BUTSCHA
Modeste avait surnommé ce grotesque premier clerc,
le Nain mystérieux.
tions, et qu’enfin l'embouchure du fleuve , le port, les bassins, présentent un spectacle tout autre que celui des cinquante mille maisons de Paris. Au bas de Montmartre, un océan d’ardoises montre ses lames bleues figées ; à Ingouville, on voit comme des toits mobiles agités par les vents. Cette éminence, qui, depuis Rouen jusqu’à la mer, côtoie le fleuve en laissant une marge plus ou moins resserrée entre elle et les eaux, mais qui certes contient des trésors de pittoresque avec ses villes, ses gorges , ses vallons , ses prairies, acquit une immense valeur à Ingouville depuis 1816, époque à laquelle commença la prospérité du Havre. Cette commune devint l’Auteuil, le Ville-d’Avray, le Montmorency des commerçants qui se bâtirent des villas, étagées sur cet amphithéâtre pour y respirer l'air de la mer parfumé par les fleurs de leurs somptueux jardins. Ces hardis spéculateurs s’y reposent des fatigues de leurs comptoirs et de l’atmosphère de leurs maisons serrées les unes contre les autres, sans espace, souvent sans cour, comme les font et l’accroissement de la population du Havre , et la ligne inflexible de ses remparts, et l'agrandissement des bassins. En effet, quelle tristesse au cœur du Hâvre et quelle joie à Ingouville ! La loi du développement social a fait éclore comme un champignon le faubourg de Graville, aujourd’hui plus considérable que le Havre, et qui s’étend au bas
de la côte comme un serpent.
À sa crête, Ingouville n’a qu’une rue; et, comme dans tou-
tes ces positions, les maisons qui regardent la Seine ont nécessairement un immense avantage sur celles de l’autre côté du chemin auxquelles elles masquent cette vue, mais qui se dressent, comme des spectateurs , sur la pointe des pieds, afin de voir pardessus les toits. Néanmoins il existe là, comme partout, des servitudes. Quelques maisons assises au sommet occupent une position supérieure ou jouissent d’un droit de vue qui oblige le voisin à tenir ses constructions à une hauteur voulue. Puis la roche capricieuse est creusée par des chemins qui rendent son amphithéâtre praticable ; et, par ces échappées, quelques propriétés peuvent apercevoir ou la ville, ou le fleuve, ou la mer. Sans être coupée à pic, la colline finit assez brusquement en falaise. Au bout de la rue qui serpente au sommet, on aperçoit les gorges où sont situées quelques villages, Sainte - Adresse , deux ou trois saints-je-ne-sais-qui , et les criques où mugit l'Océan. Ce côté presque désert d’Ingouville forme un contraste frappant avec les
Fr 118 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.
belles villas qui regardent la vallée de la Seine. Craint-on les coups de vent pour la végétation ? les négociants reculent-ils devant les dépenses qu’exigent ces terrains en pente? Quoiqu'il en soit, Le touriste des bateaux à vapeur est tout étonné de trouver la côte nue et ravinée à l’ouest d’Ingouville, un pauvre en haillons à côté d’un riche somptueusement vêtu, parfumé.
En 1829, une des dernières maisons du côté de la mer, et qui se trouve sans doute au milieu de l’Ingouville d'aujourd'hui, s’appelait et s'appelle peut-être encore Le Chalet. Ce fut primitivement une habitation de concierge avec son jardinet en avant. Le propriétaire de la villa dont elle dépendait, maison à parc, à jardins, à volière, à serre, à prairies, eut la fantaisie de mettre cette maisonnette en harmonie avec les somptuosités de sa demeure, et la fit reconstruire sur le modèle d’un cottage. I séparæ ce cottage de son bou- Engrin orné de fleurs, de plates-bandes, la terrasse de sa villa, par une muraille basse le long de laquelle il planta une haie pour la cacher. Derrière le cottage , nommé, malgré tous ses efforts , le Chalet, s'étendent les potagers et les vergers. Ce Chalet, sans vaches ni laiterie, a pour toute clôture sur le chemin un palis dont les charniers ne se voient plus sous une haie luxuriante. De l’autre côté du chemin, la maison d’en face, soumise à une servitude , offre un palis et une haie semblables qui laissent la vue du Havre au Chalet. Cette maisonnette faisait le désespoir de monsieur Vilquin, propriétaire de la villa. Voici pourquoi. Le créateur de ce séjour dont les détails disent énergiquement : Cy retuisent des millions! n'avait si bien étendu son parc vers la campagne que pour ne pas avoir ses jardiniers, disait-il, dans ses poches. Une fois fini, le Chalet ne pouvait plus être habité que par un ami. Monsieur Mignon, le précédent propriétaire , aimait beaucoup son eaissier , et cette histoire prouvera que Dumay le lui rendait bien, il lui offrit donc cette habitation. A cheval sur la forme , Duinay fit signer à son patron un bail de douze ans à trois cents francs de loyer, et monsieur Mignon le signa volontiers en disant : — Mon cher Dumay, songes-y ? tu t’engages à vivre douze ans chez moi.
Par des événements qui vont être racontés, les propriétés de monsieur Mignon, autrefois le plus riche négociant du Havre, furent vendues à Vilquin, l’un de ses antagonistes sur la place. Dans la joie de s’emparer de la célèbre villa Mignon, l'acquéreur oublia de demander la résiliation de ce bail. Dumay, pour ne pas faire man-
quer la vente , aurait alors signé tout ce que Vilquin eût exigé ; mais, une fois la vente consommée, il tint à son bail comme à une vengeance. Il resta dans la poche de Vilquin , au cœur de la famille Vilquin, observant Vilquin, gênant Vilquin , enfin le taon des Vilquin. Tous les matins, à sa fenêtre, Vilquin éprouvait un mouvement de contrariété violente en apercevant ce bijou de construction, ce Chalet qui coûta soixante mille francs, et qui scintille comme un rubis au soleil. Comparaison presque juste ! L'architecte a bâti ce cottage en briques du plus beau rouge rejointoyées en blanc. Les fenêtres sont peintes en vert vif, et les bois en brun tirant sur le jaune. Le toit s’avance de plusieurs picds. Une jolie galerie découpée règne au premier étage, et une varanda projette sa cage de verre au milieu de la façade. Le rez-de-chaussée se compose d’un joli salon, d’une salle à manger, séparés par le palier d’un escalier en bois dont le dessin et les ornements sont d’une élégante simplicité. La cuisine est adossée à la salle à manger, et le salon est doublé d’un cabinet qui servait alors de chambre à coucher à monsieur et à madame Dumay. Au premier étage, l’architecte a ménagé deux grandes chambres accompagnées chacune d’un cabinet de toilette, auxquelles la vârauda sert de salon ; puis, au-dessus, se trouvent, sous le faîte, qui ressemble à deux cartes mises l’une contre l’autre , deux chambres de domestique, éclairées chacune par un œil de bœuf, et mansardées, mais assez spacieuses. Vilquin eut la petitesse d'élever un mur du côté des vergers et des potagers. Depuis cette vengeance, les quelques centiares que le bail laisse au Chalet ressemblent à un jardin de Paris. Les communs, bâtis et peints de manière à les raccorder au Chalet, sont
adossés au mar de la propriété voisine.
a ut est en harmonie avec l'extérieur. Le salon, parqueté tout en bois de fer, offre aux regards les merveilles d’une peinture imitant les laques de Chine. Sur des fonds noirs encadrés d’or, brillent les oiseaux multicolores, les feuillages verts impossibles, les fantastiques dessins des Chinois. La salle à manger est entièrement revêtue en bois du Nord découpé, sculpté comme dans les belles cabanes russes. La petite antichambre formée par le palier et la cage de l’escalier sont peintes en vieux bois et représentent des ornements gothiques. Les ehambres à coucher, tendues de perse , se recommandent par une coûteuse simplicité. Le cabinet où couchaient alors le caissier et sa
femme est boisé, plafonné, comme la chambre d’un paquebot. Ces folies d'armateur expliquent la rage de Vilquin. Ge pauvre acquéreur voulait loger dans ce cottage son gendre et sa fille. Ce projet connu de Dumay pourra plus tard vous expliquer sa ténacité bre-
tonne.
rate au Chalet par une petite porte en fer, treillissée, et dont les fers de lance s'élèvent de quelques pouces au-dessus du palis et de la haie. Le jardinet, d’une largeur égale à celle du fastueux boulingrin, était alors plein de fleurs, de roses, de dalhias, des plus belles, des plus rares productions de la Flore des serres; car, autre sujet de douleur vilquinarde, la petite serre élégante, la serre de fantaisie, la serre, dite de Madame , dépend du Chalet et sépare la villa Vilquin, ou, si vous voulez, l’unit au cottage. Dumay se consolait de la tenue de sa caisse par les soins de la serre, dont les productions exotiques faisaient un des plaisirs de Modeste. Le: billard de la villa Vilquin, espèce de galerie, communiquait autrefois par une immense volière en forme de tourelle avec cette serre; mais, depuis la construction du mur qui le priva de la vue des vergers,
Dumay mura la porte de communication. 3 — Mur pour mur! dit-il — Vous et Dumay, vous murmurez! dirent à Vilquin les négo-
ciants pour le taquiner, »
Et tous les jours, à la Bourse, on saluait d’un nouveau calem-
op spécueur jslousé. > n 1827, Vilquin offrit à Dumay six mille francs d’appointe-
ments et dix mille francs d’indemnité pour résilier le bail; le caissier refusa, quoiqu'il n’eût que mille écus chez Gobenheim, un ancien commis de son patron. Dumay, croyez-le , est un Breton repiqué par le Sort en Normandie. Jugez de la haine conçue contre ses locataires du Chalet par le normand Vilquin, un homme riche de trois millions! Quel crime de lèse-million que de démontrer aux riches l’impuissance de l'or? Vilquin, dont le désespoir le rendait la fable du Havre, venait de proposer une jolie habitation en toute propriété à Dumay, qui de nouveau refusa. Le Havre commençait à s'inquiéter de cet entêtement , dont, pour beaucoup de gens, la raison se trouvait dans cette phrase : — Dumay est Breton. Le caissier, lui, pensait que madame et surtout mademoiselle Mignon eussent été trop mal logées parteut ailleurs. Ses deux idoles habitaient un temple digne d'elles, et profitaient du moins de cette
somptueuse chaumière où des rois déchus auraient pu conserver la majesté des choses autour d'eux, espèce de décorum qui manque
souvent aux gens tombés.
Peut-être ne regréttcra-t-on pas d’avoir connu par avance et l’ha-
bitation et la compagnie habituelle de Modeste; car, à son âge, les êtres et les choses ont sur l'avenir autant d'influence que le caractère, si toutefois le caractère n’en reçoit pas quelques empreintes ineffaçables.}A la manière dont les Latournelle entrèrent au Chalet, un étranger aurait bien deviné qu'ils y venaient tous les soirs.
— Déjà, mon maître ?... dit le notaire en apercevant dans le salon un jeune banquier du Havre, Gobenheim, parent de Gobenheim-Keller, chef de la grande maison de Paris.
Ce jeune homme à visage livide, un de ces blonds aux yeux noirs dont le regard immobile a je ne sais quoi de fascinant, aussi sobre dans sa parole que dans le vivre, vêtu de noir, maigre comme un phtfisique , mais vigoureusement charpenté, cultivait la famille de son ancien patron et la maison de son caissier, beaucoup moins par affection que par calcul/ ÿn y jouait le whist à deux sous la fiche? Yne mise soignée n'était pas de rigueur f fl n’acceptait que des verres d’eau sucrée, et n'avait aucune politesse à rendre en échange. Cette apparence de dévouement aux Mignon laissait croire que Gobenheim avait du cœur, et le dispensait d’aller dans le grand monde du Havre , d'y faire des dépenses inutiles, de déranger l’économie de sa vie domestique. Ce catéchumène du Veau d’or se couchait tous les soirs à dix heures et demie, et se levait à cinq heures du matin. Enfin, sûr de la discrétion de Latournelle et de Butscha, Gobenheim pouvait analyser devant eux les affaires épineuses, les soumettre aux consultations gratuites du notaire, et réduire les cancans de la place à leur juste valeur. Cet apprenti gobe-or (mot de Butscha) appartenait à cette nature de substances que la chimie appelle absorbantes. Depuis la catastrophe arrivée à la maison Mignon, où les Keller le mirent en pension pour apprendre le haut commerce maritime, personne au Chalet ne l'avait prié de faire quoi que ce soit, pas même une simple commission ; sa réponse était connue. Ce garçon regardait Modeste comme il aurait
— C'est l’un des pistons de l’immense machine appelée Commerce, disait de lui le pauvre Butscha dont l'esprit se trahissait par de petits mots timidement lancés.
Les quatre Latournelle saluèrent avec la plus respectueuse déférence une vieille dame vêtue en velours noir, qui ne se leva pas du fauteuil où elle était assise, car ses deux yeux étaient couverts de la taie jaune produite par la cataracte. Madame Mignon sera peinte en une seule phrase. Elle attirait aussitôt le regard par ke visage auguste des mères de famille dont la vie sans reproches défie les coups du Destin, mais qu’il à pris pour but de ses flèches, et qui forment la nombreuse tribu des Niobé. Sa perruque blonde bien frisée, bien mise, seyait à sa blanche figure froidie comme celle de ces femmes de bourgmestre peintes par Hülbein. Le soin excessif de sa toilette, des bottines de velours, une collerette de dentelles, le châle mis droit, tout attestait la sollicitude de Modeste pour sa mère.
Quand le moment de silence , annoncé par le notaire , fut établi dans ce joli salon, Modeste, assise près de sa mère et brodant pour elle un fichu, devint pendant un instant le point de mire des regards. Cette curiosité cachée sous les interrogations vulgaires que s'adressent tous les gens en visite, et mêine ceux qui se voient chaque jour, eut trahi le complot domestique médité contre la jeune fille à un indifférent ; mais Gobenheim, plus qu'indifférent, ne reua rien, il alluma les bougies de la table à jouer. L’attitude de Dumay rendit cette situation terrible pour Butscha, pour les Latournelle, et surtout pour madame Dumay qui savait son mari capable de tirer, comme sur un chien enragé, sur l’amant de Modeste. Après le dîner, le caissier était allé se promener, suivi de deux magnifiques chiens des Pyrénées soupçonnés de trahison, et qu'il avait laissés chez un ancien métayer de monsieur Mignon ; puis, quelques instants avant l'entrée des Latournelle , il avait pris à son chevet ses pistolets et les avait posés sur la cheminée en se cachant de Modeste. La jeune fille ne fit aucune attention à tous ces préparatifs, au moins singuliers.
Quoique petit, trapu, grêlé, parlant tout bas, avant l'air de s'écouter, ce Breton, ancien lieutenant de la Garde, offre la résolution , le sang-froid si bien gravés sur son visage, que personne, en vingt ans, à l’armée, ne l'avait plaisanté. Ses petits yeux d’un bleu calme, ressemblent à deux morceaux d'acier. Ses façons, l'air de son visage, son parler, sa tenue, tout concorde à son nom bref de Dumay. Sa force, bien connue d'ailleurs, lui permet de. ne redouter aucune agression. Capable de tuer un homme d’un.
coup de poing, il avait accompli ce haut fait à Bautzen, en s’y trouvant sans armes , face à face avec un Saxon , en arrière de sa compagnie. En ce moment la ferme et douce physionomie de cet homme atteignit au sublime du tragique#$es lèvres pâles comme son teint indiquèrent une convulsion domptée par l'énergie bretonnef ne sueur légère, mais que chacun vit et supposa froide, rendit son front humide. Le our duale savait que, de tout ceci, pouvait résuher un drame en Cour d’Assises. En effet, pour le caissier, il se jouait, à propos de Modeste Mignon , une partie où se trouvaient engagés un honneur, une foi, des sentiments d’une importance supérieure à celle des liens sociaux, et résultant d’un de ces pactes dont le seul juge, en cas de malheur, est au ciel. La plupart des drames sont dans les idées que nous nous formons des choses. Les évérements qui nous paraissent dramatiques ne sont que les sujets que notre âme convertit en tragédie ou en comédie, au gré de notre caractère.
Madame Latournelle et madame Dumay, chargées d'observer Modeste, eurent je ne sais quoi d’emprunté dans le maintien, de tremblant dans la voix que l’inculpée ne remarqua point, tant elle paraissait absorbée par sa broderie. Modeste plaquait chaque fil de coton avec une perfection à désespérer des brodeuses. Son visage disait tout le plaisir que lui causait le mat du pétale qui finissait une fleur entreprise. Le nain, assis entre sa patronne et Gobenheim, retenait ses larmes , il se demandait comment arriver à Modeste, afin de lui jeter deux mots d'avis à l'oreille. En prenant position devant madame Mignon, madame Latournelle avait, avec sa diabolique intelligence de dévote , isolé Modeste. =
Madame Mignon , silencieuse dans sa cécité, plus pâle que ne la faisait sa pâleur habituelle, disait assez qu’elle savait l'épreuve à laquelle Modeste aHait être soumise. Peut-être au dernier moment blâmait-elle ce stratagème, tout en le trouvant nécessaire. De là son
silence. Elle pleurait en dedans.
xupère, la détente du piége, ignorait entièrement la pièce où
le hasard lui donnait un rôle. Gobenheim restait, par un effet de son caractère, dans une insouciance égale à celle que montrait Mo-
deste.
rx un spectateur instruit, ce contraste entre la complète ignorance des uns et la palpitante attention des autres eût été sublime. Aujourd’hui plus que jamais, les romanciers disposent de ces effets,
#; #ju
et ils sont dans leur droit ; car la nature s'est, de tout temps, permis d’être plus forte qu'eux. Ici, la nature, vous le verrez, la nature sociale, qui est une nature dans la nature, se donnait le plaisir de faire l’histoire plus intéressante que le roman, de même que les torrents dessinent des fantaisies interdites aux peintres, et accomplissent des tours de force en disposant ou léchant les pierres à
surprendre les statuaires et les architectes ST était huit heures. En cette saison, le crépuscule jette alors ses
dernières lueurs. Ce soir-là, le ciel n'offrait pas un nuage, l'air attiédi caressait la terre, les fleurs embaumaient, on entendait crier le sable sous les pieds de quelques promeneurs qui rentraient. La mer reluisait comme un miroir. Enfin il faisait si peu de vent que les bougies allumées sur la table à jouer montraient leurs flammes tranquilles, quoique les croisées fussent entr'ouvertes. Ce salon, cette soirée, cette habitation, quel cadre pour le portrait de cette jeune fille, étudiée alors par ces personnes avec la profonde attention d’un peintre en présence de la Margherita Doni, l’une des gloires du palais Pitti. Modeste, fleur enfermée comme celle de Catulle, valait-elle encore toutes ces précautions? Vous connaissez la cage, voici l'oiseau.
Alors âgée de vingt ans, svelte, fine autant qu’une de ces sirènes inventées par les dessinateurs anglais pour leurs {ivres de beautés, Modeste offre, comme autrefois sa mère, une coquette expression de cette grâce peu comprise en France, où nous lappelons sensiblerie, mais qui, chez les Allemandes, est la poésie du cœur arrivée à la surface de l’être et s’épanchant en minauderies chez les sottes, en divines manières chez les filles spirituelles. Remarquable par sa chevelure couleur d’or-pâle, elle appartient à ce genre de femmes nommées, sans doute en mémoire d’Eve, les blondes célestes, et dont l’épiderme satiné ressemble à du papier de soie appliqué sur la chair, qui frissonne sous l’hiver ou s’épanouit au soleil du regard, en rendant la main jalouse de l'œil. Sous ces cheveux, légers comme des marabous et bouclés à l'anglaise, le front, que vous eussiez dit tracé par le compas tant il est pur de modelé, reste discret, calme jusqu’à la placidité, quoique lumineux de pensée; mais quand et où pouvait-on en voir de plus uni, d’une netteté si transparente? il semble, comme une perle, avoir un orient. Les yeux d'un bleu tirant sur le gris, limpides comme des yeux d'enfants, en montraient alors toute la ma-
lice et toute l’innocence, en harmonie avec l’arc des sourcils à peine indiqué par des racines plantées comme celles faites au pinceau dans les figures chinoises. Cette candeur spirituelle est encore relevée autour des yeux et dans les coins, aux tempes, par des tons de nacre à filets bleus, privilége de ces teints délicats. La figure, de l’ovale si souvent trouvé par Raphaël pour ses madones, se distingue par la couleur sobre et virginale des pommnettes, aussi douce que la rose de Bengale, et sur laquelle les longs cils d’une paupière diaphane jetaient des ombres mélangées de lumière. Le col, alors penché, presque frêle, d’un blanc de lait, rappelle ces lignes fuyantes, aimées de Léonard de Vinci. Quelques petites taches de rousseur, semblables aux mouches du dix-huitième siècle, disent que Modeste est bien une fille de la terre, et non l’une de ces créations rêvées en Italie par l'Ecole Angélique. Quoique fines et grasses tout à la fois, ses lèvres, un peu moqueuses, expriment la volupté. Sa taille, souple sans être frêle, n’effrayait pas la Maternité comme celle de ces jeunes filles qui demandent des succès à la morbide pression d’un corset, Le basin, l'acier, le lacet épuraient et ne fabriquaient pas les lignes serpentines de cette élégance, comparable à celle d’un jeune pcuplier balancé par le vent. Une robe gris de perle, ornée de passementeries couleur de cerise, à taille longue, dessinait chastement le corsage et couvrait les épaules, encore un peu maigres, d’une guimpe qui ne laissait voir que les premières rondeurs par lesquelles
le cou s’attache aux épaules.
#À l'aspect de cette physionomie vaporeuse et intelligente tout
ensemble, où la finesse d’un nez grec à narines roses, à méplats fermement coupés, jetait je ne sais quoi de positif; où la poésie qui régnait sur le front presque mystique était quasi démentie par la voluptucuse expression de la bouche ; où la candeur disputait les champs profonds et variés de la prunelle à la moquerie la plus instruite, un observateur aurait pensé que cette jeune fille, à l'oreille alerte et fine que tout bruit éveillait, au nez ouvert aux parfums de la fleur bleue de l’Idéal, devait être le théâtre d’un combat entre les poésies qui se jouent autour de tous les levers de soleil et les labeurs de la journée, entre la Fantaisie et la Réalité. Modeste était la jeune fille curieuse et pudique, sachant sa destinée et pleine de chasteté, la vierge de l'Espagne plutôt que celle de Raphaël.
Elle leva la tête en entendant Dumay dire à Exupère : — Venez ici, jeune homme! et après les avoir vus causant dans un coin du
salon, elle pensa qu'il s'agissait d’une commission à donner pour Paris. Elle regarda ses amis qui l’entouraient comme étonnée de leur silence, et s’écria de l'air le plus naturel : — Eh1 bien, vous ne jouez pas? en montrant la table verte que la grande madame Latournelle nommait l'autel.
— Jouons? reprit Dumay qui venait de congédier le jeune Exupère.
— Mets-toi là, Butscha, dit madame Latournelle en séparant par toute la table le premier clerc du groupe que formaient madame Mignon et sa fille.
— Et toi, viens à?... dit Dumay à sa femme en lui ordonnant de se tenir près de lui.
Madame Dumay, petite Américaine de trente-six ans, essuya furtivement des larmes, elle adorait Modeste et croyait à une catastrophe.
— Vous n'êtes pas gais, ce soir, reprit Modeste,
— Nous jouons, répondit Gobenheim qui disposait ses cartes.
Quelque intéressante que cette situation puisse paraître, elle le sera bien davantage en expliquant la position de Dumay relativement à Modeste. Si la concision de ce récit le rend sec, on pardonnera cette sécheresse en faveur du désir d'achever promptement cette scène, et à la nécessité de raconter l'argument qui domine tous les drames.
Dumay (Anne-François-Bernard), né à Vannes, partit soldat en 1799 , à l’armée d'Italie. Son père, président du tribunal révolutionnaire, s'était fait remarquer par tant d’énergie, que le pays ne fut pas tenable pour lui lorsque son père, assez méchant avocat, eût péri sur l’échafaud après le 9 thermidor. Après avoir vu mourir sa mère de chagrin, Anne vendit tout ce qu’il possédait et courut , à l’âge de vingt-deux ans, en Italie, au moment où nos armées succombaient, 11 rencontra dans le département du Var un jeune homme qui, par des motifs analogues, allait aussi chercher la gloire, en trouvant le champ de bataille moins périlleux que la Provence. doit la rue et l'hôtel bâti par le cardinal Mignon , eut, dans son père, un finaud qui voulut sauver des griffes de la Révolution la terre de la Bastie, un joli fief du Comtat, Comme tous les peureux de ce temps, le comte de la Bastie, devenu le citoyen Mignon, trouva plus sain de couper les têtes que de se laisser cou-
per la sienne. Ce faux terroriste disparut au Neuf Thermidor ct fut alors inscrit sur la liste des émigrés. Le comté de la Bastie fut vendu. Le château déshonoté vit ses tours en poivrière rasées. Enfin le citoyen Mignon, découvert à Orange, fut massacré, lui, sa femme et ses enfants, à l'exception de Charles Mignon qu'il avait envoyé qui chercher un asile dans les Hautes-Alpes. Saisi par ces affreuscs nouvelles, Charles attendit, dans une vallée du Mont-Genèvre, des temps moins orageux. Il vécut là jusqu’en 1799 de quelques louis que son père lui mit dans la main, à son départ. Enfin, à vingttrois ans, sans autre fortune que sa belle prestance, que cette beauté méridionale qui, complète, arrive au sublime, et dont le type est l’Antinoüs, l’illustre favori d’Adrien, Charles résolut de hasarder sur le tapis rouge de la Guerre son audace provençale qu'il prit, à l'exemple de tant d’autres, pour une vocation. En allant au dépôt de l’armée, à Nice, il rencontra le Breton. Devenus camarades et par la similitude de leurs destinées et par le contraste de leurs caractères, ces deux fantassins burent à la même tasse, en plein torrent, cassèrent en deux le même morceau de biscuit, et se trouvèrent sergents à la paix qui suivit la Ï reugo uand la guerre recommencça , Charles Mignon obtint de passer dans la cavalerie et perdit alors de vue son camarade, Le dernier des Mignon de la Bastie était, en 1812, officier de la Légiond'Honneur et major d’un régiment de cavalerie, espérant être renommé comte de la Bastie et fait colonel par l'Empereur. Pris par les Russes, il fut envoyé, comine tant d’autres, en Sibérie. Il fit le voyage avec un pauvre lieutenant dans lequel il reconnut Anne Dumay, non décoré, brave, mais malheureux comme un million de pousse-cailloux à épaulettes de laine, le canevas d'hommes sur lequel Napoléon a peint le tableau de l’Empire. En Sibérie, le lieutenantcolonel apprit, pour tuer le temps, le calcul et la calligraphie au Breton, dont l’éducation avait paru inutile au père Scévola. Charles trouva dans son premier compagnon de route un de ces cœurs si rares où il put verser tous ses chagrins en racontant ses félicités.*, Le fils de la Provence avait fini par rencontrer le hasard qui cherche tous les jolis garcons. En 1804, à Francfort-sur-Mein, il fut adoré par Bettina Wallenrod , fille unique d’un banquier , et il l'avait épousée avec d'autant plus d'enthousiasme qu’elle était riche, une des beautés de la ville, et qu’il se voyait alors seulement lieutenant, sans autre fortune que l'avenir excessivement problématique des
pre e
iilitaires de ce temps-là. Le vieux Wallenrod, baron allemand déchu (la Banque est toujours baronne), charmé de savoir que le beau lieutenant représentait à lui scul les Mignon de la Bastie, approuva la passion de la blonde Bettina, qu’un peintre (il y en avait un alors à Francfort) avait fait poser pour une figure idéale de l’AIlemagne. Wallenrod, nommant par avance ses petits-fils comtes de la Bastie-Wallenrod, plaça dans les fonds français la somme nécessaire pour donner à sa fille trente mille francs de rente. Gette dot fit une très-faible brèche à sa caisse, vu le peu d’élévation du capital. L'Empire, par suite d’une politique à l'usage de beaucoup de débiteurs, payait rarement les semestres. Aussi Charles parut -il assez effrayé de ce placement, car il n’avait pas autant de foi que le baron allemand dans l'aigle impériale. Le phénomène de la croyance ou de l'admiration, qui n’est qu’une croyance éphémère , s'établit difficilement en concubinage avec l’idole. Le mécanicien redoute la machine que le voyageur admire, et les officiers étaient un peu les chauffeurs de la locomotive napoléonienne , s'ils n’en furent pas le charbon. Le baron de Wallenrod-Tustall- Bartenstild promit alors
de venir au secours Qu ménage. =»
Charles aima Bettina Wallenrod autant qu’il était aimé delle, et
c'est beaucoup dire; mais quand un Provençal s’exalte, tout chez lui devient naturel en fait de sentiment. Et comment ne pas adorer une blonde échappée d’un tableau d’Albert Durer , d’un caractère angélique , et d’une fortune notée à Francfort? Charles eut donc quatre enfants dont il restait seulement deux filles, au moment où il épanchait ses douleurs au cœur du Breton. Sans les connaître, Dumay aima ces deux petites par l'effet de cette sympathie, si bien rendue par Charlet, qui rend le soldat père de tont enfant ! L’aînée, appelée Bettina-Caroline, était & 1805, l’autre, Marie-Modeste,
ns licutenant-colonel sans nouvelles de ces êtres chéris, revint à pied, en 1814, en compagnie du lieutenant , à travers la Russie et la Prusse. Ces deux amis, pour qui la différence des épaulettes n'existait plus , atteignirent Francfort au moment où Napoléon débarquait à Cannes. Charles trouva sa femme à Francfort. mais en deuil; elle avait eu la douleur de perdre son père de qui elle était adorée et qui voulait toujours la voir souriant, même à son lit de wort. Le vieux Wallenrod ne survivait pas aux désastres de l’Emnpire. À soixante-douze ans, il avait spéculé sur les cotons, en croyant
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au génie de Napoléon, sans savoir que le génie est aussi souvent au-dessus qu’au-dessous des événements. Ce dernier Wallenrod, des vrais Wallenrod-Tustall Bartenstild , avait acheté presque autant de balles de coton que l'Empereur perdit d'hommes pendant sa sublime campagne de France.3
—|Che meirs tans le godon 1] dit à sa fille ce père, de l’espèce des Goriot, en s’efforçant d’apaiser une douleur qui l’effrayait, ed che meirs ne teffant rienne à ber:onnef car ce Français d'Allemagne mourut en essayant de parler la langue aimée de sa fille.
Heureux de sauver de ce grand et double naufrage sa femme ses deux filles, Charles Mignon revint à Paris où l'Empereur le nomma lieutenant-colonel dans les cuirassiers dé la Garde, et le fit commandant de la Légion-d'Honneur. Le rêve du colonel, qui se voxait enfin général et comte au premicr triomphe de Napoléon, s’éteignit dans les flots de sang de Waterloo. Le colonel, peu grièvement blessé, se retira sur la Loire et quitia Tours avant le licenciement.
Au printemps de 4816, Charles réalisa ses trente mille livres de rentes qui lui donnèrent environ quatre cent mille francs, et résolut d'aller faire fortune en Amérique , en abandonnant le pays où la persécution pesait déjà sur les soldats de Napoléon. IT descendit de Paris au Havre accompagné de Dumay, à qui, par un hasard assez ordinaire à la guerre, il avait sauvé la vie en le prenant en croupe au milieu du désordre qui suivit la journée de Waterloo. Dumay partageait les opinions et le découragement du colonel. Charles, suivi par le Breton comme par un caniche (le pauvre soldat idolâtrait les deux petites filles), pensa que l'obéissance, l'habitude des consignes, la probité , l’attachement du lieutenant en feraient un serviteur fidèle autant qu'utile, il lui proposa donc de se mettre sous ses ordres, au civil. Dumay fut très-heureux en se voyant adopté par une famille où il/vivr£t comme le guy sur le chêne.
fn attendant une occasion pour s'embarquer, en choisissant entre les navires et méditant sur les chances offertes par leurs destinations, le colouel entendit parler des brillantes destinées que la paix réscrvait au Havre. En écoutant la dissertation de deux bourgeois, il entrevit un moyen de fortune , et devint à la fois armateur, banquier, propriétaire; il acheta pour deux cent mille francs de terrains, de maisons, et lança vers New-York un navire chargé de soieries francaises achettes à bas prix à Lyon. Dumay, son agent, partit sur le
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vaisseau. Pendant que le colonel s'installait dans la plus belle maison de la rue Royale avec sa famille, et apprenait les éléments de la Banque en déployant l’activité, la prodigieuse intelligence des Provençaux, Dumay réalisa deux fortunes, car il revint avec un chargement de coton acheté à vil prix. Cette double opération valut un capital énorme à la maison Mignon. Le colonel fit alors l’acquisition de la villa d’Ingouville, et récompensa Dumay en lui donnant une modeste maison, rue Royale.
Te Pere Fran aa rame de New-York, avec ses cotons, une jolie petite femme à laquelle plut , avani toute chose, la qualité de Français. Miss Grummer possédait environ quatre mille dollars, vingt mille francs que Dumay plaça chez son colonel. Dumay, deveuu l’alter Ego de l’armateur, apprit en peu de temps la tenue des livres, cette science qui distingue , selon son mot, les sergentsmajors du commerce. Ce naïf soldat, oublié pendant vingt-ans par la Fortune, se crut l’homme le plus heureux du monde, en se voyant propriétaire d’une maison que la munificence de son chef garnit d’un joli mobilier, puis de douze cents francs d'intérêts qu’il eut de
ses fonds, et de trois mille six cents francs d’appointement. Jamais le:
lieutenant Dumay, dans ses rêves, n'avait espéré situation pareille ; mais il était encore plus satisfait de se sentir le pivot de la plus riche maison de commerce du Havre. Madame Dumay, petite amnéricaine assez jolie, eut le chagrin de perdre tous ses enfants à leur naissance, et les malheurs de sa dernière couche la privèrent de l’espérance d’en avoir ; elle s’attacha donc aux deux demoiselles Mignon , avec autant d’anour que Dumay qui les eût préférées à ses enfants. Madame Dumay, qui devait le jour à des cultivateurs habitués à une vie économe , se contenta de deux mille quatre cents francs pour elle et son ménage. Ainsi, tous les ans, Dumay plaça deux mille et quelques cents francs de plus dans la maison Mignon. En examinant le bilan annuel, le patron grossissait le compte au caissier d’une gratification en harmonie avec les services. En 1824, le crédit du caissier se montait à cinquante-huit mille francs. Ce fut alors que Charles Mignon, comte de la Bastie, titre dont on ne parlait jamais, combla son caissier en le logeant au Chalet, où , dans ce moment, vivaient obscurément Modeste et sa mère.
L'état déplorable où se trouvait madame Mignon, que son mari
(laissÿ belle encore, a sa cause dans la catastrophe à laquelle l'ab-
sence de Charles était due. Le chagrin avait employé trois ans à
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MODÈSTE MIGNON. 131
détruire cette douce Allemande ; mais c'était un de ces chagrins semblables à des vers logés au cœur d’un bon fruit. Le bilan de cette douleur est facile à chiffrer. Deux enfants, morts en bas âge, eurent un double ci-gtt dans cette âme qui ne savait rien oublier. La captivité de Charles en Sibérie fut, pour cette femme aimante, la mort tous les jours. La catastrophe de la riche maison Wallenrod et la mort du pauvre banquier sur ses sacs vides, fut, au milieu des doutes de Bettina sur le sort de son mari, comme un coup suprême. La joie excessive de retrouver son Charles faillit tuer cette fleur allemande. Puis la seconde chute de l’Empire, l’expatriation projetée furent comme de nouveaux accès d’une même fièvre. Enfin , dix ans de prospérités continuelles , les amusements de sa maison, la première du Havre; les diners, les bals, les fêtes du négociant heureux, les somptuosités de la villa Mignon, l'immense considération, la respectueuse estime dont jouissait Charles, l’entière affection de cet homme, qui répondit par un amour unique à un: unique amour, tout avait réconcilié cett: pauvre femme avec la vie. Au moment où elle ne doutait plus, où elle entrevoyait un beau soir à sa journée orageuse, une catastrophe inconnue, enterrée au cœur de cette double famille ct dont il sera bientôt ques-
tion, ff comme une sommation du malheur. "h auas f£n janvier 1896, au milieu d'une fête, quand le Havre tout
entier désignait Charles Mignon pour son député, trois lettres, venues de New-York, de Paris et de Londres, coiuime @ coupJde marteau sur le palais de verre de la Prospérité. En dix minutes, la ruine avait fondu de ses ailes de vautour sur cet inoui bouheur, comme le froid sur la Grande Armée en 1812: n une seule nuit, passée à faire des comptes avec Dumay, Charles Mignon /prif son parti. Toutes les valeurs, sans en excepter les
meubles, suflisaient à tout payer f— Le Havre Jait le colonel au lieutenant, ne me verra pas à
pied Dumay, je prends tes soixante mille francs à six pour
cent.
#— À trois, mon colonel
À rien alors, à Charles Mignon péremptoirement. Je te ferai
ta part dans mes nouvelles affaires. Le Mo leste, qui n'est plus à moi, part demain, le capitaine m’emmène. Toi, je te charge de ma femme et de ma fille. Je n’écrirai jamais ! Pas de nouvelles, bonnes
nouvelles.
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$ hRAMa#N me ‘.,132 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. A a À A a, Dumay i ques- 6 1 { tionf sur ses projets. =
e pense, dit-il! à Latournelle d’un petit air entendu, que {4
mou colonel a son plan fait.
e lendemain, ffaccompagnf au petit jour son patron sur le na- Jar
vire le Modeste, partant pour Constantinople. Là, sur l’arrière du bâtiment, le Breton] dit au Provençal : — Quels sont vos derniers
we ordres, mon ie @ #— Qu’aucun homme n’approche du Chalet ! di le père en rete- C1
nant mal une larme. Dumay ! garde-moi mon dernier enfant, comme / me le garderait un boule-dogue, La mort à quiconque tenterait de #4 débaucher ma seconde fille ! Ne crains rien, pas même l'échafaud, je L’y rejoindrais..
«ion colon, faites vos affaires en paix. Je vous comprends. Vous retrouverez madeinoiselle Modeste comme vous me la confiez, ou je serais mort! Vous me connaissez et vous connaissez nos deux chiens des Pyrénées. On n’arrivera pas à votre fille. Pardon de vous dire tant de phrases !
1. "hf Fes deux militaires sp jetéeit dans les bras l’un de l’autre comme oo ] Ya deux hommes qui s'étaient appréciés en pleine Sibe Sibérie. e jour même, le Courrier du Havre contegäit ce terrible, GE k
simple, énergique et honnête premier-Havre.
pen nee À M
« La maison Charles Mignon suspend ses payements. Mais les li- » quidateurs soussignés prennent l'engagement de payer toutes les » créances passives, On peut, dès à présent, escompter aux tiers- » porteurs les effets à terme. La vente des propriétés foncières cou - » vre intégralement les comptes courants.
» Cet avis est donné pour l'honneur de la maison et pour empê. » cher tout ébranlement du crédit sur la place du Havre.
» Monsieur Charles Mignon est parti ce matin sur le Modeste » pour l’Asie-Mineure, ayant laissé de pleins pouvoirs à l’effet de » réaliser toutes les valeurs, même immobilières.
» DUMAY (liquidateur pour les comptes de banque ); » LATOURNELLE, notaire (liquidateur pour Les biens » de ville et de campagne ); GOBENHEIM (liquidateur » pour les valeurs commerciales). »
TE
avait ds
Latournelle sa fortune à la bonté de monsieur Mignon, ; ; qui lui/prêt4 cent mille francs, en 1817, pour acheter la plus belle [ares L € Étude du Havre. Ce pauvre homme, sans moyens pécuniaires, premier clerc depuis dix ans, atteignait alors à l’âge de quarante ans et se voyait clerc pour le reste de ses jours. 11 fut le seul dans tout le Havre dont le dévouement pât se comparer à celui de Dumay; car Gobenheim profita de la liquidation pour continuer les relations et les affaires de monsieur Mignon, ce qui lui permit d'élever sa
Pendant que des regrets unanimes se formulaient à la Bourse,
sur le port, dans toutes les maisons; quand le panégyrique d’un homme irréprochable, honorable et bienfaisant, remplissait toutes les bouches, Latournelle et Dumay, silencieux et actifs comme des fourmis, vendaient, réalisaient, payaient et liquidaient. Vilquin fit le généreux en achetant la villa, la maison de ville et une ferme. Aussi Latournelle profita-t-il de ce bon premier mouvement en arrachant
un bon prix à Vilquin.
On voulut visiter madame et mademoiselle Mignon; mais elles
avaient obéi à Charles en se réfugiant au Chalet, le matin même de son départ qui leur fut caché dans le premier moment. Pour ne pas se laisser ébranler par leur douleur, le courageux banquier avait embrassé sa femme et sa fille pendant leur sommeil. Il y eut trois cents cartes mises à la porte de la maison Mignon. Quinze jours après, l’oubli le plus profond, prophétisé par Charles, révélait à ces deux femmes la sagesse et la grandeur de la résolution ordonnée.
Jumay fit représenter son maître à New-York, à Londres et à Paris. 11 suivit la liquidation des trois maisons de banque auxquelles cette ruine était due, réalisa cinq cent mille francs dé 1826 à 1828, le huitième de la foriune de Charles; et, selon des ordres écrits pendant la nuit du départ, il les envoya dans le commencement de l’année 1828, par la maison Mongenod, à New - York, au compte de monsieur Mignon Tout cela fut accompli militairement, excepté le prélèvement de trente mille francs pour les besoins personnels de madame et de mademoiselle Mignon que Charles avait recommandé de faire et que ne fit pas Dumay. Le Breton vendit sa maison de ville vingt mille francs, et les remit à madame Mignon, cn pensant que, p'us son colonel aurait de capitaux, plus promptement il re-
viendrait. | faste de trente mille francs quelquefois on périt, di-it à &d'a fs
Latournelle qui lui prit à sa valeur «cette maison où les habitants du Chalet trouvaient toujours un appartement.
Tel fut, pour la célèbre maison Mignon.-du Havre, le résultat de la crise qui bouleversa, de 1825 à 1826, les principales places de commerce et qni causa, si l’on se souvient de ce coup de vent, la ruine de plusieurs banquiers de Paris, dont l’un présidait le Tribunal de
Commerces
On comprend alors que cette chute immense, couronnant un règne bourgeois de dix années, ju être le coup de la mort pour Bettina Wallenrod , qui se vit encore une fois séparée de son mari, sans rien savoir d’une destinée en apparence aussi périlleuse, aussi aventureuse que l’exik en ‘Sibérie, mais le mal qui l’entraînait vers la tombe est à ces chabrins visibles ce qu'est aux chagrins ordinaires d’une famille l’enfant fatal qui la gruge et la dévore. La pierre infernale jetée au cœur de cette mère était une des pierres tmmulaires du petit cimetière d’Ingouville , et sur laquelle on lit :
BETTINA-CAROLINE MIGNON, Morte à vingt-deux ans.