‹ Scènes de la vie privée et publique des animaux (volume 2)Chapitre 13 sur 49 · PRIEZ POUR ELLE · texte numérisé non relu

PRIEZ POUR ELLE

Cette inscription est pour la jeune ifille ce qu’une épitaphe est pour beaucoup de morts, à table des matières d’un livre inconnu. Le livre, le voici dans son abrégé terrible qui peut expliquer le serment échangé dans les adieux du colonel-et du:lieutenant.

Un jeune hoinme, d’une charmante figure, appelé Georges d'Estourny, vint au Havre sous le vulgaire prétexte.de voir la mer, et il y vit Caroline Mignon. Un soi-disant élégant de Paris n'est jamais sans quelques recommandations ; il fut denc:invité, par l’intermédiaire d’un ami des Mignon, à une fête donnée à Ingouville. Devenu très-épris et de Caroline et de sa fortune, le Parisien entrevit une fin heureuse. En trois mois, il accumula tous les moyens de séduction , et enleva Caroline. Quand il a des filles, un père de famille ne doit pes plus laisser introduire un jeune homme chez lui sans le connaître, que laisser traîner des livres ou des journaux sans les avoir lus. L’innocence des filles est comme le lait que font tourner un coup de tonnerre, un vénéneux parfum, un temps chaud, un rien, un souflle mêine. Eu lisant la lettre d'adieu de sa

fille aînée, Charles Mignon fit partir aussitôt madame Dumay pour Paris. La famille allégua la nécessité d’un voyage subitement ordonné par le médecin de la maison qui trempa dans cette excuse nécessaire; mais sans pouvoir empêcher le Havre de causer sur

cette absence,s

— Comment, une jeune personne si forte, d'un teint espaynol ,

à chevelure de jais!.. Elle ? poitrinaire !.. — Mais, oui, loù dit qu'elle a commis une imprudence, — Ah! ah! s'écriait un Vilqum.

— Elle est revenue en nage d’une partie de cheval, et a bu à la glace ; du moins, voilà ce que dit le docteur Froussepard4

Quand madame Dumay revint, les malheurs de la maison Mignon étaient consommés, personne ne fit plus attention à l’absence de Caroline ni tour de la femme du caissier.

Au commencement de l’année 1827, les journaux retentirent du procès de Georges d’Estourny, condamné pour de constantes frau des au jeu par la Police correctionnelle. Ce jeune corsaire s’exila , sans s'occuper de mademoiselle Mignon, à qui la liquidation faite au Havre ôtait toute sa valeur. En peu de temps, Carelkine apprit et son infâme abandon , et la ruine de la maison paternelle. Revenue dans un état de maladie affreux et mortel, elle s’éteignit, en peu de jours, au Chalet. Sa mort protégea du moins sa réputation. On crut assez généralement à la maladie alléguée par monsieur Mignon lors de la fuite de sa fille, et à l'ordonnance médicale qui dirigeait, disait -on iselle Caroline sur Nice. Jusqu'au dernier moment, la mèrefespér4 conserver sa fille! Bettina fut sa préférence, comme Modeste était celle de Charles. Il y avait quelque chose de touchant dans ces deux élections. Bettina fut tout le portrait de Charles, comme Modeste est celui de sa mère. Chacun des deux époux continuait son amour dans son enfant. Caroline, fille de la Provence, tint de son père et cette belle chevelure noire comme l’aile d'un corbeau qu’on admire chez les femmes du midi, et l'œil brun, fendu en amande, brillant comme une étoile, et le teint olivâtre, et la peau dorée d’an fruit velouté, le pied cambré, cette taille espagnole qui fait craquer les basquines. Aussi le père et la mère étaient-ils fiers de la charmante op-

position que présentaient les deux sœurs.

#—Ün diable et un ange! disait-on sans malice, quoique ce fût

une prophétie.

Jess Je

Après avoir pleuré pendant un mois dans sa chambre où elle voulut rester sans voir personne, la pauvre Allemande en sortit les yeux malades. Avant de perdre la vue, elle était allée, malgré tous ses amis, contempler la tombe de Caroline. Cette dernière image resta colorée dans ses ténèbres, comme le spectre rouge du dernier objet vu brille encore, après qu’on à fermé les veux par un grand jour.

Après cet affreux, ce doublé malheur, Modeste devenue fille unique, sans que son père le sût, rendit Dumay, non pas plus dévoué, mais plus craintif que par le passé. Madame Dumay, folle de Modeste comme toutes les femmes privées d'enfant , l’accabla de sa maternité d'occasion, sans cependant méconnaître les ordres de son mari qui se défiait des amitiés féminines. La consigne était

nette.

Pt jamais un homine de qüelque âge, de quelque rang que ce soit, avait dit Dumay, parle à Modeste, la lorgne, lui fait les yeux doux, c’est un homme mort, je lui brûle la cervelle et je vais me mettre à la disposition du Procureur du Roi, ma mort la sauvera peut-être. Si tu ne veux pas me voir couper le cou, remplace-moi bien auprès d'elle, pendant que je suis en ville.,

Depuis trois ans, Dumay visitait ses armes tous les soirs. Il paraissait avoir mis de moitié dans son serment les deux chiens des Pyrénées, deux animaux d’une intelligence supérieure; l’un couchait à l’intérieur et l’autre était posté dans une petite cabane d’où il ne sortait pas et n’aboyait point; mais l'heure où ces deux chiens auraient remué leurs mâchoires sur un quidam, eût été terrible!

On peut maintenant deviner la vie menée au Chalet par la mère et la fille. Monsieur et madame Latournelle, souvent accompagnés de Gobenheim , venaient à peu près tous les soirs tenir compagnie à leurs amis, et jouaient au whist. La conversation roulait sur les affaires du Havre, sur les petits événements de la vie de province. Entre neuf et dix heures du soir, on se quittait. Modeste allait coucher sa mère, elles faisaient leurs prières ensemble , elles se répétaient leurs espérances, elles parlaient du voyageur chéri. Après avoir embrassé sa mère, la fille rentrait dans sa chambre à dix heures. Le lendemain, Modeste levait sa mère avec les mêmes soins, les mêmes prières, les mêmes causeries. A la louange de Modeste, depuis le jour où la terrible infirmité vint ôter un sens à sa mère, elle s’en fit la femme de chambre, et déploya la même sollicitude, à tout instant, sans se lasser, sans y trouver de monotonie. Elle

fut sublime d'affection, à toute heure, d’une douceur rare chez les jeunes filles, et bien äppréciée par les témoins de c2tte tendresse. Aussi, pour la famille Latournelle, pour monsieur et madame Dumay, Modeste était-elle au moral la perle que vous connaissez. Entre le déjeuner et le dîner, madame Mignon et madame Dumay faisaient, pendant les jours de soleil, une petite promenade jusques sur les bords de la mer, accompagnées de Modeste, car il

Un mois avant la scène, au milieu de laquelle cette explication fait comme une parenthèse, madame Mignon avait tenu conseil avec ses seuls amis, madaine Latournelle, le notaire et Dumay, pendant que madame Dumay amusait Modeste par une longue promenade.

— Écoutez, es amis , avait dit l’aveugle, ma fille aime, je ie sens, je le vois... Une étrange révolution s’est accomplie en elle,

e m'interrompez pas, Dumay. Depuis deux mois, Modeste prend soin d'elle, comme si elle devait aller à un rendez-vous. Elle est devenue excessivement difficile pour sa chaussure, elle veut faire valoir son pied, elle gronde madame Gobet, la cordonnière. Il en est de même avec sa couturière. En de certains jours, ma pauvre petite reste morne, attentive, comme si elle attendait quelqu’un; sa voix a des intonations brèves comme si, quand on l'interroge, on la contrariait dans son attente, dans ses calculs secrets ;

puis, si udu, est venu...

= Nom d’un petit bonhomme !

sera iou Dinmay-it laveugie, Eh! bien, Modeste est gaie ! Oh! elle n’est pas gaie pour vous, vous ne saisissez pas ces nuances trop délicates pour des yeux occupés par le spectacle de la nature. Cette gaieté se trahit par les notes de sa voix, par des accents que je saisis, que j'explique. Modeste , au lieu de demeurer assise, songeuse, dépense une activité folle en mouvements désordonnés..… Elle est heureuse , enfin ! Il y a des actions de grâce jusques dans les idées qu’elle exprime. Ah! mes amis, je me connais au bonheur aussi bien qu’au malheur... Par le baiser que me donne ma pauvre Modeste, je devine ce qui se passe en elle : si elle a recu ce qu'elle attend, ou si elle est inquiète. Il y a bien des nuances dans les baisers, même dans ceux d’une fille innocente , car Modeste est l'innocence même, mais, c’est comme une innocence instruite, Si je

CR

ct je ne sai mment vous ne vous en êtes pas aperçus. ré Nom d’un peiit bonhomme! s’é le lieutenant,

{ avt

suis aveugle, ma tendresse est clairvoyante, et je vous engage à

surveiller ma fille.

#Dumay devenu féroce, le notaire en homme qui veut trouver le

mot d'une énigme, madame Latournelle en duègne trompée, madame Dumay qui partagea les craintes de son mari , se firent alors les espions de Modeste. Modeste ne fut pas quittée un mstant. Dumay passa les nuits sous les fenêtres, caché dans son manteau comme un jaloux Espagnol; mais il ne put, armé de sa sagacité de militaire, saisir aucun indice accusateur. A moins d’aimer les rossignols du parc Vilquin, ou quelque prince Lutin, Modeste n'avait pu voir personne, n'avait pu recevoir ni donner aucun signal. Madame Dumay, qui ne se coucha qu'après avoir vu Modeste endormie, plana sur les chemins du haut du Chalet avez une attention égale à celle de son mari. Sous les regards de ces quatre argus, l’irréprochable enfant, dont les moindres mouvements furent étudiés, analysés, fut si bien acquittée de toute criminelle conversation , que les amis taxèrent madame Mignon de folie, de préoccupation. Madame Latournelle, qui conduisait elle-même à l'église et qui en ramenait Modeste, fut chargée de dire à la mère qu'elle s’abusait

sur sa fille.

iodeste, t-elle Jobserver, est une jeune personne très-exaltée, elle se passionne pour les poésies de celui-ci, pour la prose de celui-là. Vous n’avez pas pu juger de l'impression qu’a produite sur elle cette symphonie de bourreau (mot de Butscha qui prêtait de l'esprit à fonds perdu à sa bienfaitrice), appelée le Dernier jour d’un Condamné; mais elle me paraissait folle avec ses admirations pour ce monsieur Hugo. Je ne sais pas où ces gens-là (Victor Hugo, Lamartine, Byron sont ces gens-là pour les madame Latournelle) vont prendre leurs idées. La petite m'a parlé de Child- Harold, je n’ai pas voulu en avoir le démenti, j'ai eu la simplicité de me mettre à lire cela pour pouvoir en raisonner avec elle. Je ne sais pas s’il faut attribuer cet effet à la traduction; mais le cœur me tournait, les yeux me papillotaient, je n'ai pas pu continuer. Il y a à des comparaisons qui harlent: des ‘rochers qui s’évanouissent , les laves de la guerre... Enfin, comme c’est un Anglais qui voyage, on doit s'attendre à des bizarreries, mais cela passe la permission. On se croit en Espagne, et il vous met dans les nuages, au-dessus des Alpes, il fait parler les torrents et les étoiles; et, puis, il ÿ a trop de vierges! c'en est impatientant! Enfin, après

les campagnes de Napoléon, nous avons assez des boulets enflammés, de l’airain sonore qui roulent de page en page. Modeste m'a dit que tout ce pathos venait du traducteur et qu'il fallait lire l'anglais. Mais, je n'irai pas apprendre l'anglais pour lord Byron, quand je : ue l'ai pas appris pour Exupère. Je préfère de beaucoup les romans de Ducray-Duninil à ces romans anglais! Moi je suis trop Normande pour m'amouracher de tout ce qui vient de l'étranger, ct un surtout de l’Angleterref lé Madame Mignon, malgré son deuil éternel, nd sa s'empêcher { sue # de sourire à l’idée de madame Latournelle lisant Child-Harold. La { sévère notaresse accepta ce sourire comme une approbation de ses

doctrines. 3

— Ainsi donc, vous prenez, ma chère madame Mignon, les fantaisies de Modeste, les effets de ses lectures pour des amourettes. Elle à vingt ans. À cet âge, on s'aime soi-même. On se pare pour se voir parée. Moi, je mettais à feu ma pauvre petite sœur un chapeau d'homme, et nous jouions au monsieur... Vous avez eu, vous, à Francfort, une jeunesse heureuse ; mais, soyons justes ?.. Modeste est ici, sans aucune distraction. Malgré la complaisance avec laquelle ses moindres désirs sont accueillis, elle se. sait gardée, et la vie qu'elle mène:offrira t peu de plaisir à une jeune fille qui a’aurait pas trouvé comine elle des divertissements dans les livres. Allez, elle n'aime personne que vous... Fenez-vous pour très-henreuse de ce qu'elle se passionne pour les corsaires de lerd Byron, peur les béros de roman de Walter Scott,:pour vos Allemands, les comics d’'Egmont, Werther, Schiller et autres Err.

— Eh ! bien, madame ?..{ dit respectueusemeant Damay ak ass. effrayé du silence de madame Mignon.

7 Modeste n’est pas seulement amoureuse, elle aime quelqu'un ! r$ D frmdhamen su nues z — Madame, il s’agit de ma vie, et vous trouverez bon, non pas “9 CT

à cause de inoi, mais de ma pauvre femme, de mon colonel et de vous, que je cherche à savoir qui de la mère ou du chien de garde

se trompe. .

<= C'est vous, Dumay ! Ah ! si je pouvais regarder ma fille !.… J'anm dE

siéerid la pauvre aveugle a ne ?

nous , je réponds de mon Exu

— Ce ne saurait être Gobenheim que, depuis le départ du colo-

madame Latournelle. Quant à

nel, nous voyons à peine neuf heures par semaine, dit Dumay. D'ailleurs il ne pense pas à Modeste, cet écu de cent sous fait homme! Son oncle Gobenheim-Keller lui a dit : «Deviens assez riche pour épouser une Keller. » Avec ce programme, il n’y a pas à craindre qu’il sache de quel sexe est Modeste. Voilà tout ce que nous voyons d'hommes ici. Je ne compte pas Butscha, pauvre petit bossu, je l’aime, il est votre Dumay, madame, dit-il à la notaresse, Butscha sait très-bien qu’un regard jeté sur Modeste lui vaudrait une trempée à la mode de Vannes... Pas une âme n’a de communication avec nous. Madame Latournelle qui, depuis votre... votre malheur, vient chercher Modeste pour aller à l’église et l'en ramène, l’a bien observée, ces jours-ci, durant la messe, et n’a rien vu de suspect autour d'elle, Enfin, s’il faut vous tout dire, j'ai ratissé moi-même les allées autour de la maison depuis un mois, et je les ai retrouvées le matin sans traces de pas..

Les râteaux ne sont ni chers ni difficiles à manierdit la fille de | A

l'Allemagne.

— Et les chiens? s'écfià Dumay.

— Les amoureux savent leur trouver des philtres[réponaff ma- [ ss

dame Mignon.

=. Ce serait à me brûler la cervelle, si vous aviez raison, car je £

serais enfoncé! s'éef# Dumay. DO Est à none ne re 2 Eh! madame , je ne soutiendrais pas le regard du colonel

s’il ne retrouvait pas sa fille, surtout maintenant qu’elle est unique, aussi pure, aussi vertueuse qu’elle était quand, sur le vaisseau, il n’a dit : — Que la peur de l’échafaud ne t’arrête pas, Dumav,

quand il s'agira de l’honneur de Modeste ! =

— Je vous reconnais bien là tous les deux Lit madame Mignon [as pleine d’attendrissement.

2—Je gagerais mon salut éternel, que Modeste est pure comme elle l’était dans sa ba madame Dumay.

Oh! je le saurai, Dumay, Si madnne la comtesse veut me permettre d'essayer d’un| moyen, car les vieux troupiers se connais-

à notre dernier enfant.

— Ét, comment feras-

savoir le secret d’une jeu

u, Anne?

PRES ne lG/ tar 24e

— Obéissez-moi bien tous, le lieutenant, j'ai besoin de

x tout le monde.

Ce précis rapide, qui, développé savamment, aurait fourni tout un tableau de mœurs (combien de familles peuvent y reconnaître les événements de leur vie), suffit à faire comprendre l'importance des petits détails donnés sur les êtres et les choses pendant cette soirée où le vieux militaire avait entrepris de lutter avec une jeunc fille, et de faire sortir du fond de ce cœur un amour observé par une mère aveugle.

Une heure se passa dans un calme effrayant, interrompu par les phrases hiéroglyphiques des joueurs de whist. ique ! — ! joupe! — Avons-nous les honneurs ? — Deux de #rè (sic)! — À huit! — A qui à donner? Phrases qui constituent aujourd’hui les grandes émotions de l'aristocratie euro-

péenne.

Modeste travaillait sans s'étonner du silence gardé par sa mère.

Le mouchoir de madame Mignon glissa de dessus son jupon à terre, Butscha se précipité pour le ramasser ; il se trouva près de Modeste et lui dit à l'oreille : — Prenez garde :..… en se relevant.

lodeste leva sur le nain des yeux étonnés dont les rayons, comme

épointés, le remplirent d’une joie ineffable. Tile n’aime personne ! se dit Je pauvre bossu qui se frotta les mains à s’arracher l’épiderme,

n ce moment Exupère se précipita dans le parterre, dans la mai-

son , tomba dans le salon comme un ouragan, et dit à l'oreille de Dumay : — Voici le jeune homme!

Dumay se leva, sauta sur ses pistolets et sortit. — Ah! mon Dieu! Et s’il le tue ?... s'écria madame Dumay qui

fondit en larmes.

— Mais que se passe-t-il donc ? demanda Modeste en regardant

ses amis d’un air candide et sans aucun effroi.

— Mais il s’agit d’un jeuné homme qui tourne autour du Chalet!.… s’écria madame Latournelle.

— Eh! bien, reprit Modeste, pourquoi donc Dumay le tuerait-

— Sancta simplicita !.… dit Butscha qui contempla aussi fièrement son patron qu’Alexandre regarde Babylone dans le tableau de

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