A MADAME LA BARONNE DU GUÉNIC
Guérande.
« Ma chère fille, ma belle-sœur Zéphirine. et moi, nous nous » sommes perdues en conjectures sur la toilette dont parle votre » lettre, j'en écris à Calyste et je vous prie de me pardonner notre » ignorance, Vous ne pouvez pas douter de nos cœurs. Nous vous » amassons des trésors. Grâce aux conseils de mademoiselle de Pen- » Hoël sur la gestion de vos biens, vous vous tronverez dans quel- » ques années un capital considérable, sans que vos revenus en aient » souffert.
» Votre lettre, chère fille aussi aimée que si je vous avais portée » dans mon sein et nourrie de mon lait, m’a surprise par son laco- » nisme et surtout par votre silence sur mon cher petit Calyste; vous » n’aviez rien à me dire du grand, je le sais heureux; mais, etc. »
Sabine mit sur cette lettre en travers : La noble Bretagne ne peut pas être tout entière à mentir !… Et elle posa la lettre sur Je bureau de Calyste. Calyste trouva la lettre et la lut. Après avoir reconnu lécriture et la ligne de Sabine, il jeta la lettre au feu, bien résolu de ne l'avoir jamais reçue. Sabine passa toute une semaine en des angoisses dans le secret desquelles seront les âmes angéliques ou solitaires que l'aile du mauvais ange n’a jamais effleurées. Le silence de Calyste épouvantait Sabine.
— Moi qui devrais être tout douceur, tout plaisir pour lui, je lui ai déplu, je l'ai blessé !... Ma vertu s’est faite haineuse, j'ai sans doute humilié mon idole ! se disait-elle.
Ces pensées lui creusèrent des sillons dans le cœur. Elle voulait
demander pardon de cette faute, mais la Certitude lui décocha de
nouvelles preuves.
Hardie et insolente, Béatrix écrivit un jour à Calyste chez lui, madame du Guénic recut la lettre, la remit à son mari sans l'avoir ouverte ; mais elle lui dit, la mort dans l’âme, et la voix altérée :
— Mon ami, cette lettre vient du Jockey-club.. Je reconnais l'odeur et le papier.
Cette fois Calyste rougit et mit la lettre dans sa poche.
— Pourquoi ne la lis-tu pas ?.…
— Je sais ce qu’on me veut.
La jeune femme s’assit. Elle n’eut plus la fièvre , elle ne pleura plus ; mais elle eut une de ces rages qui, chez ces faibles créatures, enfantent les miracles du crime, qui leur mettent l’arsenic à la main, ou pour elles ou pour leurs rivales. On amena le petit Calyste, elle le prit pour le dodiner. L'enfant, nouvellement sevré, chercha le sein à travers la robe.
— Il se souvient, lui! dit-elle tout bas.
Calyste alla lire sa lettre chez lui. Quand il ne fut plus là, la pauvre jeune femme fondit en larmes, mais comme les femmes pleurent quand elles sont seules.
La douleur, de même que le plaisir, a son initiation. La première crise, comme celle à laquelle Sabine avait failli succomber, ue revient pas plus que ne reviennent les prémices en toute chose. C’est le premier coin de la question du cœur, les autres sont attendus, le brisement des nerfs est connu, le capital de nos forces a fait son versement pour une énergique résistance. Aussi Sabine, sûre de la trahison, passa-t-elle trois heures avec son fils dans les bras , au coin de son feu, de manière à s'étonner quand Gasselin, devenu valet de chambre, vint dire : — Madame est servie.
— Avertissez monsieur,
— Monsieur ne dîne pas ici, madame la baronne.
Sait-on tout ce qu’il y a de tortures pour une jeune femme de vingt-trois ans, dans le supplice de se trouver seule au milieu de l'immense salle à manger d’un hôtel antique , servie par de silencicux domestiques, en de pareilles circonstances ?
— Attelez, dit-elle tout à coup, je vais aux Italiens.
Elle fit une toilette splendide, elle voulut se montrer seule, et sauriant comme une femme heureuse, Au milieu des remords causés par l’apostille mise sur la lettre, elle avait résolu de vaincre, de ramener Galyste par une excessive douceur, par les vertus de l’épouse, par une-tendresse d'agneau pascal. Elle voulut mentir à tout Paris. Elle aimait, elle aimait comme aiment les côurtisanes et les anges, avec orgueil, avec humilité. Mais on donnait Otello ! Quand Rubini chanta : Il mio cor si divide, elle se sauva. La musique est sou-
vent plus puissante que le poète et que l'acteur, les deux plus forinidables natures réunies. Savinien de Portenduère accompagna Sabine jusqu’au péristyle et la mit en voiture, sans pouvoir s’expliquer cette fuite précipitée.
Madame du Guénic entra dès lors dans une période de souffrances particuliere à l'aristocratie. Envieux , pauvres , souffrants, quand vous voyez aux bras des femmes ces serpents d’or à têtes de diamant, ces colliers, ces agrafes, dites-vous que ces vipères mordent , que ces colliers ont des pointes venimeuses, que ces liens si légers entrent au vif dans ces chairs délicates. Tout ce luxe se paie. Dans la situation de Sabine les femmes maudissent les plaisirs de la richesse, elles n’aperçoivent plus les dorures de leurs salons , la soie des divans est de l’étoupe, les fleurs exotiques sont des orties, les parfums puent, les miracles de la cuisine grattent le gosier comme du pain d’orge, et la vie prend lPamertume de la mer
Morte.s
Deux ou trois exemples peindront cette réaction d’un salon ou d’une femme sur un bonheur, de manière à ce que toutes celles qui l'ont subie y retrouvent leurs impressions de ménage, =
Prévenue de cette affreuse rivalité, Sabine étudia son mari quand il sortait pour deviner l’avenir de la journée. Et avec quelle fureur contenue une femme ne se jette-t-elle pas sur les pointes rouges de ces supplices de Sauvage? Quelle joie délirante s’il n’allait pas rue de Chartres! Calyste rentrait-il? l'observation du front, de la coiffure, des yeux, de la physionomie et du maintien prêtait un horrible intérêt à des riens, à des remarques poursuivies jusque dans les profondeurs de la toilette, et qui font alors perdre à une femme sa noblesse et sa dignité. Ces funestes investigations, yardées au fond du cœur, s’y aigrissaient et y corrompaient les racines délicates d’où s’épanouissent les fleurs bleues de la sainte conlance, les étoiles d’or de l’amour unique
Un jour, Calyste regarda tout chez lui/de mauvaise humeur, il v restait ! Sabine se fit chatte et humble, gaie et spirituelle.
— Tu me boudes, Calyste, je né suis donc pas une bonne femme ?... Qu’y a-t-il ici qui te déplyise ? demanda-t-elle.
— Tous ces appartements sont froids et nus, dit-il, vous ne vous
entendez pas à ces choses-là.
— Que manque-t-il ?
2e Ja aan
— Des fleurs.
— Bien, se dit en elle-même Sabine, il paraît que madame de Rochelide aime les fleurs.
Deux jours après, les appartements avaient changé de face à l'hôtel du Guénic, personne à Paris ne pouvait se flatter d’avoir de plus belles fleurs que celles qui les ornaient.
Quelque temps après, Calyste, un soir après diner, se plaigait du froid. Il se tordait sur sa causeuse en regardant d’où venait l'air, en cherchant quelque chose autour de lui. Sabine fut pendant un certain temps à deviner ce que signifiait cette nouvelle fantaisie, elle dont l'hôtel avait un calorifère qui chauffait les escaliers, les antichambres et les couloirs. Enfin, après Lrois jours de méditations, elle trouva que sa rivale devait être entourée d’un paravent pour obtenir le demi-jour si favorable à la décadence de son visage, et elle eut un paravent, mais en glaces et d’une richesse israélite.
— D'où soufflera l'orage maintenant ? se disait-elle on lo maîtresse.
Calyste mangea chez lui d'une façon à rendre Sabine folle, il rendait au domestique ses assiettes après y avoir chipoté deux ou trois bouchées.
— Ce n’est donc pas bon ? demanda Sabine au désespoir de voir ainsi perdus tous les soins auxquels elle descendait en conférant avec son Cuisinier.
— Je ne dis pas cela, mon ange, répondit Calyste sans se fâcher, je n'ai pas faim ! voilà tout.
Une femme dévorée d’une passion légitime, et qui lutte ainsi, sc livre à une sorte de rage pour l'emporter sur sa rivale, et dépasse souvent le but, jusque dans les régions secrètes du mariage. Ce combat si cruel, ardent , incessant dans les choses apercevables et pour ainsi dire extérieures du ménage, se poursuivait tout aussi acharné dans les choses du cœur. Sabine étudiait ses poses, sa toilette, elle se surveillait dans les infiniment petits de l'amour.
L'affaire de la cuisine dura près d’un mois. Sabine, secourue par Mariotte et Gasselin, inventa des ruses de vaudeville pour savoir quels étaient les plats que madame de Rochefide servait à Calyste. Gasselin remplaça le cocher de Calyste, tombé malade par ordre, Gasselin put alors camarader avec la cuisinière de Béatrix, et Sabine finit par donner à Calyste la même chère et meilleure, mais elle lui vit faire de nouvelles façons.
— Que manque-t-il donc? demanda-t-elle.
— Rien, répondit-il en cherchant sur la table un objet qui ne s’y trouvait pas.
— Ah! s'écria Sabine le lendemain en s’éveillant, Calyste voulait de ces hannetons pilés, de ces ingrédients anglais qui se servent dans des pharmacies en forme d’huiliers, madame de Rochefide l’accoutume à toutes sortes de piments!
Elle acheta l’huilier anglais et ses flacons ardents ; mais elle ne pouvait pas poursuivre de telles découvertes jusque dans toutes les préparations cenjegaléS)
Cette période dura pendant quelques mois , l’on ne s’en étonnera pas si l’on songe aux attraits que présente une lutte. C’est la vie, elle est préférable avec ses blessures et ses douleurs aux noires ténèbres du dégoût, au poison du mépris, au néant de l’abdication, à cette mort du cœur qui s'appelle l'indifférence. Tout son courage abandonna néanmoins Sabine un soir qu’elle se montra dans une toilette comme en inspire aux femmes le désir de l’emporter sur une autre, et que Galyste lui dit en riant : — Tu auras beau faire, Sabine , tu ne seras jamais qu’une belle Andalouse !
— Hélas! répondit-elle en tombant sur sa causeuse, je ne pourrai jamais être blonde; mais je sais, si cela continue, que j'aurai bientôt trente-cinq ans.
- Elle refusa d'aller aux Italiens, elle voulut rester chez elle pendant toute la soirée. Seule, elle arracha les fleurs de ses cheveux et trépigna dessus, elle se déshabilla, foula sa robe, son écharpe , toute sa loilette aux pieds, absolument comme une chèvre prise dans le lacet de sa corde qui ne s'arrête en se débattant que quand elle sent la mort. Et elle se coucha. La femme de chambre entra, qu’on juge de son étonnement.
— Ce n’est rien, dit Sabine, c’est monsieur !
Les femmes malheureuses ont de ces sublimes fatuités, de ces mensonges où de deux hontes qui se combattent la plus féminine a le dessus.
A ce jeu terrible, Sabine maigrit, le chagrin la rongea ; mais elle ne sortit jamais du rôle qu’elle s'était imposé. Soutenue par une sorte de fièvre, ses lèvres refoulaient les mots amers jusque dans sa gorge quand la douleur lui en suggérait, elle réprimait les éclairs de ses magnifiques yeux noirs, et les rendait doux jusqu’à l'humilité. Enfin son dépérissement fut bientôt sensible. La du-
chesse , excellente mère, quoique sa dévotion fût devenue de plus en plus portugaise, aperçut une cause mortelle dans l’état véritablement maladif où se complaisait Sabine. Elle savait l'intimité réglée existant entre Béatrix et Calyste. Elle eut soin d'attirer sa fille chez elle pour essayer de panser les plaies de ce cœur, et de l’arracher surtout à son martyre; mais Sabine garda pendant quelque temps le plus profond silence sur ses malheurs en craignant qu’on n’intervint entre elle et Calyste. Elle se disait heureuse! Au bout du malheur, elle retrouvait sa fierté, toutes ses vertus ! Mais, après un mois pendant lequel Sabine fut caressée par sa sœur Clotilde et par sa mère, elle avoua ses chagrins, confia ses douleurs, maudit la vie, et déclara qu'elle voyait venir la mort avec une joie délirante. Elle pria Clotilde, qui voulait rester fille, de se faire la mère du petit Calyste, le plus bel enfant que jamais race royale eût pu désirer pour héritier présomptif.
Un soir, en famille, entre sa jeune sœur Athénaïs dont le mariage avec le vicomte de Grandlieu devait se faire à la fin du carême , entre Clotilde et la duchesse, Sabine jeta les cris suprêmes de l’agonie du cœur , excités par l'excès d’une dernière humiliation.
— Athénaïs, dit-elle en voyant partir vers les onze heures le jeune vicomte Juste de Grandlieu , tu vas te marier, que mon exemple te serve. Garde-toi comme d’un crime de déployer tes qualités, résiste au plaisir de t'en parer pour plaire à Juste. Sois calme, digne et froide, mesure le bonheur que tu donneras sur celui que tu recevras! C’est infâme, mais c’est nécessaire. Vois?.. je péris par mes qualités. Tout ce que je me sens de beau, de saint, de grand, toutes mes vertus sont des écueils sur lesquels s’est brisé mon bonheur. Je cesse de plaire parce que je n’ai pas trente-six ans: Aux yeux de certains hommes, c’est une infériorité que la jeunesse! Il n’y a rien à deviner sur une figure naïve. Je ris franchement, et c’est un tort! quand, pour séduire, on doit savoir préparer ce demi-sourire mélancolique des anges tombés qui sont forcés de cacher des dents longues et jaunes. Uu teint frais est monotone! l’on préfère un enduit de poupée fait avec du rouge, du blanc de baleine et du cold cream. J'ai de la droiture, et c’est la perversité qui plait! Je suis loyalement passionnée comme une honnête femme, et il faudrait être manégée, tricheuse et façonnière comme une comédienne de province. Je suis ivre du bon-
heur d’avoir pour mari l’un des plus charmants hommes de France, je lui dis naïvement combien il est distingué , combien ses mouvements sont gracieux , je le trouve beau; pour lui plaire il faudrait détourner la tête avec une feinte horreur , ne rien aimer de l'amour, et lui dire que sa distinction est tout bonnement un air maladif, une tournure de poitrinaire, lui vanter les épaules de l’Hercule Farnèse, le mettre en colère et me défendre, comme si j’avais besoin
je BAT Ca une lutte pour cacherbdes imperfections qui peuvent tuer l’a-
d re
mour. J'ai le malheur d'admirer les belles choses, sans songer à me rehausser par la critique amère et envieuse de tout ce qui reluit de poésie et de beauté. Je n’ai pas besoin de me faire dire en vers et en prose, par Canalis et Nathan, que je suis une intelligence supérieure! Je suis une pauvre enfant naïve, je ne connais que Calvyste. Ah! si j'avais couru le monde comme ee, si j'avais comme elle dit : — Je t'aime! dans toutes les langues de l’Europe, on me consolerait, on me plaindrait, on m’adorerait , et je servirais le régal macédonien d’un amour cosmopolite ! On ne vous sait gré de vos tendresses que quand vous les avez mises en relief par des méchancetés. Enfin, moi, noble femme, il faut que je m’instruise de toutes les impuretés , de tous les calculs des filles !.. Et Calyste qui est la dupe de ces singeries !.. Oh! ma mère! oh! ma chère Clotilde, je me sens blessée à mort. Ma fierté est une trompeuse égide, je suis sans défense contre la douleur, j'aime toujours mon mari comme une folle, et pour le ramener à moi, je devrais emprunter à l'indifférence toutes ses clartés.
— Niaise, lui dit à l'oreille Clotilde, aie l’air de vouloir te venger.
— Je veux mourir irréprochable, et sans l’apparence d’un tort, répondit Sabine. Notre vengeance doit être digne de notre amour.
— Mon enfant , dit la duchesse à sa fille, une mère doit voir la vie un peu plus froidement que @à L'amour n’est pas le but, mais le moyen de la famille; ne va pas imiter cette pauvre petite baronne de Macumer. La passion excessive est inféconde et mortelle. Enfin, Dieu nous envoie les afilictions en connaissance de cause. Voici le mariage d’Athénaïs arrangé, je vais pouvoir m’occuper de toi... J'ai déjà causé de la crise délicate où tu te trouves avec ton père et le duc de Chaulieu, avec d’Ajuda, nous trouverons bien les moyens de te ramener Calyste.….
— Avec la marquise de Rochefde, il y a de la ressource! dit
Clotilde en souriant à sa sœur, elle ne garde pas long-temps ses adorateurs.
— D'Ajuda, mon ange, reprit la duchesse, a été le beau-frère de monsieur de Rochefide... Si notre cher directeur approuve les petits manéges auxquels il faut se livrer pour faire réussir le plan que j'ai soumis à ton père, je puis te garantir le retour de Calyste. Ma couscience répugne à se servir de pareils moyens, et je veux les soumettre au jugement de l'abbé Brossette. Nous n’attendrons pas, mon enfant, que tu sois 2n eætremis pour venir à ton secours. Aie bon espoir! ton chagrin est si grand ce soir que mon secret m'échappe ; mais il m'est impossible de ne pas te donner un peu d'espérance.
— Cela fera-t-il du chagrin à Calyste? demanda Sabine en regardant la duchesse avec inquiétude.
— Oh ! mon Dieu! serai-je donc aussi bête que cela ! s’écria naïvement Athénaïs.
— Ah ! petite fille, tu ne connais pas les défilés dans lesquels nous précipite la vertu, quand elle se laisse guider par l’amour, répondit Sabine en faisant une espèce de fin de couplet tant elle était égarée par le chagrin.
Cette phrase fut dite avec une amertume si pénétrante que la duchesse éclairée par le ton, par l'accent , par le regard de madame du Guéuic, crut à quelque malheur caché.
— Mes enfants, ilest minuit, allez... dit-elle à ses deux filles dont les yeux s’animaient.
— Malgré mes trente-six ans, je suis donc de trop? demanda railleusement Clotilde. Et pendant qu’Athénaïs embrassait sa mère, elle se pencha sur Sabine et lui dit à l'oreille : — Tu me diras quoi !.. J'irai demain diner avec toi. Si ma mère trouve sa conscience compromise, moi, je te dégagerai Calyste des mains des infidèles.
— Eh! bien, Sabine, dit la duchesse en emmenant sa fille dans sa chambre à coucher, voyons, qu’y a-t-il de nouveau, mon enfant?
— Eh! maman, je suis perdue!
— Et pourquoi ?
— J'ai voulu l'emporter sur cette horrible femme, j’ai vaincu, je suis grosse, et Calyste l’aime tellement que je prévois un abandon complet. Lorsque l’infidélité qu’il a faite sera prouvée, elle deviendra furieuse ! Ah! je subis de trop grandes tortures pour pouvoir
y résister. Je sais quand il y va, je l’apprends par sa joie ; puis sa maussaderie me dit quand il en revient. Enfin il ne se gêne plus, je lui suis insupportable. Elle a sur lui une influence aussi malsaine que le sont en elle le corps et l’âme. Tu verras, elle exigera, pour prix de quelque raccommodement, un délaissement public, une rupture dans le genre de la sienne, elle me l'emmènera peüt-être en Suisse, en Italie. 11 commence à trouver ridicule de ne pas connaître l'Europe, je devine ce que veulent dire ces paroles jetées en avant. Si Calyste n’est pas guéri d’ici à trois mois , je ne sais pas ce qu’il adviendra... je le sais, je me tuerai!
— Malheureux enfant! et ton âme! Le suicide est un péché mortel.
— Comprenez-vous, elle est capable de lui donner un enfant ! Et si Calyste aimait plus celui de cette femme que les miens, ob! là est le terme de ma patience et de ma résignation.
Elle tomba sur une chaise , elle avait livré les dernières pensées de son cœur , elle se trouvait sans douleur cachée, et la douleur est comme cette tige de fer que les sculpteurs mettent au sein de leur glaise, elle soutient, c’est une force !
— Allons, rentre chez toi, pauvre aflligée. En présence de tant de malheurs, l'abbé me donnera sans doute l’absolution des péchés véniels que les ruses du monde nous obligent à commettre. Laisse-moi, ma fille, dit-elle en allant à son prie-Dieu, je vais implorer Notre-Seigneur et la sainte Vierge pour toi, plus spécialement. Adieu, ma chère Sabine, n’oublie aucun de tes devoirs religieux, surtout, si tu veux que nous réussissions...
— Nous aurons beau triompher, ma mère, nous ne sauverons que la Famille, Calyste a tué chez moi la sainte ferveur de l’amour en me blasant sur tout, même sur la douleur. Quelle lune
de miel que celle où j’ai trouvé dès le premier jour l’amertume d’un adultère rétrospectif !
Le lendemain matin, vers une heure après-midi, l’un des curés du faubourg Saint-Germain désigné pour un des évêchés vacants en 1840, siége trois fois refusé par lui, l'abbé Brossette, un des prêtres les plus distingués du clergé de Paris, traversait la cour de l'hôtel de Grandlieu, de ce pas qu’il faudrait nommer un pas ecclésiastique, tant il peint la prudence, le mystère, le calme, la gravité, la dignité même, C'était un homme petit et maigre, d'environ
cinquante ans, à visage blanc comme celui d’une vieille femme, froidi par les jeûnes du prêtre, creusé par toutes les souffrances qu'il épousait. Deux yeux noirs, ardents de foi, mais adoucis par une expression plus mystérieuse que mystique, animaient cette face d'apôtre. Il souriait presque en montant les marches du perron, tant il se méfiait de l’énormité des cas qui le faisaient appeler par son ouaille ; mais, comme la main de la duchesse était trouée pour les aumônes, clle valait bien le temps que volaient ses innocentes confessions aux sérieuses misères de la paroisse. En entendant annoncer le curé, la duchesse se leva, fit quelques pas vers lui dans le salon, distinction qu’elle n’accordait qu'aux cardinaux, aux évêques, aux simples prêtres, aux duchesses plus âgées qu’elle et aux personnes de sang royal.
— Mon cher abbé, dit-elle en lui désignant elle-même un fauteuil et parlant à voix basse, j’ai besoin de l'autorité de votre expérience avant de me lancer dans une assez méchante intrigue, mais d’où doit résulter un grand bien, et je désire savoir de vous si je trouverai dans la voie du salut des épines à ce propos.
— Madame la duchesse, répondit l’abbé Brossette, ne mêlez pas les choses spirituelles et les choses mondaines, elles sont souvent inconciliables. D’abord, de quoi s’agit-il ?
— Vous savez, ma fille Sabine se meurt de chagrin, monsieur du Guénic la laisse pour madame de Rochefide.
— C'est bien affreux , c’est grave; mais vous savez ce que dit à ce sujet notre cher saint François de Sales. Enfin songez à madame Guyon qui se plaignait du défaut de mysticisme des preuves de l'amour conjugal, elle eût été très-heureuse de voir une madame de Rochefide à son mari.
— Sabine ne déploie que trop de douceur, elle n’est que trop bien l'épouse chrétienne; mais elle n’a pas le moindre goût pour le mysticisme.
— Pauvre jeune femme! dit malicieusement le curé. Qu'avezvous trouvé pour remédier à ce malheur ?
— J'ai commis le péché , mon cher directeur, de penser à làcher à madame de Rochefide un joli petit monsieur, volontaire , plein de mauvaises qualités, et qui certes ferait renvoyer mon gendre.
— Ma fille, nous ne sommes pas ici, dit-il en se caressant le menton, au tribunal de la pénitence , je n’ai pas à vous traiter en
in EU D— eng es
jugel Au point de vue du monde, j'avoue que ce serait décisif.
Ce moyen m'a paru vraiment odieux !.. reprit-elle.…
Et pourquoi? Sans doute le rôle d’une chrétienne est bien plu(t de retirer une femme perdue de la mauvaise voie que de l'y pousser plus avant ; mais quand on s’y trouve aussi loin qu'y est madame de Rochefide, ce n’est plus le bras de l’homme, c’est celui de Dieu qui ramène ces pécheresses , il leur faut des coups de fouparticuliers.
Mon père, reprit la duchesse, je vous remercie de votre in- Agence ; mais j'ai songé que mon gendre est brave et Breton, ila été héroïque lors de l'échauffourée de cette pauvre MADAME. Or,
des démélés avec Calyste, qu’il Re suivie quelque ia
— Vous avez eu là, madame la duchesse, une sage pensée, et qui prouve que, dans ces voies torlueuses, on trouve toujours des pierres d’achoppement.
— J'ai découvert un moyen, mon cher abbé, de faire un grand bien, de retirer madame de Rochefde de la voie fatale où elle est, de rendre Calyste à sa femme, et peut-être de sauver de l'enfer une pauvre créature égarée.…
— Mais alors, à quoi bon me consulter? dit le curé souriant.
— Ah! reprit la duchesse, il faut se permettre des acticas assez laides…
— Vous ne voulez voler personne ?
— Au contraire, je dépenserai vr aisemblablement beaucoup d’argent.
— Vous ne calomniez pas? vous ne.
— Oh!
— Vous ne nuirez pas à votre prochain?
— Hé, hé ! je ne sais pas trop.
— Voyons votre nouveau plan? dit l'abbé devenu curieux.
— Si, au lieu de faire chasser un clou par un autre, pensai-je à mon prie-Dieu après avoir imploré la sainte Vierge de m'éclairer, je faisais renvoyer Calyste par monsieur de Rochefde en lui persuadant de reprendre sa femme ; au lieu de prêter les mains au anal pour opérer le bjen chez ma fille, j’opérerais un grand bien par un autre bien non moins grand...
Le curé regarda la Portugaise et resta pensif. — C’est évidemment une idée qui vous est venue de si loin que...
— Aussi, reprit la bonne et humble duchesse, ai-je remercié la Vierge ! Et j'ai fait vœu, sans compter une neuvaine, de donner douze cents francs à une famille pauvre, si je réussissais. Mais quand j'ai communiqué ce plan à monsieur de Grandlieu, il s’est mis à rire et m'a dit: — A vos âges, ma parole d'honneur, je crois que vouë avez un diable pour vous toutes seules.
— Monsieur le duc à dit en mari la réponse que je vous faisais quand vous m'avez interrompu, reprit l’abbé qui ne put s’empêcher de sourire.
— Ah! mon père, si vous approuvez l’idée , approuverez-vous les moyens d'exécution? Il s’agit de faire chez une certaine madame Schontz, une Béatrix du quartier Saint-Georges, ce que je voulais faire chez madame de Rochefide pour que le marquis reprit sa femme.
— Je suis certain que vous ne pouvez rien faire de mal, dit spirituellement le curé qui ne voulut savoir rien de plus en trouvant le résultat nécessaire. Vous me consulteriez d’ailleurs dans le cas où votre conscience murmurerait, ajouta-t-il. Si, au lieu de donner à cette dame de la rue Saint-Georges une nouvelle occasion de scandale, vous lui donniez un mari?
— Ah! mon cher directeur, vous avez rectifié la seule chose mauvaise qui se trouvât dans mon plan. Vous êtes digne d’être archevêque, et j'espère ne pas mourir sans vous dire Votre Eminence.
— Je ne vois à tout ceci qu’un inconvénient, reprit le curé.
— Lequel?
— Si madame de Rochefide allait garder monsieur le baron tout en revenant à son mari?
— Ceci me regarde, dit la duchesse. Quand on fait peu d’intrigues, on les fait.
— Mal, très-mal, reprit l'abbé, l’habitude est nécessaire en tout. Tâchez de raccoler un de ces mauvais sujets qui vivent dans l’intrigue, et employez-le, sans vous montrer.
— Ah! monsieur le curé, si nous nous servons de l'enfer , le ciel sera-t-il avec nous?
— Vous n'êtes pas à confesse, répéta l'abbé, sauvez votre enfant!
La bonne duchesse, enchantée de son curé, le reconduisit jusqu’à la porte du salon.
Un orage grondait, comme on le voit, sur monsieur de Roche-
fide qui jouissait en ce moment de la plus grande somme de bonheur que puisse désirer un Parisien, en se trouvant chez madame Schontz tout aussi mari que chez Béatrix; et, comme l'avait judicieusement dit le duc à sa femme, il paraissait impossible de déranger une si charmante et si complète existence. Cette présomption oblige à de légers détails sur la vie que menait monsieur de Rochefide, depuis que sa femme en avait fait un Homme Atandonné. On comprendra bien alors l'énorme différence que nos lois el nos mœurs mettent, chez les deux sexes, entre la même situation. Tout ce qui tourne en malheur pour une femme abandonnée se change en bonheur chez un homme abandonné. Ce contraste frappant inspirera peut-être à plus d’une jeune femme la résolution de rester dans son ménage, et d’y lutter comme Sabine du Guénic en pratiquant à son choix les vertus les plus assassines ou les plus inoffensives.
Quelques jours après l’escapade de Béatrix, Arthur de Rochefide, devenu fils unique par suite de la mort de sa sœur, première femme du marquis d’Ajuda-Pinto qui n’en eut pas d’enfants, se vit maître d’abord de l'hôtel de Rochefide, rue d’Anjou-Saint-Honoré, puis de deux cent mille francs de rente que lui laissa son père. Cette opulente succession ajoutée à la fortune qu’Arthur possédait en se mariant, porta ses revenus, y compris la fortune de sa femme, à mille francs par jour. Pour un gentilhomme doté du caractère que mademoiselle des Touches a peint en quelques mots à Calyste, cette fortune était déjà le bonheur. Pendant que sa femme était à la charge de l’amour et de la maternité, Rochefide jouissait d’une immense fortune ; mais il ne la dépensait pas plus qu’il ne dépensait son esprit. Sa bonne grosse vanité, déjà satisfaite d’une encolure de bel homme à laquelle il avait dû quelques succès dont il s’autorisa pour mépriser les femmes, se donnait également pleine carrière dans le domaine de l'intelligence. Doué de cette sorte d’esprit qu'il faut appeler réflecteur, il S’'appropriait les saillies d’autrui, celles des pièces de théâtre ou des petits journaux par la manière de les redire; il semblait s’en moquer , il les répétait en charge, il les appliquait comme formules de critique ; enfin sa gaieté militaire (il avait servi dans la Garde Royale) en assaisonnait si à propos la conversation, que les femmes sans esprit le proclamaient homme spirituel, et les autres n’osaient pas les contredire. Ce système, Arthur le poursuivait en tout ; il devait à la nature le commode
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génie de l’imitation sans être singe , il imitait gravement. Ainsi, quoique sans goût, il savait toujours adopter et toujours quitter les modes le premier. Accusé de passer un peu trop de temps à sa toilette et de porter un corset, il offrait le modèle de ces gens qui ne déplaisent jamais à personne en épousant sans cesse les idées et les soilises de tout le monde, et qui toujours à cheval sur la circonstance, ne vicillissent point. C’est les héros de la médiocrité. Cr mari fut plaint, on trouva Béatrix inexcusable d’avoir quitté le meilleur enfant de la terre, et le ridicule n’atteignit que la femme. Membre de tous les clubs, souscripteur à toutes les niaiseries qu’enfantent le patriotisme ou l'esprit de parti mal entendus, complaisance qui le faisait mettre en première ligne à propos de tout, ce loyal, ce brave et très-sot gentilhomme , à qui malheureusement tant de riches ressemblent, devait naturellement vouloir se distinguer par quelque manie à la mode.. Il se glorifiait donc principalement d'être le sultan. d’un sérail à quatre pattes gouverné par un vieil écuver anglais, et qui par mois absorbait de quatre à cinq mille francs. Sa spécialité consistait à faire courir, il protégeait la race chevaline, il soutenait une revue consacrée à la question hippique; mais il se connaissait médiocrement en chevaux, et de: puis la bride jusqu'aux fers il s’en rapportait à son écuyer. C ’est assez vous dire que ce demi-garçon n'avait rien en propre, ni son esprit, ni son goût, ni sa situation, ni ses ridicules; enfin sa fortune lui venait de ses pères! Après avoir dégusté tous les déplaisirs du mariage, il fut si content de se retrouver garçon, qu'il disait entre amis : — « Je suis né coiffé ! » Heureux surtout de vivre sans les dépenses de représentation auxquelles les gens mariés sont astreints, son hôtel, où depuis la mort de son père il n’avait rien changé, ressemblait à ceux dont les maîtres sont en voyage, il y demeurait peu, il n’y mangeait pas, il y couchait rarement. Voici la raison de cette indifférence.
Après bien des aventures amoureuses, ennuyé des femmes du monde qui sont véritablement ennuveuses el qui plantent aussi par trop de haies d’épines sèches autour du bonheur, il s'était marié, comme on va le voir, avec la célèbre madame Schontz, célèbre dans le monde des Fanny-Bcaupré, des Suzanne du Val- Noble, des Mariette, des Florentine, des Jenny Cadine, etc. Ce monde, de qui l’un de nos dessinateurs a dit spirituellement en en montrant le tourbillon au bal de l’Opéra : — « Quand on
» pense que tout ça se loge, s'habille et vit bien, voilà qui donne » une crâne idée de l’homme! » ce monde si dangereux a déjà fait irruption dans cette histoire des mœurs par les figures typiques de: Florine et de l’illustre Malaga d'Une Fille d'Éve et de La Fausse Maîtresse; mais, pour le peindre avec fidélité, l’historien doit proportionner le nombre de ces personnages à la diversité des dénoûments de leurs singulières existences qui se terminent par l'indigence sous sa plus hideuse forme, par des morts prématurées, par l’aisance , par d’heureux mariages, et quelquefois par l’opulence.
Madame Schontz, d’abord connue sous le nom de la Petite- Aurélie pour la distinguer d’une de ses rivales beaucoup moins spirituelle qu’elle, appartenait à la classe la plus élevée de ces femmes dont l'utilité sociale ne peut être révoquée en doute ni par le préfet de la Seine, ni par ceux qui s’intéressent à la prospérité de la ville de Paris. Certes, le Rat taxé de démolir des fortunes souvent hypothétiques, rivalise bien plutôt avec le castor. Sans les Aspasies du quartier Notre-Dame de Lorette, il ne se bâtirail pas tant de maisons à Paris. Pionniers des plâtres neufs, elles vont remorquées par la Spéculation le long des collines de Montmartre, plantant les piquets de leurs tentes, soit dit sans jeu de mots, dans ces solitudes de moellons sculptés qui meublent les rues européennes d'Amsterdam, de Milan, de Stockholm, de Londres, de Moscou, steppes architecturales où le vent fait mugir d'innombrables écriteaux qui en accusent le vide par ces mots : Appartements à louer ! La situation de ces dames se détermine par celle qu’elles prennent dans ces quartiers apocryphes; si leur maisou se rapproche de la ligne tracée par la rue de Provence, la femme a des rentes, son budget est prospère; mais cette femme s'élève-t-elle vers la ligne des boulevards extérieurs, remonte-telle vers la ville affreuse des Batignolles, elle est sans ressources. Or, quand monsieur de Rochefide rencontra madame Schontz , elle occupait le troisième étage de la seule maison qui existât rue de Berlin , elle campait donc sur la lisière du malheur et sur celle d Paris. Cctte femme-fille ne se nommait , vous devez le pressenti, ni Schontz ni Aurélie ! Elle cachait le nom de son père, un vieux soldat de l'empire, l'éternel colonel qui fleurit à l’aurore de ces existences féminines soit comme père, soit comme séducteur. Madame Schontz avait joui de l'éducation gratuite de Saint-Denis, où
l’on élève admirablement les jeunes personnes, mais qui n'offre aux jeunes personnes ni maris ni débouchés au sortir de cette école, admirable création de l'Empereur à laquelle il ne manque qu’une seule chose : l'Empereur ! — « Je serai là, pour pourvoir les filles de mes légionnaires , » répondit-il à l'observation d’un de ses ministres qui prévoyait l'avenir. Napoléon avait dit aussi : « — Je serai là! » pour les membres de l’Institut à qui l’on devrait ne donner aucun appointement plutôt que de leur envoyer quatre-vingt-trois francs par mois, traitement inférieur à celui de certains garçons de bureau. Aurélie était bien réellement la fille de l’intrépide colonel Schiltz, un chef de ces audacieux partisans alsaciens qui faillirent sauver l'Empereur dans la campagne de France, et qui mourut à Metz, pillé, volé, ruiné. En 1814, Napoléon mit à Saint-Denis la petite Joséphine Schiltz, alors âgée de neuf ans. Orpheline de père et de mère, sans asile, sans ressources, cette pauvre enfant ne fut pas chassée de l’établissement au second retour des Bourbons. Elle y fut sous-maîtresse jusqu’en 1827 ; mais alors la patience lui manqua, sa beauté la séduisit. A sa majorité, Joséphine Schiltz, la filleule de l’impératrice, aborda la vie aventureuse des courtisanes, conviée à ce douteux avenir par l’exemple fatal de quelques-unes de ses camarades, comme elle sans ressources , et qui s’applaudissaient de leur résolution. Elle substitua un on à l’i du nom paternel et se plaça sous le patronage de sainte Aurélie. Vive, spirituelle , instruite, elle fit plus de fautes que celles de ses stupides compagnes dont les écarts eurent toujours l'intérêt pour base. Après avoir connu des écrivains pauvres mais malhonnêtes, spirituels mais endettés ; après avoir essayé de quelques gens riches aussi calculateurs que niais, après avoir sacrifié le solide à l'amour vrai, s'être permis toutes les écoles où s’acquiert l'expérience, en un jour d'extrême misère où chez Valentino , cette première étape de Musard , elle dansait vêtue d’une robe, d’un chapeau, d’une mantille d'emprunt, elle attira l’attention d'Arthur, venu là pour voir le fameux galop! Elle fanatisa par son esprit ce gentilhomme qui ne savait plus à quelle passion se vouer; et, alors, deux ans après avoir été quitté par Béatrix dont l'esprit l’humiliait assez souvent, le marquis ne fut blâmé par personne de se marier au treizième arrondissement de Paris avec une Béatrix d'occasion.
Esquissons ici les quatre saisons de ce bonheur. Il est néces-
saire de montrer que la théorie du mariage au treizième arron dissement en enveloppe également tous les administrés. Soyez marquis et quadragénaire, ou sexagénaire et marchand retiré, six fois millionnaire ou rentier (Voir Un Début dans la Vie), grand seigneur où bourgeois, la stratégie de la passion, sauf les différences inhérentes aux zones sociales, ne varie pas. Le cœur et la caisse sont toujours en rapports exacts et définis. Enfin, vous estimerez les difficultés que la duchesse devait rencontrer dans l'exécution de son plan charitable,
On ne sait pas quelle est en France la puissance des mots sur les gens ordinaires , ni quel mal font les gens d’esprit qui les inventent. Ainsi, nul teneur de livres ne pourrait supputer le chiffre des sommes qui sont restées improductives , verrouillées au fond des cœurs généreux et des caissts par cette ignoble phrase : — Tirer une carotte !... Ce mot est devenu si populaire qu’il faut bien lui permettre de salir cette page. D'ailleurs, en pénétrant dans le treizième arrondissement , il faut bien en accepter le patois pittoresque. Monsieur de Rochefide, comme tous les petits esprits, avait toujours peur d’être carotté. Le substantif s’est fait verbe. Dès le début de sa passion pour madame Schontz, Arthur fat sur ses gardes, et fut alors très-rat, pour employer un autre mot aux ateliers de bonheur et aux ateliers de peinture. Le mot rat, quand il s'applique à une jeune fille, signifie le canvive, mais appliqué à l’homme, il signifie FF amphitryonY Madame Schontz avait trop d'esprit et connaissait trop bien les ommes pour ne pas concevoir les plus grandes espérances d’aprés un pareil commencement. Monsieur de Rochefide alloua cingcents francs par mois à imadame Schontz, lui meubla mesquinement un appartement de douze cents francs à un secondétage ruc Coquenard, et se mit à étudier le caractère d’Aurélj# qui lui fournit aussitôt un caractère à étudier en s’apercevant de cet espionnage. Aussi Rochefide fut-il heureux de rencontrey une fille doute d’un si beau caractère ; mais il n'y vit rien/d’étonnant : la mère était une Barnheim de Bade , une femné comme il faut! Aurélie avait été d’ailleurs si bien élevée! Parlant l'anglais, l'allemand et l'italien, elle possédait à fond les littératures étrangères. Elle pouvait lutter sans dE te les pianistes du second ordre. Et, notez ce point !Ælle se comportait avec ses talents comme les personnes bien nées, elle n’en disait rien. Elle prenait la brosse chez un peintre,
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la maniait par raillerie, et faisait une tête assez crânement pour produire un étonnement général. Par désœuvrement, durant le temps où elle dépérissait sous-maîtresse, elle avait poussé des pointes dans le domaine des sciences; mais sa vie de femme entretenue avait couvert ces bonnes semences d'un manteau de sel, ét naturellement elle fit honneur à son Arthur de la floraison de ces germes précieux, recaltivés pour lui. Aurélie commença donc par être d’un désintéressement égal à la volupté, qui pérmit à cette faible corvette d’attacher sûrement ses grappins sur ce vaisseau de haut bord. Néanmoins, vers la fin de la première année, ‘elle faisait des tapages ignobles dans l’antichambre avec ses socques en s’arrangeant pour rentrer au moment où le marquis l’attendait, et cachait, de manière à le bien montrer, un bas de sa robe outrageusement crotté. Enfin, elle sut si parfaitement persuader à son gros papa que toute son ambition, après tant de hauts ct bas, était de conquérir honnêtement une petite existence bourgevisr que, dix mois après leur rencontre , la seconde phase se déclara.
Madame Schontz obtint alors un bel appartement, rue Neuve- Saint-Georges. Arthur, ne pouvant plus dissimuler sa fortune à madame Schontz, lui donna des meubles splendides, une argenterie complète, douze cents francs par mois, une petite voiture basse à un cheval, mais à location, et il accorda le tigre assez gracieusement. La Schontz ne sut aucun gré de cette munificence , elle découvrit les motifs de la conduite de son Arthur et y reconnut des calculs de rat. Excédé de la vie de restaurant où la chère est la plupart du temps exécrable, où le moindre dîner de gourmet coûte soixante francs pour un, ct'deux cents francs quand :on invite trois amis, Rochefde offrit à madaine Schontz quarante francs par jour pour son diner et celui d’un ami, tout compris. Aurélie accepta. Après avoir fait accepter toutes ses lettres de change de morale, tirées à un an sur les habitudes de monsieur de Rochefde, elle fut alors écoutée avec faveur quand elle réclama cinq cents francs de plus par mois pour sa toilette, afin de ne pas couvrir de honte son gros papa dont les amis appartenaient tous au Jockey - Club. « — Ce serait du joli, dit-elle, si Rastignac, Maxime de Trailles, d'Esgrignon, La Roche-Hugon, Ronquerolles, Laginski, Lenoncourt, et autres vous trouvaient avec une madame Everard ! D'’ailleurs, ayez confiance en moi, mon gros père, vous y gagnerez ! » En effet, Aurélie s’arrangea pour déployer de nouvelles vertus dans
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cette nouvelle phase. Elle se dessina dans un rôle de ménagère dont elle tira le plus grand parti. Elle nouait , disait-elle , les deux bouts du mois sans dettes avec deux mille cinq cents francs, ce qui ne s'était jamais vu dans le faubourg Saint-Germain du treizième arrondissement, et elle servait des dîners infiniment supérieurs à ceux de otfiséhid, on y buvait des vins exquis à dix et douze francs la bouteille. Aussi, Rochefide émerveillé, très-heureux de pouvoir inviter souvent ses amis chez sa maîtresse cn y trouvant de l’économie, disait-il en la serrant par la taille : — « Voilà un trésor! » Bientôt il loua pour elle un tiers de loge aux Italiens, puis il finit par la mener aux premières représentations. Il commençait à consulter son Aurélie en reconnaissant l’excellence de ses conseils, elle lui laissait prendre les mots spirituels qu’elle disait à tout propos et qui, n'étant pas connus, relevèrent sa réputation d'homme amusant. Enfin il acquit la certitude d’être aimé véritablement et pour lui-même. Aurélie refusa de faire le bonheur d’un prince russe à raison de cinq mille francs par mois. —« Vous êtes heureux, mon cher marquis, s’écria le vieux prince Galathionne en fiuissant au club une partie de whist. Hier, quand vous nous avez laissés seuls, madame Schontz et moi, j'ai voulu vous la souffler ; mais elle m'a dit: « Mon prince, vous n'êtes pas plus beau, mais vous êtes plus âgé que Rochefide; vous me battriez , et il est comme un père pour moi, trouvez-moi là le quart d’une bonne raison pour changer ?... Je n’ai pas pour Arthur la passion folle que j’ai eue pour des petits drôles à bottes vernies, et de qui je payais les dettes; mais je l’aime comme une femme aime son mari quand elle est honnête femme. » Et elle m'a mis à la porte, » Ce discours, qui ne sentait pas {a charge, eut pour effet de prodigieusement aider à l’état d’abandon et de dégradation qui déshonorait l’hôtel de Rochefide. Bientôt, Arthur transporta sa vie et ses plaisirs chez madame Schontz , et il s’en trouva bien ; car, au bout de trois ans, il eut quatre cent mille francs à placer.
La troisième phase commença. Madame Schontz devint la plus. tendre des mères pour le fils d'Arthur, elle allait le chercher à son collége et l’y ramenait elle-même ; elle accabla de cadeaux, de friandises , d'argent cet enfant qui l’appelait sa petite maman, et de qui elle fut adorée. Elle entra dans le maniement de la fortune de son Arthur, elle lui fit acheter des rentes en baisse avant le fameux traité de Londres qui renversa le ministère du
1% mars. Arthur gagna deux cent mille francs, et Aurélie nc demanda pas une obole. En gentilhomme qu'il était, Rochefide plaça ses six cent mille francs en actions de la Banque, et il en mit la moitié au nom de mademoiselle Joséphine Schiltz. Un petit hôtel , loué rue de la Bruyère, fut remis à Grindot R-eétèbfe architecte/avec ordre d’en faire une voluptueuse bonbonnière. Rochefide ne compta plus dès lors avec madame Schontz, qui recevait les revenus , et payait les mémoires. Devenue sa femme... de confiance, elle justifia ce titre en rendant son gros papa plus heureux que jamais ; elle en avait reconnu les caprices, elle les satisfaisait comme madame de Pompadour caressait les fantaisies de Louis XV. Elle fut enfin maîtresse en titre, maîtresse absolue. Aussi se permit-elle alors de protéger des petits jeunes gens ravissants, des artistes, des gens de lettres nouveau-nés à la gloire qui niaient les anciens et les modernes et tâchaient de se faire une grande réputation en faisant peu de chose. La conduite de madame Schontz, chef-d'œuvre de tactique, doit vous en révéler toute la supériorité. D'abord, dix à douze jeunes gens amusaient Arthur, lui fournissaicot des traits d’esprit, des jugements fins sur toutes choses, et ne mettaient pas en question la fidélité de la maîtresse de la maison ; puis ils la tenaient pour une femme éminemment spirituelle. Aussi ces annonces vivantes, ces articles ambulants firent-ils passer madame Schontz pour la femme la plus agréable que l’on connût sur la lisière qui sépare le treizième arrondissement des douze autres. Ses rivales, Suzanne Gaillard qui, depuis 1838, avait sur elle l'avantage d’être dcvenue femme mariée en légitime mariage, pléonasme nécessaire pour expliquer un mariage solide, Fanny-Beaupré, Mariette, Antonia répandaient des calomnies plus que drolatiques sur la beauté de ces jeunes gens et sur la complaisance avec laquelle monsieur de Rochefide les accueillait. Madame Schontz, qui distançait de trois aques, disait-elle, tout l’esprit de ces dames, un jour à un souper donné par Nathan chez Florine, après un bal de l’Opéra, leur dit, après leur avoir expliqué sa fortune et son succès, un : « — Faites-en autant? » dont on a gardé la mémoire. Madame Schontz fit vendre les chevaux de course pendant cette période, en se livrant à des considérations qu’elle devait sans doute à l'esprit critique de Claude Vignon, un de ses habitués.—« Je concevrais, ditelle un soir après avoir long-temps cravaché les chevaux de ses plaisanteries, que les princes et les gens riches prissent à cœur l’hip-
à Ce
Jan
piatrique; mais pour faire le bien du pays, et non pour les satisfactions puériles d’un amour-propre de joueur. Si vous aviez des haras dans vos terres, si vous y éleviez des mille à douze cents chevaux , si chacun faisait courir les meilleurs élèves de son haras, si tous les haras de France ét de Navarre concouraient à chaque solennité, ce serait grand ét beau; mais vous achetez des sujets comme des directeurs de spectacle font la traite des artistes, vous ravalez une institution jusqu’à n'être plus qu’un jeu, vous avez la Bourse des jambes comme vous avez la Bourse des rentes !..… C’est indigne. Dépensericz-vous par hasard soixante mille francs pour lire dans les journaux : « LÉLIA, à monsieur de Rocfefide, a battu d'une longueur FLEUR-DE-GENÊT, à monsieur le duc de Rhétoré?... » vaudrait mieux alors donner cet argent à des poètes, ils vous feraient aller en vers et en prose à l’immortalité, comme feu Monthyon : » A force d’être taonné, le marquis reconnut le creux du turf, il réalisa cette économie de soixante mille francs, et l’année suivante madame Schontz lui dit: — « Je ne te coûte plus rien, Arthur! » Beaucoup de gens riches envièrent alors madame Schontz au marquis et tachèrent de la lui enlever; mais, comme le prince russe, ils y perdirent leur vieillesse. — « Ecoute, mon cher, avait-elle dit quinze jours auparavant à Finot devenu fort riche, je suis sùr que Rochefide me pardonnerait une prtite passion si je devenais folle de quelqu'un , et l’on ne quitte jamais uu marquis de cette bonne-enfance là pour un parvenu comme toi. Tu ne ‘me maintiendrais pas dans la position où m’a mise Arthur, il a fait de moi une demi-femme comme il faut, et toi tu ne pourrais jamais y parvenir, même en m'épousant. » Ceci fut le dernier clou rivé qui compléta le ferrement de cet heureux forçat. Le propos parvint aux oreilles absentes pour lesquelles il fut tenu.
La quatrième phase était donc commencée, celle de l’accoutumance, la dernière victoire de ces plans de campagne, et qui fait dire d’un homme par ces sortes de femmes : « Je le tiens!» Rochefide, qui venait d'acheter le petit hôtel au nom de mademoiselle Joséphine Schiltz, une bagatelle de quatre-vingt mille francs, en était arrivé, lors des projets formés par la duchesse, à tirer vanité de sa maîtresse qu’il nommait Ninon II, en en célébrant ainsi la probité rigoureuse , les excellentes manières, l'instruction et l'esprit. Il avait résumé ses défauts et ses qualités, ses goûts, ses plaisirs par madame Schontz , et il se trouvait à ce passage de la vie où , Soit
RÉATRIX. 59 lassitude, soit indifférence, soit philosophie, un homme ne change plus, et s’en tient ou à sa femme ou à sa maîtresse,
On comprendra toute la valeur acquise en cinq ans par madame Schontz, en apprenant qu'il fallait être proposé long-temps à l'avance pour être présenté chez elle. Elle avait refusé de recevoir des gens riches ennuyeux, des gens tarés, elle ne se départait de ses rigueurs qu’en faveur des grands noms de l'aristocratie. —«Ceux-là, disaitelle, ont le droit d’être bêtes, parce qu'ils le sont comme it faut! » Elle possédait ostensiblement les trois cent mille francs que Rochefide lui avait donnés et qu’un bon enfant d'agent de change, Gobenheim, le seul qui fût admis chez elle, lui faisait valoir; mais elle manœuvrait à elle seule uné petite fortune secrète de deux cent mille francs composée de ses bénéfices économisés depuis trois ans et de ceux produits par le mouvement perpétuel des trois cent mille francs, car elle n’accusait jamais que les trois cent mille francs connus. — « Plus vous gagnez, moins vous vous enrichissez, lui dit un jour Gobenheim. — L'eau est si chère, répondit-elle.
» Le trésor inconnu se grossissait de bijoux, de diamants qu’Aurélie portait pendant un mois et qu’elle vendait après, de sommes données pour payer des fantaisies passées. Quand on la disait riche, madame Schontz répondait, qu’au taux des rentes, trois cent mille francs donnaient douze mille francs et qu’elle les avait dépensés dans les temps les plus rigoureux de sa vie, alors qu'elle aimait Lousteau.
Cette conduite annonçait un plan, et madame Schontz avait en effet un plan, croyez-le bien. Jalouse depuis deux ans de madame du Bruel, elle était mordue au cœur par Pambition d’être mariée à la Mairie et à l'Église. ‘Toutes les positions sociales ont leur fruit défendu , une petite chose grandie par le désir au point d’être aussi pesante que le monde. Cette ambition se doublait nécessairement de l'ambition d’un second Arthur qu'aucun espionnage ne pouvait découvrir. Bixiou voulait voir le préféré dans le peintre Léon de Lora, le peintre le voyait dans Bixiou qui dépassait la quarantaine et qui devait penser à se faire un sort. Les soupçons se portaient aussi sur Victor de Vernisset, un jeune poète de l’école de Canalis, dont la passion pour madame Schontz allait jusqu’au délire; et le poète accusait Stidmann, un jeufà sculpteur, d’être son rival heureux. Cet artiste, un très-joli garçon,
travaillait pour les orfévres, pour les marchands de bronzes, pour les bijoutiers, il ait recommencer Benvenuto Cellini. Claude Vignon , le jeune comte de la Palférine, Gobenheim, Vermanton, philosophe cynique, autres habitués de ce salon amusant , furent tour à tour mis en suspicion et reconnus innocents. Personne n’était à la hauteur de madame Schontz, pas même Rochefide qui lui croyait un faible pour le jeune et spirituel La Palférine; elle était vertueuse par calcul et ne pensait qu’à faire un bon mariage.
On ne voyait chez madame Schontz qu’un seul homme à réputation LEA Couture qui plus d’une fois avait fait hurler les Boursiers ; mais Couture était un des premiers amis de madame Schontz, elle seule lui restait fidèle. La fausse alerte de 1840 rafla les derniers capitaux de ce spéculateur qui crut à l’habileté du 4 mars; Aurélie, le voyant en mauvaise veine , fit jouer, comme on l’a vu, Rochefide en sens contraire. Ce fut elle qui nomma le dernier malheur de cet inventeur des primes et des commandites, une découture. Heureux de trouver son couvert m:s chez Aurélie, Couture à qui Finot, l’homme habile, ou si l’on veut heureux entre tous les parvenus, donnait de temps en temps quelques billets de mille francs, était seul assez calculateur pour offrir son nom à madame Schontz qui l’étudiait, pour savoir si le hardi spéculateur aurait la puissance de se frayer un chemin en politique, et assez de reconnaissance pour ne pas abandonner sa femme. Couture, homme d’environ quarante-trois ans, très-usé, ne rachetait pas la mauvaise sonorité de son nom par la naissance , il parlait peu des auteurs de ses jours. Madame Schontz gémissait de la rareté des gens capables, lorsque Couture lui présenta lui-même un provincial qui se trouva garni des deux anses par lesquelles les femmes, prennent ces sortes de cruches quand elles veulent les garder.
Esquisser ce personnage, ce sera peindre une certaine portion de la jeunesse actuelle. Ici la digression sera de l’histoire.
En 1838, Fabien du Ronceret, fils d’un président de chambre à la cour royale de Caen mort depuis un an, quitta la ville d’Alençon en donnant sa démission de juge, siége où son père l'avait obligé de perdre son temps, disait-il, et vint à Paris dans l'intention de faire son chemin en faisant du tapage, idée normande difficile à réaliser, car il pouvait à peine compter huit mille francs de rentes, sa mère vivant encore et occupant comme usufruitière un très-im-
portant immeuble au milieu d'Alençon. Ce garçon avait déjà, dans plusieurs voyages à Paris, essayé sa corde comme un saltimbanque, et reconnu le grand vice du replâtrage social de 1830 ; aussi comptait-il l'exploiter à son profit, en suivant l'exemple des finauds de la bourgeoisie. Ceci demande un rapide coup-d’œil sur un des effets du nouvel ordre de choses.
L'égalité moderne, développée de nos jours outre-mesure , a nécessairement développé dans la vie privée sur une ligne paralièle à la vie politique , l’orgueil, l’amour-propre, la vanité, les trois grandes divisions du Moi social. Les sots veulent passer pour gens d'esprit, les gens d’esprit veulent être des gens de talent, les gens de talent veulent être traités de gens de génie; quant aux gens de génie, ils sont plus raisonnables, ils consentent à n'être que des demi-dieux. Cette pente de l’esprit public actuel, qui rend à la Chambre le manufacturier jaloux de l’homme d’État et l’administrateur jaloux du poète, pousse les sots à dénigrer les gens d'esprit, les gens d'esprit à dénigrer les gens de talent, les gens de talent à dénigrer ceux d’entre eux qui les dépassent de quelques pouces, et les demi-dieux à menacer les institutions, le trône, enfin tout ce qui ne les adore pas sans condition. Dès qu’une nation a très-impolitiqueinent abattu les supériorités sociales reconnues, elle ouvre des écluses par où se précipite un torrent d’ambitions secondaires dont la moindre veut encore primer; elle avait dans son aristocratie un mal, au dire des démocrates, mais un mal défini, circonscrit ; elle l'échange contre dix aristocraties contendantes et armées, la pire des situations. En proclamant l'égalité de tous, on a promulgué la déclaration des droits de l’'Envie. Nous jouissons aujourd’hui des saturnales de la Révolution transportées dans le domaine, paisible en apparence, de l'esprit, de l’industrie et de la politique; aussi, semble-t-il aujourd’hui que les réputations dues au travail, aux services rendus, au talent soient des priviléges accordés aux dépens de la masse. On étendra bientôt la loi agraire jusque dans le champ de la gloire. Donc, jamais dans aucun temps, on n'a demandé le triage de son nom sur le volet public à des motifs plus puérils. On se distingue à tout prix par le ridicule, par une affectation d’amour pour la cause polonaise , pour le système pénitentiaire , pour l'avenir des forçats libérés, pour les petits mauvais sujets au-dessus ou au-dessous de douze ans, pour toutes les misères sociales. Ces diverses manies
créent des dignités postiches , des présidents, des vice-présidents et des secrétaires de sociétés dont le nombre dépasse à Paris celui des questions sociales qu'on cherche à résoudre. On a démoli la grande société pour en faire un millier de petites à l’image de la défunte. Ces organisations parasites ne révèlent-elles pas la décomposition ? n'est-ce pas le fourmillement des vers dans le cadavre ? Toutes ces sociétés sont filles de la même mère, la Vanité. Ce n’est pas ainsi que procèdent la Charité catholique ou la vraie Bienfaisance , elles étudient les maux sur les plaies en les guérissant, et ne pérorent pas en assemblée sur les principes morbifiques pour le plaisir de pérorer.
Fabien du Ronceret, sans être un homme supérieur, avait deviné par l'exercice de ce sens avide particulier à la Normandie, tout le parti qu'il pouvait tirer de ce vice public. Chaque époque a son earactère que les gens habiles exploitent. Fabien ne pensait qu’à faire parler de lui. — «Mon cher, il faut faire parler de soi pour être quelque chose! disait-il en partant au roi d'Alençon, à du Bousquier, un ami de son père. Dans six mois je serai plus connu que vous! » Fabien traduisait ainsi l'esprit de son temps, il ne le dominait pas, il y obéissait. Il avait débuté dans la Bohême, un district de la topographie morale de Paris, (Voir Un Prince de la Bohéme, Scènes de la Vie Parisienne), où il fut connu sous le nom de l'héritier à cause de quelques prodigalités préméditées. Du Ronceret avait profité des folies de Couture pour la jolie madame Cadine, une des actrices nouvelles à qui l’on accordait le plus de talent sur une des scènes secondaires, et à qui, durant son opulence éphémère, il avait arrangé, rue Blanche, un délicieux rez-dechaussée à jardin. Ce fut ainsi que du Ronceret et Couture firent connaissance. Le Normand, qui voulait du luxe tout prêt et tout fait, acheta le mobilier de Couture et les embellissements qu'il était obligé de laisser dans l’appartement , un kiosque où l’on fumait, une galerie en bois rustiqué garnie de nattes indiennes et ornée de poteries pour gagner le kiosque par les temps de pluie. Quand on complimentait l'Héritier sur son appartement, il l’appelait sa tanière. Le provincial se gardait bien de dire que Grindot l'architecte y avait déployé tout son savoir-faire, comme Stidmann dans les sculptures, et Léon de Lora dans la peinture; car il avait pour défaut capital cet amour-propre qui va jusqu’au mensonge dans le désir de se grandir. L’Héritier compléta ces
magnificences par une serre qu'il établit e long d'un mur à l’exposition du midi, non qu’il aimât les fleurs, mais il voulut attaquer l'opinion publique par l’horticulture. En ce moment , il atteignait presque à son but. Devenu vice-président d’une société jardinière quelconque présidée par le duc de Vissembourg, frère du prince de Chiavari, le fils cadet du feu maréchal Vernon, il avait orné du ruban de la Légion-d’Honneur son habit de vice-président , après une exposition de produits dont le discours d'ouverture acheté cinq cents francs à Lousteau fut hardiment prononcé comme de son cru. Il fut remarqué pour une fleur que lui avait donnée le vicux Blondet d’Alençon , père d’'Émile Blondet, ct qu’il présenta comme obtenue dans sa serre. Ce succès n’était rien. L'Héritier, qui voulait être accepté comme un homme d’esprit, avait formé le plan de se lier avec les gens célèbres pour en refléter la gloire, plan d’une mise à exécution difficile en ne lui donnant pour base qu’un budget de huit mille francs. Aussi, Fabien du Ronceret s’était-il adressé tour à tour et sans succès à Bixiou, à Stidmann , à Léon de Lora pour être présenté chez madame Schontz et faire partie de cette ménagerie de lions en tous genres. Il paya si souvent à dîner à Couture, que Couture prouva catégoriquement à madame Schontz qu’elle devait acquérir un pareil original, ne fût-ce que pour en faire un de ces élégants valets sans gages que les maîtresses de maison emploient aux commissions pour lesquelles on ne trouve pas de domestiques.
En trois soirées madame Schontz pénétra Fabien et se dit: — « Si Couture ne me convient pas, je suis sûre de bâter celui-là. Maintenant mon avenir va sur deux pieds! » Ce sot de qui tout le monde se moquait devint donc le préféré, mais dans une intention qui rendait la préférence injurieuse, et ce choix échappait à toutes les suppositions par son improbabilité même. Madame Schontz enivrait Fabien de sourires accordés à la dérobée, de petites scènes jouées au seuil de la porte en le reconduisant Île dernier lorsque monsieur de Rochefide restait le soir. Elle mettait souvent Fabien en tiers avec Arthur dans sa loge aux Italiens et aux premières représentations; elle s’en excusait en disant qu'il lui rendait tel ou tel service, et qu’elle ne savait comment le remercier. Les hommes ont entre eux une fatuité qui leur est d’ailleurs commune avec les femmes, celle d’être aimés absolument. Or, de toutes les passions flatteuses , il n’en est pas de plus
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prisée que celle d’une madame Schontz pour ceux qu’elles rendent l'objet d’un amour dit de cœur par opposition à l’autre amour. Une femme comme madame Schontz , qui jouait à la grande dame , et dont la valeur réelle était supérieure , devait être et fut un sujet d’orgueil pour Fabien qui s’éprit d'elle au point de ne jamais se présenter qu’en toilette, bottes vernies, gants paille, chemise brodée et à jabot, gilets de plus en plus variés, enfin avec tous les symptômes extérieurs d’un culte profond. Un mois avant la conférence de la duchesse e! de son directeur, madame Schontz avait confié le secret de sa naissance et de son vrai nom à Fabien qui ne comprit pas le but de cette confidence. Quinze jours après, madame Schontz , étonnée du défaut d'intelligence du Normand, s’écria : — « Mon Dieu! suis-je niaise? il se croit aimé pour luimême. » Et alors elle emmena l’Héritier dans sa calèche, au Bois, car elle avait depuis un an petite calèche et petite voiture basse à deux chevaux. Dans ce tête-à-tête public, elle traita la question de sa destinée et déclara vouloir se marier. — « J'ai sept cent mille francs, dit-elle, je vous avoue que, si je rencontrais un homme plein d’ambition et qui sût comprendre mon caractère, je changerais de position , car savez-vous quel est mon rêve? Je voudrais être une bonne bourgeoise, entrer dans une famille honnête, et rendre mon mari, mes enfants tous bien heureux! » Le Normand voulait bien être distingué par madame Schontz ; mais l’épouser, cette folie parut discutable à un garçon de trentehuit ans que la révolution de juillet avait fait juge. En voyant cette hésitation, madame Schontz prit l’Héritier pour cible de ses traits d'esprit, de ses plaisanteries, de son dédain, et se tourna vers Couture. En huit jours, le spéculateur, à qui elle fit flairer sa caisse , offrit sa main , son cœur et son avenir , trois choses de la même valeur.
Les manéges de madame Schontz en étaient là , lorsque madame de Grandlieu s’enquit de la vie et des mœurs de la Béatrix de la rue Saint-Georges.
D'après le conseil de l’abbé Brossette, la duchesse pria le marquis d’Ajuda de lui amener le roi des coupe-jarrets politiques , Je célèbre comte Maxime de Trailles, l’Archiduc de la Bohême, le plus jeune des jeunes gens, quoiqu'il eût déavaifte-huif ans. Monsieur d’Ajuda s’arrangea pour dîner avec Maxime au club de la rue de Bcaune, et lui proposa d'aller faire un mort chez le
duc de Grandlieu qui, pris par la goutte avant le diner, se trouvait seul. Quoique le gendre du duc de Grandiicu, le cousin de la duchesse, eût bien le droit de le présenter dans un salon où jamais il n’avait mis les pieds, Maxime Trailles ne s’abusa pas sur la portée d’une invitation ainsi faite, il pensa que le duc ou la duchesse avaient besoin de lui. Ce n’est pas un des moindres traits de ce temps-ci que cette vie de club où l’on joue avec des gens qu’on ne reçoit point chez soi.
Le duc de Grandlieu fit à Maxime l'honneur de paraître souffrant. Après quinze parties de whist, il alla se coucher, laissant sa femme en tête-à-tête avec Maxime et d’Ajuda. La duchesse secondée par le marquis communiqua son projet à monsieur de Trailles, et lui demanda sa collaboration en paraissant ne lui demander que des conseils. Maxime écouta jusqu’au bout sans se prononcer, el attendit pour parler que la duchesse eût réclamé directement sa coopération.
— Madame , j'ai bien tout compris, lui dit-il alors après avoir jeté sur elle et sur le marquis un de ces regards fins, profonds, astucieux , complets, par lesquels ces grands roués savent compromettre leurs interlocuteurs. D’Ajuda vous dira que , si quelqu'un à Paris peut conduire cette double négociation, c’est moi, sans vous y mêler, sans qu’on sache mê.ne que je suis venu ce soir ici. Seulement, avant tout, posons les préliminaires de Léoben. Que comptez-vous sacrifier ?..
— Tout ce qu'il faudra.
— Bien, madame la duchesse. Ainsi, pour prix de mes soins, vous me feriez l'honneur de recevoir chez vous et de protéger sérieusement madame la comtesse de Trailles.…..
— Tu es marié ?.. s’écria d’Ajuda.
— Je me marie dans quinze jours avec l’héritière d’une famille riche mais excessivement bourgeoise, un sacrifice à l'opinion, j'entre dans le principe même de mon gouvernement! Je veux faire peau neuve, ainsi madame la duchesse comprend de quelle importance serait pour moi l’adoption de ma femme par elle et par sa famille. J'ai la certitude d’être député par suite de la démission que donnera mon beau-père de ses fonctions , et j'ai la promesse d’un poste diplomatique en harmonie avec ma nouvelle fortune. Je ne vois pas pourquoi ma femme ne serait pas aussi bien reçue que madame de Portenduère dans cette société de jeunes femmes où
brillent mesdames de La Bastie, Georges de Maufrigneuse, de l'Estorade, du Guénic, d’Ajuda, de Restaud, de Rastignac et de Vandenesse ! Ma femme est jolie, et je me charge de la désenbonnetdecotonner !... Ceci vous va-t-il, madame la duchesse ?.… Vous êtes pieuse, et, si vous dites oui, votre promesse, que je sais être sacrée, aidera beaucoup à mon changement de vie. Encore une bonne action que vous ferez là !... Hélas! j’ai pendant long-temps été le roi des mauvais sujets ; mais je veux bien finir. Après tout, nous portons d’azur à la chimère d’or lançant du feu, armée de gueules et écaillée de sinople, au comble de contre-hermine, depuis François [°" qui jugea nécessaire d’anoblir le valet de chambre de Louis XI, et nous sommes comtes depuis Catherine de Médicis.
— Je recevrai, je patronerai votre femme, dit solennellement la duchesse, et les miens ne lui tourneront pas le dos, je vous en donne ma parole.
— Ah! madame la duchesse, s’écria Maxine visiblement ému, si monsieur le duc daigne aussi me traiter avec quelque bonté, je vous promets, moi, de faire réussir votre plan sans qu’il vous en coûtc grand'chose. Mais, reprit-il après une pause, il faut prendre sur vous d’obéir à mes instructions... Voici la dernière intrigue de ma vie de garçon , elle doit être d’autant mieux menée qu'il s'agit d’une belle action , dit-il en souriant.
— Vous obéir ?... dit la duchesse. Je paraîtrai donc dans tout ceci.
— Ah! madame, je ne vous compromettrai point, s'écria Maxime , et je vous estime trop pour prendre des sûretés. Il s’agit uniquement de suivre mes conseils. Ainsi, par exemple , il faut que du Guénic soit emmené comme un corps saint par sa femme, qu’il soit deux ans absent, qu’elle lui fasse voir la Suisse , l'Italie, PAIlemagne, enfin le plus de pays possible...
— Ah ! vous répondez à une crainte de mon directeur, s’écria naivement la duchesse en se souvenant de la judicieuse objection de l'abbé Brossette.
Maxime et d’Ajuda ne purent s'empêcher de sourire à l’idée de cette concordance entre le ciel et l’enfer.
— Pour que madame de Rochefde ne revoie plus Calyste , reprit-elle, nous voyagerons tous, Juste ct sa femme, Calyste et Sabine, et moi. Je laisserai Clotilde avec son père...
— Ne chantons pas victoire, madame, dit Maxime , j'entrevois d'énormes difficultés , je les vaincrai sans doute. Votre estime et votre protection sont un prix qui va me faire faire de grandes saletés ; mais ce sera les...
— Des saletés? dit la duchesse en interrompant ce moderne condottiere et montrant dans sa physionomie autant de dégoût que d’étonnement.
— Et vous y tremperez, madame, puisque je suis votre procureur, Mais ignorez-vous donc à quel degré d’aveuglement madame de Rochefde a fait arriver votre gendre ?.. je le sais par Nathan et par Canalis entre lesquels elle hésitait alors que Calyste s’est jeté dans cette gueule de lionne ! Béatrix a su persuader à ce brave Breton qu’elle n'avait jamais aimé que lui, qu’elle est vertueuse, que Conti fut un amour de tête auquel le cœur et le reste ont pris trèspeu de part, un amour musical enfin !... Quant à Rochefide, ce fut du devoir. Ainsi, vous comprenez, elle est vierge! Elle le prouve bien en ne se souvenant pas de son fils, elle n’a pas depuis un an fait la moindre démarche pour le voir. A la vérité, le petit comte a douze ans bientôt et il trouve dans madame Schontz une mère d'autant plus mère que la maternité, vous le savez, est la passion de csfhlles. Du Guénic se ferait hacher et hacherait sa femme pour Béatrix ! Et vous croyez qu’on retire facilement un homme quand il est au fond du gouffre de la crédulité?... Mais, madame, le Yago de Shakspcare y perdrait tous ses mouchoirs. L'on croit qu'Othello, que son cadet Orosmane , que Saiut-Preux, Réné, Werther et autres amoureux en possession de la renommée représentent l’amour ! Jamais leurs pères à cœur de verglas n’ont connu ce qu’est un amour absolu, Molière scul s’en est douté. L’amour, madame la duchesse, ce n’est pas d’aimer une noble femme, une Clarisse, le bel effort, ma foi!... L'amour, c’est de se dire: « Celle que j'aime est une infâme, elle me trompe, elle me trompera , c’est une rouée, elle sent toutes les fritures de l'enfer. » Et d’y courir, et d'y trouver le bleu de l’éther , les fleurs du paradis. Voilà conune aimait Molière, voilà comme nous aimons, nous autres mauvais sujets ; car, moi, je pleure à la grande scène d’Arnolphe !.. Et voilà comment votre gendre aime Béatrix !... J'aurai de la peine à séparer Rochefide de madame Schontz, mais madame Schontz s’y prêtera sans doute , je vais étudier son intérieur. Quant à Calyste et à Béatrix, il leur faut des coups de hache,
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des trahisons supérieures et d’une infamie si basse que votre vertueuse imagination n’y descendrait pas, à moins que votre directeur pe vous donnât la main... Vous avez demandé l'impossible, vous serez servie... Et, malgré mon parti pris d'employer le fer et le feu, je ne vous promets pas absolument le succès. Je sais des amants qui ne reculent pas devant les plus affreux désillusionnements. Vous êtes trop vertueuse pour connaître l'empire que prennent les femmes qui ne le sont pas...
— N'entamez pas ces infamies sans que j'aie consulté labbé Brossette pour savoir jusqu’à quel point je suis votre complice, s’écria la duchesse avec une naïveté qui découvrit tout ce qu’il y a d’égoïsme dans la dévotion.
— Vous ignorerez tout, ma chère mère, dit le marquis d’Ajuda.
Sur le perron, pendant que la voiture du marquis avançait , d’Ajuda dit à Maxime: — Vous avez effrayé cette bonne duchesse.
— Mais elle ne se doute pas de la difficulté de ce qu'elle demande !... — Allons-nous au Jockey-club? Il faut que Rochefide m'invite à diner pour demain chez la Schontz, car cette nuit mon plan sera fait et j’aurai choisi sur mon échiquier les pions qui marcheront dans la partie que je vais jouer. Dans le temps de sa splendeur, Béatrix n’a pas voulu me recevoir, je solderai mon compte avec elle, et je vengerai votre belle-sœur si cruellement qu'elle se trouvera peut-être trop vengée…
Le lendemain, Rochefide dit à madame Schontz qu'ils auraient à diner Maxime de ‘Trailles. C'était la prévenir de déployer son luxe et de préparer la chère la plus exquise pour ce connaisseur émérite que redoutaient toutes les femmes du genre de madame Schontz ; aussi songea-t-elle autant à sa toilette qu’à mettre sa maison en état de recevoir ce personnage,
À Paris, il existe presque autant de royautés qu'il s’y trouve d'arts différents, de spécialités morales, de sciences, de professions; ct le plus fort de ceux qui les pratiquent a sa majesté qui lui est propre, il est apprécié, respecté par ses pairs qui connaissent les difficultés du métier , et dont l’admiration est acquise à qui peut s’en jouer. Maxime était aux yeux des rats et des courtisanes un homme excessivement puissant et capable, car il avait su se faire prodigieusement aimer. IL était admiré par tous les gens qui sa-
vaient combien il est difficile de vivre à Paris eu bonne intelligence avec des créanciers ; enfin il n’avait pas eu d’autre rival en élégance , en tenue et en esprit, que l’illustre de Marsay qui l'avait employé dans des missions politiques. Ceci suffit à expliquer son entrevue avec la duchesse, son prestige chez madame Schontz, et l’autorité de sa parole dans une conférence qu'il comptait avoir sur le boulevard des Italiens avec un jeune homme déjà célèbre, quoique nouvellement entré dans la ur
Le lendemain, à son lever, Maxime de Trailles entendit annoncer Finot qu’il avait mandé la veille, il le pria d’arranger le hasard d’un déjeuner au Café Anglais où Finot, Couture et Lousteau babilleraient près de lui. Finot, qui se trouvait vis-à-vis du comte de Trailles dans la position d'un-egofét devant un maréchal de France, ne pouvait lui rien refuser; il était d’ailleurs trop dangereux de piquer ce lion. Aussi, quand Maxime vint déjeuner, vit-il Finot et ses deux amis attablés, la conversation avait déjà mis le cap sur madame Schontz. Couture, bien manœuvré par Finot et par Lousteau qui fut à son insu le compère de Finot, apprit au comte de Trailles tout ce qu’il voulait savoir sur madame Schontz.
Vers une heure, Maxime mâchonnait son cure-dents en causant avec du Tillet sur le perron de Tortoni où se tientlicette petite Bourse , préface de la grande. Il paraissait occupé d’affaires, mais il attendait 1: jeune comte de La Palférine qui, dans un temps donné , devait passer par là. Le boulevard des Italiens est aujourd’hui ce qu’était le Pont-Neuf en 1650, tous les gens connus le traversent au moins une fois par jour. En effet, au bout de dix minutes, Maxime quitta le bras de du Tillet en faisant un signe de tête au jeune prince de la Bohême, et lui Li en souriant: — À moi, comte , deux mots !.…
Les deux rivaux, l’un astre à son déclin, l’autre un soleil à son lever, allèrent s’asseoir sur quatre chaises devant le Café de Paris. Maxime eut soin de se placer à une certaine distance de quelques vieillots qui par habitude se mettent en espalier, dès une heure après midi, pour sécher leurs affections rhumatiques. Il
avait d'excellentes raisons pour se défier des vieillards. (Voir Un# ui È ; Scènes de la Vie Parisienne.) — Avez-vous des dettes ?.. dit Maxime au jeune comte.
— Si je n’en avais pas, serais-je digne de vous succéder ?.. répondit La Palférine.
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— Quand je vous fais une semblable question , je ne mets pas la chose en doute, répliqua Maxime, je veux uniquement savoir si le total est respectable , et s’il va sur cinq ou sur six ?
— Six, quoi?
— Six chiffres ! si vous devez cinquante ou cent mille ?.... J'ai dû , moi, jusqu’à six cent mille,
La Palférine ôta son chapeau d’une façon aussi respectueuse que railleuse.
— Si j'avais le crédit d'emprunter cent mille francs, répondit le jeune homme, j’oublierais mes créanciers et j'irais passer ma vie à Venise, au milieu des chefs-d’œuvre de la peinture, au théâtre le soir, la nuit avec de jolies femmes, et.
— Et à mon âge, que deviendriez-vous? demanda Maxime.
— Je n’irais pas jusque-là, répliqua le jeune comte.
Maxime rendit la politesse à son rival en soulevant légèrement son chapeau par un geste d’une gravité risible.
— C’est une autre manière de voir la vie, répondit-il d’un ton de connaisseur à connaisseur. Vous devez... ?
— Oh! une misère indigne d’être avouée à un oncle ; si j’en avais un , il me déshériterait à cause de ce pauvre chiffre, six mille !.…
— On est plus gêné par six que par cent mille francs, dit sentencieusement Maxime. La Palférine! vous avez de la hardiesse dans l'esprit, vous avez encore plus d'esprit que de hardiesse, vous pouvez aller très-loin, devenir un homme politique. Tenez... de tous ceux qui se sont lancés dans la carrière au bout de laquelle je suis et qu’on a voulu m'opposer, vous êtes le seul qui m’ayez plu.
La Palférine rougit, tant il se trouva flatté de cet aveu fait avec une gracieuse bonhomie par le chef des aventuriers parisiens. Ce mouvement de son amour-propre fut une reconnaissance d’infériorité qui le blessa ; mais Maxime devina ce retour offensif, facile à prévoir chez une nature si spirituelle, et il y porta remède aussitôt en se mettant à la discrétion du jeune homme.
— Voulez-vous faire quelque chose pour moi, qui me retire du cirque olympique par un beau mariage, je ferai beaucoup pour vous, reprit-il.
— Vous allez me rendre bien fier, c’est réaliser la fable du rat et du lion, dit La Palférine.
RÉATRIX. 71
— Je commencerai par vous prêter vingt mille francs, répondit Alaxime en continuant.
— Vingt mille francs? Je savais bien qu’à force de me promener sur ce boulevard... dit La Palférine en façon de parenthèse.
— Mon cher, il faut vous mettre sur un certain pied, dit Maxime en souriant, ne restez pas sur vos deux pieds, ayez-en six? faites comme moi, je ne suis jamais descendu de mon tilbury.…
— Mais alors vous allez me demander des choses par-dessus mes forces !
— Non, il s’agit de vous faire aimer d’une femme, en quinze jours.
— Est-ce une fille?
— Pourquoi?
— Ge serait impossible ; mais s’il s'agissait d’une femme trèscomme il faut , et de beaucoup d’esprit.…
— C’est une très-illustre marquise !
— Vous voulez avoir de ses lettres? dit le jeune comte,
— Ah!... tu me vas au cœur, s’écria Maxime. Non, il ne s’agit pas de cela.
— Il faut donc l'aimer ?.…
— Oui, dans le sens réel...
— Si je dois sortir de lesthétique, c’est tout à fait impossible , dit La Palférine. J'ai, voyez-vous, à l'endroit des femmes une certaine probité, nous pouvons les rouer, mais non les.
— Ah! l’on ne m'a donc pas trompé, s’écria Maxime. Crois-tu donc que je sois homme à proposer de petites infamies de deux sous ?.. Non, il faut aller, il faut éblouir , il faut vaincre. Mon compère, je te donne vingt mille francs ce soir et dix jours pour triompher. A ce soir, chez madame Schontz!…
— J'y dîne.
— Bien, reprit Maxime. Plus tard , quand vous aurez besoin de moi, monsieur le comte, vous me trouverez, ajouta-t-il d’un ton de roi qui s’engage au lieu de promettre.
— Cette pauvre femme vous a donc fait bien du mal? demanda La Palférine.
— N’essaye pas de jeter la sonde dans mes eaux, mon petit , et laisse-moi te dire qu’en cas de succès tu te trouveras de si puissantes protections que tu pourras, comme moi, te retirer dans un beau mariage , quand tu t’ennuieras de ta vie de Bohême,
— Jl y a donc nn moment où l'on s'ennuie de s'amuser? dit Fa Palférine, de n'être rien, de vivre comme les oiseaux, de chasser dans Paris comme les Sauvages et de rire de tout !..
— Tout fatigue, même l'Enfer, dit Maxime en riant. À ce nn
Les deux roués, le jeune et le vieux, se levèrent. En regagnant son escargot à un cheval, Maxime se dit : — Madame d’Espard ne
peut pas souffrir Béatrix, elle va m'aider... — A l'hôtel de Grandlieu, cria-t-il à son cocher en voyant passer Rastignac. Trouvez un grand homme sans faiblesses? Maxime vit la du-
chesse, madame du Guénic et Clotilde en larmes,
— Qu’y a-t-il? demanda-t-il à la duchesse.
— Calyste n’est pas rentré, c’est la première fois, et ma pauvre Sabine est au désespoir.
— Madame la duchesse, dit Maxime en attirant la femme pieuic dans l’embrasure d'une fenêtre, au nom de Dieu qui nous jugera, gardez le plus profond ‘secret sur mon dévouement, exigez-le de d’Ajuda, que jamais Calyste ne sache rien de nos trames, ou nous aurions ensemble un duel à mort... Quand je vous ai dit qu’il ne vous en coûterait pas grand’chose , j’entendais que vous ne dépenseriez pas des sommes folies, il me faut environ vingt mille francs; mais tout le reste me regarde , et il faudra faire donner des places importantes, peut-être une Recette-générale. |
La duchesse et Maxime sortirent. Quand madame de Grandlicu revint près de ses deux filles, elle entendit un nouveau dithyrambe de Sabine émaillé de faits domestiques encore plus cruels que ceux par lesquels la jeune épouse avait vu finir son bonheur.
— Sois tranquille, ma petite, dit la duchesse à sa fille, Féatrix payera bien cher tes larmes et tes souffrances, la main de Satan s’appesantit sur elle, elle recevra dix humiliations pour chacune des tiennes ….…
Madame Schontz fit prévenir Claude Vignon qui plusieurs fois avait manifesté le désir de connaître personnellement Maxime de Trailles, elle invita Couture, Fabien, Bixiou, Léon de Lora, La Palférine et Nathan. Ce dernier fut demandé par Rochefide pour le compte de Maxime. Aurélie eut ainsi neuf convives tous de première force, à l’exception de du Ronceret ; mais la vanité normande et l’ambition brutale de l’Héritier se trouvaient à la hauteur . de la puissance littéraire de Claude Vignon, de la poésie de Nathan, de la finesse de La Palférine, du coup d’œil financier de Couture,
de l'esprit de Bixiou, du calcul de Finot, de la profondeur de Maxime et du génie de Léon de Lora.
Madame Schontz, qui tenait à paraître jeune et belle, s’arma d’une toilette comme savent en faire ces sortes de femmes. Ce fut une pèlerine en guipure d’une finesse aranéide, une robe de velours bleu dont le fin corsage était boutonné d’opales, et une coiffure à bandeaux luisants comme de l'ébène. Madame Schontz devait sa célébrité de jolie femme à l’éclat et à la fraîcheur d’un teint blanc ct chaud comme celui des créoles, à cette figure pleine de détails spirituels, de traits nettement dessinés et fermes dont le type le plus célèbre fut offert si long-temps jeune par la comtesse Merlin, et qui peut-être est particulier aux figures méridionales. Malheureusement la petite madame Schontz tendait à l’embonpoint depuis que sa vie était devenue heureuse et calme. Le cou, d’une rondeur séduisante, commençait à s’empâter ainsi que les épaules. On se repaît en France si principalement de la tête des femmes, que les belles têtes font long-temps vivre les corps déformés.
— Ma chère enfant, dit Maxime en entrant et en embrassant madame Schontz au front, Rochelle a voulu me faire voir votre
établissement où je n'étais pas encore venu; mais, c’est presque en harmonie avec ses quatre cent mille francs de rente... Eh! bien, il s’en fallait de cinquante qu'il ne les eût, quaud il vous a connue, et en moins de cinq ans vous lui avez fail gagner ce qu’une autre, une Antonia, une Malaga, Cidine ou Florentine lui auraient mangé.
— Je ne suis pas une fille, je suis une artiste! dit madame Schontz avec une espèce de dignité. J'espère bien finir, com ne dit la comédie, par faire souche d’honnêtes gens...
— C’est désespérant, nous nous marions tous, reprit Maxime en se jetant dans un fauteuil au coin du feu, Me voilà bientôt à la veille de faire une comtesse Maxime.
— Oh! comme je voudrais la voir ?.. s’écria madame Schontz. Mais permettez-moi , dit-elle , de vous présenter monsieur Claude Vfgnon. — Monsieur Claude Vignon , monsieur de Trailles ?...
— Ah! c’est vous qui avez laissé Camille Maupin, l’aubergiste de la littérature, aller dans un couvent? s’écria Maxime. Après vou, Dieu! Je n’ai jamais reçu pareil honneur. Mademoiselle des Touches vous a traité, monsieur , en Louis XIV...
— Et voilà comme où écrit l’histoire !.... répondit Claude Vi-
gnon, ne savez-vous pas que sa fortune à été employée à dégager les terres de monsieur du Guénic ?.. Si elle savait que Calyste est à son ex-amie... (Maxime poussa le pied au critique en lui montrant monsieur de Rochefide) … elle sortirait de son couvent, je crois, pour le lui arracher.
— Ma foi, Rochefide, mon ami, dit Maxime en voyant que son avertissement n’avait pas arrêté Claude Vignon , à ta place, je rendrais à ma femme sa fortune , afin qu'on ne crût pas dans le monde qu’elle s'attaque à Calyste par nécessité.
— Maxime a raison, dit madame Schontz en regardant Arthur qui rougit excessivement. Si je vous ai gagné quelques mille francs de rentes, vous ne sauriez mieux les employer. J'aurai fait le bonheur de la femme et du mari, en voilà un chevron !..
— Je n’y avais jamais pensé, répondit le marquis ; mais on doit être gentilhomme avant d’être mari.
— Laisse-moi te dire quand il sera temps d’être généreux, dit Maxime.
— Arthur? dit Aurélie, Maxime a raison. Vois-tu , mon bon homme, nos actions généreuses sont comme les actions de Couture, dit-elle en regardant à la glace pour voir quelle personne arrivait . il faut les placer à temps.
Couture était suivi de Finot. Quelques instants après , tous les convives furent réunis dans le beau salon bleu et or de l'hôtel Schontz, tel était le nom que les artistes donnaient à leur auberge depuis que Rochefide l'avait achetée à sa Ninon IT. En voyant entrer La Palférine qui vint le dernier, Maxime alla vers lui, l’attira dans l’embrasure d’une croisée et lui remit les vingt billets de banque.
— Surtout, mon petit, ne les ménage pas, dit-il avec la grâce particulière aux mauvais sujets.
— Il n’y à que vous pour savoir ainsi & double Palférine.
— Es-tu décidé ?
— Puisque je prends , répondit le jeune comfte avec hauteur et raillerie.
— Eh! bien, Nathan, que voici, te préséntera dans deux jours chez madame la marquise de Rochefde, lui dit-il à l'oreille.
La Palférine fit un bond en entendant le nom.
— Ne manque pas de te dire amoweux-fou d'elle; et, pour ne
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pas éveiller de soupçons, bois du vin, des liqueurs à mort! Je vais dire à Aurélie de te mettre à côté de Nathan. Seulement, mon petit, il faudra maintenant nous rencontrer tous les soirs, sur le boulevard de la Madeleine, à une heure du matin, toi pour me rendre compte de tes progrès, moi pour te donner des instructions.
— On y sera, mon maître... dit le jeune comte en s’inclinant.
— Comment nous fais-tu diner avec un drôle habillé comme un premier garçon de restaurant ? demanda Maxime à l'oreille de madame Schontz en lui désignant du Roncrret.
— Tu n'as donc jamais vu l’Héritier ? Du Ronceret d’Alencon.
— Monsieur, dit Maxime à Fabien, vous devez connaître mon ami d’Esgrignon ?
— Il y à long-temps que Victurnien ne me connaît plus, répondit Fabien ; mais nous avons été très-liés dans notre première jeunesse.
Le diner fut un de ceux qui ne se donnent qu’à Paris, et chez ces grandes dissipatrices, car dE surprennent les gens les plus difficiles. Ce fut à un souper semblable, chez une courtisane belle et riche comme madame Schontz, que Paganini déclara n'avoir jamais fait pareille chère chez aucun souverain, ni bu de tels vins chez aucun prince, ni entendu de conversation si spirituelle, ni vu reluire de luxe si coquet.
Maxime et madame Schontz rentrèrent dans le salon les premiers, vers dix heures , en laissant les convives qui ne gazaient plus les anecdotes el qui se vantaient leurs qualités en collant leurs lèvres visqueuses au bord des petits verres sans pouvoir les vider.
— Eh! bien, ma petite, dit Maxime, tu ne t’es pas trompée, oui, je viens pour tes beaux veux, il s’agit d’une grande affaire, il faut quitter Arthur; mais je me charge de te faire offrir deux cent mille francs par lui.
— Et pourquoi le quitterais-je, ce pauvre homme?
— Pour te marier avec cet imbécile venu d'Alençon exprès pour cela. Il a été déjà juge, je le ferai nommer président à la place du père de Blondet qui va sur quatre-vingt-deux ans; et, si tu sais mener ta barque, ton mari deviendra député. Vous serez des personnages et tu pourras enfoncer madame la comtesse du Bruel...
— Jamais! dit madame Schontz, elle est comtesse.
— Est-il d'étoffe à devenir comte?
— Tiens, il a des armes, dit Aurélie en cherchant une lettre
dans un magnifique cabas pendu au coin de sa cheminée et la présentant à Maxime, qu'est-ce que cela veut dire? voilà des peignes.
— Il porte coupé au un d'argent à trois peignes de gueules; deux et un, entrecroisés à trois grappes de raisin de pourpre tigées et feuillées de sinople, un'et deux; au deux, d’azur à quatre plumes d’or posées en fret, avec SERVIR pour devise et le casque d’écuyer. C’est pas grand’chose, ils ont été anoblis sous Louis XV, ils ont eu quelque grand-père. mercier, la ligne maternelle a fait fortune dans le commerce des vins, et le du Ronceret anobli devait être greffier... Mais, si tu réussis à te défaire d’Arthur, les du Ronceret seront au moins barons, je te le promets, ma petite biche. Vois-tu, mon enfant , il faut te faire mariner pendant cinq ou six ans en province si tu veux enterrer la Schontz dans la présidente... Ce drôle t’a jeté des regards dont les intentions étaient claires , tu le tiens.
— Non, répondit Aurélie, à l'offre de ma main, il est resté, comme les eaux-de-vie dans le bulletin de la Bourse, très-calme.
— Je me charge de le décider, s’il est gris... Va voir où ils en sont tous...
— Ce n’est pas la peine d’y aller , je n’entends plus que Bixiou qui fait une de ses charges sans qu’on l’écoute ; mais je connais mon Arthur, il se croit obligé d’être poli avec Bixiou; et, les yeux fermés, il doit le regarder encore.
— Rentrons, alors ?.…
— Ah! çà! dans l'intérêt de qui travaillerai-je, Maxime? demanda tout à coup madame Schontz.
— De madame de Rochefñde, répondit nettement Maxime, il est impossible de la rapatrier avec Arthur tant que tu le tiendras : il s’agit pour elle d’être à la tête de sa maison et de jouir de quatre cent mille francs de rentes !
— Elle ne me propose que deux cent mille francs? J'en veux trois cent, puisqu'il s’agit d'elle. Comment, j'ai eu soin de son moutard et de son mari, je tiens sa place en tout, et elle lésinerait avec moi! Tiens ion cher, j'aurais alors un million. Avec ça, si tu me promets la présidence du tribunal d’Alencon, je pourrai faire ma tête en madame du Ronceret.…
— Ça va, dit Maxime. .
— M'embêtera-t-on dans cette petite ville-là ?.… s’écria phitoso-
phiquement Aurélie. J'ai tant entendu parler de cette province-là par d’Esgrignon et par la Val-Noble, que c’est comme si j’y avais déjà vécu.
— Et si je t’assurais l'appui de la noblesse ?.…,
— Ah! Maxime, tu m'en diras tant !... Oui, mais le pigeon refuse l’aile..…
— Et il est bien laid avec sa peau de prune, il a des soies au lieu de favoris, il a l’air d’un marcassin, quoiqu'il ait des yeux d'oiseau de proie. Ça fera le plus beau président du monde. Sois |
tranquille ? dans dix minutes il te chantera l’air d'Isabelle au quatrième acte de Robert-le-diable : « Je suis à tes genoux!.., » mais tu te charges de renvoyer Arthur à ceux de Béatrix.…
— C'est difficile, mas à plusieurs on y parviendra...
Vers dix heures et demie , les convives rentrèrent au salon pour prendre le café. Dans les circonstances où se trouvait madame Schontz, Couture et du Ronceret, il est facile d'imaginer quel effet dut alors produire sur l’ambiticeux Normand la conversation suivante que Maxime eut avec Couture dans un coin et à mi-voix pour n'être entendu de personne, mais que Fabien écouta.
— Mon cher, si vous voulez être sage, vous accepterez dans un département éloigné la Recette-générale que madame de Rochefide vous fera donner, le million d’Aurélie vous permettra de déposer votre cautionnement, et vous vous séparcrez de biens en l’épousant. Vous deviendrez député si vous savez bien mener votre bar que, et la prime que je veux pour vous avoir sauvé, ce sera votre vote à la chambre,
— Je serai toujours fier d’être un de vos soldats.
— Ah! mon cher, vous l'avez échappé belle! Figurez-vous qu’Aurélie s'était amourachée de ce Normand d’Alençon, elle demandait qu’on le fît baron, président du tribunal de sa ville et officier de la Légion-d'Honneur. Mon imbécile n’a pas su deviner la valeur de madame Schontz, et vous devez votre fortune à un : dépit; aussi ne ( donnez pasfle temps de réfléchir. Quant à moi, Le ou. je vais mettre les fers au feu. JA so
Et Maxime quitta Couture au comble du bonheur, en disant à La pe Palférine : — Veux-tu que je t’emmène, mon fils 2.
A onze heures Aurélie se trouvait entre Couture, Fabien et Rochefide. Arthur dormait dans une bergère, Couture et Fabien ' essayaient de se Feet y parvenir, Madame Schontz ter- Î mn
lonufz
x r 28 I. LIVRE, SCEÈNES DE LA VIE PRIVÉE.
mina cette lutte en disant à Couture un : — A demain, mon cher ?.. qu’il prit en bonne part.
— Mademoiselle, dit Fabien tout bas, quand vous m'avez vu songeur à l'offre que vous me faisiez indirectement , ne croyez pas qu’il y eût chez moi la moindre hésitation ; mais vous ne connaissez pas ma mère, et jamais elle ne consentirait à mon bonheur.
— Vous avez lige des sommations respectueuses, mon cher, répondit insolemment Aurélie. Mais, si vous avez peur de maman, vous n’êtes pas mon fait.
— Joséphine ! dit tendrement l'Héritier en passant avec audace la main droite autour de la taille de madame Schontz, j'ai cru que vous-m’aimiez ?
— Après ?
— Peut-être pourrait-on apaiser ma mère et obtenir plus que son consentement.
— Et comment ?
— Si vous voulez employer votre crédit.
— À te faire créer baron, officier de la Légion-d'Honneur, président du tribunal, mon fils ? n'est-ce pas. Écoute ? j'ai tant fait de choses dans ma vie que je suis capable de la vertu ! Je puis être une brave femme, une femme loyale , et remorquer très-haut mon mari ; mais je veux être aimée par lui sans que jamais un regard , une pensée, soit détourné de mon cœur, pas même en intention. Ça te va-t-il ?... Ne te lie pas imprudemment , il s’agit de ta vie, mon petit.
— Avec une femme comme vous , je tope sans voir, dit Fabien enivré par un regard autant qu'il l’était de liqueurs des îles.
— Tu ne te repentiras jamais de cette parole, mon bichon, tu seras pair de France... Quant à ce pauvre vieux, reprit-elle en regardant Rochefide qui dormait, d'aujourd'hui, n, i, ni, c’est fini !
Ce fut si joli, si bien dit, que Fabien saisit madame Schontz et l'embrassa, par un mouvement de rage et de joie où la double ivresse de l'amour et du vin cédait à celle du bonheur et de l’ambition.
— Songe, mon cher enfant, dit-elle, à te bien conduire dès à présent avec ta femme, ne fais pas l’amoureux , €t laisse-moi me retirer convenabiement de mon bourbier. Et Couture, quise croit riche et receveur. général !
— J'ai cet homme en horreur, dit Fabien, je voudrais ne plus le voir.
— Je ne le recevrai plus, répondit la courtisane d’un petit air prude. Maintenant que nous sommes d’accord , mon Fabien , vat'en, il est une heure.
Cette petite scène donna naissance, dans le ménage d’Aurélie et d'Arthur, jusqu'alors si complétement heureux, à la phase de la guerre domestique déterminée au sein de tous les foyers par un intérêt secret chez un des conjoints. Le lendemain même Arthur s'éveilla seul, et trouva madame Schontz froide comme ces sortes de femmes savent se faire froides.
— Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda-t-il en déjeunant et en regardant Aurélie.
— C'est comme ça , dit-elle, à Paris. On s’est endormi par un temps humide, le lendemain les pavés sont secs, et tout est si bien gelé qu’il y a de la poussière, voulez-vous une brosse?
— Mais qu’as-tu , ma chère petite ?
— Allez trouver votre grande bringue de femme...
— Ma femme ?.. s’écria le pauvre marquis.
— N'ai-je pas deviné pourquoi vous m'avezamené Maxime ?.. Vous voulez vous réconcilier avec madame de Rochefide qui peut-être à besoin de vous pour un moutard indiscret... Et moi, que vous dites si fine, je vous conscillais de lui rendre sa fortune !... Oh! je concois votre plan ! au bout de cinq ans, monsieur est las de moi. Je suis bien en chair, Béatrix est bien en os, ça vous changera. Vous n'êtes pas le premier à qui je connais le goût des squelettes. Votre Béatrix se met bien d'ailleurs, et vous êtes de ces hommes qui aiment des porte-manteaux. Puis, vous voulez faire renvoyer monsieur du Guénic. C’est un triomphe !.…. Ga vous posera bien. Parlera-t-on de cela, vous allez être un héros!
Madame Schontz n'avait pas arrêté le cours de ses raillcries à deux heures après midi, malgré les protestations d'Arthur, Elle se dit invitée à dîner. Elle engagea son infidèle à se passer d'elle aux Italiens, elle allait voir une première représentation à l’Ambigu- Comnique et y faire connaissance avec une femme charmante, madame de La Baudraye, une maîtresse à Lousteau. Arthur proposa , pour preuve de son attachement éternel à sa petite Aurélie et de son aversion pour sa femme, de partir le lendemain même pour l'Italie et d’y aller vivre maritalement à Rome, à Naples , à Flo-
rence, au choix d’Auréiie, en lui offrant une donation de soixante mille francs de rentes.
— C'est des géries tout cela, dit-elle. Cela ne vous empêchera pas de vous raccommoder avec votre femme , et vous ferez bien.
Arthur ct Aurélie se quittèrent sur ce dialogue formidable , lui pour aller jouer et diner au club, elle pour s’habiller et passer la soirée en tête-à-têle aveé Fabien.
Monsieur de Rochefide trouva Maxime au club, et se plaignit, en homme qui sentait arracher de son cœur une félicité dont les racines y tenaient à toutes les fibres. Maxime écouta les doléances du marquis comme les gens polis savent écouter, en pensant à autre chose.
— Je suis homme de bon conseil en ces sortes de matières, mon cher, lui répondit-il, Eh! bien, tu fais fausse route en laissant voir à Aurélie combien elle v’est chère. Laisse-moi te présenter à madame Antouia. C’est un cœur à louer. Tu verras la Schontz devenir bien petit garçon. elle a trente-sept ans, ta Schontz, et madame Antonia n’a pas plus de vingt-six ans ! et quelle femme! elle n’a pas d'esprit que dans la tête, elle! C’est d’ailleurs mon élève. Si madame Schontz reste sur les ergots de sa fierté, sais-lu ce que cela voudra dire ?..…
— Ma foi , non.
— Qu'elle veut peut-être se marier, et alors rien ne pourra l’empêcher de te quitter. Après six ans de bail, elle en a bien le droit, celte femme... Mais, si tu voulais m'écouter, il y a mieux à faire. Ta femme aujourd’hui vaut mille fois mieux que toutes les Schontz et toutes les Antonia du quartier Saint-Georges. C’est une conquête difficile ; mais elle n’est pas impossible, et maintenant elle te rendrait heureux comme un Orgon ! Dans tous les cas, il faut, situ ne veux pas avoir l'air d’un njais, venir ce soir souper chez Antonia.
— Non, j'aime trop Aurélie, je ne veux pas qu'elle ait la moindre chose à me reprocher.
— Ah! mon cher, quelle existence tu te prépares !.. s’écria Maxime.
— Il est onze heures, elle doit être revenue de l’Ambigu , dit Rochefide en sortant.
Et il cria rageusement à son cocher d'aller à fond de train rue de La Bruyère.
Madame Schontz avait donné des instructions précises, et mon-
BÉATRIX. SL sieur put entrer absolument comme s’il était en bonne intelligence avec madame; mais, avertie de l'entrée au logis de monsieur, madame s’arrangea pour faire entendre à monsieur le bruit de la porte du cabinet de toilette qui se ferma comme se ferment les portes quand les femmes sont surprises. Puis, dans l’angle du piano, le chapeau de Félicien oublié à dessein fut très-maladroitement repris par la femme de chambre, dans le premier moment de conversation entre monsieur et madame.
— Tu n'es pas allée à l'Ambigu, mon petit ?
— Non, mon cher, j'ai changé d'avis, j'ai fait de la musique.
— Qui donc est venu te voir ?.. dit le marquis avec bonhomie en voyant emporter le chapeau par la femme de chambre,
— Mais personne.
Sur cet audacieux mensonge, Arthur baissa la tête, il passait sous les fourches caudines de la Complaisance. L'amour véritable a de ces sublimes lâchetés. Arthur se conduisait avec madame Schontz comme Sabine avec Calyste, comme Calyste avec Béatrix.
En huit jours, il se fit une métamorphose de larve en papillon chez le jeune, spirituel et beau Charles-Édouard, comte Rusticoli de La Palférine, le héros de la Scène intitulée Un Prince de la Bohéme (voir les Scènes de la vie Parisienne), ce qui dispense de faire ici son portrait et de peindre son caractère. Jusqu’alors il avait misérablement vécu, comblant ses déficits par une audace à la Danton; mais il paya ses dettes, puis il eut selon le conseil de Maxime une petite voiture basse, il fut admis au Jockey-club, au club de la rue de Grammont, il devint d’une élégance supérieure ; enfin il publia dans le Journal des Débats une nouvelle qui lui valut en quelques jours une réputation comme les auteurs de profession ne l’obtiennent pas après plusieurs années de travaux et de succès, car il n’y a rien de violent à Paris comme ce qui doit être éphémère. Nathan, bien certain que le comte ne publierait jamais autre chose, fit un tel éloge de ce gracieux ct impertinent jeune homme chez madame de Rochefide, que Béatrix aiguillonnée par de—lecture-de=cete-nenveH# manifesta le
— Le
désir de voir ce jeune roi des truands de bon ton. D P ET
— ]l sera d'autant plus enchanté de venir ici, répondit Nathan, que je le sais épris de vous à faire des folies. COM. HUM. T. IV, 6
— Mais il les a toutes faites, m’a-t-on dit,
— Toutes, non, répondit Nathan, il n’a pas encore fait celle d'aimer une honnête femme.
FE jours après le complot ourdi sur le boulevard des Italiens entre Maxime et le séduisant comte Charles: Édouard, ce jeune homme à qui la nature avait donné sans doute par raillerie une figure délicieusement mélancolique, fit sa première invasion au nid de la colombe de la rue de Chartres, qui, pour cette réception , prit une soirée où Calyste était obligé d’aller dans le monde avec sa femme. Lorsque vous rencontrerez La Palférine ou quand vous arriverez au Prince de la Bohëéme, dans le Troisième Livre de cette longue histoire de nos mœurs, vous concevrez parfaitement le succès obtenu dans une seule soirée par cet esprit étincelant , par cette verve inouïe, surtout si vous vous figurez le bien-jouer du cornac qui consentit à le servir dans ce début. Nathan fut bon camarade, il fit briller le jeune comte, comme un bijoutier montrant une parure à vendre en fait scintiller les diamants. La Palférine se retira discrètement le premier, il laissa Nathan et Ja comtesse ensemble, en comptant sur la collaboration de l’auteur célèbre qui fut admirable, En voyant la marquise abasourdie, il lui mit le feu dans le cœur par des réticences qui remuèrent en elle des fibres de curiosité qu’elle ne se connaissait pas. Nathan fit entendre ainsi que l'esprit de La Palférine n’était pas tant la cause de ses succès auprès des femmes que sa supériorité dans l’art d’aimer, et il le grandit démesurément.
ASE Ta le lieu de constater un nouvel effet de cette grande loi des Contraires qui détermine beaucoup de crises du cœur humain et qui rend raison de tant de bizarreries, qu’on est forcé de la rappeer quelquefois, tout aussi bien que la loi des Similaires. Les courtisanes, pour embrasser tout le sexe féminin qu’on baptise, qu’on débaptise et rebaptise à chaque quart de siècle, conservent toutes au fond de leur cœur un florissant désir de recouvrer leur liberté, d'aimer purement, saintement et noblement un être auquel elles sacrifient tout (Voir Splendeurs et Misères des Courtisances). Elles éprouvent ce besoin antithétique avec tant de violence, qu'il est rare de rencontrer une de ces femmes qui n’ait pas aspiré plusieurs fois à la vertu par l’amour. Elles ne se découragent pas malgré d’affreuses tromperies. Au contraire, les femmes contenues par leur éducation, par le rang qu'elles occupent , enchai-
nécs par la noblesse de leur famille, vivant au sein de l’opulence, portant une auréole de vertus, sont entraînées, secrètement bien entendu , vers les régions tropicales de l'amour. Ces deux natures de femmes si opposées ont donc au fond du cœur, l’une un petit désir de vertu, l’autre ce petit désir de libertinage que J.-J. Rousseau le premier a eu le courage de signaler. Chez lune, c’est le dernier reflet du rayon divin qui n’est pas encore éteint; chez l’autre, c’est le reste de notre boue primitive. Gette dernière griffe de la bête fut agacée, ce cheveu du diable fut tiré par Nathan avec une excessive habileté. La marquise se demanda sérieusement si jusqu’à présent elle n’avait pas été la dupe de sa tête, si son éducation était complète. Le vice ?.. c’est peut-être le désir de tout savoir. e lendemain, Calyste parut à Béatrix ce qu’il était, un loyal et parfait gentilhomme, mais sans verve ni esprit. A Paris, un homme” spirituel est un homme quik de l’esprit comme les fontaines ont de l’eau, car les gens du monde et les Parisiens en général sont spirituels ; mais Calyste aimait trop, il était trop absorbé pour apercevoir le changement de Béatrix et la satisfaire en déployant de nouvelles ressources ; il parut très-pâle au reflet de la soirée précédente , et ne donna pas la moindre émotion à l’affamée Béatrix. Un grand amour est un crédit ouvert à une puissance si vorace, que le moment de la faillite arrive toujours. Malgré la fatigue de cette journée Via journée où une femme s’ennuie auprès d’un amant f Béatrix frissonna de peur en pensant à une rencontre entre La Palférine, le successeur de Maxime de Trailles, et Calyste, homme de courage sans forfanterie. Elle hésita donc à revoir le jeune comte; mais ce nœud fut tranché par un fait décisif. Béatrix avait pris un tiers de loge aux Italiens, dans une loge obscure du rez-de-chaussée afin de ne pas être vue. Depuis quelques jours Calyste enhardi conduisait la marquise et se tenait dans cette loge derrière elle, en combinant leur arrivée assez tard pour qu'ils ne fussent aperçus par personne. Béatrix sortait une des premières de la salle avant la fin du dernier acte, et Calyste l’accompagnait de loin en veillant sur elle , quoique le vieil Antoine vint chercher sa maîtresse. Maxime et La Palférine étudièrent cette stratégie inspirée par le respect des convenances, par ce besoin de cachoterie qui distingue les idolâtres de l'éternel Enfant, et aussi par une peur qui oppresse toutes les femmes autrefois les constellations du monde et que l'amour a fait choir de leur rang zodiacal. L’humi-
JE [dot AM vas
liation est alors redoutée comme une agonie plus cruelle que la mort; mais cette agonie de la fierté, cette avanie, que les femmes restées à leur rang dans l'Olympe jettent à celles qui en sont tombées, eut lieu dans les plus affreuses conditions par les soins de Maxime. A une représentation de la Lucia qui finit, comme on sait, par un des plus beaux triomphes de Rubini, madame de Rochefide qu’Antoine n’était pas venu prévenir arriva par son couloir au péristyle du théâtre dont les escaliers étaient encombrés de jolies femmes étagées sur les marches ou groupées en bas en attendant que leur domestique annonçât leur voiture. Béatrix fut reconnue par tous les yeux à la fois, elle excita dans tous les groupes des chuchotements qui firent rumeur. En un clin d'œil la foule sc dissipa, la marquise resta seule comme une pestiférée. Calyste n’osa pas, en voyant sa femme sur un des deux escaliers , aller tenir compagnie à la réprouvée, et Béatrix lui jeta mais en vain par un regard trempé de larmes, à deux fois, une prière de venir près d’elle. En ce moment La Palférine, élégant, superbe, charmant, quitta deux femmes, vint saluer la marquise et causer avec elle.
— Prenez mon bras et sortez fièrement, je saurai trouver votre voiture, lui dit-il.
— Voulez-vous finir la soirée avec moi? lui répondit-elle en montant dans sa voiture et lui faisant place près d’elle.
La Palférine dit à son groom : « Suis la voiture de madame! » et monta près de madame de Rochcfide à la stupéfaction de Calyste qui resta planté sur ses deux jambes comme si elles fussent devenues de plomb, car ce fut pour l'avoir aperçu pâle et blême que Béatrix fit signe au jeune comte de monter près d'elle. Toutes les colombes sont des Roberspierre à plumes blanches. Trois voitures arrivèrent rue de Chartres avec une foudroyante rapidité, celle de Calyste, celle de La Palférine, celle de la marquise.
— Ah! vous voilà? dit Béatrix en entrant dans son salon appuyée sur le bras du jeune comte el y trouvant Calyste dont le cheval avait dépassé les deux autres équipages.
— Vous connaissez donc monsieur ? demanda rageusement Calyste à Béatrix.
— Monsieur le comte de La Palférine me fut présenté par Nathan il y a dix jours, répondit Béatrix, et vous, monsieur, vous me connaissez depuis quatre ans.
— Et je suis prêt, madame, dit Charles-Édouard , à faire rc-
pentir jusque dans ses petits-enfants madame la marquise d’Espard, qui la première s’est éloignée de vous...
— Ah! c’est elle! cria Béatrix, je lui revaudrai cela.
— Pour vous venger, il faudrait reconquérir votre mari, mais je suis capable de vous le ramener, dit le jeune homme à l’oreille de la marquise.
La conversation ainsi commencée alla jusqu’à deux heures du matin sans que Calyste, dont la rage fut sans cesse refoulée par des regards de Béatrix, cût pu lui dire deux mots à part. La Palférine, qui n'aimait pas Béatrix, fut d’une supériorité de bon goût, d’esprit et de grâce égale à l’infériorité de Calyste qui se tortillait sur les meubles comme un ver coupé en deux, et qui par trois fois se leva pour souffleter La Palférine. La troisième fois que Calyste fit un bond vers son rival, le jeune comte lui dit un : — « Souffrez-vous, monsieur le baron ?...» qui fit asscoir Calyste sur une chaise, et il y resta comme un terme. La marquise conversait avec une aisance de Célimène , en feignant d'ignorer que Calyste fût là. La Palférine eut la suprême habileté de sortir sur un mot plein d’esprit en laissant les deux amants brouillés.
Ainsi, par l'adresse de Maxime, le feu de la discorde flambait dans le double ménage de monsieur et de madame de Rochefide. Le lendemain, en apprenant le succès de cette scène par La Palférine au Jockey -club où le jeune comte jouait au wisk ua il alla rue de La Bruyère, à l'hôtel Schont!z, savoir comment Aurélie menait sa birque.
— Mon cher, dit madame Schontz en riant à l’aspect de Maxime, je suis au bout de tous mes expédients , Rochefde est incurable. Je finis ma carrière de galanterie en m’apercevant que l'esprit y est un malheur.
— Explique moi cette parole ?.….
— D'abord, mon cher ami, j'ai tenu mon Arthur pendant huit jours au régime des coups de pied dans les os des jambes, des scies les plus patriotiques et de tout ce que nous connaissons de plus désagréable dans notre métier. — « Tu es malade, me disait-il avec une douceur paternelle, car je ne L’ai fait que du bien, et je t'aime à l’adoration. — Vous avez un tort, mon cher, lui ai-je dit, vous m'ennuyez. — Eh! bien, n’as-tu pas pour l’amuser les gens les plus spirituels et les plus jolis jeunes gens de Paris? » m'a répondu ce pauvre homme. J’ai été collée. Là, j'ai senti que je l’aimais..
Laon Co y De
— Ah! dit Maxime.
— Que veux-tu? c’est plus fort que nous, on ne résiste pas à ces façons-là. J'ai changé la pédale. J'ai fait des agaceries à ce sanglier judiciaire , à mon futur tourné comme Arthur en mouton, je l'ai fait rester là sur la bergère de Rochefde, et je l'ai trouvé bien sot. Me suis-je ennuyée?.. il fallait bien avoir là Fabien pour me faire surprendre avec lui.
— Eh! bien, s'écria Maxime, arrive donc? Voyons, quand Rochefide L’a eu surprise ?.…
— Tu n’y es pas, mon bonhomme. Selon tes instructions , les bans sont publiés, notre contrat se griffonne, ainsi Notre-Dame-de- Lorette n’a rien à redire, Quand il y a promesse de mariage, on peut bien donner des arrhes.. En nous surprenant, Fabien et moi, le pauvre Arthur s’est retiré sur la pointe des pieds jusque dans la salle à manger , et il s’est mis à faire — « broum! broum! » en toussaillant et heurtant beaucoup de chaises. Ce grand niais de Fabien , à qui je ne peux pas tout dire , a eu peur...
Voilà, mon cher Maxime, à quel point nous en sommes...
Arthur me verrait deux , un matin en entrant dans ma chambre, il est capable de me dire : — Avez-vous bien passé la nuit, mes enfants ?
Maxime hocha la tête et joua pendant quelques instants avec sa canne.
— Je connais ces natures-là, dit-il. Voici comment il faut ty prendre, il n’y a plus qu’à jeter Arthur par la fenêtre et à bien fermer la porte. Tu recommenceras ta dernière scène avec Fabien ?..
— En voilà une corvée, car enfin le sacrement ne m’a pas encore donné sa vertu.
— Tu t’arrangeras pour échanger un regard avec Arthur quand il te surprendra, dit Maxime en continuant, s’il se fâche, tout est dit. S'il fait encore broum ! broum ! c’est encore bien mieux fini...
— Comment?
— Hé! bien, tu te fâchcras, tu lui diras : — « Je me crovais aimée , estimée; mais vous n’éprouvez plus rien pour moi; vous n’avez pas de jalousie. » Tu connais la tirade, « Dans ce cas-là, Maxime (fais-moi intervenir) tuerait son homme sur le coup. (Et pleure!) Et Fabien, lui (fais-lui honte en le comparant à Fabien), Fabien que j'aime, Fabien tirerait un poignard pour vous le plonger
dans le cœur. Ah! voilà aimer! aussi , tenez, adieu, bonsoir , reprenez votre hôtel, j’épouse Fabien, il me donne son nom, lui! il foule aux pieds sa vieille mère. » Enfin, tu.
— Connu! connu! je serai superbe! s'écria madame Schontz. Ah ! Maxime, il n’y aura jamais qu’un Maxime, comme il n’y a eu qu’un de Marsay.
— La Palférine est plus fort que moi, répondit modestement le comte de Trailles, il va bien.
— Il a de la langue, mais tu as du poignet et des reins! En as- Lu supporté? en as-tu peloté ? dit la Schontz.
— La Palférine a tout, il est profond et instruit ; tandis que je suis ignorant , répondit Maxime. J'ai vu Rastignac qui s’est entendu sur-le-champ avec le Garde-des-Sceaux, Fabien sera nommé président, et officier de la Légion-d’Honneur après un an d'exercice.
— Je me ferai dévote ! répondit madame Schontz en accentuant cette phrase de manière à obtenir un signe d'approbation de Maxime.
— Les prêtres valent mieux que nous, repartit Maxime.
— Ah! vraiment ? demanda madame Schontz. Je pourrai donc rencontrer des gens à qui parler en province. J’ai commencé mon rôle. Fabien a déjà dit à sa mère que la grâce m'avait éclairée, et il a fasciné la bonne femme de mon million et de la Présidence, elle consent à ce que nous demeurions chez elle, elle a demandé mon portrait et m'a envoyé le sien, si l’Amour le regardait il en tomberait... à la renverse! Va-t’en , Maxime, ce soir je vais exécuter mon pauvre homme , ça me fend le cœur.
Deux jours après, en s’abordant sur le seuil de la maison du Jockey-club , Charles-Édouard dit à Maxime : — C’est fait! Ce mot, qui contenait tout un drame horrible, épouvantable , accompli souvent par vengeance, fit sourire le comte de Trailles.
— Nous allons entendre les doléances de Rochefide, dit Maxime, car vous avez touché but ensemble, Aurélie et toi! Aurélie a mis Arthur à la porte, et il faut maintenant le chambrer, il doit donner trois cent mille francs à madame du Ronceret et revenir à sa femme, nous allons lui prouver que Béatrix est supérieure à Aurélie.
— Nous avons bien dix jours devant nous, dit finement Charles- Édouard, et en conscience ce n’est pas trop; car, maintenant que je connais la marquise, le pauvre homme sera joliment volé.
— Comment feras-tu, lorsque la bombe éclatera ?
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— On a toujours de l'esprit quand on a le temps d’en chercher, je suis surtout superbe en me préparant.
Les deux joueurs entrèrent ensemble dans le salon et trouvèrent le marquis de Rochefde vieilli de deux ans, il n’avait pas mis son corset, il était sans son élégance, la barbe longue.
— Eh! bien, mon cher marquis ?.. dit Maxime.
— Ah ! rnon cher, ma vie est brisée...
Arthur parla pendant dix minutes et Maxime l’écouta gravement, il pensait à son mariage qui se célébrait dans huit jours.
— Mon cher Arthur, je t'avais donné le seul moyen que je connusse de garder Aurélie, ettu n’as pas voulu.
— Lequel ?
— Ne t'avais-je pas conseillé d’aller souper chez Antonia ?
— C'est vrai... Que veux-tu? j'aime... et toi, tu fais l'amour comume Grisier fait des armes.
— Écoute, Arthur, donne-lui trois cent mille francs de son petit hôtel, et je te promets de te trouver mieux qu’elle... Je te parlerai de cette belle inconnue plus tard, je vois d’Ajuda qui veut me dire deux mots.
Et Maxime laissa l’homine inconsolable pour aller au représentant d’une famille à consoler.
— Mon cher, dit l’autre marquis à l’orcille de Maxime, la duchesse est au désespoir, Calyste a fait faire secrètement ses mailles, il a pris un passeport. Sabine veut suivre les fugitifs, surprendre Béatrix et la griffer. Elle est grosse, et ça prend la tournure d’une envie assez meurtrière, car elle est allée acheter publiquement des pistolets.
— Dis à la duchesse que madame de Rochefde ne partira pas, et que dans quinze jours tout sera fini. Maintenant, d’Ajuda, ta main ? Ni toi, ni moi, nous n'avons jamais rien dit, rien su ! nous admirerons les hasards de la vie!
— La duchesse nr’a déjà fait jurer sur les saints évangiles et sur la croix de me taire.
— Tu recevras ma femme dans un mois d'ici...
— Avec plaisir.
— Tout le monde sera content, répondit Maxime. Seulement, préviens la duchesse d’une circonstance qui va retarder de six semaines son voyage en Ltalic Pcgÿe-dinmnquoi, plus tard.
— Qu'est-ce!.., dit d’Ajuda qui regardait La Palférine.
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— Le mot de Socrate avant de partir { nous devons un coq à Esculape | répondit La Palférine sans sourciller,
Pendant dix jours, Calyste fut sous le poids d’une colère d'autant plus invincible qu’elle était doublée d'une véritable passion. Béatrix éprouvait cet amour si brutalement, mais si fidèlement dépeint à la duchesse de Grandlieu par Maxime de Trailles. Peut-être n’existe-t-il pas d'êtres bien organisés qui ne ressentent cette terrible passion une fois dans le cours de leur vie. La marquise se sentait domptée par une force supérieure, par un jeune homme à qui sa qualité n’imposait pas, qui, tout aussi noble qu’elle, la regardait d’un œil puissant et calme, et à qui ses plus grands efforts de feinme arrachaient à peine un sourire d’éloge. Enfin, elle était opprimée par un tyran qui ne la quittait jamais sans la laisser pleurant, blessée ct se croyant des torts. Charles-Édouard jouait à madame de Rochefide la comédie que madame de Rochefide jouait depuis six mois à Calyste. Béatrix, depuis l'humiliation publique reçue aux Italiens, n’était pas sortie avec monsieur du Guénic de cette proposition :
— Vous m'avez préféré le monde et votre femme, vous ne m’aiincz donc pas. Si vous voulez me prouver que vous m’aimez, sacrifiez-moi votre femme et le monde. Abandonnez Sabine et allons -vivre en Suisse, en Italie, en Allemagne!
S’autorisant de ce dur ultimatum, elle avait établi ce blocus que les femmes dénoncent par de froids regards , par des gestes dédaigneux et par leur contenance de place forte. Elle se croyait délivrée de Calyste, elle pensait que jamais il n’oserait rompre avec les Grandlieu. Laisser Sabine à qui mademoiselle des Touches avait laissé sa fortune, n’était-ce pas se vouer à la misère? Mais Calyste, devenu fou de désespoir, avait secrètement pris un passe-port, et prié sa mère de lui faire passer une somme considérable. En attendant cet envoi de fonds, il surveillait Béatrix, en proie à toute la fureur d’une jalousie bretonne. Enfin, neuf jours après la fatale communication faite au club par La Palférine à Maxime, le baron, à qui sa mère avait envoyé trente mille francs, accourut chez Béatrix avec l'intention de forcer le blocus, de chasser La Palférine et de quitter Paris avec son idole apaisée. Ce fut une de ces alternatives terribles où les femmes qui ont conservé quelque peu de respect d’elles-mêmes s’enfoncent à jamais dans les profondeurs du vice; mais d’où elles peuvent revenir à la vertu. Jusque-là madame de Rochefñide se regardait comme une
femme vertueuse au cœur de laquelle il était tombé deux passions ; mais adorer Charles- Édouard et se laisser aimer par Calyste, elle allait perdre sa propre estime ; car, là où commence le mensonge, commence l’infamie, Elle avait donné des droits à Calyste, et nul pouvoir humain ne pouvait empêcher le Breton de se mettre à ses pieds et de les arroser des larmes d’un repentir absolu. Beaucoup de gens s’étonnent de l’insensibilité glaciale sous laquelle les femmes éteignent leurs amours; mais si elles n’effaçaient point ainsi le passé, la vie serait sans dignité pour elles, elles ne pourraient jamais résister à la privauté fatale à laquelle elles se sont une fois soumises. Dans la situation entièrement neuve où elle se trouvait, Béatrix eût été sauvée si La Palférine fût venu ; mais l'intelligence du vieil Antoine la perdit.
En entendant une voiture qui arrêtait à la porte, elle dit à Calyste : — Voilà du monde! et elle courut afin de prévenir un éclat.
Antoine, en homme prudent, dit à Charles-Édouard qui ne venait pas pour autre chose que pour entendre cette parole : — Madame la marquise est sortie !
Quand Béatrix apprit de son vieux domestique la visite du jeune comte et la réponse faite, elle dit : « — C’est bien!» et rentra dans son salon en se disant : — « Je me ferai religieuse ! »
Calyste, qui s'était permis d'ouvrir la fenêtre, aperçut son rival.
— Qui donc est venu ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas, Antoine est encore en bas.
— C'est La Palférine…
— Cela pourrait être...
— ‘Tu l’aimes, et voilà pourquoi tu me trouves des torts, je Vai vu!
— Tu l'as vu ?.…
— J'ai ouvert la fenêtre.
Béatrix tomba comme morte sur son divan. Alors elle transigea pour avoir un lendemain; elle remit le départ à huit jours sous prétexte d’affaires, et se jura de défendre sa porte à Calyste si elle pouvait apaiser La Palférine, car tels sont les épouvantables calculs et les brûlantes angoisses que cachent ces existences sorties des rails sur lesquels roule le grand convoi social,
Lorsque Béatrix fut seule, elle se trouva si malheureuse , Siprofondément humiliée, qu’elle se mit au lit; elle était malade , le
RÉATRIX. 91
combat violent qui lui déchirait le cœur lui parut avoir une réaction horrible, elle envoya chercher le médecin ; mais, en même temps, elle fit remettre chez La Palférine la lettre suivante, où elle se Vengea de Calyste avec une sorte de rage.
« Mon ami, venez me voir, je suis au désespoir. Antoine vous a » renvoyé quand votre arrivée cût mis fin à l’un des plus horribles » Cauchemars de ma vie en me délivrant d’un homme que je hais, » et que je ne reverrai plus jamais, je l'espère. Je n'aime que vous » au monde, et je n’aimerai plus que vous, quoique j’aie le mal- » heur de ne pas vous plaire autant que je le voudrais... »
Elle écrivit quatre pages qui, commençant ainsi, finissaient par une exaltation beaucoup trop poétique pour être typographiée, mais où Béatrix se compromettait tant qu’elle la termina par : « Suis-je » assez à ta merci? Ah! rien ne me coûtera pour te prouver com- » bien tu es aimé. » Et elle signa, ce qu'elte n'avait jamais fait ni pour Calyste ni pour Conti.
Le lendemain, à l'heure où le jeune comte vint chez la marquise, elle était au bain; Antoine le pria d'attendre. A son tour, il fit renvoyer Calyste, qui tout affamé d'amour vint de bonne heure, et qu'il regarda par la fenêtre au moment où il remontait en voiture désespéré.
— Ah: Charles, dit la marquise en entrant dans son salon, vous m'avez perdue!
— Je le sais bien, madame, répondit tranquillement La Palférine. Vous w’avez juré que vous n’aimiez que moi, vous m'avez offert de me donner une lettre dans laquelle vous écririez les motifs que vous auriez de vous tuer, afin qu’en cas d'infidélité je pusse vous empoisonner sans avoir rien à craindre de la justice humaine, comme si des gens supérieurs avaient besoin de recourir au poison pour se venger. Vous m'avez écrit: Rien neme coûtera pour te prouver combien tu es aimé! Eh! bien, je trouve une contradiction dans ce mot : Vous m'avez perdue ! avec cette fin de lettre. Je saurai maintenant si vous avez eu le courage de rompre avec du Guénic…
— Eh! bien, tu t'es vengé de lui par avance, dit-elle en lui sautant au cou. Et, de cette affaire-là, toi et moi nous sommes liés à jamais.
— Madame, répondit froidement le prince de la Bohême, si vous me voulez pour ami, j'y consens; mais à des con litions...
— Des conditions ?
= Oui, des conditions que voici. Vous vous réconcilierez avec monsieur de Rochefide, vous recouvrerez les honneurs de votre position, vous reviendrez dans votre bel hôtel de la rue d'Anjou, vous y serez une des reines de Paris, vous le pourrez en faisant jouer à Rochefide un rôle politique et en mettant dans votre conduite l’habileté, la persistance que madame d’Espard a dép'oyéc. Voilà la situation dans laquelle do't être une femme à qui je fais l'honneur de me donner.
— Mais vous oubliez que le consentement de monsieur de Rochefide est nécessaire.
— Oh ! chère enfant ! répondit La Palférine , nous vous l'avons préparé , je lui ai engagé ma foi de gentilhomme que vous valiez toutes les Schontz du quartier Saint-Georges, et vous me devez compte de mon honneur.
Pendant huit jours, tous les jours, Calyste alla chez Béatrix dont la porte lui fut refusée par Antoine qui prenait une figure de circonstance pour dire : « Madame la marquise est dangereusement malade. » De là, Calyste courait chez La Palférine dont le valet de chambre répondait : «Monsieur le comte est à la chasse ! » Chaque fois le Breton laissait une lettre pour La Palférine.
Le neuvième jour Calyste, assigné par un mot de La Palférine pour une explication, le trouva , mais en compagnie de Maxime de Trailles, à qui le jeune roué voulait donner sans doute une preuve de son savoir-faire en le rendant témoin de cette scène.
— Monsieur le baron, dit tranquillement Charles Édouard , voici les six lettres que vous m'avez fait l'honneur de nr'écrire, elles sont saines et entières, elles n’ont pas été décachetées, je savais d'avance ce qu’elles pouvaient contenir en apprenant que vous me cherchiez partout, depuis le jour que je vous ai regardé par la fenêtre quand vous étiez à la porte d’une maison où la veille j'étais à la porte quand vous étiez à la fenêtre. J'ai pensé que je devais ignorer des provocations malséantes. Entre nous, vous avez trop de bon goût pour en vouloir à une femme de ce qu’elle ne vous aime plus. C’est un mauvais moyen de la reconquérir que de chercher querelle au préféré. Mais, dans la circonstance actuelle, voslettres étaient entachées d’un vice radical, d’une nullité, comme disent les Avonés. Vous avez trop de bon sens pour en vouloir à un mari de reprendre sa femme. Monsieur de Rochefide
a senti que la situation de la marquise était sans dignité. Vous ne trouverez plus madame de Rochefde rue de Chartres, mais bien à l'hôtel de Rochefide, dans six mois, l'hiver prochain. Vous vous êtes jeté fort étourdiment au milieu d’un raccommodement entre époux que vous avez provoqué vous-même en ne sauvant pas à madame de Rochefide l'humiliation qu’elle a subie aux Italiens. En sortant de là, Béatrix, à qui j'avais porté déià quelques propositions amicales de la part de son mari, me prit dans sa voiture et son premier mot fut alors : — Allez chercher Arthur!
— Oh! mon Dieu !... s’écria Calyste, elle avait raison , j'avais manqué de dévouement.
— Malheureusement, monsieur, ce pauvre Arthur vivait avec une de ces femmes atroces, la Schontz , qui, depuis long-temps, se voyait d'heure en heure sur le point d’être quittée. Madame Schontz, qui, sur la foi du teint de Béatrix, nourrissait le désir de se voir un jour marquise de Rochefide, est devenue enragée en trouvant ses châteaux en Espagne à terre, elle a voulu se venger d’un seul coup de la femme et du mari! Ces femmes-là, umonsieur , se crèvent un œil pour en crever deux à leur ennemi; la Schontz, qui vient de quitter Paris, en a crevé six!... Et, si j'avais eu l’imprudence d’anner Béatrix, cette Schontz en aurait crevé huit. Vous devez vous être aperçu que vous avez besoin d’un oculiste…
Maxime ne put s'empêcher de sourire au changement de figure de Calyste qui devint pâle en ouvrant alors les yeux sur sa situation.
— Croiriez-vous, monsieur le baron, que cette ignoble femme a donné sa main à l’homme qui lui a fourni les movens de se venger ?.…. Oh! les femmes! Vous comprenez maintenant pourquoi Béatrix s’est renfermée avec Arthur pour quelques mois à Nogentsur-Marne où ils ont une délicieuse petite maison, ils y recouvreront la vue. Pendant ce séjour , on va remettre à neuf leur hôtel où la marquise veut déployer une splendeur princière. Quand on aime sincèrement une femme si noble, si grande, si gracieuse, victime de l’amour conjugal au moment où elle a le courage de revenir à ses devoirs, le rôle de ceux qui l’adorent comme vous l’adorez, qui l’admirent comme je l’admire, est de rester ses amis quand on ne peut plus être que cela... Vous voudrez bien m'excuser si j'ai cru devoir prendre monsieur le comte de Trailles pour témoin de cette explication; mais je tenais beaucoup à être net en tout ceci. Quant à moi, je veux surtout vous dire que si
Ow ‘ . a” , et d ; , € 94 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. or" Ca sw
j'admire madame de Rochefide comme intelligénce, elle me déplaît souverainement comme femme...
— Voilà donc comme finissent nos plus beaux rêves, nos amours célestes! dit Calyste abasourdi par tant de révélations et de désillusionnements.
— En queue de poisson, s’écria Maxime$Je ne connais pas de premier amour qui ne se termine bêtement. Ah! monsieur le baron, tout ce que l’homme a de céleste ne trouve d’aliment que dans le ciel!.. Voilà ce qui nous donne raison à nous autres roués. Moi, j'ai beaucoup creusé cette questiou-à, monsieur; et, vous le voyez, je suis marié d'hier, je serai fidèle à ma femme, et je vous engage à revenir à madame du Guénic...) dans trois mois. Ne regrettez pas Béatrix, c’est le modèle de ces natures vaniteuses, sans éner gie, coquettes par gloriole , c’est madame d’Espard sans sa politique profonde , la femme sans cœur ct sans tête , étourdie dans le mal. Madame de Rochefide n’aime q@rt, elle vous aurait brouillé sans retour avec madame du Guénic, et vous eût planté là sans remords ; enfin, c’est incomplet pour le vice comme pour la vertu.
— Je ne suis pas de ton avis, Maxime, dit La Palférine, elle sera la plus délicieuse maîtresse de maison de Paris.
Calyste ne sortit pas sans avoir échangé des poignées de main avec Charles-Édouard et Maxime de Trailles en les remerciant de ce qu’ils l’avaient opéré de ses illusions.
Trois jours après, la duchesse de Grandlieu, qui n’avait pas vu sa fille Sabine depuis la matinée où cette conférence avait eu lieu, survint un matin et trouva Calyste au bain, Sabine auprès de lui travaillait à des ornements nouveaux pour la nouvelle layette.
— Eh! bien, que vous arrive-t-il donc, mes enfants, demanda la bonne duchesse.
— Rien que de bon, ma chère maman, répondit Sabine qui leva sur sa mère des yeux rayonnant de bonheur, nous avons joué la fable des deux pigeons! voilà tout.
Calyste tendit la main à sa femme et la lui serra tendrement, ô
— Ah! madame, répliqua le docteur, j'ai des histoires terribles dans mon répertoire ; mais chaque récit a son heure dans une conversation , selon ce joli mot rapporté par Chamfort et dit au duc de Fronsac : — Il y a dix bouteilles de vin de Champagne entre ta saillie et le moment cù nous sommes.
— Mais il est deux heures du matin, et l’histoire de Rosine nous a préparées, dit la maîtresse de la maison.
— Dites, monsieur Bianchon !... demanda-t-on de tous côtés.
A un geste du complaisant docteur, le silence régna.
— À une centaine de pas environ de Vendôme, sur les bords du Loir , dit-il, il se trouve une vieille maison brune, surmontée de toits très-élevés, et si complétement isolée qu’il n’existe à l’entour ni tannerie puante ni méchante auberge, comme vous en voyez aux abords de presque toutes les petites villes. Devant ce logis est un jardin donnant sur la rivière, et où les buis, autrefois ras qui dessinaient les allées, croissent maintenant à leur fantaisie, Quelques saules, nés dans le Loir , ont rapidement poussé comme la haie de clôture, et cachent à demi la maison. Les plantes que nous appelons mauvaises décorent de leur belle végétation le talus de la rive. Les arbres fruitiers, négligés depuis dix ans, ne produisent plus de récolte, et leurs rejetons forment des taillis. Les cspaliers ressemblent à des charmilles. Les sentiers, sablés jadis, sont remplis de pourpier; mais, à vrai dire, il n’y a plus trace de sentier. Du baut de la montagne sur laquelle pendent les ruines du vieux château des ducs de Vendôme, le seul endroit d’où l'œil puisse plonger sur cet enclos, on se dit que, dans un temps qu'il est difficile de déterminer ce coin de terre fit les délices de quelque gentilhomme
occupé de roses, de tulipiers, d'horticulture eu un mot, mais surtout gourmand de bons fruits. On aperçoit une tonnelle , ou plutôt les débris d’une tonnelle sous laquelle est encore une table que le temps n’a pas entièrement dévorée. À l'aspect de ce jardin qui n’est plus, les joies négatives de la vie paisible dont on jouit en province se devinent, comme on devine l’existence d’un bon négociant en lisant l’épitaphe de sa tombe. Pour compléter les idées tristes et douces qui saisissent l'âme, un des murs offre un cadran solaire orné de cette inscription bourgeoisement chrétienne : ULTi- MAM COGITA ! Les toits de cette maison sont horriblement dégradés, les persiennes sont toujours closes, les balcons sont couverts de nids d’hirondelles, les portes restent constamment fermées. De hautes herbes ont dessiné par des lignes vertes les fentes des per rons, les ferrures sont rouillées. La lune, le soleil, l’hiver, l'été, la neige ont creusé les bois, gauchi Les planches, rongé les peintures. Le morne silence qui règne là n’est troublé que par les oiseaux, les chats, les fouines, les rats et les souris libres de trotter, de se battre, de se manger. Une invisible main a partout-écrit le mot : Mystére. Si, poussé par la curiosité, vous alliez voir cette maison du côté de la rue, vous apercevricz une grande porte de forme ronde par le haut, et à laquelle les exifants du pays ont fait des trous nombreux. J'ai appris plus tard que cette porte était condamnée depuis dix ans. Par ces brèches irrégulières, vous pourriez observer la parfaite harmonie qui existe eutre la façade du jardin et la façade de la cour. Le même désordre y règne. Des bouquets d'herbes encadrent les pavés. D’énormes lézardes sillonnent les murs, dont les crêtes noircies sont enlacées par les mille festons de la pariétaire. Les marches du perron sont disloquées, la corde de la cloche est pourrie, les gouttières sont brisées. Quel feu tombé du ciel a passé par là? Quel tribunal a ordonné de semer du sel sur ce logis ? — Y a-t-on insulté Dieu? Y a-t-on trahi la France ? Voilà ce qu’on se demande. Les reptiles y rampent sans vous répondre. Cette maison, vide et déserte, est une immense énigme dont le mot n’est connu de personne. Elle était autrefois un petit fief, et porte le nom de {a Grande-Bretèche. Pendant le temps de son séjour à Vendôme, où Desplein m’avait laissé pour soigner une riche malade, la vue de ce singulier logis devint un de mes plaisirs les plus vifs, N'était-ce pas mieux qu’une ruine? A une ruine se rattachent quelques souvenirs d’une ivréfragable authenticité ; mais cette habita-
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tion encore debout, quoique lentement démolie par une main vengeresse, renfermait un secret, une pensée inconnue ; elle trahissait un caprice tout au moins. Plus d’une fois, le soir, je me fis aborder à la haie devenue sauvage qui protégeait cet enclos. Je bravais les égratignures , j’entrais dans ce jardin sans maître, dans cette propriété qui n’était plus ni publique ni particulière; j'y restais des heures entières à contempler son désordre. Je n'aurais pas voulu, pour prix de l’histoire à laquelle sans doute était dû ce spectacie bizarre, faire une seule question à quelque Vendomois bavard. Là, je composais de délicieux romans; je m'y livrais à de petites débauches de mélancolie qui me ravissaient. Si j'avais connu le motif, peut-être vulgaire, de cet abandon, j’eusse perdu les poésies inédites dont je m’enivrais. Pour moi, cet asile représentait les iwages les plus variées de la vie humaine, assombrie par ses malheurs : c'était tantôt l'air du cloître, moins les religieux ; tantôt la paix du cimetière, sans les morts qui vous parlent leur langage épitaphique; aujourd'hui la maison du lépreux, demain celle des Atrides; mais c'était surtout la province avec ses idées recueillies, avec sa vie de sablier. J'y ai souvent pleuré, je n’y ai jamais ri. Plus d’une fois j’ai ressenti des terreurs involontaires en y entendant, au-dessus de ma tête, le sifflement sourd que rendaient les ailes de quelque ramier pressé. Le sol y est humide; il faut s’y défier des l‘zards, des vipères, des grenouilles qui s’y promènent avec la sauvage liberté de la nature ; il faut surtout ne pas craindre le froid, car en quelques instants vous sentez un manteau de glace qui se pose sur vos épaules, comme la main du commandeur sur le cou de don Juan. Un soir j'y ai frissonné : le vent avait fait tourner une vieille girouette rouillée, dont les cris ressemblèrent à un gémissement poussé par la maison au moment où j’achevais un drame assez noir par lequel je n’expliquais cette espèce de douleur monumentalisée. Je revins à mon auberge, en proie à des idécs sombres. Quand j'eus soupé, l’hôtesse entra d’un air de mystère dans ma chambre, et me dit : — Monsieur, voici monsieur Regnault, — Qu'est monsieur Regnault? — Comment, monsieur ne connaît pas monsieur Regnault? Ah! c’est drôle ! dit-elle en s’en allant. Tout à coup je vis apparaître un homme long, fluet, vêtu de noir, tenant son chapeau à la main, et qui se présenta comme un bélier prêt à fondre sur son rival, en me montrant un front fuyant, une petite tête pointue et une face pâle, assez semblable à COM. HUM. T. 1Y. 7
un verre d’eau sale. Vous eussiez dit de l’huissier d’un ministre. Cet inconnu portait un vieil habit, très-usé sur les plis; mais il avait un diamant au jabot de sa chemise et des boucles d’or à ses oreilles. — Monsieur , à qui ai-je l'honneur de parler? lui dis-je. Il s’assit sur une chaise, se mit devant mon feu, posa son chapeau sur ma table , et me répondit en se frottant les mains : — Ah!il fait bien froid. Monsieur, je suis monsieur Regnault. Je m'inclinai, en me disant à moi-même : — 1{ bondo cani! Cherche. — Je suis, reprit-il, notaire à Vendôme. — J'en suis ravi, monsieur , m'écriai-je, mais je ne suis point en mesure de tester, pour des raisons à moi connues. — Petit moment, reprit-il en levant la main comme pour m’imposer silence. Permettez, monsieur, permettez ! J'ai appris que vous alliez vous promener quelquefois dans le jardin de la Grande Bretèche. — Oui, monsieur. — Petit moment ! dit il en répétant son geste, cette action constitue un véritable délit. Monsieur , je viens, au nom et comme exécuteur testamentaire de feu madame la comtesse de Merret, vous prier de discontinuer vos visites. Petit moment ! Je ne suis pas un Turc et ne veux point vous en faire un crime. D'ailleurs, bien permis à vous d'ignorer les circonstances qui m'obligent à laisser tomber en ruines le plus bel hôtel de Vendôme. Cependant, monsieur , vous paraissez avoir de l'instruction, et devez savoir que les lois défendent, sous des peines graves, d’envahir une propriété close, Une haie vaut un mur. Mais l'état dans lequel la maison se trouve peut servir d’excuse à votre curiosité. Je ne demanderais pas mieux que de vous laisser hibre d'aller et venir dans cette maison; mais, chargé d’exécuter les volontés de la testatrice , j'ai l'honneur , monsieur , de vous prier de ne plus entrer dans le jardin. Moi-même, monsieur, depuis l’ouverture du testament, je n’ai pas mis le pied dans cette maison, qui dépend, comme j'ai eu l’honneur de vous le dire, de la succession de madame de Merret. Nous en avons seulement constaté les portes et fenêtres, afin d’asseoir les impôts que je paye annuellement sur desfonds à ce destinés par feu madame la comtesse, Ah! mon cher monsieur, son testament a fait bien du bruit dans Vendôme ! Là, il s’arrêla pour se moucher, le digne homme! Je respectai sa loquacité, comprenant à merveille que la succession de madame de Merret était l'événement le plus important de sa vie, toute sa réputation, sa gloire, sa Restauration. Il me fallait dire adieu à mes belles rêveries, à mes romans ; je ne fus donc pas rebelle au plaisir d'ap-
LA GRANDE BRETÈCHE. 99 prendre la vérité d’une manière officielle. — Monsieur, lui dis-je , serait-il indiscret de vous demander les raisons de cette bizarrerie ? A ces mots, un air qui exprimait tout le plaisir que ressentent les hommes habitués à monter sur le dada , passa sur la figure du notaire. Il releva le col de sa chemise avec une sorte de fatuité, tira sa tabatière, l’ouvrit, m'offrit du tabac; et, sur mon refus, il en saisit une forte pincée. Il était heureux! Un homme qui n’a pas de dada ignore tout le parti que l’on peut tirer de la vie. Un dada est le milieu précis entre la passion et la monomanie. En ce moment, je compris cette jolie expression de Sterne dans toute son étendue, et j'eus une complète idée de la joie avec Jaquelle l'oncle Tobie enfourchait, Trim aidant, son cheval de bataille. — Monsieur, me dit monsieur Regnault, j’ai été premier clerc de maître Roguin, à ‘Paris. Excellente étude, dont vous avez peut-être entendu parler ? non ! cependant une malheureuse faillite l’a rendu célèbre. N'ayant pas assez de fortune pour traiter à Paris, au prix où les charges montèrent en 1816, je vins ici acquérir l'Étude de mon prédécesseur. J'avais des parents à Vendôme, entre autres une tante fort riche, qui m’a donné sa fille en mariage. — Monsieur, reprit-il après une légère pause, trois mois après avoir été agréé par Monseigneur le Garde des Sceaux, je fus mandé un soir, au moment où j'allais me coucher (je n’élais pas encore marié), par madame la comtesse de Merret, en son château de Merret. Sa femme de chambre, une brave fille qui sert aujourd’hui dans cette hôtellerie, était à ma porte avec la calèche de madame la comtesse. Ah! petit moment! Il faut vous dire, monsieur, que monsieur le comte de Merret était allé mourir à Paris deux mois avant que je ne vinsse ici. Il y périt misérablement en se livrant à des excès de tous les genres. Vous comprenez? Le jour de son départ, madame la comtesse avait quitté la Grande Bretèche et l'avait démeublée. Quelques persounes prétendent même qu’elle a brûlé les meubles, les tapisseries, enfin toutes les choses généralement quelconques qui garnissaient les lieux présentement loués par ledit sieur... (Tiens, qu'est-ce que je dis donc? Pardon, je croyais dicter un bail. } Qu'elle les brüla, reprit-il, dans la prairie de Merret. Êtes-vous allé à Merret, monsieur ? Non, dit-il en faisant lui-même ma réponse. Ah! c'est un fort bel endroit! Depuis trois mois environ, dit-il en continuant après un petit hochement de tête, monsieur le comte et madame la comtesse avaient vécu singulièrement ; ils ne recevaient plus
personne, madame habitait le rez-de-chaussée, et monsieur le premier étage. Quand madame la comtesse resta seule, elle ne se montra plus qu’à l’église. Plus tard, chez elle, à son château, elle refusa de voir les amis et amies qui vinrent lui faire des visites. Elle était déjà très-changée au moment où elle quitta la Grande Bretèche pour aller à Merret. Cette chère femme-là... (je dis chère, parce que ce diamant me vient d’elle, je ne lai vue, d’ailleurs, qu'une seule fois!) Donc, cette bonne dame était très-malade; elle avait sans doute désespéré de sa santé, car elle est morte sans vouloir appeler de médecins ; aussi, beaucoup de nos dames ont-elles pensé qu’elle ne jouissait pas de toute sa tête. Monsieur, ma curiosité fut donc singulièrement excitée en apprenant que madame de Merret avait besoin de mon ministère. Je n'étais pas le seul qui s’intéressât à celte histoire. Le soir même, quoiqu'il fût tard , toute la ville sut que j'allais à Merret. La femme de chambre répondit assez vaguement aux questions que je lui fis en chemin ; néanmoins, elle me dit que sa maîtresse avait été administrée par le curé de Merret pendant la journée, ct qu’elle paraissait ne pas devoir passer Ja nuit. J’arrivai sur les onze heures au château. Je montai le grand escalier. Après avoir traversé de grandes pièces hautes et noires , froides et humides en diable, je parvins dans la chambre à coucher d'honneur où était madame la comtesse. D’après les bruits qui couraient sur cette dame (monsieur, je n’en finirais pas si je vous répétais tous les contes qui se sont débités à son égard! ), je me la figurais comme une coquette. Imaginez-vous que j'cus beaucoup de peine à la trouver dans le grand lit où elle gisait, Il est vrai que, pour éclairer cette énorme chambre à frises de l’ancien régime, et poudrées de poussière à faire éternuer rien qu'à les voir, elle avait une de ces anciennes lampes d’Argant. Ah ! mais vous n'êtes pas allé à Merret ! Eh! bien, monsieur, le lit cest un de cês lits d'autrefois , avec un ciel élevé, garni d’indienne à ramages. Une petite table de nuit était près du lit, et je vis dessus une Zmitation de Jésus-Christ, que, par parenthèse, j'ai achetée à ma femme , ainsi que la lampe. 11 y avait aussi une grande bergère pour la femme de confiance, et deux chaises. Point de feu, d'ailleurs. Voilà le mobilier. Ça n'aurait pas fait dix lignes dans un inventaire. Ah! non cher monsieur, si vous aviez vu, comme je la vis alors, cette vaste chambre tendue en tapisseries brunes, vous vous seriez cru tr. nsporté dans une véritable scène de roman. C'était glacial,
LA GRANDE BRETÈCUE 101 et mieux que cela, funèbre, ajonta:t-il en levant le bras par un geste théâtral et faisant une pause. A force de regarder, en venant près du lit, je finis par voir madame de Merret , encore grâce à la lueur de la lampe dont la clarté donnait sur les oreillers. Sa figure était jaune comme de la cire, et ressemblait à deux mains jointes. Madame la comtesse avait un bonnet de dentelles qui laissait voir de beaux cheveux , mais blancs comme du fil. Elle était sur son séant, et paraissait s’y tenir avec beaucoup de difficulté. Ses grands yeux noirs, abattus par la fièvre, sans doute, et déjà presque morts, remuaient à peine sous les os où sont les sourcils. — Ça, dit-il en me montrant l’arcade de ses yeux. Son front était humide, Ses mains décharnées ressemblaient à des os recouverts d’une peau tendre; ses veines, ses muscles se voyaient parfaitement bien ; elle avait dû être très-belle ; mais, en ce moment ! je fus saisi de je ne sais quel sentiment à son aspect. Jamais, au dire de ceux qui l'ont ensevelie, une créature vivante n'avait atteint à sa maigreur sans mourir, Enfin, c'était épouvantable à voir ! Le mal avait si bien rongé cette femme qu’elle n’était plus qu’un fantôme. Ses lèvres d'un violet pâle me parurent immobiles quand elle me parla. Quoique ma profession m’ait familiarisé avec ces spectacles en me conduisant parfois au chevet des mourants pour constater leurs dernières volontés, j'avoue que les familles en larmes et les agonies que j'ai vues n'étaient rien auprès de cette femme solitaire et silencieuse dans ce vaste château. Je n’entendais pas le moindre bruit, je ne voyais pas ce mouvement que la respiration de la malade aurait dû imprimer aux draps qui la couvraient, et je restai tout à fait immobile, occupé à la regarder avec une sorte de stupeur. Il me semble que j'y suis encore. Enfin ses grands yeux se remuèrent, elle essaya de lever sa main droite qui retomba sur le lit, et ces mots sortirent de sa bouche comme un souffle, car sa voix n'était déjà plus une voix. —«Je vous attendais avec bien de l'impatience. » Ses joues se colorèrent vivement. Parler, monsieur, c'était un effort pour elle. — « Madame , » lui dis-je. Elle me fit signe de me taire. En ce moment, la vieille femme de charge se leva et me dit à l'oreille : «Ne parlez pas, madame la comtesse est hors d'état d'entendre le moindre bruit; et ce que vous lui diriez pourrait l'agiter. » Je m'assis. Quelques instants après, madame de Merret rassembla tout ce qui lui restait de forces pour mouvoir son bras droit, le mit, non sans des peines infinies , sous son traversin ; elle
s'arrêta pendant un petit moment ; puis, elle fit un dernier effort pour retirer sa main ; et lorsqu'elle eut pris un papier cacheté, des gouttes de sueur tombèrent de son front. — « Je vous confie mon testament, dit-elle. Ah! mon Dieu! Ah! » Ce fut tout. Elle saisit un crucifix qui était sur son lit, le porta rapidement à ses lèvres, et mourut. L'expression de ses yeux fixes me fait encore frissonner quand j'y songe. Elle avait dû bien souffrir ! 11 y avait de la joie dans son dernier regard, sentiment qui resta gravé sur ses yeux morts. J'emportai le testament ; et, quand il fut ouvert, je vis que madame de Merret m'avait nommé son exécuteur testamentaire. Elle léguait la totalité de ses biens à l'hôpital de Vendôme, sauf quelques legs particuliers. Mais voici quelles furent ses dispositions relativement à la Grande Bretèche. Elle me recommanda de laisser cette maison pendant cinquante années révolues, à partir du jour de sa mort, dans l’état où elle se trouverait au moment de son décès, en interdisant lentrée des appartements à quelque personne que ce fût, en défendant d’y faire la moindre réparation, et allouant même une rente afin de gager des gardiens, s’il en était besoin, pour assurer l'entière exécution de ses intentions. A l’expiration de ce terme, si le vœu de la testatrice à été accompli, la maison doit appartenir à mes héritiers, car monsieur sait que les notaires ne peuvent accepter de legs; sinon, la Grande Bretèche reviendrait à qui de droit, mais à la charge de remplir les conditions indiquées dans un codicille annexé au testament, et qui ne doit être ouvert qu’à l’expiration desdites cinquante années. Le testament n’a point été attaqué, donc... À ce mot, et sans achever sa phrase, le notaire oblong me regarda d’un air de triomphe, je le rendis tout à fait heureux en lui adressant quelques compliments. — Monsieur, lui dis-je en terminant, vous nr’avez si vivement impressionné, que je crois voir cette mourante plus pâle que ses draps ; ses yeux luisants me font peur, ct je rêverai d’elle cette nuit. Mais vous devez avoir formé quelques conjectures sur les dispositions contenues dans ce bizarre testament. — Monsieur, me dit-il avec une réserve comique, je ne me permets jamais de juger la conduite des personnes qui m'ont honoré par le don d’un diamant. Je déliai bientôt la langue du scrupuleux notaire vendomois, qui me communiqua, non sans de longues digressions, les observations dues aux profonds politiques des deux sexes dont les arrêts font loi dans Vendôme. Mais ces observations étaient si contradictoires, si diffuses, que je
LA GRANDE BRETÈCHE. 103 faillis m'endormir, malgré l'intérêt que je prenais à cette histoire authentique. Le ton lourd et l’accent monotone de ce notaire, sans doute habitué à s’écouter lui-même et à se faire écouter de ses clients ou de ses compatriotes, triompha de ma curiosité. Heureusement il s’en alla. — Ah! ah! monsieur, bien des gens, me dit-il dans l'escalier, voudraient vivre encore quarante-cinq ans; mais, pelit moment ! Et il mit, d'un air fin, l'index de sa main droite sur sa narine, comme s'il eût voulu dire : Faites bien attention à ceci? — Pour aller jusque-là, jusque-là, dit-il, il ne faut pas avoir la soixantaine. Je fermai ma porte , après avoir été tiré de mon apathie par ce dernier trait que le notaire trouva très-spirituel; puis, je m’assis dans mon fauteuil, en mettant mes picds sur les deux chenets de ma cheminée. Je m'enfonçai dans un roman à la Radcliffe, bâti sur les données juridiques de monsieur Regnault, quaud ma porte, manœuvrée par la main adroite d’une femme, tourna sur ses gonds. Je vis venir mon hôtesse, grosse femme réjouie, de belle humeur, qui avait manqué sa vocation ; c'était une Flamande qui aurait dû naître dans un tableau de Teniers. — Eh! bien, monsieur ? me dit-elle. Monsieur Regnault vous à sans doute rabâché son histoire de la Grande Bretèche. — Oui, mère Lepas. — Que vous a-t-il dit? Je lui répétai en peu de mots la ténébreuse et froide histoire de madame Merret. A chaque phrase, mon hôtesse tendait le cou, en me regardant avec une perspicacité d’aubergiste, espèce de juste milieu entre l'instinct du gendarme, l'astuce de l’espion et la ruse du commerçant. — Ma chère dame Lepas ! ajoutai-je en terminant, vous paraissez en savoir davantage. Hein ? Autrement, pourquoi seriez-vous montée chez moi? — Ah! foi d'honnête femme, et aussi vrai que je m'appelle Lepas... — Ne jurez pas, vos yeux sont gros d'un secret. Vous avez connu monsieur de Merret. Quel homme ctait-ce ? — Dame, monsieur de Merret, voyez-vous, était un bel homme qu’on ne finissait pas de voir, tant il était long ! un digne gentilhomme venu de Picardie, et qui avait, comme nous disons ici, la tête près du bonnet. Il payait tout comptant pour n’avoir de difficulté avec personne. Voyez-vous, il était vif. Nos dames le u'ouvaient toutes fort aimable, — Parce qu'il était vif! dis-je à mon hôtesse. — Peut-être bien, dit-elle. Vous pensez bien, monsieur, qu’il fallait avoir eu quelque chose devant soi, comme on dit, pour épouser madame de Merret qui, sans vouloir nuire aux autres, était la plus belle et la
plus riche personne du Vendômois. Elle avait aux environs de vingt mille livres de rente. Toute la ville assistait à sa noce. La mariée était mignonne et avenante, un vrai bijou de femme. Ah! ils ont fait un beau couple dans le temps ! —#Ont-ils été heureux en ménage? — Heu, heu! oui et non, autant qu’on peut le présumer, car vous pensez bien que, nous autres, nous ne vivions pas à pot et à rôt avec eux ! Madame de Merret était une bonne femme, bien gentille, qui avait peut-être bien à souffrir quelquefois des vivacités de son mari; mais quoiqu’un peu fier, nous l’aimions. Bah ! c'était son état à lui d’être comme ça! Quand on est noble, voyez-vous... —Cependant il a bien fallu quelque catastrophe pour que monsieur et madame de Merret se séparassent violemment? — Je n’ai point dit qu'il y ait eu de catastrophe, monsieur. Je n’en sais rien.— Bien. Je suis sûr maintenant que vous savez tout. — Eh! bien, monsieur, je vais tout vous dire. En voyant monter chez vous monsieur Regnault, j'ai bien pensé qu’il vous parlerait de madame de Merret, à propos de la Grande Bretèche. Ça m’a donné l’idée de consulter monsieur, qui me paraît uu homme de bon conseil et incapable de trahir une pauvre femme comme moi qui n’ai jamais fait de mal à personne, ct qui se trouve cependant tourmentée par sa conscience. Jusqu'à préseit, je n’ai point osé m’ouvrir aux gens de ce pays-ci, ce sont tous des bavards à langues d'acier. Enfin, monsieur, je n’ai pas encore eu de voyageur qui soit demeuré si long-temps que vous dans mon auberge, et auquel je pusse dire l’histoire des quinze mille francs. — Ma chère dame Lepas! lui répondis-je en arrêtant le flux de ses parolcs, si votre confidence est de nature à me compromettre, pour tout au monde je ne voudrais pas en être chargé. — Ne craignez rien, dit-elle en m’interrompant. Vous allez voir. Cet empressement me fil croire que je n’étais pas le seul à qui ma bonne aubergiste eût communiqué le secret dont je devais être l’unique dépositaire , et j'écoutai. — Monsieur, dit-elle, quand l'Empereur envoya ici des Espagnols prisonniers de guerre ou autres, j’eus à loger, au compte du gouvernement, un jeune Espagnol envoyé à Vendôme sur parole. Malgré la parole, il allait tous les jours se montrer au Sous- Préfet. C'était un Grand d'Espagne! Excusez du peu? II portait un nom en os et en dia, comme Bagos de Férédia. J’ai son nom écrit sur mes registres; vous pourrez le lire, si vous le voulez. Oh! c'était un beau jeune homme pour un Espagnol qu’on dit tous laids, 11 n’avait guère que cinq pieds deux ou trois pouces, mais il
LA GRANDE BRETÈCHE, 105 était bien fait; il avait de petites mains qu’il soignait, ah! fallait voir, JI avait autant de brosses pour ses mains qu'une femme en à pour toutes ses toilettes ! Il avait de grands cheveux noirs, un œil de feu, un teint un peu cuivré, mais qui me plaisait tout de même. Il portait du linge fin comme je n’en ai jamais vu à personne ; quoi que j'aie logé des princesses, et entre autres le général Bertrand, le duc et la duchesse d’Abrantès, monsieur Decazes et le roi d’Espagne. I! ne mangeait pas grand’chose; mais il avait des manières si polies, si aimables, qu’on ne pouvait pas lui en vouloir. Oh! je l’aimais beaucoup, quoiqu'il ne disait pas quatre paroles par jour et qu'il fût impossible d’avoir avec lui la moindre conversation; si on lui parlait, il ne répondait pas; c'était un tic, une manie qu’ils ont tous, à ce qu’on m'a dit. 1] lisait son bréviaire comme un prêtre, il allait à la messe et à tous les offices régulièrement. Où se mettait il (nous avons remarqué cela plus tard) ? à deux pas de la chapelle de madame de Merret. Comme il se plaça là dès la première fois qu’il vint à l’église, personne n’imagina qu’il y eût de l'intention dans son fait. D'ailleurs, il ne levait pas le nez de dessus san livre de prières, le pauvre jeune homme! Pour lors, monsieur, le soir il se promenait sur la montagne, dans les ruines du château. C'était son seul amusement à ce pauvre homme, il se rappelait là son pays. On dit que c’est tout montagnes en Espagne! Dès les premiers jours de sa détention, il s’attarda. Je fus inquiète en ne Ie voyant revenir que sur le coup de minuit; mais nous nous habituâmes tous à sa fantaisie ; il prit la clef de la porte, et nous ne l'attendîmes plus. Il logeait dans la maison que nous avons dans la rue des Casernes. Pour lors, un de nos valets d’écurie nous dit qu'un soir, en allant faire baigner les chevaux, il croyait avoir vu le Grand d'Espagne nageant au Join dans la rivière comme un vrai poisson. Quand il revint, je lui dis de prendre garde aux herbes; il parut contrarié d’avoir été vu dans l’eau. — Enfin, monsieur, un jour, ou plutôt un matin, nous ne le trouvâmes plus dans sa chambre, il n’était pas revenu. A force de fouiller partout, je vis un écrit dans le tiroir de sa table où il y avait cinquante pièces d’or espagnoles qu’on nomme des portugaises et qui valaient environ cinq mille francs ; puis des diamants pour dix mille francs dans une petite boîle cachetée. Son écrit disait donc qu’au cas où il ne reviendrait pas, il nous laissait cet argent et ces diamants, à la charge de fonder des messes pour remercier Dieu de son évasion et pour son salut. Dans ce temps-là,
j'avais encore mon homme, qui courut à sa recherche. Et voilà le drôle de l’histoire! il rapporta les habits de l'Espagnol qu'il découvrit sous une grosse pierre, dans une espèce de pilotis sur le bord de la rivière , du côté du château, à peu près en face de la Grande Bretèche. Mon mari était allé là si matin que personne ne l'avait vu. Il brûla les habits après avoir lu la lettre, et nous avons déclaré , suivant le désir du comte Férédia , qu’il s'était évadé. Le Sous-Préfet mit toute la gendarmerie à ses trousses ; mais, brust ! on ne l’a point rattrapé. Lepas à cru que l'Espagnol s'était noyé. Moi, monsieur, je ne le pense point, je crois plutôt qu’il est pour quelque chose dans l'affaire de madame de Merret, vu que Rosalie m'a dit que le crucifix auquel sa maîtresse tenait tant qu’elle s’est fait ensevelir avec, était d’ébène et d'argent ; or, dans les premiers temps de son séjour, monsicur Férédia en avait un d’ébène et d'argent que je ne lui ai plus revu. Maintenant, monsieur , n'est-il pas vrai que je ne dois point avoir de remords des quinze mille francs de l’Espagnol, et qu’ils sont bien à moi ? — Certainement. Mais vous n’avez pas essayé de questionner Rosalie? lui dis-je. — Oh! si fait, monsicur, Que voulez-vous ! Gette fille-là, c’est un mur. Elle sait quelque chose ; mais il est impossible de la faire jaser. Après avoir encore causé pendant un moment avec moi, mon hôtesse me laissa en proie à des pensées vagues et ténébreuses , à une curiosité romanesque, à une terreur religieuse assez semblable au sentiment profond qui nous saisit quand nous entrons à la nuit dans une église sombre où nous apercevons une faible lumière lointaine sous des arceaux élevés ; une figure indécise glisse, un frottement de robe ou de soutane se fait entendre... nous avons frissonné. La Grande Bretèche et ses hautes herbes, ses fenêtres condamnées, ses ferrements rouillés, ses portes closes, ses appartements déserts, se montra tout à coup fantastiquement devant moi. J'essayai de pénétrer dans cette mystérieuse demeure en y cherchant le nœud de cette solennelle histoire , le drame qui avait tué trois personnes. Rosalie fut à mes veux l'être le plus intéressant de Vendôme. Je découvris, en l’examinant , les traces d’une pensée intime, malgré la santé brillante qui éclatait sur son visage potelé. Il y avait chez elle un principe de remords ou d'espérance; son attitude annonçait un secret, comme celle des dévotes qui prient avec excès ou celle de la fille infanticide qui entend toujours le dernier cri de son enfant. Sa pose était cependant naïve et grossière, son niais sourire n'avait
LA GRANDE BRETÈCHE. 107 rien de criminel , et vous l’eussiez jugée innocente , rien qu'à voir le grand mouchoir à carreaux rouges et bleus qui recouvrait son buste vigoureux , encadré, serré, ficelé par une robe à raies blanches et violettes. — Non, pensai-je, je ne quitterai pas Vendôme sans savoir toute l’histoire de la Grande Bretèche. Pour arriver à mes fins, je deviendrai l'ami de Rosalie, s’il le faut absolument, — Rosalie! lui dis-je un soir. — Plaît-il, monsieur ?—Vous n’êtes pas mariée ? Elle tressaillit légèrement. — Oh! je ne manquerai point d’hommes quand la fantaisie d’être malheureuse me prendra! dit-elle en riant. Elle se remit promptement de son émotion intérieure, car toutes les femmes , depuis la grande dame jusqu'aux servantes d’auberge inclusivement, ont un sang-froid qui leur est particulier. — Vous êtes assez fraîche, assez appétissante pour ne pas manquer d’amoureux! Mais, dites-moi, Rosalie, pourquoi vous êtes-vous faite servante d’auberge en quittant madame de Merret? Est-ce qu’elle ne vous a pas laissé quelque rente ? — Oh! que si! Mais, monsieur, ma place est la meilleure de tout Vendôme. Cette réponse était une de celles que les juges et les avoués nomment dilatoires. Rosalie me paraissait située dans cette histoire romanesque comme la case qui se trouve au milieu d’un damier ; elle était au centre même de l'intérêt et de la vérité; elle me semblait nouée dans le nœud. Ce ne fut plus une séduction ordinaire à tenter, il y avait dans cette fille le dernier chapitre d’un roman; aussi, dès ce moment , Rosalie devint-elle l'objet de ma prédilection. A force d’étudier cette fille, je remarquai chez elle, comme chez toutes les femmes de qui nous faisons notre pensée principale, une foule de qualités : elle était propre, soigneuse ; elle était belle, cela va sans dire ; elle eut bientôt tous les attraits que notre désir prête aux femmes , daus quelque situation qu’elles puissent être. Quinze jours après la visite du notaire, un soir, ou plutôt un matin, car il était de très bonne heure, je dis à Rosalie : — Raconte-moi donc tout ce que tu sais sur madame de Merret? — Oh! répondit-elle avec terreur, ne me demandez pas cela, monsieur Horace ! Sa belle figure se rembrunit, ses couleurs vives et animées pâlirent, et ses yeux n’eurent plus leur innocent éclat humide. — Eh! bien, reprit-elle, puisque vous le voulez, je vous le dirai ; mais gardez-moi bien le secret ! — Va! ma pauvre fille, je garderai tous tes secrels avec une probité de voleur, c’est la plus loyale qui existe. — Si cela vous est égal, me dit-elle, j'aime mieux que ce soit avec la vôtre. Là-dessus, elle ragréa son foulard , et se
posa comme pour conter; car il ya, certes, une attitude de confiance et de sécurité nécessaire pour faire un récit. Les meilleures narrations se disent à une certaine heure, comme nous sommes Jà tous à table. Personne n’a bien conté debout où à jeun. Mais s’il fallait reproduire fidèlement la diffuse éloquence de Rosalie, uit volume entier suffirait à peine. Or, comme l'événement dont elle me donna la confuse connaissance se trouve placé, entre le bavardage du notaire et celui de madame Lepas, aussi exactement que les moyens termes d’une proportion arithmétique le sont entre leurs deux extrêmes, je n'ai plus qu’à vous le dire en peu de mots. J'abrège donc. La chambre que madame de Merret occupait à la Bretèche était située au rez-de-chaussée. Un petit cabinet de quatre pieds de profondeur environ , pratiqué dans l'intérieur du mur, lui servait de garde-robe. Trois mois avant la soirée dont je vais vous raconter les faits, madame de Merret avait été assez sérieusement indisposée pour que son mari la laissàt seule chez elle, et il couchait dans une chambre au premier étage. Par un de ces hasards impossibles à prévoir, il revint, ce soir-là, deux heures plus tard que de coutume du Cercle où il aïlait lire les Journaux et causer poiitique avec les habitants du pays. Sa femme le croyait rentré, couché, endormi. Mais l'invasion de la France avait été l’objet d’une discussion fort animée ; la partie de billard s'était échaulffée , il avait perdu quarante francs, somme énorme à Vendôme, où tout le monde thésaurise , et où les mœurs sont contenues dans les bornes d’une modestie digne d’éloges , qui peut-être devient la source d’un bonheur vrai dont ne se soucie aucun Parisien. Depuis quelque temps monsieur de Merret se contentait de demander à Rosalie si sa femme était couchée ; sur la réponse toujours affirmative de cette fille , il allait immédiatement chez lui, avec cette bonhomie qu’enfantent l'habitude et la confiance. En rentrant , il lui prit fantaisie de se rendre chez madame de Merret pour lui conter sa mésaventure , peut-être aussi pour s’en consoler, Pendant le diner, il avait trouvé madame de Merret fort coquettement mise ; il se disait, en allant du Cercle chez lui, que sa femme ne souffrait plus, que sa convalescence l'avait embellie, et il s’en apercevait, comme les maris s’aperçoivent de tout, un peu tard. Au lieu d'appeler Rosalie, qui dans ce moment était occupée dans la cuisine à voir la cuisinière et le cocher jouant un coup difficile de la brisque, monsieur de Merret se dirigea vers la chambre de sa femme , à la lueur de son