‹ Scènes de la vie privée et publique des animaux (volume 2)Chapitre 10 sur 49 · LA GRANDE BRETÈCHE · texte numérisé non relu

LA GRANDE BRETÈCHE

falot qu'il avait déposé sur la première marche de l'escalier. Son pas facile à reconnaître retentissait sous les voûtes du corridor. Au moment où le gentilhomme tourna la clef de la chambre de sa femme, il crut entendre fermer la porte du cabinet dont je vous ai parlé ; mais, quand ilentra, madame de Merret était seule, debout devant la cheminée. Le mari pensa naïvement en lui-même que Rosalie était dans le cabinet ; cependant un soupcon qui lui inta dans l’orcille avec un bruit de cloches le mit en défiance; il regarda sa femme, et lui trouva dans les yeux je ne sais quoi de trouble et de fauve. — Vous rentrez bien taid, dit-elle. Cette voix ordinairement si pure et si gracieuse lui parut légèrement altérée. Monsieur de Merret ne répondit rien, car en ce moment Rosalie entra. Ce fut un coup de foudre pour lui. Il se promena dans la chambre, en allant d’une fenêtre à l’autre par un mouvement uniforme et les bras croisés. — Avez-vous appris quelque chose de triste, ou souffrez-vous? lui demanda timidement sa femme pendant que Rosalie la déshabillait, Il garda le silence. — Retirez-vous.,, dit madame de Merret à sa femme de chambre, je mettrai mes papillotes moimême. Elle devina quelque malheur au seul aspect de la figure de son mari, et voulut être seule avec lui. Lorsque Rosalie fut partie, ou censée partie, car elle resta pendant quelques instants dans le corridor, monsieur de Merret vint se placer devant sa femme , et lui dit froidement : — Madame, il y à quelqu'un dans votre cabinet! Elle regarda son mari d’un air calme, et lui répondit avec simplicité : — Non, monsieur. Ce non navra monsieur de Merret, il n’y croyait pas; et pourtant jamais sa femme ne lui avait paru ni plus pure ni plus religieuse qu’elle semblait l'être en ce moment. Il se leva pour aller ouvrir le cabinet , madame de Merret le prit par la main, l'arrêta, le regarda d’un air mélancolique , et lui dit d’une voix singulièrement émue : — Si vous ne trouvez personne, songez que tout sera fini entre nous ! L'incroyable dignité empreinte dans l'attitude de sa femme rendit au gentilhomme une profonde estime pour elle , et lui inspira une de ces résolutions auxquelles il ne manque qu'un plus vaste théâtre pour devenir immortelles. — Non, dit-il, Joséphine, je n’irai pas. Dans l’un et l’autre cas, nous serions séparés à jamais. Écoute, je connais toute la pureté de ten âme, et sais que tu mènes une vie sainte, tu ne voudrais pas commettre un péché mortel aux dépens de ta vie. À ces mots, madame de Merret regarda son mari d’un œil hagard. — Tiens, voici ton

crucifix, ajouta cet homme. Jure-moi devant Dieu qu'il n’y a là personne, je te croirai, je n’ouvrirai jamais cette porte. Madame de Merret prit le crucifix et dit : — Je le jure. — Plus haut, dit le mari, et répète : Je jure devant Dieu qu’il n’y a personne dans ce cabinet. Elle répéta la phrase sans se troubler. — C’est bien, dit froidement monsieur de Merret. Après un moment de silence : — Vous avez une bien belle chose que je ne connaissais pas, dit-il en examinant ce crucifix en ébène incrusté d'argent, et très-artistement sculpté. — Je l’ai trouvé chez Duvivier, qui, lorsque cette troupe de prisonniers passa par Vendôme l’année dernière, l'avait acheté d’un religieux espagnol. — Ah! dit monsieur de Merret en remettant le crucifix au clou, et il sonna. Rosalie ne se fit pas attendre. Monsieur de Merret alla vivement à sa rencontre, l’emmena dans l’embrasure de la fenêtre qui donnait sur le jardin , et lui dit à voix basse : — Je sais que Gorenflot veut t'épouser, la pauvreté seule vous empêche de vous meitre en ménage, et tu Jui as dit que tu ne serais pas sa femme s’il ne trouvait moyen de s'établir maître maçon... eh! bien, va le chercher, dis-lui de venir ici avec sa truelle et ses outils. Fais en sorte de n’éveiller que lui dans sa maison ; sa fortune passera vos désirs. Surtout sors d’ici sans jaser, sinon... Il fronça le sourcil. Rosalie partit, il la rappela. — Tiens, prends mon passe-partout, dit-il. — Jean, cria monsieur de Merret d’une voix tonnante dans le corridor. Jean, qui était tout à la fois son cocher et son homme de confiance, quitta sa partie de brisque, et vint. — Allez vous coucher tous, lui dit son maître en lui faisant signe de s'approcher ; et le gentilhomme ajouta, mais à voix basse : — Lorsqu'ils seront tous endormis, endormis, entends-tu bien ? tu descendras m'en prévenir. Monsieur de Merret, qui n'avait pas perdu de vue sa femme, tout en donnant ses ordres, revint tranauillement auprès d’elie devant le feu, et se mit à lui raconter les événements de la partie de billard et les discussions du Cercle. Lorsque Rosalie fut de retour, elle trouva monsieur et madame de Merret causant très-amicalement. Le gentilhomme avait récemment fait plafonner toutes les pièces qui composaient son appartement de réception au rez-de-chaussée. Le plâtre est fort rare à Vendôme, fe transport en augmente beaucoup le prix; le gentilhomme en avait donc fait venir une assez grande quantité, sachant qu’il trouverait toujours bien des acheteurs pour ce qui lui resterait, Cette circonstance lui inspira le dessein qu’il mit à exécution, — Monsieur, Go-

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renflot est là, dit Rosalie à voix basse. — Qu'il entre! répondit tout haut le gentilhomme picard. Madame de Merret pâlit légèrement en voyant le maçon. — Gorenflot, dit le mari, va prendre des briques sous la remise, et apportes-en assez pour murer la porte de ce cabinet; tu te serviras du plâtre qui me reste pour enduire le mur. Puis attirant à lui Rosalie et l’ouvrier : — Écoute, Gorenflot, dit-il à voix basse, tu coucheras ici cette nuit. Mais, demain matin, tu auras un passe-port pour aller en pays étranger dans une ville que je t'indiquerai. Je te remettrai six mille francs pour ton voyage. Tu demeureras dix ans dans cette ville ; si tu ne t’y plaisais pas, tu pourrais t'établir dans une autre, pourvu que ce soit au même pays. Tu passeras par Paris, où tu m'’attendras. Là, je t’assurerai par un contrat, six autres mille francs qui te seront payés à ton retour au cas où tu aurais rempli les conditions de notre marché. À ce prix, tu devras garder le plus profond silence sur ce que tu auras fait ici cette nuit. Quant à toi, Rosalie, je te donnerai dix mille francs qui ne te seront comptés que le jour de tes noces, et à la condition d’épouser Gorenflot ; mais, pour vous marier, il faut se taire. Sinon, plus de dot. — Rosalie, dit madame de Merret, venez me coiffer. Le mari se promena tranquillement de long en large, en surveillant la porte, le maçon et sa femme, mais sans laisser paraître une défiance injurieuse. Gorenflot fut obligé de faire du bruit. Madame de Merret saisit un moment où l’ouvrier déchargeait des briques et où son mari se trouvait au bout de la chambre, pour dire à Rosalie: — Mille francs de rente pour toi, ma chère enfant, si tu peux dire à Gorenflot de laisser une crevasse en bas. Puis, tout haut, elle lui dit avec sang-froid : — Va donc l'aider ! Monsieur et madame de Merret restèrent silencieux pendant tout le temps que Gorenflot mit à murer la porte. Ce silence était calcul chez le mari, qui ne voulait pas fournir à sa femme le prétexte de jeter des paroles à double entente ; et chez madame de Merret ce fut prudence ou fierté. Quand le mur fut à la moitié de son élévation, le rusé maçon prit un moment où le gentilhomme avait le dos tourné pour donner un coup de pioche dans l’une des deux vitres de la porte. Cette action fit comprendre à madame de Merret que Rosalie avait parlé à Gorenflot. Tous trois virent alors une figure d'homme sombre et brune, des cheveux noirs, un regard de feu. Avant que son mari ne se fût retourné, la pauvre femme eut le temps de faire un signe de tête à l'étranger pour qui ce signe voulait dire : — Espérez ! A

quatre heures, vers le petit jour, car on était au mois de septembre, la construction fut achevée. Le maçon resta sous la garde de Jean, et monsieur de Merret coucha dans la chambre de sa femme. Le lendemain matin, en se levant, il dit avec insouciance : — Ah! diable , il faut que j'aille à la mairie pour le passe-port. F1 mit son chapeau sur sa tête, fit trois pas vers la porte, se ravisa, prit le crucifix. Sa femme tressaillit de bonheur. — Il ira chez Duvivier, pensa-t-elle. Aussitôt que le gentilhomme fut sorti, madame de Merret sonna Rosalie; puis, d’une voix terrible : — La pioche, la pioche, s’écria-t-elle, et à l'ouvrage! J'ai vu hier comment Gorenflot s’y prenait, nous aurons le temps de faire un trou et de le reboucher. En un clin d'œil, Rosalie apporta une espèce de merlin à sa maîtresse, qui, avec une ardeur dont rien ne pourrait donner unc idée, se mit à démolir le mur. Elle avait déjà fait sauter quelques briques , lorsqu’en prenant son élan pour appliquer un coup encore plus vigoureux que les autres, elle vit monsieur de Merret derrière elle; elle s’évanouit. — Mettez madame sur son lit, dit froidement le gentilhomme. Prévoyant ce qui devait arriver pendant son absence, il avait tendu un piége à sa femme: il avait tout bonnement écrit au maire, et envoyé chercher Duvivier. Le bijouüer arriva au moment où le désordre de l'appartement venait d’être réparé. — Duvivier, lui demanda le gentilhomme, n’avez-vous pas acheté des crucifix aux Espagnols qui ont passé par ici? — Non, monsieur. — Bien, je vous remercie, dit-il en échangeant avec sa femme un regard de tigre. — Jean, ajouta-t-il en se tournant vers son valet de confiance, vous ferez servir mes repas dans la chambre de madame de Merret, elle est malade, et je ne Ja quitterai pas qu'elle ne soit rétablie. Le cruel gentilhomme resta pendant vingt jours près de sa femme. Durant les premiers moments , quand il se faisait quelque bruit dans le cabinet muré et que Joséphine voulait l’implorer pour l'inconnu mourant, il lui répondait, sans lui permettre de dire un seul mot : — Vous avez juré sur la croix qu’il n’y avait là personne.

Après ce récit, toutes les femmes se levèrent de table, et le charme sous lequel Bianchon les avait tenues fut dissipé par ce mou-

vement. Néanmoins quelques-unes d’entre elles avaient en quasi froid en entendant le dernier mot.

Fille d’une terre esclave, ange par l’amour, enfant par la foi, vieillard par l'expérience,

émon par la fantaisie, omme par le cerveau,

par tes réves; à toi, qui es encore la Beauté, c et La fantaisie, ta foi, ton expérience, ta douleu

ouvrage où ton amour ton espoir et tes rêves

poésie gardée dans ton âme,et dont les caractères d’un langage perdu Qi

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