du blond là où il avait vu du noir, de la faiblesse la où'

il admirait de la force! une douce nuit de Bretagne là où scintillait le soleil de l'Arabie.

— Ah çà! d'où venez-vous?... qui êtes-vous?... que voulezvous?... dit l'Anglaise en sonnant, sans que les sonnettes fissent aucun bruit.

— Ch'ai godonné les sonneddes, mais n'ayez poind beurre... cheu fais m'en aller, dit-il. Foilà drende mile vrancs te cheddès tans l'eau. Fus êdes pien la maîdresse te mennesir Licien te Ripembré!

— Un peu, mon neveu, dit l'Anglaise, qui parlait bien le français. Mais ki ed-di, doi? fit-elle en imitant le parler de Nucingen.

— Ein orne pien addrabé ! répondit-il piteusement.

— Esd-on addrabé bir afoir eine cholie phâmme! demanda-t-elle en plaisantant.

— Bermeddez-moi te fis enfoyer temain eine barure, bir fus rab~ bêler le paron te Nichenguenne.

— Gonnais bas !... fit-elle en riant comme une folle; mais la parure sera bien reçue, mon gros violateur de domicile.

— Fis le gonnaidrez ! Atié, montame. Fis édes un morzeau te roi; mais je ne soui qu'ein bofre panquier tè soizande ans basses, et fis m'affez vaide combrenîre gombien la phâmme que ch'aime a te buissance, buisque fodre paudé sirhimaine n'a bas bi me la vaire ûplier...

— Tiens, ce édre chentile, ze que fis ue tides là, répondit l'Anglaise.

— Ze n'esde bas si chentile que celle qui me l'einsbire...

— Vous parliez de drande mille francs... à qui les avez-vous donnés?

— A fodre goguine te phâmme tejampre... L'Anglaise appela, Europe n'était pas loin.

— Oh! s'écria Europe, un homme dans la chambre de madame, et qui n'est pas monsieur!... Quelle horreur!

— Vous a-t-il donné trente mille francs pour y être introduit?

— Non, madame ; car, à nous deux, nous ne les valons pas...

Et Europe se mit à crier au voleur d'une si rude façon, que le banquier effrayé gagna la porte, d'où Europe le fit rouler par l'escalier...

— Gros scélérat, lui cria-t-elle, vous me dénoncez à ma maîtresse!... Au voleur! au voleur I

L'amoureux baron, au désespoir, put regagner sans avanie sa voiture, qui stationnait sur le boulevard; mais il ne savait plus à ■quel espion se vouer.

— Est-ce que, par hasard, madame voudrait m'ôter mes profits? 4it Europe en revenant comme une Furie vers l'Anglaise.

— Je ne sais pas les usages de France, dit l'Anglaise.

— Mais c'est que je n'ai qu'un mot à dire à monsieur pour faire mettre madame à la porte demain, répondit insolemment ■Europe.

— Cedde zagrée phâmme te jampre, dit le baron à Georges, qui demanda naturellement à son maître s'il était content, m'a ghibbé -drande mille vrancs..., mais c'esde te ma vôde, ma drès-cranle i)ôde!..,

— Ainsi la toilette de monsieur ne lui a pas servi. Diable! je ne conseille pas à monsieur de prendre pour rien ses pastilles...

— Chorches, chemeirs te tèsesboir... Ch'aivroit... Ch' ai de la classe au cuer... Blis d'Esder, mon hami!

Georges était toujours l'ami de son maître dans les grandes circonstances.

Deux jours après cette scène, que la jeune Europe venait de dire beaucoup plus plaisamment qu'on ne peut la raconter, car elle y ajouta sa mimique, Carlos déjeunait en tête-à-tête avec Lucien,

— 11 ne faut pas, mon petit, que la police ni personne mette le nez dans nos affaires, lui dit-il à voix basse en allumant un cigare à celui de Lucien. C'est malsain. J'ai trouvé un moyen audacieux, mais infaillible, de faire tenir tranquille notre baron et ses agents. Tu vas aller chez madame de Sérizy, tu swas très-gentil pour elle. Tu lui diras, dans la conversation, que, pour être agréable à Rastignac, qui depuis longtemps a trop de madame de Nucingen, tu consens à lui servir de manteau pour cacher une maîtresse. M. de Nucingen, devenu très-amoureux de la femme que cache Rastignac (ceci la fera rire), s'est avisé d'employer la police pour t'espionner, toi, bien innocent des roueries de ton compatriote, et dont les intérêts chez les Grandlieu pourraient être compromis. Tu prieras la comtesse de te donner l'appui de son mari, qui est ministre d'État, pour aller à la préfecture de police. Une fois là, devant M. le préfet, plains-toi, mais en homme politique et qui va bientôt entrer

dans la vaste machine du gouvernement pour en être un des plus importants pistons. Tu comprendras la police en homme d'État, tu l'admireras, y compris le préfet. Les plus belles mécaniques font des taches d'huile ou crachent. Ne te fâche que tout juste. Tu n'en veux pas du tout à M. le préfet; mais engage-le à surveiller son monde, et plains-le d'avoir à gronder ses gens. Plus tu seras doux, gentilhomme, plus le préfet sera terrible contre ses agents. Nous serons alors tranquilles, et nous pourrons faire revenir Esther, qui doit bramer comme les daims dans sa forêt.

Le préfet d'alors était un ancien magistrat. Les anciens magistrats font des préfets de police beaucoup trop jeunes. Imbus du droit, à cheval sur la légalité, leur main n'est pas leste à l'arbitraire que nécessite assez souvent une circonstance critique où l'action de la préfecture doit ressembler à celle d'un pompier chargé d'éteindre un feu. En présence du vice-président du conseil d'État, le préfet reconnut à la police plus d'inconvénients qu'elle n'en a, déplora les abus, et se souvint alors de la visite que le baron de Nucingen lui avait faite et des renseignements qu'il avait demandés sur Peyrade. Le préfet, tout en promettant de réprimer les excès auxquels se livraient les agents, remercia Lucien de s'être adressé directement à lui, lui promit le secret, et eut l'air de comprendre cette intrigue. De belles phrases sur la liberté individuelle, sur l'inviolabilité du domicile furent échangées entre le ministre d'État et le préfet, à qui M. de Sérizy fit observer que, si les grands intérêts du royaume exigeaient parfois de secrètes illégalités, le crime commençait à l'application de ces moyens d'État aux intérêts privés.

Le lendemain, au moment où Peyrade allait à son cher café David, où il se régalait de voir des bourgeois comme un artiste s'amuse à voir pousser des fleurs, un gendarme habillé en bourgeois l'accosta dans la rue.

— J'allais chez vous, lui dit-il à l'oreille; j'ai ordre de vous amener à la préfecture.

Peyrade prit un Qacre et monta, sans faire la moindre observation, en compagnie du gendarme.

Le préfet de police traita Peyrade comme s'il eût été le dernier argousin du bagne, en se promenant dans une allée du petit jardia IX. 9

de la préfecture de police qui, dans ce temps, s'étendait le long du quai des Orfèvres.

— Ce n'est pas sans raison, monsieur, que, depuis 1809, vous avez été mis en dehors de l'administration... Ne savez-vous pas à quoi vous nous exposez et vous vous exposez vous-même?...

La mercuriale fut terminée par un coup de foudre. Le préfet annonça durement au pauvre Peyrade que non-seulement son secours annuel était supprimé, mais encore qu'il serait, lui, l'objet d'une surveillance spéciale. Le vieillard reçut cette douche de l'air le plus calme du monde. 11 n'y a rien d'immobile et d'impassible comme un homme foudroyé. Peyrade avait perdu tout son argent au jeu. Le père de Lydie comptait sur sa place, et il se voyait sans autre ressource que les aumônes de son ami Corentin.

— J'ai été préfet de police, je vous donne complètement raison, dit tranquillement le vieillard au fonctionnaire posé dans sa majesté judiciaire et qui fit alors un haut-le-corps assez significatif. Mais permettez-moi, sans vouloir en rien m'excuser, de vous faire observer que vous ne me connaissez point, reprit Peyrade en jetant une fine œillade au préfet. Vos paroles sont ou trop dures pour l'ancien commissaire général de police en Hollande, ou pas assez sévères pour un simple mouchard. Seulement, monsieur le préfet, ajouta Peyrade après une pause, en voyant que le préfet gardait le silence, souvenez-vous de ce que je vais avoir T'nonneur de vous dire. Sans que je me mêle en rien de votre police ni de ma justification, vous aurez l'occasion de voir que, dans cette affaire, il y a quelqu'un qu'on trompe : en ce moment, c'est votre serviteur; plus tard, vous direz : « C'était moi. »

Et il salua le préfet, qui resta pensif pour cacher son étonnement. 11 revint chez lui, les bras et les jambes cassés, saisi d'une rage froide contre le baron de Nucingen. Cet épais financier pouvait seul avoir trahi un secret concentré dans les têtes de Contenson, de Peyrade et de Corentin. Le vieillard accusa le banquier de vouloir se dispenser du payement, une fois le but atteint. Une seule entrevue lui avait suffi pour deviner les astuces du plus astucieux des banquiers.

— 11 liquide avec tout le monde, même avec nous; mais je me vengerai, se disait le bonhomme. Je n'ai jamais rien demandé à

Corentin, je lui demanderai de m'aider à me venger de cette stiipide caisse. Sacré baron ! tu sauras de quel bois je me chauffe, en trouvant un matin ta fille déshonorée... Mais aime-t-il sa lille?

Le soir de cette catastrophe, qui renversait les espérances de ce vieillard, il avait pris dix ans de plus. En causant avec son ami Corentin, il entremêlait ses doléances de larmes arrachées par la perspective du triste avenir qu'il léguait à sa fille, son idole, sa perle, son offrande à Dieu.

— Nous suivrons cette affaire, lui disait Corentin. Il faut savoir d'abord si le baron est ton délateur. Avons-nous été sages en nous appuyant de Gondreville?... Ce vieux Malin nous doit trop pour ne pas essayer de nous engloutir ; aussi fais-je surveiller son gendre Keller, un niais en politique, et très-capable de tremper dans quelque conspiration tendante à renverser la branche aînée au profit de la branche cadette... Demain, je saurai ce qui se passe chez Nucingen, s'il a vu sa maîtresse, et d'où nous vient ce coup de caveçon... Ne te désole pas. D'abord, le préfet ne restera pas longtemps en place... Le temps est gros de révolutions, et les révolutions, c'est notre eau trouble.

Un sifflement particulier retentit dans la rue.

— C'est Gontenson, dit Peyrade, qui mit une lumière sur la fenêtre, et il y a quelque chose qui m'est personnel.

Un instant après, le fidèle Contenson comparaissait devant les deux gnomes de la police, par lui révérés à l'égal de deux génies.

— Qu'y a-t-il? dit Corentin.

— Du nouveau! Je sortais du 113, où j'ai tout perdu. Que voisje sous les galeries?... Georges! Ce garçon est renvoyé par le baron, qui le soupçonne d'être un mouchard.

— Voilà l'effet d'un sourire qui m'est échappé, dit Peyrade.

— Oh! tout ce que j'ai vu de désastres causés par des sourires!... -dit Corentin.

— Sans compter ce que causent les coups de cravache, dit Peyrade en faisant allusion à l'affaire Simeuse. (Voir une Ténébreuse Affaire.) Mais voyons, Contenson, qu'arrive-t-il?

— Voici ce qui arrive, reprit Gontenson. J'ai fait jaser Georges en lui faisant payer des petits verres d'une infinité de couleurs, il en est resté gris; quant à moi, je dois être comme un alambic I

Notre baron est allé rue Taitbout, bourré de pastilles du sérail, n y a trouvé la belle femme que vous savez. Mais, une bonne farce î cette Anglaise n'est pas son eingonnie !... Et il a dépensé trente mille francs pour séduire la femme de chambre... Une bêtise. Ça se croit grand, parce que ça fait de petites choses avec de grands capitaux; retournez la phrase, et vous trouvez le problème que résout l'homme de génie. Le baron est revenu dans un état à faire pitié. Le lendemain Georges, pour faire son bon apôtre, dit à son maître : « Pourquoi monsieur se sert-il de gens de sac et de corde? Si monsieur voulait s'en rapporter à moi, je lui trouverais son inconnue» car la descriition que monsieur m'en a faite me suffit, je remuerai tout Paris. — Va, lui dit le baron, je te récompenserai bien! » Georges m'a raconté tout cela, entremêlé des détails les plus saugrenus. Mais... l'on est fait à recevoir la pluie! Le lendemain, le baron reçut une lettre anonyme où on lui disait quelque chose comme : « M. de Nucingen se meurt d'amour pour une inconnue, il a déjà dépensé beaucoup d'argent en pure perte; s'il veut se trouver ce soir, à minuit, au bout du pont de Neuilly, et monter dans la voiture derrière laquelle sera le chasseur du bois de Vincennes, en se laissant bander les yeux, il verra celle qu'il aime... Comme sa fortune peut lui donner des craintes sur la pureté des intentions de ceux qui procèdent ainsi, M. le baron peut se faire accompagner de son fidèle Georges. Il n'y aura, d'ailleurs, personne dans la voiture. » Le baron y va, sans rien dire à Georges, avec Georges. Tous deux se laissent bander les yeux et couvrir la tête d'un voile. Le baron reconnaît le chasseur. Deux heures après, la voiture, qui marchait comme une voiture à Louis XVIII (que Dieu ait son âme t il se connaissait en police, ce roi-là!), arrête au milieu d'un bois. Le baron, à qui l'on ôte son bandeau, voit dans une voiture arrêtée son inconnue, qui... psit!... disparaît aussitôt. Et la voiture (même train que Louis XVlll) le ramène au pont de Neuilly, où il retrouve sa voiture. On avait mis dans la main de Georges un petit billet ainsi conçu : « Combien de billets de mille francs M. le baroa làche-t-il pour être mis en rapport avec son inconnue ? » Georges donne le petit billet à son maître; et le baron, ne doutant pas que Georges ne s'entende ou avec moi ou avec vous, monsieur Peyrade, cour l'exploiter, a mis Georges à la porte. En voilà un imbécile der

banquier! il ne fallait renvoyer Georges qu'après avoir gougè offec l'eingonnie.

— Georges a vu la femme? dit Corentin.

— Oui, fit Contenson.

— Eh bien, s'écria Peyrade, comment est-elle?

— Oh! répondit Contenson, il ne m'en a dit qu'un mot : un vrai soleil de beauté!...

— Nous sommes joués par des drôles plus forts que nous! s'écria Peyrade. Ces chiens-là vont vendre leur femme bien cher au baron.

— Ya, mein herr! répondit Contenson. Aussi, en apprenant que vous aviez reçu des giroflées à la préfecture, ai-je fait jaser Georges.

— Je voudrais bien savoir qui m'a roulé, dit Peyrade, nous mesurerions nos ergots !

— Faut faire les cloportes, dit Contenson.

— Il a raison, dit Peyrade, glissons-nous dans les fentes pour écouter, attendre...

— Nous allons étudier cette version-là, s'écria Corentin ; pour le moment, je n'ai rien à faire. Tiens-toi sage, toi, Peyrade! Obéissons toujours à M. le préfet...

— M. de Nucingen est bon à saigner, fit observer Contenson, il a trop de billets de mille francs dans les veines...

— La dot de Lydie était pourtant là! dit Peyrade à l'oreille de Corentin.

— Contenson, viens-nous-en, laissons dormir notre père... ade... A de... main!

— Monsieur, dit Contenson à Corentin sur le pas de la porte, quelle drôle d'opération de change aurait faite le bonhomme !... Hein! marier sa fille avec le prix de... Ah! ah! l'on ferait de ce sujet une jolie pièce, et morale, intitulée la Dot d'une jeune fille.

— Ah! comme vous êtes organisés, vous autres!... quelles oreilles tu as!... dit Corentin à Contenson. Décidément, la nature sociale arme toutes ses espèces des qualités nécessaires aux services qu'elle en attend! La société, c'est une autre nature!

— C'est très-philosophique, ce que vous dites là, s'écria Contenson; un professeur en ferait un système!

— Sois au fait, reprit Corentin en souriant et s'en allant avec i'espion par les rues, de tout ce aui se passera chez M. de Nu-

cingen, à propos de l'inconnue..., en gros...; ne finasse pas...

— On regarde si les cheminées fument ! dit Contenson.

— Un homme comme le baron de Nucingen ne peut pas être heureux incognito, reprit Corentin. D'ailleurs, nous, pour qui les hommes sont des cartes, nous ne devons jamais être joués par eux!

— Parbleu! ce serait le condamné qui s'amuserait à couper le cou au bourreau, s'écria Contenson.

— Tu as toujours le petit mot pour rire, répondit Corentin en laissant échapper un sourire qui dessina de faibles plis dans son masque de plâtre.

Cette affaire était excessivement importante en elle-même, et à part ses résultats. Si le baron n'avait pas trahi Peyrade, qui donc avait eu intérêt à voir le préfet de police? Il s'agissait pour Corentin de savoir s'il n'existait pas de faux frères parmi ses hommes. U se disait en se couchant ce que ruminait aussi Peyrade :

— Qui donc est allé se plaindre au préfet?... A qui cette femme appartient-elle?

Ainsi, tout en s'ignorant les uns les autres, Jacques CoUin, Peyrade et Corentin se rapprochaient sans le savoir; et la pauvre Esther, Nucingen, Lucien, allaient nécessairement être enveloppés dans la lutte déjà commencée, et que l'amour-propre particulier aux gens de police devait rendre terrible.

Grâce à l'adresse d'Europe, la partie la plus menaçante des soixante mille francs de dettes qui pesaient sur Esther et sur Lucien fut acquittée. La confiance des créanciers ne fut pas même ébranlée. Lucien et son corrupteur purent respirer pendant un moment. Comme deux bêtes fauves poursuivies qui lappent un peu d'eau au bord de quelque marais, ils purent continuer à côtoyer les précipices le long desquels l'homme fort conduisait l'homme faible au gibet ou à la fortune.

— Aujourd'hui, dit Carlos à sa créature, nous jouons le tout pour le tout; mais, heureusement, les cartes sont biseautées, et les pontes sont très-jeunes!

Pendant quelque temps, Lucien fut assidu, par ordre de son terrible mentor, auprès de madame de Sérizy. En effet, Lucien ne devait pas être soupçonné d'avoir une fille entretenue pour maîtresse. 11 trouva d'ailleurs dans le plaisir d'être aimé, dans l'en-

traînemeut d'une vie mondaine, une force d'emprunt pour s'étourdir. Il obéissait à mademoiselle Clolilde de Grandlieu en ne la voyant plus qu'au Bois ou aux Champs-Elysées.

Le lendemain du jour où Esther fut enfermée dans la maison du garde, l'être, pour elle problématique et terrible, qui lui pesait sur le cœur vint lui proposer de signer en blanc trois papiers timbrés, aggravés de ces mots tortionnaires : Accepté pour soixante mille francs, sur le premier; Accepté pour cent vingt mille francs, sur le second; Accepté pour cent vingt mille francs, sur le troisième. En tout, trois cent mille francs d'acceptations. En mettant bon pour, vous faites un simple billet. Le mot accepté constitue la lettre de change et vous soumet à la contrainte par corps. Ce mot fait encourir à celui qui le signe imprudemment cinq ans de prison, une peine que le tribunal de police correctionnelle n'inflige presque jamais, et que la cour d'assises applique à des scélérats. La loi sur la contrainte par corps est un reste des temps de barbarie qui joint à sa stupidité le rare mérite d'être inutile, en ce qu'elle n'atteint jamais les fripons. (Voir Illusions perdues.)

— Il s'agit, dit l'Espagnol à Esther, de tirer Lucien d'embarras. Nous avons soixante mille francs de dettes, et, avec ces trois cent mille francs, nous nous en tirerons peut-être.

Après avoir antidaté de six mois les lettres de change, Carlos les fit tirer sur Esther par un homme incompris de la police correction^ nelle, et dont les aventures, malgré le bruit qu'elles ont fait, furent bientôt oubliées, perdues, couvertes par le tapage de la grande symphonie de juillet 1830.

Ce jeune homme, un des plus audacieux chevaliers d'industrie, fils d'un huissier de Boulogne, près Paris, se nomme Georges-Marie Destourny. Le père, obligé de vendre sa charge en des circonstances peu prospères, laissa, vers 182/j, son fils sans aucune ressource, après lui avoir donné cette brillante éducation, la folie des petits bourgeois pour leurs enfants. A vingt-trois ans, le jeune et brillant élève en droit avait déjà renié son père en écrivant ainsi son nom sur ses cartes :

GEORGES d'eSTOURNY.

Cette carte donnait à son personnage un parfum d'aristocratie.

Ce fashionable eut Taudaco de prendre tilbury, groom, et de hanter les clubs. Un mot expliquera tout : il faisait des affaires à la Bourse avec l'argent des femmes entretenues dont il était le confident. Enfin, il succomba devant la police correctionnelle, oii il comparut accusé de se servir de cartes trop heureuses. — 11 avait des complices, des jeunes gens corrompus par lui, ses séides obligés, les compères de son élégance et de son crédit. Obligé de fuir, il négligea de payer ses différences à la Bourse. Tout Paris, le Paris des loups-cerviers et des clubs, des boulevards et des industriels, tremblait encore de cette double affaire.

Au temps de sa splendeur, Georges d'Estourny, joli garçon, bon enfant surtout, généreux comme un chef de voleurs, avait protégé la Torpille pendant quelques mois. Le faux Espagnol basa sa spéculation sur l'accointance d'Esther avec ce célèbre escroc, accident particulier aux femmes de celte classe.

Georges d'Estourny, dont l'ambition s'était enhardie avec le succès, avait pris sous sa protection un homme venu du fond d'un département pour faire des affaires à Paris, et que le parti libéral voulait indemniser de condamnations encourues avec courage dans la lutte de la presse contre le gouvernement de Charles X, dont la persécution s'était ralentie pendant le ministère Martignac. On avait alors gracié le sieur Cérizet, ce gérant responsable surnommé le courageux Cérizet.

Or, Cérizet, patronné pour la forme par les sommités de la gauche, fonda une maison qui tenait à la fois de l'agence d'affaires, de la banque et de la maison de commission. Ce fut une de ces positions qui ressemblent, dans le commerce, à ces domestiques annoncés dans les Petites Affiches comme pouvant et sachant tout faire. Cérizet fut très-heureux de se lier avec Georges d'Estourny, qui le forma.

Esther, en vertu de l'anecdote sur Ninon, pouvait passer pour être la fidèle dépositaire d'une portion de la fortune de Georges d'Estourny. Un endos en blanc signé Georges d'Estourny rendit Carlos Herrera maître des valeurs qu'il avait créées. Ce faux n'avait aucun danger, du moment que soit mademoiselle Esther, soit quelqu'un pour elle, pouvait ou devait payer. Après avoir pris des renseignements sur la maison Cérizet, Carlos y reconnut l'un de ces

personnages obscurs décidés à faire fortune, mais... légalement. Cérizet, le vrai dépositaire de d'Estourny, restait nanti de sommes importantes alors engagées dans la hausse, à la Bourse, et qui permettaient à Cérizet de se dire banquier. Tout cela se fait à Paris; on méprise un homme, on n'en méprise pas l'argent.

Carlos se rendit chez Cérizet dans l'intention de le travailler à sa manière, car il se trouvait par hasard maître de tous les secrets de ce digne associé de d'Estourny.

Le courageux Cérizet demeurait dans un entre-sol, rue du Gros- Chenet, et Carlos, qui se fit mystérieusement annoncer comme venant de la part de Georges d'Estourny, surprit le soi-disant banquier pâle de cette annonce. L'abbé vit, dans un modeste cabinet, un petit homme à cheveux rares et blonds, et reconnut en lui, d'après la description que lui en avait faite Lucien, le Judas de David Séchard.

— Pouvons-nous parler ici sans crainte d'être entendus? dit l'Espagnol métamorphosé subitement en Anglais à cheveux rouges, à lunettes bleues, aussi propre, aussi net qu'un puritain allant au prêche.

— Et pourquoi, monsieur? dit Cérizet. Qui êtes-vous?

— M. William Barker, créancier de M. d'Estourny; mais je vais démontrer la nécessité de fermer vos portes, puisque vous le désirez. Nous savons, monsieur, quelles ont été vos relations avec les Petit-Claud, les Cointet et les Séchard d'Angoulême...

A ces mots, Cérizet s'élança vers la porte et la ferma, revint à une autre porte qui donnait dans une chambre à coucher, la verrouilla; puis il dit à l'inconnu :

— Plus bas, monsieur!

Et il examina le faux Anglais en lui disant :

— Que voulez-vous de moi?...

— Mon Dieu ! reprit William Barker, chacun pour soi, dans ce monde. Vous avez les fonds de ce diôle de d'Estourny... Rassurezvous, je ne viens pas vous les demander; mais, pressé par moi, ce fripon, qui mérite la corde, entre nous, m'a donné ces valeurs en me disant qu'il pouvait y avoir quelque chance de les réaliser; et, €omme je ne veux pas poursuivre en mon nom, il m'a dit que vous ne me refuseriez pas le vôtre.

Cérizet regarda les lettres de change, et dit : ■ — Mais il n'est plus à Francfort...

— Je le sais, répondit Barker, mais il pouvait encore y être à la date de ces traites...

— Mais je ne veux pas être responsable,... dit Cérizet.

— Je ne vous demande pas ce sacrifice, reprit Barker; vous pouvez être chargé de les recevoir. Acquittez-les, et je me charge d'opérer le recouvrement.

— Je suis étonné de voir à d'Ëstourny autant de défiance de moi, reprit Cérizet.

— Dans sa position, répondit Barker, on ne peut pas le blâmer d'avoir mis ses œufs dans plusieurs paniers.

— Est-ce que vous croiriez?... demanda le petit faiseur d'affaires en rendant au faux Anglais les lettres de change acquittées et en règle.

— ... Je crois que vous garderez bien ses fonds, dit Barker, j'en suis sûr! ils sont déjà jetés sur le tapis vert de la Bourse.

— Ma fortune est intéressée à...

— A les perdre ostensiblement, dit Barker.

— Monsieur!... s'écria Cérizet.

— Tenez, mon cher monsieur Cérizet, dit froidement Barker en interrompant Cérizet, vous me rendriez un service en me facilitant cette rentrée. Ayez la complaisance de m'écrire une lettre où vous disiez que vous me remettez ces valeurs acquittées pour le compte de d'Ëstourny, et que l'huissier poursuivant devra considérer le porteur de la lettre comme le possesseur de ces trois traites.

— Voulez-vous me dire vos noms?

— Pas de nom! répondit le capitaliste anglais. Mettez : Le porteur de cette lettre et des valeurs... Vous allez être bien payé de cette complaisance.

— Et comment?... dit Cérizet.

— Par un seul mot. Vous resterez en France, n'est-ce pas?...

— Oui, monsieur.

— Eh bien, jamais Georges d'Ëstourny n'y rentrera,

— Et pourquoi?

— Il y a plus de cinq personnes qui, à ma connaissance, Tassassineraient, et il le sait.

— Je ne m'étonne plus qu'il me demande de quoi faire unepacotille pour les Indes! s'écria Cérizet. Et il m'a malheureusement obligé d'engager tout dans les fonds publics. Nous sommes déjà débiteurs de différences à la maison du Tillet. Je vis au jour le jour.

— Tirez votre épingle du jeu !

— Ah! si j'avais su cela plus tôt! s'écria Cérizet. J'ai manqué ma fortune...

— Un dernier mot!... dit Barker. Discrétion!... vous en êtes capable ; mais, ce qui peut-être est moins sûr, fidélité. Nous nous reverrons, et je vous ferai faire fortune.

Après avoir jeté dans cette âme de boue un espoir qui devait en assurer la discrétion pendant longtemps, Carlos, toujours en Barker, se rendit chez un huissier sur lequel il pouvait compter, et le chargea d'obtenir des jugements définitifs contre Esther.

— On payera, dit-il à l'huissier, c'est une affaire d'honneur, nous voulons seulement être en règle.

Barker fit représenter mademoiselle Esther au tribunal de commerce par un agréé, pour que les jugements fussent contradictoires. L'huissier, prié d'agir poliment, mit sous enveloppe tous les actes de procédure, vint saisir lui-même le mobilier, rue Taitbout^ où il fut reçu par Europe. La contrainte par corps une fois dénoncée, Esther fut ostensiblement sous le coup de trois cent et quelques mille francs de dettes indiscutables.

Carlos ne fit pas en ceci de grands frais d'invention. Ce vaudeville de fausses dettes se joue à Paris très-souvent. Il y existe des sous-Gobseck, des sous-Gigonnet qui, moyennant une prime, se prêtent à ce calembour, car ils plaisantent de ce tour infâme. Tout, en France, se fait en riant, même les crimes. On rançonne ainsi, soit des parents récalcitrants, soit des passions qui lésineraient, mais qui, devant une nécessité flagrante ou quelque prétendu déshonneur, s'exécutent. Maxime de Trailles avait usé très-souvent de ce moyen, renouvelé des comédies du vieux répertoire. Seulement, Carlos Herrera, qui voulait sauver et l'honneur de sa robe et celui de Lucien, avait eu recours à un faux sans aucun danger, mais assez souvent pratiqué pour qu'en ce moment la justice s'en émeuve. Il se tient, dit-on, une bourse des effets faux, aux environs.

du Palais-Royal, où, pour trois francs, on vous donne une signature.

Avant d'entamer la question de ces cent mille écus destinés à Faire sentinelle à la porte de la chambre à coucher, Carlos se promit de faire payer, au préalable, cent mille autres francs à M. de Nucingen. Voici comment:

Par ses ordres, Asie se posa, vis-à-vis de l'amoureux baron, en vieille femme au courant des affaires de la belle inconnue. Jusqu'à présent, les peintres de mœurs ont mis en scène beaucoup d'usuriers; mais-on a oublié l'usurière, là madame La Ressource d'aujourd'hui, personnage excessivement curieux, appelée décemment marchande a la toilelte, et que pouvait jouer la féroce Asie, qui possédait deux établissements, l'un au Temple, l'autre rue Neuve- Saint-Marc, gérés tous les deux par des femmes à elle.

— Tu te remettras dans la pelure de madame de Saint-Eslève, lui dit-il.

Herrera voulut voir Asie habillée.

La fausse entremetteuse vint en robe de damas à fleurs, provenant de rideaux décrochés à quelque boudoir saisi, ayant un de ces châles de cachemire passés, usés, invendables, qui finissent leur vie au dos de ces femmes. Elle portait une collerette en dentelles magnifiques, mais éraillées, et un affreux chapeau ; mais elle était chaussée en souliers de peau d'Irlande, sur le bord desquels sa chair faisait l'effet d'un bourrelet de soie noire à jour.

— Et la boucle de ma ceinture! dit-elle en montrant une orfèvrerie suspecte que repoussait son ventre de cuisinière. Hein ! quel genre! Et mon tour,... comme il m'enlaidit gentiment! Oh! mame Nourrisson m'a crânement habillée.

— Sois mielleuse d'abord, lui dit Carlos, sois craintive presque, défiante comme une chatte; et fais surtout rougir le baron d'avoir employé la police, sans que tu paraisses avoir à trembler devant les agents. Enfin donne à entendre à la pratique, en termes plus ou moins clairs, que tu défies toutes les polices du monde de savoir où se trouve la belle. Cache bien tes traces... Quand le baron t'aura donné le droit de lui frapper sur le ventre en l'appelant : « Gros corrompu! » deviens insolente et fais-le aller comme un laquais.

Menacé de ne plus revoir l'entremetteuse s'il se livrait au

moindre espionnage, Nucingen voyait Asie en allant à la Bourse, à pied, mystérieusement, dans un misérable entre-sol de la rue Neuve-Saint-Marc. Ces boueux sentiers, combien de fois les millionnaires amoureux les ont-ils côtoyés, et avec quelles délices! les pavés de Paris le savent. Madame de Saint-Estève fit arriver, d'es' pérance en désespoir, en relayant l'un par l'autre, le baron à vouloir être mis au courant de tout ce qui concernait l'inconnue, à tout prix!...

Pendant ce temps, Thuissier marchait, et marchait d'autant mieux, que, ne trouvant aucune résistance chez Esther, il agissait dans les délais légaux, sans perdre vingt-quatre heures.

Lucien, conduit par son conseiller, visita cinq ou six fois la recluse à Saint-Germain. Le féroce conducteur de ces machinations avait jugé ces entrevues nécessaires pour empêcher Esther de dépé= rir, car sa beauté passait à l'état de capital. Au moment de quitter la maison du garde, il amena Lucien et la pauvre courtisane au bord d'un chemin désert, à un endroit d'où l'on voyait Paris, et où personne ne pouvait les entendre. Tous trois ils s'assirent au soleil levant, sur un tronçon de peuplier abattu devant ce paysage, un des plus magnifiques du monde, et qui embrasse le cours de la Seine, Montmartre, Paris, Saint-Denis.

— Mes enfants, dit Carlos, votre rêve est fini. Toi, ma petite, tu ne reverras plus Lucien; ou, si tu le revois, tu dois l'avoir connu, il y a cinq ans, pendant quelques jours seulement.

— Voilà donc ma mort arrivée! dit-elle sans verser une larme.

— Eh ! voilà cinq ans que tu es malade, reprit Herrera. Supposetoi poitrinaire, et meurs sans nous ennuyer de tes élégies. Mais tu vas voir que tu peux encore vivre, et très-bien !... — Laisse-nous, Lucien, va cueillir des sonnets, dit-il en lui montrant un champ à quelques pas d'eux.

Lucien jeta sur Esther un regard mendiant, un de ces regards propres à ces hommes faibles et avides, pleins de tendresse dans le cœur et de lâcheté dans le caractère, Esther lui répondit par un signe de tête qui voulait dire : « Je vais écouter le bourreau pour savoir comment je dois poser ma tête sous la hache, et j'aurai le courage de bien mourir. » Ce fut si gracieux et en même temps si plein d'horreur, que le poëte pleura; Esther courut à lui, le serra

dans ses bras, but cette larme et lui dit : « Sois tranquille 1 » ua de ces mots qui se disent avec les gestes et les yeux, avec la voix du délire.

Carlos se mit à expliquer nettement, sans ambiguïté, souvent avec d'horribles mots propres, la situation critique de Lucien, sa ■position à l'hôtel de Grandlieu, sa belle vie s'il triomphait, et enfin la nécessité pour Esther de se sacrifier à ce magnifique avenir.

— Que faut-il faire ? s'écria-t-elle fanatisée.

— M'obéir aveuglément, dit Carlos. Et de quoi pourriez-vous vous plaindre? Il ne tiendra qu'à vous de vous faire un beau sort. Vous allez devenir ce que sont Tullia, Florine, Mariette et la Val- Noble, vos anciennes amies, la maîtresse d'un homme riche que vous n'aimerez pas. Une fois nos affaires faites, notre amoureux

-est assez riche pour vous rendre heureuse...

— Heureuse !... dit-elle en levant les yeux au ciel.

— Vous avez eu quatre ans de paradis, reprit-il. Ne peut-on vivre avec de pareils souvenirs?...

— Je vous obéirai, répondit-elle en essuyant une larme dans le coin de ses yeux. Ne vous inquiétez pas du reste! Vous l'avez dit, mon amour est une maladie mortelle.

— Ce n'est pas tout, reprit Carlos, il faut rester belle. A vingtdeux ans et demi, vous êies à votre plus haut point de beauté, grâce à votre bonlieur. Enfin, redevenez surtout la Torpille. Soyez

«espiègle, dépensière, rusée, sans pitié pour le millionnaire que je vous livre. Écoutez!... cet homme est un voleur de grandes bourses, il a été sans pitié pour bien du monde, il s'est engraissé des lortunes de la veuve et de l'orphelin, vous serez leur vengeance!... Asie viendra vous prendre en fiacre, et vous serez à Paris ce soir. Si vous laissiez soupçonner vos liaisons depuis quatre ans avec Lucien, autant vaudrait lui tirer un coup de pistolet dans la tête. On vous demandera ce que vous êtes devenue : vous répondrez que vous avez été emmenée en voyage par un Anglais excessivement jaloux. Vous avez eu jadis assez d'esprit pour bien blaguer, retrouvez tout cet esprit-là...

Avez-vous jamais vu un radieux cerf-volant, ce géant des papillons de l'enfance, tout chamarré d'or, planant dans les cieux?... Les enfants oublient un moment la corde, un passant la coupe, le

météore donne, en langage de collège, une télé, et il tombe avec une effrayante rapidité. Telle Estlier en entendant Carlos,

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