‹ Scènes de la vie privée et publique des animaux (volume 2)Chapitre 23 sur 49 · FUN · texte numérisé non relu

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et un amant véritable que la femme et le public finissent, souvent trop tard, par adorer.

— Eh! bien, s’écria-t-il, je resterai , je souffrirai , je la verrai , je l’aimerai pour moi seul, égoïstement! Modeste sera mon soleil , ma vie, je respirerai par son soufle, je jouirai de ses joies, je maigrirai de ses chagrins, fût-elle la femme de cet égoïste de Ganalis…

— Voilà ce qui s’appelle aimer ! monsieur, dit une voix qui partit d’un buisson sur le bord du chemin. Ah! çà, tout le monde aime donc mademoiselle de La Bastie ?.…

Et Butscha se montra soudain, il regarda La Brière. La Brière rengaîna sa colère en toisant le nain à la clarté de la lune, et il fit quelques pas sans lui répondre.

— Entre soldats qui servent dans la même compagnie, on devrait être un peu plus camarades que ça! dit Butscha. Si vous n'aimez pas Canalis, je n’en suis pas fou non plus.

— C’est mon ami, répondit Ernest.

— Ah! vous êtes le petit secrétaire, répliqua le nain.

— Sachez, monsieur, répliqua La Brière, que je ne suis le secrétaire de personne, j'ai l'honneur d’être Conseiller à l’une des Cours suprêmes du royaume.

— J'ai l'honneur de saluer monsieur de La Brière, fit Butscha. Moi, j'ai l'honneur d’être premier clerc de maître Latournelle, conseiller suprême du Hâvre, et j'ai certes une plus belle position que la vôtre. Oui, j'ai eu le bonheur de voir mademoiselle Modeste de La Bastie presque tous les soirs, depuis quatre ans, ct je compte vivre auprès d’elle comme un domestique du roi vit aux Tuileries. On noffrirait le trône de Russie, je/djrais : — J'aime trop le soleil ! N'est-ce pas vous dire, monsieur, que je m'intéresse à elle plus qu'à moi-même, en tout bien, tout honneur. Croyez-vous que l'altière duchesse de Chaulieu verra d’un bon œil le bonheur de madame de Canalis, quand sa femme de chambre , amoureuse de monsieur Germain, inquiète déjà du séjour que fait au Hàvre ce charmant valet de chambre, se plaindra, tout en coiffant sa maitresse, de...

— Gomment savez-vous ces choses-là? dit La Brière en interrompant Butscha.

— D'abord, je suis clerc de notaire, répondit Butscha ; mais vous n’avez donc pas vu ma bosse? elle est pleine d’inventions, monsieur. Je me suis fait le cousin de mademoiselle Philoxène

Jacmin, née à Honfleur, où naquit ma mère, une Jacmin, il y a onze branches de Jacmin à Honfleur. Douc, ma cousine , alléchée par un héritage improbable, m'a raconté bien des choses.

— La duchesse est vindicative !.. dit La Brière.

— Comme une reine, m'a dit Philoxène, elle n’a pas encore pardonné à monsieur le duc de n'être que son mari, répliqua Butscha. Elle hait comme elle aime. Je suis au fait de son caractère, de sa toilette, de ses goûts, de sa religion et de ses petitesses, car Philoxène me l’a déshabillée, âme et corset. Je suis allé à l'Opéra pour voir madame de Chaulieu , je n’ai pas regretté mes dix francs (je ne parle pas du spectacle)! Si ma prétendue cousine ne m'avait pas dit que sa maîtresse comptait cinquante printemps, j'aurais cru être bien généreux en Jui en donnant trente, elle n'a pas connu d’hiver, cette duchesse-là !

— Oui, reprit La Brière, c'est un camée conservé par son caillou... Canalis serait bien embarrassé si la duchesse savait ses projets, et j'espère, monsieur, que vous en resterez là de cet espionnage indigne d’un honnête homme...

— Monsieur, reprit Butscha fièrement, pour moi, Modeste, c’est l'Etat ! Je n’espionne pas, je prévois! La duchesse viendra, s’il le faut, ou restera dans sa tranquillité, si je le juge convenable.…

— Vous?

— Moi!

— Et par quel moyen ?.. dit La Brière.

— Ah! voilà ! dit le petit bossu qui prit un brin d'herbe. Tenez, voyez? Ce gramen prétend que l’homme construit ses palais pour le loger, et il fait choir un jour les marbres les plus solidement assemblés, comme le peuple, introduit dans l’édifice de la Féodalité, l’a jeté par terre. La puissance du faible qui peut se glisser partout est plus grande que celle du fort qui se repose sur ses canons. Nous sommes trois Suisses qui avons juré que Modeste serait heureuse et qui vendrions notre honneur pour elle. Adieu, monsieur, si vous aimez mademoiselle de La Bastie, oubliez cette conversation, et donnez-moi une poignée de main, car vous me semblez avoir du cœur! Il me tardait de voir le chalet, j'y suis arrivé comme elle soufflait sa bougie, je vous ai vu signalé par les chiens, je vous ai entendu rageant; aussi ai-je pris la liberté de vous dire que nous servons dans le même régiment, celui de Royal-Dévouement!

— Eh! bien, répondit La Brière en serrant la main du bossu, faites-moi l'amitié de me dire si mademoiselle Modeste a jamais aimé quelqu’un d'amour avant sa correspondance secrète avec Canalis.…

— Oh! s’écria sourdement Butscha. Mais le doute est une injure? Lt, maintenant encore, qui sait si elle aime ? le sait-elle ellemême? Elle s’est passionnée pour l'esprit , pour le génie, pour l'âme de ce marchand de stances, de ce vendeur d’orviétan littéraire ; mais elle l’étudiera , nous l’étudicrons, je saurai bien faire sortir le caractère vrai de dessous la carapace de l’homme à belles manières, et nous verrons la tête menue de son ambition , de sa vanité, dit Butscha qui se frotta les mains. Or, à moins que mademoiselle n’en soit folle à en mourir.

— Oh! eile est restée en admiration devant lui comme devant une merveille ! s’écria La Brière en laissant échapper le secret de sa jalousie.

— Si c’est un brave garçon, loyal, et, s’ilaime, s’il est digne d'elle, reprit Butscha, s’il renonce à la duchesse, c’est la duchesse que j'entortillerai !.., Tenez, mon cher monsieur, suivez ce chemin , vous allez être chez vous en dix minutes.

Butscha revint sur ses pas, ct héla le pauvre Ernest qui, en sa qualité d'amoureux véritable, serait resté pendant toute la nuit à causer de Modeste.

— Monsieur, lui dit Butscha, je n’ai pas eu l’honneur de voir encore notre grand poète, je suis curieux d’observer ce magnifique phénomène dans l'exercice de ses fonctions, rendez-moi le service de venir passer la soirée après demain au chalet, restez-y longtemps, car ce n’est pas en une heure qu’un homme se développe. Je saurai, moi le premier, s’il aime, ou s’il peut aimer, ou s’il aimera mademoiselle Moëceste.

— Vous êtes bien jeune pour...

— Pour être professeur, reprit Butscha qui coupa la parole à La Brière. Eh! monsieur, les avortons naissent tous centenaires. Puis, tenez? un malade, quand il est long-temps malade, devient plus fort que son médecin, il s'entend avec la maladie , ce qui m'arrive pas toujours aux docteurs consciencieux. Eh! bien, de même, un homme qui chérit la femme, et que la femme doit mépriser sous prétexte de laideur ou de gibbosité, finit par si bien se connaître en amour , qu’il passe séducteur , comme le ma'ade finit

par recouvrer la santé. La sottise seule est incurable... Depuis l’âge de six ans (j'en ai vingt-cinq), je n'ai ni père ni mère ; j'ai la charité publique pour mère, et le procureur du roi pour père, — Soyez tranquille, dit-il à un geste d’Ernest, je suis plus gai que ma posiüon... Eh! bien, depuis six ans que le regard insolent d’une bonne de madame Latournelle m'a dit que j'avais tort de vouloir aimer, j'aime, et j’étudie les femmes! J’ai commencé par les laides, il faut toujours attaquer le taureau par les cornes. Aussi, ai-je pris pour premier objet d'étude ma patronne qui, certes, est un ange pour moi. J'ai peut-être eu tort; mais, que voulez-vous, je l'ai passée à mon alambic, et j'ai fini par découvrir, tapie au fond de son cœur, cette pensée : — Je ne suis pas si mal qu’on le croit ! Et, malgré sa piété profonde, en exploitant cette idée, j'aurais pu la conduire jusqu'au bord de l’abime... pour l’y laisser !

— Etavez-vous étudié Modeste ?

— Je croyais vous avoir dit, répliqua le bossu , que ma vie est à-elle, comme la France est au roi ! Comprenez-vous mon espionnage à Paris, maintenant ? Personne que moi, ne sait tout ce qu’il y a de noblesse, de fierté, de dévouement, de grâce imprévue, d'infatigable bonté, de vraie religion, de gaieté, d'instruction, de finesse, d’affabilité dans l’âme, dans le cœur, dans l'esprit de cette adorable créature !..….

Butscha tira son mouchoir pour étancher deux larmes, et La Brière lui serra la main longtemps,

— Je vivrai dans son rayonnement ! ça commence à elle, et ça fiait:en moi, voilà comment nous sommes unis, à peu près comme Pest Ja nature à Dieu, par la lumière et le verbe. Adieu, monsieur ! je n'ai jamais de ma vie tant bavardé; mais, en vous voyant devant ses fenêtres, j'ai deviné que vous l’aimiez à ma manière !

Sans attendre la réponse, Butscha quitta le pauvre amant à qui cetté conversation avait mis je ne sais quel baume au cœur. Ernest résolut de se faire un ami de Butscha, sans se douter que la loquacité du clerc ‘avait eu pour but principal de se ménager des intelligences chez Canalis. Dans quel flux et reflux de pensées, de résolutions, de plans de conduite, Ernest ne fut-il pas bercé avant de sommeiller !.… Et son ami Canalis dormait, Jui, du sommeil des triomphateurs, le plus doux des sommeils après celui des justes.

Au déjeuner, les deux amis convinrent d'aller ensemble passer, le lendemain, la soirée au fhaless et de s'initier aux douceurs d’un

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xvhist de province; mais pour brûler la journée, ils fivent seller les chevaux, tous les deux pris à deux fins, et ils s’aventurèrent dans le pays qui, certes, leur était inconnu autant que la Chine; car ce quil y a de plus étranger en France , pour les Français, c’est la France.,

En réfléchissant à sa position d’amant malheureux et méprisé, le Référendaire fit alors sur lui-même un travail quasi semblable à celui que lui avait fait faire la question posée par Modeste au commencement de leur correspondance. Quoique le malheur passe pour développer les vertus, il ne les développe que chez les gens vertueux; car ces sortes de nettoyages de conscience n’ont lieu que chez les gens naturellement propres. La Brière se promil de dévorer à la Spartiate ses douleurs, de rester digne, et de ne se laisser aller à aucune lâcheté ; tandis que Canalis, fasciné par l’énortité de la dot, s’engageait lui-même à ne rien négliger pour captiver Modeste. L’égoïsme et le dévouement, le mot de ces deux caractères, arrivèrent, par une loi morale assez bizarre dans ses effets, à des moyens contraires à leur nature. L’hamme personnel allait jouer l’abnégation , l’homme tout complaisance allait se réfugier sur le mont Aventin de l’orgueil. Ce phénomène s’observe également en politique. On y met fréquemment son caractère à l'envers , el il arrive souvent que le public ne sait plus quel est l'endroit.

Après diner, les deux amis apprirent par Germain l’arrivée du Grand-Ecuÿer, qui fut présenté dans cette soirée au fhalet, par monsieur Latournelle. Mademoiselle d'Hérouville trouva moyen de blesser une première fois ce digne homme en le faisant prier de venir chez elle par un valet-de-pied, au lieu d’envoyer son neveu simplement chez le notaire qui, certes, aurait parlé pendant le reste de ses jours de la visite du Grand-Ecuyer. Aussi le petit notaire fit-il observer à Sa Seigneurie, quand elle lui proposa de le conduire en voiture à Ingouville, qu’il devait y mener madame Latournelle. Devinant à l'air gourmé du notaire qu’il y avait quelque faute à réparer , le duc lui dit gracieusement : — J'aurai l'honneur d’aller prendre, si vous le permettez, madame de Latournelle.

Malgré un haut-le-corps de la despotique mademoiselle d’Hérou- \ille, le duc sortit avec le petit notaire. Ivre de joie en voyant à sa porte une calèche magnifique dont le marchepicd fat abaissé par des gens à la livrée rovale, la notaresse ne sut plus où prendre ses

gants, son ombrelle, son ridicule et son air digne en apprenant que le Grand-Ecuyer la venait chercher. Une fois dans la voiture, tout en se confondant de politesse auprès du petit duc, elle s’écria par un mouvement de bonté : — Eh! bien, et Butscha ?

— Prenons Butscha, dit le duc en souriant.

Quand les gens du port attroupés par l'éclat de cet équipage virent ces trois petits hommes avec cette grande femme sèche, ils se regardèrent tous en riant.

— En les soudant au bout les uns des autres, çà ferait peut-être un mâle pour ste grande perche! dit un marin bordelais.

— Avez-vous encore quelque chose à emporter, madame, demanda plaisamment le duc au moment où le valet attendit l’ordre.

— Non, monseigneur, répondit la notaresse qui devint rouge et qui regarda son mari comme pour Jui dire : Qu’ai-je|fait de si mal?

— Sa Seigneurie, dit Butscha, me fait beaucoup d'honneur en me prenant pour une chose. Un pauvre clerc comme moi n’est qu’un machin !

Quoique ce fut dit en riant, le duc rougit et ne répondit rien. Les grands ont toujours tort de plaisanter avec leurs inférieurs. La plaisanterie est un jeu , le jeu suppose l'égalité. Aussi est-ce pour obvier aux inconvénients de cette égalité passagère que, la partie fiuie , les joueurs ont le droit de ne se plus connaître.

La visite du Grand-Ecuvyer avait pour raison ostensible une affaire colossale, la mise en valeur d’un espace immense laissé par la mer, entre l'embouchure de deux rivières, et dont la propriété venait d'être adjugée par le Conseil-d’État à la maison d’Hérouville. Il ne s’agissait de rien moins que d'appliquer des portes de flot et d’èble à deux ponts, de dessécher un kilomètre de tangues sur une largeur de trois ou quatre cents arpents, d’y creuser des canaux, et d’y pratiquer des chemins. Quand le duc d'Hérouville eut expliqué les dispositions du terrain, Charles Mignon fit observer qu'il fallait attendre que la nature eût consolidé ce sol encore mouvant par ses productions spontanées.

— Le temps qui a providentiellement enrichi votre maison, monsieur le duc, peut seul achever son œuvre, dit-il en terminant. Il serait prudent de laisser une cinquantaine d’années avant de se mettre à l'ouvrage.

— Que ce ne soit pas là votre dernier mot, monsieur le comte, dit le duc, venez à Hérouville, et vovez-y les choses par vous-même.

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Charles Mignon répondit que tout capitaliste devrait examiner cette affaire à tête reposée, et donna par cette observation au duc d'Hérouville un prétexte pour venir au Chalet. La vue de Modeste fit une vive impression sur le duc, il demanda la faveur de la recevoir en disant que sa sœur et sa tante avaient entendu parler d’elle et seraient heureuses de faire sa connaissance. A cette phrase, Charles Mignon proposa de présenter lui-même sa fille en allant inviter les deux demoiselles à diner pour le jour de sa réintégration à la villa, ce que le duc accepta. L'aspect du cordon bleu, le titre et surtout les regards extatiques du gentilhomme agirent sur Modeste ; mais elle se montra parfaite de discours, de tenue et de noblesse. Le duc se retira comme à regret en emportant une invitation de venir au Chalet tous les soirs, fondée sur impossibilité reconnue à un courtisan de Charles X de passer une soirée sans faire son whist. Ainsi le lendemain soir, Modeste allait voir ses trois amants réunis. Assurément, quoi qu'en disent les jeunes filles, et quoiqu'il soit dans la logique du cœur de tout sacrifier à la préférence, il est excessivement flatteur de voir autour de soi plusieurs prétentions rivales, des hommes remarquables, ou célèbres, ou d’un grand nom tâchant de briller ou de plaire. Dût Modeste y perdre, elle avoua plus tard que les sentiments exprimés dans ses lettres avaient fléchi devant le plaisir de mettre aux prises trois esprits si différents, trois hommes dont chacun, pris séparément, aurait certainement fait honneur à la famille la plus exigeante. Néanmoins cette volupté d’amour-propre fut dominée chez elle par la misanthropique malice qu'avait engendrée la blessure affreuse qui déjà lui semblait seulement un mécompte. Aussi l‘rsque le père dit en souriant : — Eh! bien, Modeste, veux-tu devenir duchesse ?

— Le malheur n’a rendue philosophe, répondit-elle en faisant une révérence moqueus?.

— Vous ne serez que baronne ?.. lui demanda Butscha.

— Ou vicomtesse, répliqua le père.

— Comment cela? dit vivement Modeste,

— Mais si tu agréais monsieur de la Brière , il aurait bien assez de crédit pour obtenir du Roi la succession de mes titres et de mes armes.

— Oh! dès qu’il s’agit de se déguiser, celui-là ne fera pas de façons, répondit amèrement Modeste.

Butscha ne comprit rien à cette épigramme dont le sens ne

pouvait être deviné que par madame et monsieur Mignon et par Dumay.

— Dès qu’il s’agit de mariage, tous les hommes se déguisent, répondit madame Latournelle, et les femmes leur en donnent l’exemple. J'entends dire depuis que je suis au monde : « monsieur ou mademoiselle une telle a fait un bon mariage! » il faut donc que l'autre l’ait fait mauvais ?

— Le mariage, dit Butscha, ressemble à un procès; il s’y trouve toujours une partie de mécontente; et si l’une dupe l’autre, la moitié des mariés joue certainement la comédie aux dépens de l'autre.

— Et vous concluez, sire Butscha ? dit Modeste.

— À l'attention la plus sévère sur les manœuvres de l’ennemi, répondit le clerc.

— Que l’ai-je dit, ma mignonne, dit Charles Mignon en faisant allusion à sa scène avec sa fille au bord de la mer.

— Les hommes pour se marier, dit Latournelle, jouent autant de rôles que les mères en font jouer à leurs filles pour s'en débarrasser.

— Vous permettez alors le stratagème , dit Modeste.

— De part et d’autre, s’écria Gobenheim, la partie est alors égale.

Cette conversation se faisait, comme on dit familièrement, à bâtons rompus, à travers la partie et au milieu des appréciations que chacun se permettait de monsieur d’Hérouville qui fut trouvé très-bien par le petit notaire, par le petit Dumay, par le petit Butscha.

— Je vois, dit madame Mignon avec un sourire, que madame Latournelle et mon pauvre mari sont ici les monstruosités.

— Heureusement pour lui, le colonel n’est pas d’une haute taille, répondit Butscha pendant que son patron donnait les cartes, car un homme grand et spirituel est toujours une exception.

Sans cette petite discussion sur la légalité des ruses matrimoniales, peut-être taxerait-on de longueur le récit de la soirée impatiemment attendue par Butscha ; mais, la fortune pour laquelle tant de lâchetés secrètes se commirent, prêtera peut-être aux minuties de la vie privée l’immense intérêt que développera toujours le sentiment social si franchement défini par Ernest dans sa réponse à Modeste.

Dans la matinée, arriva Desplein qui ne resta que le temps

d'envoyer chercher les chevaux de la poste du Havre et de les atteler, environ une heure. Après avoir examiné madame Mignon , il décida que la malade recouvrerait la vue, et il fixa le moment opportun pour l’opération à un mois de là. Naturellement cette importante consultation eut lieu devant les habitants du Chalet, tous palpitants et attendant l'arrêt du prince de la science. L'illustre membre de l’Académie des Sciences fit à l’aveugle une dizaine de questions brèves en en étudiant les yeux au grand jour de la fenêtre. Étonnée de la valeur que le temps avait pour cet homme si célèbre, Modeste aperçut la calèche de voyage pleine de livres que le savant se proposait de lire en retournant à Paris, car il était parti la veille au soir, employant ainsi la nuit et à dorinir et à voyager. La rapidité, la lucidité des jugements que Desplein portait sur chaque réponse de madame Mignon, son ton bref, ses manières, tout donna pour la première fois à Modeste des idées justes sur les hommes de génie. Elle entrevit d'énormes différences entre Canalis, homme secondaire, et Desplein, homme plus que supérieur, L'homme de génie a dans la conscience de son talent et dans la solidité de la gloire comme une garenne où son orgueil légitime s'exerce et prend l'air sans gêner personne. Puis, sa lutte constante avec les hommes et les choses ne lui laissent pas le temps de se livrer aux coquetteries que se permettent les héros de la mode qui se hâtent de récolter les moissons d’une saison fugitive , et dont la vanité, l'amour-propre ont l'exigence et les taquineries d'une douane âpre à percevoir ses droits sur tout ce qui passe à sa portée. Modeste fut d'autant plus enchantée de ce grand praticien qu'il parut frappé de l’exquise beauté de Modeste, lui entre les mains de qui tant de femmes passaient et qui, depuis long-temps les examinait en quelque sorte à la loupe et au scalpel.

— Ce serait en vérité bien dommage, dit-il avec ce ton de galanterie qu'il savait prendre et qui contrastait avec sa prétendue brusquerie, qu’une mère fut privée de voir une si charmante lille.

Modeste voulut servir elle-même le simple déjeuner que le grand chirurgien accepta. Elle accompagna, de même que son père et Dumay, le savant attendu par tant de malades jusqu’à là calèche qui stationnait à la petite porte; et là, l'œil doré par Pespérance , elle dit encore à Desplein : — Ainsi, ma chère maman me verra !

— Oui, mon petit feu follet, je vous le promets, répondit-il en souriant, et je suis incapable de vous tromper, car moi aussi j'ai une fille !..

Les chevaux emportèrent Desplein sur ce mot qui fut plein d’une grâce inattendue. Rien ne charme plus que l’imprévu particulier aux gens de talent.

Cette visite fut l'événement du jour, elle laissa dans l’âme de Modeste une trace lumineuse. La jeune enthousiaste admira naïvement cet homme dont la vie appartenait à tous, et chez qui l’habitude de s’occuper des douleurs physiques avait détruit les manifestations de l’égoïsme. Le soir, quand Gobenheim, les Latournelle et Butscha, Canalis, Ernest et le duc d’Hérouville furent réunis, chacun complimenta la famille Mignon de la bonne nouvelle donnée par Desplein, Naturellement alors la conversation où domina la Modeste que ses lettres ont révélée, se porta sur cet homme dont le génie était, malheureusement pour sa gloire, appréciable seulement par la tribu des savants et de la Faculté. Gobenheim laissa échapper cette phrase qui, de nos jours, est la Sainte-Ampoule du génie au sens des économistes et des banquiers : — Il gagne un argent fou !

— On le dit très-intéressé, répondit Canalis.

Les louanges données à Desplein par Modeste incommodaient le poète. La Vanité procède comme la Femme. Toutes deux elles croient perdre quelque chose à l'éloge et à l'amour accordés à autrui. Voltaire était jaloux de l'esprit d’un roué que Paris admira deux jours, de même qu’une duchesse s’offense d'un regard jeté sur sa femme de chambre. L’avarice de ces deux sentiments est telle qu'ils se trouvent volés de la part faite à un pauvre.

— Croyez-vous, monsieur, demanda Modeste en souriant, qu’on doive juger le génie avec la mesure ordinaire ?

— Il faudrait peut-être avant tout, répondit Canalis, définir l’homme de génie, et l’une de ses conditions est l'invention : inven tion d’une forme, d’un système ou d’une force. Ainsi Napoléon fut inventeur, à part ses autres conditions de génie. Il a inventé sa méthode de faire la guerre. Walter Scott est un inventeur, Linnéc est un inventeur, Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier sont des inventeurs. De tels hommes sont hommes de génie au premier chef. Ils renouvellent, augmentent ou modifient la science ou l’art. Mais Desplein est un homme dont l'immense talent consiste à bien ap-

pliquer des lois déjà trouvées, à observer, par un don naturel, les désinences de chaque tempérament et l'heure marquée par la nature pour faire une opération. Il n’a pas fondé, comme Hippocrate, la science elle-même. Il n’a pas trouvé de système comme Galien, Broussais ou Rasori. C’est un génie exécutant comme Moschelès sur le piano, Paganini sur le violon, comme Farinelli sur son larynx! gens qui développent d'immenses facultés, mais qui ne créent pas de musique. Eatre Becthowen et la Catalani, vous me permettrez de décerner à l’un l’immortelle couronne du génie et du martyre, et à l’autre beaucoup de pièces de cent sous; avec l’une nous sommes quittes, tandis que le monde reste toujours le débiteur de l’autre! Nous nous endettons chaque jour avec Molière, et nous avons trop payé Baron.

— Je crois, mon ami, que tu fais la part des idées trop belle, dit La Brière d’une voix douce et mélodieuse qui produisit un soudain contraste avec le ton préremptoire du poète dont l'organe flexible avait quitté le ton de la câlinerie pour le ton magistral de la Tribune. Le génie doit être estimé, surtout, en raison de son utilité. Parmentier, Jacquart et Papin, à qui l’on élèvera des statues quelque jour, sont aussi des gens de génie. Ils ont changé ou changeront la face des États en un sens. Sous ce rapport, Desplein se présentera toujours aux yeux des penseurs, accompagné d’une génération tout entière dont les larmes, dont les souffrances auront cessé sous sa main puissante.

Il suffisait que cette opinion fût émise par Ernest pour que Modeste voulût la combattre.

— À ce compte, dit-elle, monsieur, celui qui trouverait le moyen de faucher le blé sans gâter la paille, par une machine qui ferait l'ouvrage de dix moissonneurs, serait un homme de génie ?

—Oh! oui, ma fille, dit madame Mignon, il serait béni du pauvre dont le pain coûterait alors moins cher, et celui que bénissent les pauvres est béni de Dieu!

— C’est donner le pas à l’utile sur l’art, répondit Modeste en hochant la tête.

— Sans l’utile, dit Charles Mignon, où prendrait-on l’art ? sur quoi s’appuierait, de quoi vivrait, où s’abriterait ct qui payerait le poète ?

— Oh! mon cher père, cette opinion est bien capitaine au long cours, épicier, bonnet de coton !.… Que Gobenheim et mon-

sieur le Référendaire, dit-elle en montrant La Brière, qui sont intéressés à la solution de ce problème social, le soutiennent, je le conçois; mais vous, dont la vie a été la poésie la plus inutile de ce siècle, puisque votre sang répandu sur l’Europe, et vos énormes souffrances exigées par un colosse, n’ont pas empêché la France de perdre dix départements acquis par la République, comment donnez-vous dans ce raisonnement excessivement perruque, comme disent les romantiques ?.... On voit bien que vous revenez de la Chine.

L'irrévérence des paroles de Modeste fut aggravée par un petit ton méprisant et dédaigneux qu’elle prit à dessein et dont s’étonnèrent également madame Latournelle, madame Mignon et Dumay. Madame Latournelle n’y voyait pas clair tout en ouvrant les yeux. Butscha, dont l'attention était comparable à celle d’un espion, regarda d’une manière significative monsieur Mignon en lui voyant le visage coloré par une vive et soudaine indignation.

— Encore un peu, mademoiselle, et vous alliez manquer de respect à votre père, dit en souriant le colonel éclairé par le regard de Butscha. Voilà ce que c’est que de gâter ses enfants.

— Je suis fille unique !.... répondit-elle insolemment.

— Unique ! répéta le notaire en accentuant ce mot.

— Monsieur, répondit sèchement Modeste à Latournelle, mon père est très-heureux que je me fasse son précepteur, il m'a donné la vie, je lui donne le savoir, il me redevra quelque chose.

— Il y a manière, et surtout l’occasion, dit madame Mignon.

— Mais mademoiselle a raison, reprit Canalis en se levant et se posant à la cheminée dans l’une des plus belles attitudes de sa collection de mines. Dieu, dans sa prévoyance, a donné des aliments et des vêtements à l’homme, et il ne lui a pas directement donné l'art! Il a dit à l'homme : — « Pour vivre, tu te courberas vers la terre; pour penser, tu L’élèveras vers moi!» Nous avons autant besoin de la vie de l’âme que de celle du corps. De là, deux utilités. Ainsi, bien certainement l’on ne se chausse pas d’un livre. Un chant d’épopée ne vaut pas, au point de vue utilitaire, une soupe économique du bureau de bienfaisance. La plus belle idée remplacerait difficilement la voile d’un vaisseau. Certes, une marmite autoclave, en se soulevant de deux pouces sur elle-même, nous procure le calicot à cinq-sous le mètre meilleur marché; mais cette machine et les perfections de l’industrie ne soufflent pas la vie à un

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x r 280 1. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

peuple, et ne diront pas à l'avenir qu’il a existé; tandis que l'art égyptien , l’art mexicain, l’art grec, l’art romain avec leurs chefsd'œuvre taxés d’inutiles, ont attesté l'existence de ces peuples dans le vaste espace du temps, là où de grandes nations intermédiaires dénuées d'hommes de génie ont disparu, sans laisser sur le globe leur carte de visite ! Toutes les œuvres du génie sont le summum d’une civilisation , et présupposent une immense utilité. Certes, une paire de bottes ne l'emporte pas à vos yeux sur une pièce de théâtre, et vous ne préférerez pas un moulin à l’église de Saint- Ouen ? Eh ! bien, un peuple est animé du même sentiment qu’un homme , et l'homme a pour idée favorite de se survivre à lui-même moralement comme il se reproduit physiquement. La survie d’un peuple est l’œuvre de ses hommes de génie. En ce moment, la France prouve énergiquement la vérité de cette thèse. Assurément, elle est primée en industrie, en commerce, en navigation par l’Angleterre; et, néanmoins, elle est, je le crois, à la tête du monde par ses artistes, par ses hommes de talent, par le goût de ses produits. I n’est pas d’artiste ni d’intelligence qui ne vienne demander à Paris ses lettres de maîtrise. Il n’y a d'école de peinture en ce moment qu’en France, et nous règnerons par le Livre peut-être plus sûrement, pluslong-temps que par le Glaive. Dans le système d’Ernest, on supprimerait les fleurs de luxe, la beauté de la femme, la musique, la peinture et la poésie, assurément la Société ne serait pas renversée, mais je demande qui voudrait accepter la vie ainsi? Tout ce qui est utile est affreux et laid. La cuisine est indispensable dans une maison ; mais vous vous gardez bien d’y séjourner, et vous vivez dans un salon que vous ornez, comme l’est celui-ci, de choses parfaitement superflues. A quoi ces charmantes peintures, ces bois façonnés servent-ils? Il n’y a de beau que ce qui nous semble inutile! Nous avons nommé le Seizième siècle, la Renaissance, avec une admirable justesse d’expression. Ce siècle fut l'aurore d’un monde nouveau, les hommes en parleront encore qu’on ne se souviendra plus de quelques siècles antérieurs, dont tout le mérite sera d’avoir existé, comme ces millions d'êtres qui ne comptent pas dans une génération !

— Guenille soit, ma guenille m'est chère ! répondit assez plaisamment le duc d’Hérouville pendant le silence qui suivit cette

prose pompeusement débitée.

— L'art qui, selon vous, dit Butscha en s’attaquant à Canalis,

serait la sphère dans laquelle le génie est appelé à faire ses évolutions, existe-t-il? N'est-ce pas un magnifique mensonge auquel l’homme social a la manie de croire? Qu’ai-je besoin d’avoir un paysage de Normandie dans ma chambre quand je puis l'aller voir très-bien réussi par Dieu? Nous avons dans nos rêves des poèmes plus beaux que lIliade. Pour une somme peu considérable, je puis trouver à Valognes, à Carentan, comme en Provence, à Arles, des Vénus tout aussi belles que celles de Titien. La Gazette des Tribunaux publie des romans autrement faits que ceux de Walter Scott, qui se dénouent terriblement, avec du vrai sang et non avec de l'encre. Le bonheur et la vertu sont au-dessus de l’art et du génie.

— Bravo ! Butscha, s’écria madame Latournelle.

— Qu’a-t-il dit? demanda Canalis à La Brière en cessant de recueillir dans les yeux et dans l'attitude de Modeste les charmants témoignages d’une admiration naïve.

Le mépris qu'avait essuyé La Brière, et surtout l’irrespectueux discours de la fille au père, contristaient tellement ce pauvre jeune homme, qu'il ne répondit pas à Canalis; ses yeux, douloureusement attachés sur Modeste, accusaient une méditation profonde. L’argumentation du clerc fut reproduite avec esprit par le duc d’Hérouville , qui finit en disant que les extases de sainte Thérèse étaient bien supérieures aux créations de lord Byron.

— Oh! monsieur le duc, répondit Modeste, c’est une poésic entièrement personnelle, tandis que le génie de Byron ou celui de Molière profite au monde...

— Mets-toi donc d’accord avec monsieur le baron, répondit vivement Charles Mignon. Tu veux maintenant que le génie soit utile, absolument comme le coton; mais tu trouveras peut-être la logique aussi perruque, aussi vieille que ton pauvre bonhomme de père.

Butscha, La Brière et madame de Latournelle échangèrent des regards à demi moqueurs qui poussèrent Modeste d'autant plus avant dans la voie de l'irritation qu’elle resta court pendant un moment.

— Mademoiselle, rassurez-vous? dit Canalis en lui souriant, nous ne sommes ni battus ni pris en contradiction. Toute œuvre d’art, qu'il s'agisse de la littérature , de la musique , de la peinture, de la sculpture ou de l'architecture, implique une utilité sociale positive, égale à celle de tous les autres produits commerciaux. L'art est le commerce par excellence, il le sous-entend. Un livre, au-

Fr 282 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

jourd’hui, fait empocher à son auteur quelque chose comme dix mille francs, et sa fabrication suppose l’imprimerie, la papeterie, la librairie, la fonderie, c’est-à-dire des milliers de bras en action. L’exécution d’une symphonie de Beethoven ou d'un opéra de Rossini demande tout autant de bras, de machines et de fabrications. Le prix d’un monument répond encore plus brutalement à l’objection. Aussi peut-on dire que les œuvres du génie ont une base extrêmement coûteuse, et nécessairement profitable à l'ouvrier.

Etabli sur cette thèse, Canalis parla pendant quelques instants avec un grand luxe d’images et en se complaisant dans sa phrase ; mais il lui arriva, comme à beaucoup de grands parleurs, de se trouver dans sa conclusion au point de départ de la conversation, et du même avis que La Brière, sans s’en apercevoir.

— Je vois avec plaisir, mon cher baron, dit finement le petit duc d’Hérouville, que vous serez un grand ministre constitutionnel.

— Oh ! dit Canalis avec un geste de grand homme, que prouvons-nous dans toutes nos discussions ? l’éternelle vérité de cet axiome : tout est vrai et tout est faux ! Il y a pour les vérités morales, comme pour les créatures, des milieux où elles changent d'aspect au point d’être méconnaissables.

— La société vit de choses jugées, dit le duc d’Hérouvilie.

— Quelle légèreté! dit tout bas madame Latournelle à son mari.

— C’est un poète répondit Gob:nheim qui entendit le mot.

Canalis, qui se trouvait à dix lieues au-dessus de ses auditeurs et qui peut-être avait raison dans son dernier mot philosophique, prit pour des symptômes d’ignorance l'espèce de froid peint sur toutes les figures; mais il se vit compris par Modeste, et il resta content , sans deviner combien le monologue est blessant pour des provinciaux dont la principale occupation est de démontrer aux Parisiens l’existence, l’esprit et la sagesse de la province.

— Yat-il long-temps que vous n’avez vu la duchesse de Chaulieu ? demanda le duc à Canalis pour changer de conversalion.

— Je l'ai quittée il y a six jours, répondit Canalis.

— Elle va bien? reprit le duc.

— Parfaitement bien.

— Ayez a bonté de me rappeler à son souvenir quand vous lui écrirez.

— On la dit charmante, reprit Modeste en s'adressant au duc.

— Monsieur le baron, répondit le Grand-Écuyer, peut en parler plus savamment que moi.

— Plus que charmante, dit Canalis en acceptant la perfidie de monsieur d’'Hérouville; mais je suis partial, mademoiselle, c’est mon amie depuis dix ans; je lui dois tout ce que je puis avoir de bon, elle m’a préservé des dangers du monde. Enfin, monsieur le duc de Chaulieu lui-même m'a fait entrer dans la voie où je suis. Sans la protection de cette famille, le roi, les princesses auraient pu souvent oublier un pauvre poète comme moi ; aussi mon affection sera-t-elle toujours pleine de reconnaissance.

Ceci fut dit avec des larmes dans la voix.

— Combien nous devons aimer celle qui vous a dicté tant de chants sublimes, et qui vous inspire un si beau sentiment, dit Modeste attendrie. Peut-on concevoir un poète sans muse ?

— Il serait sans cœur , il ferait des vers secs comme ceux de Voltaire qui n’a jamais aimé que Voltaire, répondit Canalis.

— Ne m’avez-vous pas fait l'honneur de me dire à Paris, demanda le Breton à Canalis, que vous n’éprouviez aucun des sentiments que vous exprimez ?

— La botte est droite, mon brave soldat, répondit le poète en souriant, mais apprenez qu'il est permis d’avoir à la fois beaucoup de cœur et dans la vie intellectuelle et dans la vie réelle. On peut exprimer de beaux sentiments sans les éprouver, et Les éprouver sans pouvoir les exprimer. La Brière, mon ami que voici, aime à en perdre l'esprit, dit-il avec générosité en regardant Modeste; moi, qui certes aime autant que lui, je crois, à moins de me faire illusion , que je pourrais donner à mon amour une forme littéraire en harmonie avec sa puissance ; mais je ne réponds pas, mademoiselle, dit-il en se tournant vers Modeste avec une grâce un peu trop cherchée, de ne pas être demain sans esprit...

Ainsi, le poète triomphait de tout obstacle, il brûlait en l’honneur de son amour les bâtons qu’on lui jetait entre les jambes, et Modeste restait ébahie de cet esprit parisien qu’elle ne connaissait pas et qui brillantait les déclamations du discoureur.

— Quel sauteur ! dit Butscha dans l'oreille du petit Latournelle après avoir entendu la plus magnifique tirade sur la religion catholique et sur le bonheur d’avoir pour épouse une femme pieuse, servie en réponse à un mot de madame Mignon.

Modeste eut sur les yeux comme un bandeau; le prestige du débit

et l'attention qu’elle prêtait à Canalis, par parti pris, l’empêcha dc voir ce que Butscha remarquait soigneusement , la déclamation, le défaut de simplicité, l’emphase substituée au sentiment et toutes les incohérences qui dictèrent au clerc son mot un peu trop cruel. Là où monsieur Mignon, Dumay, Butscha, Latournelle s’étonnaient de l’inconséquence de Canalis sans tenir compte de l’inconséquence d’une conversation, toujours si capricieuse en France, Modeste admirait la souplesse du poète, et se disait en l’entraînant avec elle dans les chemins tortueux de sa fantaisie : « Il m'aime! » Butscha, comme tous les spectateurs de ce qu'il faut appeler cette représentalion, fut frappé du défaut principal des égoïstes que Canalis laisse un peu trop voir, comme tous les gens habitués à pérorer dans les salons. Soit qu’il comprit d'avance ce que l’interlocuteur voulait dire, soit qu’il n’écoutât point, ou soit qu’il eût la faculté d'écouter tout en pensant à autre chose, Melchior offrait ce visage distrait qui déconcerte la parole autant qu’il blesse la vanité. Ne pas écouter est pon-seulement un manque de politesse, mais encore une marque de mépris. Or Canalis pousse un peu loin cette habitude, car souvent il oublie de répondre à un discours qui veut une réponse, et passe sans aucune transition polie au sujet dont il se préoccupe. Si d’un homme haut placé, cette impertinence s’accepte sans protêt, elle engendre au fond des cœurs un levain de’haine et de vengeance ; inais d’un égal, elle va jusqu’à dissoudre l'amitié. Quand , par hasard, Melchior se force à écouter, il tombe dans un autre défaut, il ne fait que se prêter, il ne se donne pas. Sans être aussi choquant, ce demi-sacrifice indispose tout autant l’écouteur et le laisse mécontent. Rien ne rapporte plus dans {e commerce du monde que l’'aumône de l’attention. A bon entendeur, salut! n’est pas seulement un précepte évangélique, c’est encore une excellente spéculation ; observez-le, on vous passera tout, jusqu’à des vices. Canalis prit beaucoup sur lui dans l'intention de plaire à Modeste ; mais, s’il fut complaisant pour elle, il redevint souvent lui-même avec les autres. Modeste, impitoyable pour les dix martyrs qu’elle faisait, pria Canalis de lire une de ses pièces de vers, elle voulait un échantillon du talent de lecture si vanté. Canalis prit le volume que lui tendit Modeste et roucoula, tel est le mot propre, celle de ses poésies qui passe pour être la plus belle, une imitation des {Amours des anges de Moore, intitulée VITALIS, que mesdames Latournelle et Dumay, Gobenheim et le caissier accueillirent par quelques bâillements.

— Si vous jouez bien au whist, monsieur , dit Gobenheim en présentant cinq cartes mises en éventail, je n’aurai jamais vu d'homme aussi accompli que vous...

Cette question fit rire, car elle fut la traduction des idées de chacun.

— Je le joue assez, pour pouvoir vivre en province le reste de mes jours, répondit Canalis. Voici sans doute plus de littérature et de conversation qu’il n’en faut à des joueurs de whist, ajouta-t-il avec impertinence en jetant son volume sur la console.

Ce détail indique les dangers que court le héros d’un salon à sortir, comme Canalis, de sa sphère; il ressemble alors à l’acteur chéri d’un certain public, dont le talent se perd en quittant son cadre et abordant un théâtre supérieur.

On mit ensemble le baron et le duc, Gobenheïn fut le partenaire de Latournelle. Modeste vint se placer auprès du poète, au grand ‘désespoir du pauvre Ernest qui suivait sur le visage de la capricieuse jeune fille les progrès de la fascination exercée par Canalis. La Brière ignorait le don de séduction que possédait Melchior et que la nature à souvent refusé aux êtres vrais, assez généralement timides. Ce don exige une hardiesse, une vivacité de moyens qu’on pourrait appeler la voltige de l'esprit; il comporte même un peu de mimique; mais n’y a-t-il pas toujours, moralement parlant, un comédien dans un poète ? Entre exprimer des sentiments qu’on n’éprouve pas, mais dont on conçoit toutes les variantes, et les feindre quand on en a besoin pour obtenir un succès sur le théâtre de la vie privée, la différence est grande; néanmoins, si l'hypocrisie nécessaire à l’homme du monde a gangrené le poète, il arrive à transporter les facultés de son talent dans l'expression d’un sentiment nécessaire, comme le grand homme voué à la solitude finit par transhorder son cœur dans son esprit.

— Il travaille pour les millions, se disait douloureusement La Brière , et il jouera si bien la passion que Modeste y croira!

Et au lieu de se montrer plus aimable et p'us spirituel que son rival, La Brière imita le duc d'Hérouville, il resta sombre, inquiet, attentif; mais là où l’homme de cour étudiait les incartades de la jeune héritière, Ernest fut en proie aux douleurs d’une jalousie noire et concentrée, il n’avait pas encore obtenu un regard de son idole. Il sortit, pour quelques instants, avec Butscha.

— C’est fini, dit-il, elle est folle de lui, je suis plus que dés-

agréable , et d’ailleurs elle a raison! Canalis est charmant , il a de l'esprit dans son silence, de la passion dans les yeux , de la poésie dans ses amplifications...….

— Est-ce un honnête homme ? demanda Butscha.

— Oh! oui, répondit La Brière. Il est loyal, chevaleresque, et capable de perdre, soumis à l'influence d’une Modeste, les petits travers que lui a donnés inadame de Chaulieu.…

— Vous êtes un brave garçon, dit le petit bossu. Mais est-il capable d’aimer, et l’aimera-t-il?

— Je ne sais pas, répondit La Brière. A-t-elle parlé de moi? demanda-t-il après un moment de silence.

— Oui, dit Butscha qui redit à La Brière le mot échappé à Modeste sur les déguisements.

Le Référendaire alla se jeter sur un banc, et s’y cacha la tête dans ses mains; il ne pouvait retenir ses larmes et ne voulait pas les laisser voir à Butscha ; mais le nain était homme à les deviner.

— Qu’avez-vous, monsieur? demanda Butscha.

— Elle a raison !... dit La Brière en se relevant brusquement, je suis un misérable.

Il raconta la tromperie à laquelle l'avait convié Canalis; mais en faisant observer à Butscha qu’il avait voulu détromper Modeste avant qu’elle ne se fut démasquée, et il se répandit en apostrophes assez enfantines sur le malheur de sa destinée. Butscha reconnut sympathiquement l’amour dans sa vigoureuse et sapide naïveté, dans ses vraies, dans ses profondes anxiétés.

— Mais pourquoi, dit-il au Référendaire, ne vous développezvous pas devant mademoiselle Modeste, et laissez-vous votre rival faire ses exercices...

— Ah! vous n’avez donc pas senti, lui dit La Brière, votre gorge se serrer dès qu'il s’agit de lui parler... Vous ne sentez donc rien dans la racine de vos cheveux, rien à la surface de la peau, quand elle vous regarde, ne fût-ce que d’un œil distrait..…

— Mais vous avez eu assez de jugement pour être d’une tristesse morne quand elle a, en quelque sorte, dit à son digne père : — Vous êtes une ganache.

— Monsieur, je l'aime trop pour ne pas avoir senti comme la lame d’un poignard entrer dans mon cœur, en l’entendant ainsi donner un démenti aux perfections que je lui trouve.

— Canalis, lui, l’a justifiée, répondit Butscha.

— Si elle avait plus d’amour-propre que de cœur, elle ne serait pas regrettable , répliqua La Brière.

En ce moment Modeste, suivie de Canalis qui venait de perdre, sortit avec son père et madame Dumay, pour respirer l'air d'une nuit étoilée. Pendant que sa fille se promenait avec le poète, Charles Mignon se détacha d’elle pour venir auprès de La Brière.

— Votre ami, monsieur, aurait dû se faire avocat, dit-il en souriant et regardant le jeune homme avec attention.

— Ne vous hâtez pas de juger un poète avec la sévérité que vous pourriez avoir pour un homme ordinaire, comme moi par exemple, monsieur le comte, répondit La Brière. Le poète a sa mission. Il est destiné par sa nature à voir la poésie des questions, de même qu’il exprime celle de toute chose; aussi, là où vous le croyez en opposition avec lui-même, est-il fidèle à sa vocation. C’est le peintre, faisant également bien une madone et une courtisane, Molière a raison dans ses personnages de vieillard et dans ceux de ses jeunes gens, et Molière avait certes le jugement sain. Ges jeux de Pesprit, corrupteurs chez les hommes secondaires, n’ont aucune influence sur le caractère chez les vrais grands hommes.

Charles Mignon serra la main à La Brière, en lui disant : — Cette facilité pourrait néanmoins servir à se justifier à soi-même des actions diamétralement opposées, surtout en politique.

— Ah! mademoiselle, répondait en ce moment Canalis d’une voix câline à une malicieuse observation de Modeste, ne croyez pas que la multiplicité des sensations ôte la moindre force aux sentiments. Les poètes, plus que les autres hommes, doivent aimer avec constance et foi. D'abord ne soyez pas jalouse de ce qu’on appelle la Muse. Heureuse la femme d’un homme occupé! Si vous entendiez les plaintes des femmes qui subissent le poids de loisiveté des maris sans fonctions ou à qui la richesse laisse de grands loisirs, vous sauriez que le principal bonheur d’une Parisienne est la liberté, la royauté chez elle. Or, nous autres, nous laissons prendre à une femme le sceptre chez nous, car il nous est impossible de descendre à la tyrannie exercée par les petits esprits. Nous avons mieux à faire... Si jamais je me mariais, ce qui, je vous le jure, est une catastrophe très-éloignée pour moi, je voudrais que ma femme eut la liberté morale que garde une maîtresse et qui peutêtre est la source où elle puise toutes ses séductions.

Canalis déploya sa verve et ses grâces en parlant amour, mariage,

adoration de la femme, en controversant avec Modeste jusqu’à ce que monsieur Mignon qui vint les rejoindre, eut trouvé, dans ua moment de silence, l’occasion de prendre sa fille par le bras et de l’amener devant Ernest à qui le digne soldat avait conseillé de tenter une explication.

— Mademoiselle, dit Ernest d’une voix altérée, il m’est impossible de rester sous le poids de votre mépris. Je nc me défends pas, je ne cherche pas à me justifier, je veux seulement vous faire observer qu'avant de lire votre flatteuse lettre adressée à la personne, et non plus au poète, la dernière enfin, je voulais, et je vous Pai fait savoir par un mot écrit du Havre, dissiper l'erreur où vous étiez. Tous les sentiments que j'ai eu le bonheur de vous exprimer sont sincères. Une espérance a lui pour moi quand, à Paris, monsieur votre père s’est dit pauvre; mais, maintenant, si tout est perdu, si je n’ai plus que des regrets éternels, pourquoi resterais-je ici où tout est supplice pour moi ?... Laissez-moi donc emporter un sourire de vous, il sera gravé dans mon cœur.

— Monsieur, répondit Modeste qui parut froide et distraite, je ne suis pas la maîtresse ici; mais, certes, je serais au désespoir d’y retenir ceux qui n’y trouvent ni plaisir, ni bonheur.

Elle Jaissa le Référendaire en prenant le bras de madame Dumay pour rentrer. Quelques instants après tous les personnages de cette scène domestique, de nouveau réunis au salon, furent assez surpris de voir Modeste assise auprès du duc d’Hérouville, et coquetant avec lui comme aurait pu le faire la plus rusée Parisienne ; elle s'intéressait à son jeu, lui donnait les conseils qu’il demandait, et trouva l’occasion de lui dire des choses flatteuses en élevant le hasard de la noblesse sur'la même ligne que les hasards du talent et de la beauté. Canalis savait ou croyait savoir la raison de ce changement , il avait voulu piquer Modeste en traitant le mariage de catastrophe et en s'en montrant éloigné; mais, comme tous ceux qui jouent avec le feu, cé fut lui qui se brûla. La fierté de Modeste, son dédain alarmèrent le poète, il revint à elle en donnant le spectacle d’une jalousie d’autant plus visible qu’elle était jouée. Modeste, implacable comme les anges, savoura le plaisir que lui causait l’exercice de son pouvoir, et natureilement elle en abusa. Le duc d’Hérouville n’avait jamais connu pareille fête : une femme lui souriait ! À onze heures du soir, heure indue au Chalet, les trois prétendus sortirent, le duc en trouvant Modeste charmante, Ca-

MODESTE MIGNON. 289 nalis en la trouvant excessivement coquette, et La Brière navré de sadureté. |

Pendant huit jours l’héritière fut avec ses trois prétendus ce qu’elle avait été durant cette soirée, en sorte que le poète parut l’emporter sur ses rivaux, malgré les boutades et les fantaisies qui donnaient de temps en temps de l'espoir au duc d’Hérouville. Les irrévérences de Modeste envers son père, les libertés excessives qu’elle prenait avec lui; ses impatiences avec sa mère aveugle en lui rendant comme à regret ces petits services qui naguères étaient le triomphe de sa piété filiale, semblaient être l'effet d’un caractère fantasque et d’une gaîté tolérée dès l’enfance. Quand Modeste allait trop loin , elle sc faisait de la morale à elle-même, et ättribuait ses légèretés, ses incartades à son esprit d'indépendance. Elle avouait au duc et à Canalis son peu de goût pour l’obéissance, et le regardait comme un obstacle réel à son établissement, en interrogeant ainsi le moral de ses prétendus, à la manière de ceux qui trouent la terre pour en ramener de l'or, du charbon, du tuf ou de l’eau.

— Je ne trouverai jamais, disait-elle la veille du jour où l’installation de la famille à la Villa devait avoir lieu , de mari qui supportera mes caprices avec la bonté de mon père qui ne s'est jamais démenti, avec l’indulgence de mon adorable mère.

— Jis se savent aimés, mademoiselle, dit La Brière.

— Soyez sûre, mademoiselle, que votre mari connaîtra toute la valeur de son trésor, ajouta le duc.

— Vous avez plus d'esprit et de résolution qu'il n’en faut pour discipliner un mari, dit Canalis en riant.

Modeste sourit comme Henri IV dut sourire après avoir révélé, par trois réponses à une question insidieuse, le caractère de ses trois principaux ministres à un ambassadeur étranger.

Le jour du dîner, Modeste, entraînée par la préférence qu’elle accordait à Canalis, se promena long-temps seule avec lui sur le terrain sablé qui se trouvait entre la maison et le boulingrin orné ce fleurs. Aux gestes du poète, à l’air de la jeune héritière, il était facile de voir qu’elle écoutait favorablement Canalis; aussi, les deux demoiselles d’Hérouville vinrent-elles interrompre ce scandaleux tête-à-tête; et, avec l'adresse naturelle aux femmes en semblable occurrence, elles mirent la conversation sur Ja cour, sur l’écla d’une charge de la couronne en expliquant la différence qui cxistait entre les charges de la maison du roi et celles de Ja couronne ;

elles tâchèrent de griser Modeste en s'adressant à son orgueil et lui montrant une des plus hautes destinées à laquelle une femme pouvait alors aspirer.

— Avoir pour fils un duc, s’écria la vieille demoiselle, est un avantage positif, Ce titre est une fortune, hors de toute atteinte, qu’on donne à ses enfants.

— À quel hasard, dit Canalis assez mécontent d’avoir vu son entretien rompu , devons-nous attribuer le peu de succès que monsieur le Grand-Ecuver a eu jusqu’à présent dans l'affaire où ce titre peut le plus servir les prétentions d’un homme ?

Les deux demoiselles jetèrent à Canalis un regard chargé d’auant de venin qu’en insinue la morsure d’une vipère, et furent si décontenancées par le sourire railleur de Modeste qu’elles se trouvèrent sans un mot de réponse.

— Monsieur le Grand-Écuyer, dit Modeste à Canalis, ne vous a jamais reproché l'humilité que vous inspire votre gloire, pourquoi lui en vouloir de sa modestie ?

— Il ne s’est d’ailleurs pas encore rencontré, dit la vieille demoiselle , une femme digne du rang de mon neveu. Nous en avons vu qui n'avaient que Ja fortune de cette position ; d’autres qui, sans la fortune, en avaient tout l’esprit ; et j’avoue que nous avons bien fait d'attendre que Dieu nous offrit l’occasion de connaître une personne en qui se rencontrent et la noblesse et l'esprit et la fortune d’une duchesse d’Hérouville.

— Il ya, ma chère Modeste, dit Hélène d’Hérouville en emmenant sa nouvelle amie à quelques pas de là, mille barons de Canalis dans le royaume comme il y a cent poètes à Paris qui le valent; et il est si peu grand homme que, moi, pauvre fille destinée à prendre le voile faute d’une dot, je ne voudrais pas de lui! Vous ne savez d’ailleurs pas ce que c’est qu’un jeune homme exploité depuis dix ans par la duchesse de Chaulieu. Il n’y à vraiment qu’une vieille femme de soixante ans bientôt qui puisse se soumettre aux petites indispositions dont est, dit-on, afiligé le grand poète, et dont la moindre fut, chez Louis XIV, un défaut insupportable ; mais la duchesse n’en souffre pas autant, il est vrai, qu’en souffrirait une femme, elle ne l’a pas toujours chez elle comme on a un mari.

Et, pratiquant l’une des manœuvres particulières aux femmes centre elles, Hélène d'Hérouville répéta d'oreille à oreille les calemnies que les femmes jalouses de madame de Chaulieu colpor-

taient sur le poète. Ce petit détail, assez commun dans les conversations des jeunes personnes, montre avec quel acharnement on se disputait déjà la fortune du comte de la Bastie.

En dix jours, les opinions du Chalet avaient beaucoup varié sur les trois personnages qui prétendaient à la main de Modeste. Ce changement, tout au désavantage de Canalis, se basait sur des considérations de nature à faire profondément réfléchir les porteurs d’une gloire quelconque. On ne peut nier, à voir la passion avec laquelle on poursuit une autographe, que la curiosité publique ne soit vivement excitée par la Célébrité. La plupart des gens de province ne se rendent évidemment pas un compte exact des procédés que les gens illustres emploient pour mettre leur cravate, marcher sur le boulevard, bayer aux corneilles ou manger une côtelette; car, lorsqu'ils aperçoivent un homme vêtu des rayons de la mode ou resplendissant d’une faveur plus ou moins passagère, mais toujours enviée, les uns disent : — «Oh ! c’est ça!» ou bien : — « C’est drôle !» et autres exclamations bizarres. En un mot le charme étrange que cause toute espèce de gloire, même justement acquise, ne subsiste pas. C’est, surtout pour les gens superficiels, moqueurs ou envieux, une sensation rapide comme l'éclair et qui ne se renouvelle point. Il semble que la gloire, de même que le soleil, chaude et lumineuse à distance, est, si l’on s’en approche, froide comme la sommité d’une Alpe. Peut-être l’homme n'est-il réellement grand que pour ses pairs ; peut-être les défauts inhérents à la condition humaine disparaissentils plutôt à leurs yeux qu’à ceux des vulgaires admirateurs. Pour plaire tous les jours, un poète serait donc tenu de déployer les grâces mensongères des gens qui savent se faire pardonner leur obscurité par leurs façons aimables et par leurs complaisants discours ; car, outre le génie, chacun lui demande les plates vertus de salon et le berquinisme de famille. Le grand poète du faubourg Saint-Germain, qui ne voulut pas se plier à cette loi sociale, vit succéder une insultante indifférence à l’éblouissement causé par sa conversation des premières soirées. L'esprit prodigué sans mesure produit sur l'âme l'effet d’une boutique de cristaux sur les yeux; c’est assez dire que le feu, que le brillant de Canalis fatigua promptement des gens qui, selon leur mot, aimaient le solide. Tenu bientôt de se montrer homme ordinaire, le poète rencontra de nombreux écueils sur un terrain où La Brière conquit les suffrages de ceux qui d’abord l'avaient trouvé

maussade, On éprouva le besoin de se venger de la réputation de Canalis en lui préférant son ami. Les meilleures personnes sont ainsi faites. Le simple et bon Référendaire n’offensait aucun amourpropre; en revenant à lui, chacun lui décourrit du cœur, une grande modestie, une discrétion de coffre-fort et une excellente tenue. Le duc d’Hérouville mit, comme valeur politique, Ernest beaucoup au-dessus de Canalis. Le poète, inégal, ambitieux et mobile comme le Tasse, aimait le luxe, la grandeur, il faisait des dettes ; tandis que le jeune Conseiller, d’un caractère égal, vivait sasement, utile sans fracas, attendant les récompenses sans les quêter, et faisait des économies. Canalis avait d’ailleurs donné raison aux bourgeois qui l’observaient. Depuis deux ou trois jours, il se laissait aller à des mouvements d’impatience, à des abattements, à ces mélancolies sans raison apparente, à ces changements d'humeur, fruits du tempérament nerveux des poètes. Ces originalités (le mot de la province) engendrées par l'inquiétude que lui causaient ses torts, grossis de jour en jour, envers la duchcsse de Chaulieu à laquelle il devait écrire sans pouvoir s’y résoudre, furent soigneusement remarquées par la douce améric ine, par la digne madame Latournelle, et devinrent le sujet de plus d’une causcrie entre elles et madame Mignon. Canalis ressentit les effets de ces causeries sans se les expliquer. L’attention ne fut plus la même, les visages ne lui offrirent plus cet air ravi des premiers jours; tandis qu’Ernest commençait à se faire écouter. Depuis deux jours, le poète essayait donc de séduire Modeste, et profitait de tous les instants où il pouvait se trouver seul avec elle pour l’envelopper dans les filets d’un langage passionné. Le coloris de Modeste avait appris aux deux filles avec quel plaisir l'héritière écoutait de délicieux concetti délicieusement dits; et, inquiètes d’un tel progrès, elles venaient de recourir à l’ultièma ratio des femmes en pareil cas, à ces calomnies qui manquent rarement leur effet en s'adressant aux répugnances physiques les plus violentes. Aussi, en se mettant à table, le poète apcrçut-il des nuages sur le front de son idole, il y lut les perfidics de mademoiselle d'Hérouville et jugea nécessaire de se proposer lui-même pour mari, dès qu'il pourrait parler à Modeste. En entendant quelques propos aigre-doux, quoique polis, échangés entre Canalis et les deux nobles filles, Gobenheim poussa le coude à Butscha son voisin pour lui montrer le poète et le Grand-Écuyer.

— Ils se démoliront l’un par l’autre ! lui dit-il à l'oreille.

— Canalis a bien assez de génie pour se démolir à lui tout seul , répondit le nain.

Pendant le diner, qui fut d’une excessive magnificence et admirablement bien servi, le duc remporta sur Canalis un grand avantage. Modeste, qui la veille avait reçu ses habits de cheval , parla de promenades à faire aux environs. Par le tour que prit la conxersation , elle fut amenée à manifester le désir de voir une chasse à courre , plaisir qui lui était inconnu. Aussitôt le duc proposa de donner à mademoiselle Mignon le spectacle d’une chasse dans une forêt de la Couronne, à quelques lieues du Havre. Grâce à ses relations avec le prince de Cadignan, Grand-Yeneur, il entrevit les moyens de déployer aux yeux de Modeste un faste royal, de la séduire en lui montrant le monde fascinant de la cour et lui faisant souhaiter de s’y introduire par un mariage. Des coups d'œil échangés entre le duc et les deux demoiselles d'Hérouville que surprit Canalis , disaient assez : « à nous l’héritière ! » pour que le poète, réduit à ses splendeurs personnelles, se hâtât d'obtenir un gage d’affection. Presque effrayée de s’être avancée au delà de ses intentions avec les d'Hérouville, Modeste, en se promenant après le dîner dans le parc, affecta d’aller un peu en avant de la compagnie avec Melchior. Par une curiosité de jeune fille, et assez légitime, elle laissa deviner les calomnies dites par Hélène; et, sur une exclamation de Canalis, elle lui demanda le secret qu’il promit.

— Ces coups de langue, dit-il, sont de bonne guerre dans le grand monde; votre probité s’en effarouche et moi j’en ris, j’en suis même heureux. Ces demoiselles doivent croire les intérêts de Sa Seigneurie bien en danger pour y avoir recours.

Et, profitant aussitôt de l'avantage que donne une communication de ce genre, Canalis mit à sa justification une telle verve de plaisanterie, une passion si spirituellement exprimée en remerciant Modeste d’une confidence où il se dépêchait de voir un peu d’amour, qu'elle se vit tout aussi compromise avec le poète qu'avec le Grand-Écuvyer. Canalis, sentant la nécessité d’être hardi, se déclara nettement. Il fit à Modeste des serments où sa poésie rayonna comme la lune ingénieusement invoquée, où brilla la description de la beauté de cette charmante blonde admirablement habillée pour cette fête de famille. Cette exaltation de commande, à laquelle le soir, le feuillage, le ciel et la terre, la nature entière servirent de complices, entraîna cet avide amant au delà de toute raison ;

car il parla de son désintéressement et sut rajeunir par les grâces de son style le fameux thème : Quinze cents francs et ma Sophie de Diderot, ou Une chaumière et ton cœur ! de tons les amants qui connaissent bien la fortune d’un beau-père.

— Monsieur, dit Modeste après avoir savouré la mélodie de ce concerto si admirablement exécuté sur un thème connu, la liberté que me laissent mes parents m’a permis de vous entendre; mais c’est à eux que vous devriez vous adresser.

— Eh! bien, s’écria Canalis, dites-moi que , si j'obtiens leur aveu, vous ne demanderez pas micux que de leur obéir.

-— Je sais d'avance, répondit-elle, que mon père a des fantaisies qui peuvent contrarier le juste orgueil d’une vieille maison comme la vôtre, car il désire voir porter son titre et son nom par ses petits-fils.

— Eh! chère Modeste, quels sacrifices ne ferait-on pas pour confier sa vie à un ange gardien tel que vous ?

— Vous me permettrez de ne pas décider en un instant du sort de toute ma vice, dit-elle en rejoignant les demoiselles d'Hérouville.

En ce moment ces deux nobles filles caressaient les vanités du petit Latournelle , afin de le mettre dans leurs intérêts. Mademoiselle d’'Hérouville, à qui, pour la distinguer de sa nièce Hélène, il faut donner exclusivement le nom patrimonial, donnait à entendre au notaire que la place de président du tribunal au Havre, dont disposerait Charles X en leur faveur, était une retraite due à son talent de légiste et à sa probité. Butscha, qui se promenait avec La Brière et qui s’effrayait des progrès de l’audacieux Melchior, trouva moyen de causer pendant quelques minutes au bas du perron avec Modeste , au moment où l’on rentra pour se livrer aux tiquinages de l’inévitable whist.

— Mademoiselle, j'espère que vous ne lui dites pas encore Melchior ?.. lui demanda-t-il à voix basse.

— Peu s’en faut! mon nain mystérieux , répondit-elle en souriant à faire damner un ange.

— Grand Dicu! s’écria le clerc en laissant tomber ses mains qui frôlèrent les marches.

— Eh! bien, ne vaut-il pas ce haineux et sombre Référendaire à qui vous vous intéressez ? reprit-elle en prenant pour Ernest un de ces airs hautains dont le secret n'appartient qu’aux jeunes filles, comme si la Virginité leur prêtait des ailes pour s'envoler si haut.

Est-ce votre petit monsieur de La Brière qui m’accepterait sans dot ? dit-elle après une pause.

— Demandez à monsieur votre père? répliqua Butscha qui fit quelques pas pour emmener Modeste à une distance respectable des fenêtres. Écoutez-moi, mademoiselle ? Vous savez que celui qui vous parle est prêt à vous donner non-seulement sa vie, mais encore son honneur, en tout temps, à tout moment; ainsi vous pouvez croire en Jui, vous pouvez lui confier ce que peut-être vous ne diriez pas à votre père. Eh! bien, ce sublime Canalis vous a-t-il tenu le langage désintéressé qui vous fait jeter ce reproche à la face du pauvre Ernest.

— Oui.

— YŸ croyez-vous ?

— Ceci, mau-clerc, reprit-elle en lui donnant un des dix ou douze surnoms qu’elle lui avait trouvés, m'a l’air de mettre en doute la puissance de mon amour-propre.

— Vous riez , chère mademoiselle, ainsi rien n’est sérieux, et j'espère alors que vous vous moquez de lui.

— Que penseriez-vous de moi, monsieur Butscha, si je me croyais le droit de railler quelqu’un de ceux qui me font l'honneur de me vouloir pour femme ? Sachez, maître Jean, que, même en ayant l'air de mépriser le plus méprisable des hommages, une fille est toujours flattée de l’obtenir.…

— Ainsi, je vous flatte?.. dit le clerc en montrant sa figure illuminée comme l’est une ville pour une fête.

—Vous?.…. dit-elle. Vous me témoignez la plus précieuse de toutes les amitiés, un sentiment désintéressé comme celui d’une mère pour sa fille! ne vous comparez à personne, car mon père lui-même est obligé de se dévouer à moi. — Elle fit une pause. — Je ne puis pas dire que je vous aime, dans le sens que les hommes donnent à ce mot, mais ce que je vous accorde est éternel, et ne connaîtra jamais de vissicitudes.

— Eh! bien, dit Butscha qui feignit de ramasser un caillou pour baiser le bout des souliers de Modeste en y laissant une larme, permettez-moi donc de veiller sur vous, comme un dragon veille sur un trésor. Le poète vous a déployé tout à l’heure la dentelle de ses précieuses phrases, le clinquant des promesses. Il à chanté son amour sur la plus belle corde de sa lyre, n'est-ce pas? Si dès que ce noble amant aura la certitude de votre peu de fortune, vous

le voyez changeant de conduite, embarrassé, froid ; en ferez-vous encore votre mari, lui donnerez-vous toujours votre estime ?.…

— Ce serait un Francisque Althor?... demanda-t-elle avec un geste où se peignit un amer dégoût.

— Laissez-moi le plaisir de produire ce changement de décoration, dit Butscha. Non-seulement, je veux que ce soit subit; mais, après, je ne désespère pas de vous rendre votre poète amoureux de nouveau, de lui faire soufler alternativement le froid et le chaud sur votre cœur aussi gracieusement qu’il soutient le pour et le contre dans la même soirée, sans quelquefois s’en apercevoir.

— Si vous avez raison, dit-elle, à qui se fier ?..

— À celui qui vous aime véritablement.

— Au petit duc ?.…

Butscha regarda Modeste. Tous deux, ils firent quelques pas en silence. La jeune fille fut impénétrable, elle ne sourcilla pas.

— Mademoiselle, me permettez-vous d’être le traducteur des pensées tapies au fond de votre cœur, comme des mousses marines sous les eaux, et que vous ne voulez pas vous expliquer.

— Eh! quoi, dit Modeste, mon conseiller-intime-privé-actuel serait encore un miroir ?.…

— Non, mais un écho, répondit-il en accompagnant ce mot d’un geste empreint d’une sublime modestie. Le duc vous aime, mais il vous aime trop. Si j'ai bien compris, moi nain, l’infinie délicatesse de votre cœur, il vous répugnerait d’être adorée comme un Saint-Sacrement dans son tabernacle. Mais, comme vous êtes éminemment femme, vous ne voulez pas plus voir un homme sans cesse à vos pieds et de qui vous seriez éternellement sûre, que vous ne voudriez d’un égoïste, comme Canalis, qui se préférerait à vous... Pourquoi? je n’en sais rien. Je me ferai femme et vieille femme pour savoir la raison de ce programme que j'ai lu dans vos veux, et qui peut-être est celui de toutes les filles. Néanmoins, vous avez dans votre grande âme un besoin d’adoration. Quand un homme est à vos genoux, vous ne pouvez pas vous mettre aux siens. — On ne va pas loin ainsi, disait Voltaire. Le petit duc a donc trop de génuflexions dans le moral; et Canalis pas assez, pour ne pas dire point du tout. Aussi deviné-je la malice cachée de vos sourires, quand vous vous adressez au Grand-Ecuyer, quand il vous parle, quand vous lui répondez. Vous ne pouvez jamais être malheureuse avec le duc, tout le monde vous approuvera si vous le

choisissez pour mari, mais vous ne l’aimerez point. Le froid de l'égoisme et la chaleur excessive d’une extase continuelle produisent sans doute dans le cœur de toutes les femmes, une négation. Évidemment, ce n’est pas ce triomphe perpétuel qui vous prodiguera les délices infinies du mariage que vous rêvez, où il se rencontre des obéissances qui rendent fière, où l’on fait de grands petits sacrifices cachés avec bonheur, où l’on ressent des inquiétudes sans cause, où l'on attend avec ivresse des succès, où l'on plie avec joie devant des grandeurs imprévues, où l’on est compris jusque dans ses secrets, où parfois une femme protège de son amour son protecteur.…

— Vous êtes sorcier ! dit Modeste.

— Vous ne trouverez pas non plus cette douce égalité de sentiments, ce partage continu de la vie et cette certitude de plaire qui fait accepter le mariage, en épousant un Canalis, un homme qui ne pense qu'à lui, dont le moi est la note unique, dont l’attention ne s’est pas encore abaissée jusqu’à se prêter à votre père ou au Grand- Écuyer!.... un ambitieux du second ordre à qui votre dignité, votre obéissance importent peu, qui fera de vous une chose nécessaire dans sa maison , et qui vous insulte déjà par son indifférence en fait d'honneur ! Oui, vous vous permettriez de souflleter votre mère, Canalis fermerait les yeux pour pouvoir se nier votre crime à lui-même, tant il a soif de votre fortune. Ainsi, mademoiselle, je ne pensais ni au grand poète qui n’est qu’un petit comédien, ni à Sa Seigneurie qui ne serait pour vous qu'un beau mariage et non pas un mari...

— Butscha, mon cœur est un livre blanc où vous gravez vousmême ce que vous y lisez, répondit Modeste. Vous êtes entraîné par votre haine de province contre tout ce qui vous force à regarder plus haut que la tête. Vous ne pardonnez pas au poète d’être un homme politique, de posséder une belle parole, d’avoir un inmense avenir , et vous calomniez ses intentions.

— Lui?... mademoiselle. Il vous tournera le dos du jour au lendemain avec la lâcheté d'un Vilquin.

— Oh! faites-lui jouer cette scène de comédie, et...

— Sur tous les tons, dans trois jours, mercredi, souvenez- vous-en? Jusque-là, mademoiselle, amusez-vous à entendre tous

les airs de cette serinette, afin que les ignobles dissonances de la

contre-partie en ressortent mieux.

Modeste rentra gaiement au salon où , seul de tous les hommes, La Brière, assis dans l’embrasure d’une fenêtre, d’où , sans doute, il avait contemplé son idole, se leva comme si quelqu’huissier eût crié : La Reine ! Ce fut un mouvement respectueux plein de cette vive éloquence particulière au geste et qui surpasse celle des plus beaux discours, L'amour parlé ne vaut pas l’amour prouvé, toutes les jeunes filles de vingt ans en ont cinquante pour pratiquer cet axiome, Là est le grand argument des séducteurs. Au lieu de regarder Modeste en face, comme le fit Canalis qui la salua par un hommage public, l'amant dédaigné la suivit d’un long regard en dessous, humble à la façon de Butscha, presque craintif. La jeune héritière remarqua cette contenance en allant se placer auprès de Canalis au jeu de qui elle parut s'associer. Durant la conversation, La Brière apprit par un mot de Modeste à son père qu’elle reprendrait mercredi l'exercice du cheval ; elle lui faisait observer qu'il lui manquait une cravache en harmonie avec la somptuosité de ses habits d’écuyère. Le Référendaire lança sur le nain un regard qui pétilla comme un incendie; et, quelques instants après, ils piétinaient tous deux sur la terrasse.

— Il est neuf heures, dit Ernest à Butscha, je pars pour Paris à franc étrier, jy puis être demain matin à dix heures. Mon cher Butscha, de vous elle acceptera bien un souvenir, car elle a de l’amitié pour vous; laissez-moi lui donner, sous votre nom, une cravache, et sachez que, pour prix de cette immense complaisance , vous aurez en MOI non pas un ami, mais un dévouement.

— Allez , vous êtes bien heureux, dit le clerc, vous avez de l’argent, vous !.….

— Prévenez Canalis de ma part que je ne rentrerai pas, et qu’il invente un prétexte pour justifier une absence de deux jours.

Une heure après, Ernest, parti en courrier, arriva en douze heures à Paris où son premier soin fut de retenir une place à la malle-poste du Havre pour le lendemain. Puis, il alla chez les trois plus célèbres bijoutiers de Paris, comparant les pommes de cravache, et cherchant ce que l’art pouvait offrir de plus royalement beau. 11 trouva, faite/pour une Russe qui n'avait pu la payer après l’avoir commandée , une chasse au renard sculptée dans l'or, et terminée par un rubis d'un prix exorbitant pour les appointements d’un Référendaire ; toutes ses économies y passèrent, il s’agissait de sept mille francs. Ernest donna le dessin des armes des La

Bastie , et vingt heures pour les exécuter à la place de celles qui s’y trouvaient. Cette chasse, un chef-d'œuvre de délicatesse, fut ajustée à une cravache en caoutchouc, et mise dans un étui de maroquin rouge doublé de velours sur lequel on grava deux M entrelacés. Le mercredi matin, La Brière était arrivé par la malle, et à temps, pour déjeuner avec Canalis. Le poète avait caché l'absence de son secrétaire en le disant occupé d’un travail envoyé de Paris. Butscha, qui se trouvait à la Poste pour tendre la main au Référendaire à l'arrivée de la malle, courut porter à Françoise Cochet cette œuvre d’art en lui recommandant de la placer sur la toilette de Modeste.

— Vous accompagnerez, sans doute, mademoiselle Modeste à sa promenade, dit le clerc qui revint chez Canalis pour annoncer par une œillade à La Brière que la cravache était heureusement parvenue à sa destination.

— Moi, répondit Ernest, je vais me coucher.

— Ah! bah! s’écria Canalis en regardant son ami, je ne te comprends pius.

On allait déjeuner, naturellement le poète offrit au clerc de se mettre à table. Butscha restait avec l'intention de se faire inviter au besoin par La Brière, en voyant sur la physionomie de Germain le succès d’une malice de bossu que doit faire prévoir sa promesse à Modeste.

— Monsieur a bien raison de garder le clerc de monsieur Latournelle, dit Germain à l'oreille de Canalis.

Canalis et Germain allèrent dans le salon sur un clignotement d’œil du domestique à son maître.

— Ce matin, monsieur, je suis allé voir pêcher, une partie proposée avant-hier par un patron de barque de qui j'ai fait la connaissance.

Germain n’avoua pas avoir eu le mauvais goût de jouer au billard dans un café du Havre où Butscha l’avait enveloppé d'amis pour agir à volonté sur lui.

— Eh! bien, dit Canalis, au fait, vivement.

— Monsieur le baron, j'ai entendu sur monsieur Mignon une discussion à laquelle j'ai poussé de mon mieux, on ne savait pas à qui j’appartenais. Ah! monsieur le baron, le bruit du port est que vous donnez dans un panneau. La fortune de mademoiselle de La Bastie est, comme son nom, très-modeste. Le vaisseau sur lequel le père est venu n’est pas à lui, mais à des marchands de la Chine

avec lesquels il devra loyalement compter. On débite à ce sujet des choses peu flatteuses pour l'honneur du colonel. Ayant entendu dire que vous et monsieur le duc vous vous disputiez mademoiselle de La Bastie, jai pris la liberté de vous prévenir; car, de vous deux, il vaut mieux que ce soit Sa Seigneurie qui La gobe... En revenant, j'ai fait un tour sur le port, devant la salle de spectacle où se promènent les négociants parmi lesquels je me suis faufilé hardiment. Ces braves gens, voyant un homme bien vêtu , se sont mis à causer du Havre; de fil en aiguille , je les ai mis sur le compte du colonel Mignon, et ils se sont si bien trouvés d’accord avec les pêcheurs que je manquerais à mes devoirs en me taisant. Voilà pourquoi j’ai laissé monsieur s'habiller, se lever seul...

— Que faire? s’écria Canalis en se trouvant engagé de manière à ne pouvoir plus revenir sur ses promesses à Modeste.

— Monsieur connaît mon attachement, dit Germain en voyant le poète comme foudroyé, il ne s’étonnera pas de me voir lui donner un conseil. Si vous pouviez griser ce clerc, il dirait bien le fin mot là dessus; et, s’il ne se déboutonne pas à la seconde bouteille de vin de Champagne, ce sera toujours bien à la troisième. Il serait d’ailleurs singulier que monsieur , que nous verrons sans doute un jour ambassadeur, comme Philoxène l’a entendu dire à madame la duchesse, ne vint pas à bout d’un clerc du Havre.

En ce moment, Butscha, l’auteur inconnu de cette partie de pêche invitait le Référendaire à se taire sur le sujet de son voyage à Paris, et à ne pas contrarier sa manœuvre à table. Le clerc avait tiré parti d’une réaction défavorable à Charles Mignon qui s’'opérait au Havre. Voici pourquoi. Monsieur le comte de La Bastie laissait dans un complet oubli ses amis d’autrefois qui pendant son absence avaient oublié sa femme et ses enfants. En apprenant qu'il se donnait un grand diner à la villa-Mignon, chacun se flatta d’être un des convives et s’attendit à recevoir une invitation ; mais quand on sut que Gobcnheim, les Latournelle, le duc et les deux Parisiens étaient les seuls invités, il se fit une clameur de haro sur l’orgucil du négociant ; son affectation à ne voir personne, à ne pas descendre au Havre, fut alors remarquée et attribuée à un mépris dont se vengea le Havre en mettant en question cette soudaine fortune. En caquetant, chacun sut bientôt que les fonds nécessaires au réméré de Vilquin avaient été fournis par Dumay. Cette circonstance permit aux plus acharnés de

supposer calomnieusement que Charles était venu confier au dévouement absolu de Dumay des fonds pour lesquels il prévoyait des discussions avec ses prétendus associés de Canton. Les demimots de Charles dont l'intention fut toujours de cacher sa fortune, les dires de ses gens à qui le mot fut donné , prêtaient un air de vraisemblance à ces fables grossières, auxquelles chacun crut en obéissant à l'esprit de dénigrement qui anime les commerçants les uns contre les autres. Autant le patriotisme de clocher avait vanté l'immense fortune d’un des fondateurs du Havre, autant la jalousie de province la diminua. Le clerc, à qui les pêcheurs devaient plus d’un service, leur demanda le secret et un coup de langue. I] fut bien servi. Le patron de la barque dit à Germain qu’un de ses cousins, un matelot, arrivait de Marseille, congédié par suite de la vente du brick sur lequel le colonel était revenu. Le brick se vendait pour le compte d’un nommé Castagnould , et la cargaison, selon le cousin, valait tout au plus trois ou quatre cent mille francs.

— Germain, dit Canalis au moment où le valet de chambre sorut, tu nous serviras du vin de Champagne et du vin de Bordeaux. Un membre de la Bazoche de Normandie doit remporter des souvenirs de l'hospitalité d’un poète... Et puis, il a de l'esprit autant que le Figaro, dit Canalis en appuyant sa main sur l’épaule du nain , il faut que cet esprit de petit journal jaillisse et mousse avec le vin de Champagne ; nous ne nous épargnerons pas non plus, Ernest ?... Il y a bien, ma foi! deux ans que je ne me suis grisé, reprit-il en regardant La Brière.

— Avec du vin? cela se conçoit, répondit le clerc. Vous vous grisez tous les jours de vous-même ! Vous buvez à même, cn fait de louanges. Ah! vous êtes beau, vous êtes poète, vous êtes illustre de votre vivant, vous avez une conversation à la bauteur de votre génie, et vous plaisez à toutes les femmes, même à ma patronne. Aimé de la plus belle sultane Validé que j'aie vue (je n'ai encore vu que celle-là), vous pouvez, si vous le voulez, épouser mademoiselle de La Bastie.. Tenez, rien qu’à faire l’inventaire du présent sans compter votre avenir, (un beau titre, la pairie, une ambassade !...) me voilà soûl, comme ces gens qui mettent en bouteilles le vin d’autrui.

— Toutes ces magnificences sociales, reprit Canalis, ne soni rivn sans ce qui les met en valeur, la fortune... Nous sommes ici cutre hommes, les beaux sentiments sont charmants en stances…

— Et en circonstances, dit le clerc en faisant un geste significatif. — Mais vous, monsieur le faiseur de contrats, dit le poète en

souriant de l'interruption, vous savez aussi bien que moi que chumière rime avec misère.

Atable, Butscha se développa dans le rôle du Trigaudin de {a Maison en loterie, à effrayer Ernest qui ne connaissait pas les charges d'Étude, elles valent les charges &’atelier. Le clerc raconta la chronique scandaleuse du Havre , l’histoire des fortunes, celle des alcôves et les crimes commis le code à la main, ce qu’on appelle, en Normandie, se tirer d'affaire comme on peut. 11 n’épargna personne. Sa verve croissait avec le torrent de vin qui passait par son gosier, comme un orage par une gouttière.

— Sais-tu, La Brière, que ce brave garçon là, dit Canalis en versant du vin à Butscha, ferait un fameux secrétaire d’ambassade ?..

— À dégoter son patron ! reprit le nain en jetant à Canalis un regard où l’insolence se noya dans le pétillement du gaz acide carbonique. J’ai assez peu de reconnaissance et assez d’intrigue pour vous monter sur les épaules. Un poète portant un avorton !... ça se voit quelquefois, et même assez souvent... dans la librairie. Allons, vous me regardez comme un avaleur d’épées. Eh! mon cher grand génie, vous êles un homme supérieur, vous savez bien que la reconnaissance est un mot d’imbécile, on le met dans le dictionnaire, mais il n’est pas dans le cœur humain. La reconnaissance n'a de valeur qu’à certain mont qui n’est ni le Parnasse ni le Pinde. Croyez-vous que je doive beaucoup à ma patronne pour m'avoir élevé? mais la ville entière lui a soldé ce compte en estime, en paroles, en admiration, la plus chère des monnaies. Je n’admets pas le bien dont on se constitue des rentes d’amourpropre. Les hommes font entre eux un commerce de services, le mot reconnaissance indique un débet, voi'à tout. Quant à l’intrigue, ele est ma divinité. Comment! dit-il à un geste de Canalis, vous n’adoreriez pas la faculté qui permet à un homme souple de l’emporter sur l’homme de génie, qui demande une observation constante des vices, des faiblesses de nos supérieurs, et la connaissance de l'heure du berger en toute chose. Demandez à la diplomatie si le plus beau de tous les succès n’est pas le triomphe de la ruse sur la force? Si j'étais votre secrétaire, monsieur le baron, vous seriez bientôt premier ministre, parce que j'y aurais le plus puissant intérêt!.., Tenez, voulez-vous une preuve de mes petits ta-

lents en ce genre? Oyez? Vous aimez à l’adoration mademoiselle Modeste, et vous avez raison, L'enfant a mon estime, c’est une vraie Parisienne. Il pousse, par-ci, par-là, des Parisiennes en province !.. Notre Modeste est femme à lancer un homme... Elle a de ça, dit-il en donnant en l'air un tour de poignet. Vous avez un concurrent redoutable , le duc, que me donnez-vous pour lui faire quitter le Havre avant trois jours ?.…

— Achevons cette bouteille , dit le poète en remplissant le verre de Butscha.

— Vous allez me griser! dit le clerc en lampant un neuvième verre de vin de Champagne. Avez-vous un lit où je puisse dormir une heure? Mon patron est sobre comme un chameau qu’il est, et madame Latournelle aussi. L'un et l’autre, ils auraient la dureté de me gronder, et ils auraient raison contre moi qui n’en aurais plus, j'ai des actes à faire!... Puis, reprenant ses idées antérieures sans transition , à la manière des gens gris, il s’écria: — Et quelle mémoire !.. Elle égale ma reconnaissance.

— Butscha, s’écria le poète, tout à l'heure tu te disais sans reconnaissance, tu te contredis.

— Du tout, reprit le clerc. Oublier, c’est presque toujours se souvenir ! Allez ! marchez ! je suis taillé pour faire un fameux secrétaire.

— Comment t'y prendrais-tu pour renvoyer le duc? dit Canalis charmé de voir la conversation aller d’elle-nême à son but.

— Ça, ne vous regarde pas! fit le clerc en lâchant un hoquet majeur.

Butscha roula sa tête sur ses épaules et ses yeux de Germain à La Brière, de La Brière à Canalis, à la manière des gens qui, sentant venir l'ivresse, veulent savoir dans quelle estime on les tient ; car, dans le naufrage de livresse, on peut observer que l’amour-propre est le seul sentiment qui surnage.

— Dites donc, grand poète, vous êtes pas mal farceur ! Vous me prenez donc pour un de vos lecteurs, vous qui envoyez à Paris votre ami à franc étrier pour aller chercher des renseignements sur la maison Mignon. Je blague, tu blagues, nous blaguons... Bon ! Mais faitesmoi l’honneur de croire que je suis assez calculateur pour toujours me donner la conscience nécessaire à mon état. En ma qualité de premier clerc de maître Latournelle, mon cœur est un carton à cadenas..….. Ma bouche ne livre aucun papier relatif aux clients. Je

sais tout et je ne sais rien. Et puis, ma passion est connue. J'aime Modeste, elle est mon élève, elle doit faire un beau mariage... Et j'emboiserais le duc, s’il le fallait. Maïs vous épousez

— Germain, le café, les liqueurs... dit Canalis.

— Des liqueurs ?... répéta Butscha levant la main comme une fausse vierge qui veut résister à une petite séduction. Ah! mes pauvres actes! il y a justement un contrat de mariage. Tenez, mon second clerc est bête comme un avantage matrimonial et capable de f...f. flanquer un coup de canif dans les paraphernaux de la future épouse, il se croit bel homme parce qu’il a cinq pieds six pouces. un imbécile.

— Tenez, voici de la crème de thé, une liqueur des îles, dit Canalis. Vous que mademoiselle Modeste consulte.

— Elle me consulte.

— Eh! bien, croyez-vous qu’elle m'aime? demanda le poète.

— Ui, plus qué le duc! répondit le nain en sortant d’une espèce de torpeur qu'il jouait à merveille. Elle vous aime à cause de votre désintéressement. Elle me disait que pour vous elle était capable des plus grands sacrifices, de se passer de toilette, de ne dépenser que mille écus par an, d'employer sa vie à vous prouver qu’en l’épousant vous auriez fait une excellente affaire, et elle est crânement {un hoquet) honnête, allez ! et instruite, elle n’ignore «le rien, cette fille-là !

— Qà et trois cent mille francs , dit Canalis.

— Oh! il y a peut-être ce que vous dites, reprit avec enthousiasme le clerc. Le papa Mignon... Voyez-vous, il est mignon comme père (aussi l’estimé-je..….) Pour bien établir sa fille unique il se dépouillera de teut... Ce colonel est habitué par votre Restauration (un hoquet) à rester en demi-solde, il sera très-heureux de vivre avec Dumay en carottant au Havre, il donnera certainement ses trois cent mille francs à la petite... Mais n'oublions pas Dumay, qui destine sa fortune à Modeste. Dumay, vous savez, est Breton, son origine est une valeur au contrat, il ne variera pas, et sa fortune vaudra celle de son patron. Néanmoins , comme ils m'écoutent, au moins autant que vous, quoique je.ne parle pas tant ni si bien, je leur ai dit : « Vous mettez trop à votre habitation; si Vilquin vous la laisse, voilà deux cent mille francs qui ne rapporteront rien. Il resterait donc cent mille francs à faire boulotter.., ce n’est pas assez, à mon avis... » En ce moment, le co-

lonel et Dumay se consultent. Croyez-moi ? Modeste est riche. Les gens du port disent des sottises en ville, ils sont jaloux... Qui donc a pareille dot dans le département? dit Butscha qui leva les doigts pour compter, — Deux à trois cent mille francs comptant, ditil en inclinant le pouce de sa main gauche qu’il toucha de l’index de la droite, et d’un! — La nu-propriété de la villa Mignon, reprit-il en renversant l'index gauche, et de deux ! — T'ertio, la fortune de Dumäay ! ajouta-t-il en couchant le doigt du milieu. Mais la petite mère Modeste est une fille den-mil)h, une fois que les deux militaires seront aller demander le mot d'ordre au père Éternel.

Cette naïve et brutale confidence , entremélée de petits verres, dégrisait autant Canalis qu’elle semblait griser Butscha. Pour le clerc , jeune homme de province, évidemmeiit cette fortune était colossale. Il laissa tomber sa tête dans la paume de sa main droite; et, accoudé majestueusement sur la table , il clignota des yeux en se parlant à lui-même.

— Dans vingt ans, au train dont va le Code Ÿ qui pile les fortunes avec le Titre des Successions, une héritière d’un million, ce sera rare comme le désintéressement chez un usurier. Vous me direz que Modeste mangera bien douze mille francs par an, l’intérêt de sa dot; mais elle est bien gentille... bien gentille... bien gentille. C’est, voyez-vous? (à un poète, il faut des images !...) c'est une hermine malicieuse comme un singe.

— Que me disais-tu donc ? s’écria doucement Canalis en regardant La Brière , qu’elle avait six millions?..…

— Mon ami, dit Ernest, permets-moi de te faire observer que j'ai dû me taire, je suis lié par un serment , et c’est peut-être trop en dire déjà, que de...

— Un serment à qui ?

— À monsieur Mignon.

— Comment! Ernest, toi qui sais combien la fortune m’est nécessaire...

Butscha ronflait.

— Toi qui connais ma position, et lout ce que je perdrais, rue de Grenelle, à me marier, tu me laisserais froidement m’enfoncer ?.. dit Canalis en pâlissant. Mais, c’est une affaire entre amis, et notre amitié, mon cher, comporte un pacte antérieur à celui que t'a demandé ce rusé provençal

— Mon cher, dit Ernest, j’aime trop Modeste pour...

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— Imbécile ! je te la laisse, cria le poète. Ainsi romps ton serment ?..

— Me jures-tu, ta parole d'homme , d'oublier ce que je vais te dire, de te conduire avec moi comme si cette confidence ne L’avail jamais été faite, quoiqu'il arrive ?.….

— Je le jure par la mémoire de ma mère.

— Eh ! bien, à Paris, monsieur Mignon m'a dit qu’il était bien loin d’avoir la fortune colossale dont m'ont parlé les Mongenod. L'intention du colonel est de donner deux cent mille francs à sa fille. Maintenant, Melchior, le père avait-il de la défiance? était-il sincère ? Je n’ai pas à résoudre cette question. Si elle daignait me choisir, Modeste, sans dot, scrait toujours ma femme.

— Un bas bleu! d’une instruction à épouvanter, qui à tout lu! qui sait tout. en théorie, s’écria Canalis à un geste que fit La Brière, un enfant gâté, élevée dans le luxe dès ses premières années, et qui en est sevrée depuis cinq ans ?.. Ah! mon pauvre ami, songes-y bien.

— Ode et code! dit Butscha en se réveillant, vous faites dans l'Ode et moi dans le Code, il n’y a qu’un C de différence entre nous. Or, code vient de coda, queue! Vous m'avez régalé, je vous aime... Ne vous laissez pas faire au code !... Tenez, un bon conseil vaut bien votre vin et votre crème de thé. Le père Mignon, c’est aussi une crème, la crème des honnêtes gens... eh! bien, montez à cheval, il accompagne sa fille, vous pouvez l’aborder franchement, parlez-lui dot, il vous répondra net, et vous verrez le fonds du sac, aussi vrai que je suis gris el que vous êtes un grand homme ; mais, pas vrai, nous quittons le Havre ensemble? Je serai votre secrétaire puisque ce petit, qui me croit gris et qui rit de moi, vous quitte... allez, marchez! laissez-lui épouser la fille.

Canalis se leva pour aller s'habiller.

— Pas un mot, il court à son suicide, dit posément à La Brière Butscha froid comme Gobenheim et qui fit à Cana'is un signe familier aux gamins de Paris. — Adieu! mon maître, reprit le clerc en criant à tue-têle, vous me permettez dé renarder dans le kiosque de mame Amaury ?.…

— Vous êtes chez vous, répondit le poète.

Le clerc, objet des rires des trois domestiques de Canalis, gagna le kiosque en marchant dans les plates-bandes et les corbeilles de fleurs avec la grâce têtue des insectes qui décrivent leurs intermi-

nables zig-zags quand ils essavent de sortir par une fenêtre fermée. Lorsqu'il eut grimpé dans le kiosque, et que les domestiques furent rentrés, il s’assit sur un banc de bois peint et s’abîma dans les joies de son triomphe. Il venait de jouer un homme supérieur ; il venait, non pas de lui arracher son masque, mais de lui en voir dénouer les cordons , et il riait comme un auteur à sa pièce, c’est-à-dire avec le sentiment de ja valeur immense de ce vis comica.[— Les hommes sont des toupies, il ne s’agit que de trouver la ficelle qui s’enroule à leur torse ! s’écria-t-il. Ne me ferait-on pas évanouir en me disant : Mademoiselle Modeste vient de tomber de cheval, et s’est cassé la jambe!

Quelques instants après, Modeste, vêtue d’une délicieuse amazone de casimir vert-bouteille, coiffée d’un petit chapeau à voile vert, gantée de daim, des bottines de velours aux pieds sur lesquelles badinait la garniture en dentelle de son caleçon, et montée sur un poney richement harnaché, montrait à son père et au duc d’Hérouville le joli présent qu’elle venait de recevoir , elle en était heureuse en y devinant une de ces attentions qui flattent le plus les femmes.

— Est-ce de vous, monsieur le duc? dit-elle en lui tendant le bout étincelant de la cravache. On a mis dessus une carte où se lisait : « Devine si tu peux» et des points. Françoise et madame Dumay prêtent cette charmante surprise à Butscha; mais mon cher Butscha n’est pas assez riche pour payer de si beaux rubis! Or, mon père, à qui J'ai dit, remarquez-le bien, dimanche soir, que je n'avais pas de cravache, m'a envoyé chercher celle-ci à Rouen.

Modeste montrait à la main de son père une cravache dont le bout était un semis de turquoises, une invention alors à la mode, et devenue depuis assez vulgaire.

— J'aurais voulu, mademoiselle , pour dix ans à prendre dans ma vieillesse, avoir le droit de vous offrir ce magnifique bijou, répondit courtoisement le duc.

— Ah! voici donc l’audacieux , s’écria Modeste en voyant venir Canalis à cheval. Il n’y a qu’un poète pour savoir trouver de si belles choses. Monsieur, dit-elle à Melchior, mon père vous grondera , vous donnez raison à ceux qui vous reprochent ici vos dissipations.

— Ah! s’écria naïvement Canalis, voilà donc pourquoi La Brière est allé du Havre à Paris à franc étrier ?

— Votre secrétaire a pris de telles libertés? dit Modeste en pälissant et jetant sa cravache à Françoise Cochet avec une vivacité dans laquelle on devait lire un profond mépris. Rendez-moi cette cravache, mon père.

— Pauvre garçon qui gît sur son lit, moulu de fatigue! reprit Melchior en suivant la jeune fille qui s'était lancée au galop. Vous êtes dure , mademoiselle. « Je n’ai, m’a-t-il dit, que cette chance de me rappeler à son souvenir... »

— Et vous estimeriez une femme capable de garder des souvenirs de toutes les paroisses ? dit Modeste.

Modeste , surprise de ne pas recevoir une réponse de Canalis, attribua cette inattention au bruit des chevaux.

— Comme vous vous plaisez à tourmenter ceux qui vous aiment ! lui dit le duc. Cette noblesse, cette fierté démentent si bien vos écarts que je commence à soupçonner que vous vous calomniez vous-même en préméditant vos méchancetés.

— Ah! vous ne faites que vous en apercevoir, monsieur le duc, dit-elle en riant. Vous avez précisément la perspicacité d’un mari!

On fit presque un kilomètre en silence. Modeste s’étonna de ne plus recevoir la flamme des regards de Canalis qui paraissait un peu trop épris des beautés du paysage pour que cette admiration fût naturelle. La veille, Modeste montrant au poète un admirable effet de coucher de soleil en mer, lui avait dit en le trouvant interdit comme un sourd : — «Eh! bien, vous n'avez donc pas vu? — Je n'ai vu que votre main, » avait-il répondu.

— Monsieur La Brière sait-il monter à cheval? demanda Modeste à Canalis pour le taquiner.

— Pas très-bien; mais il va, répondit le poète devenu froid comme l'était Gobenheim avant le retour du colonel.

Dans une route de traverse que monsieur Mignon fit prendre pour aller, par un joli vallon, sur une colline qui couronnait le cours de la Seine, Canalis laissa passer Modeste et le duc, en ralentissant le pas de son cheval de manière à pouvoir cheminer de conserve avec le colonel.

— Monsieur le comte, vous êtes un loyal militaire, aussi verrezvous sans doute dans ma franchise un titre à votre estime. Quand les propositions de mariage, avec toutes leurs discussions sauvages , ou trop civilisées si vous voulez, passent par la bouche des tiers, tout le monde y perd. Nous sommes l’un et l’autre deux

gentilshommes aussi discrets l’un que l’autre, et vous avez, tout comme moi, franchi l’âge des étonnements; ainsi parlons en camarades? Je vous donne l'exemple. J'ai vingt-neuf ans, je suis sans fortune territoriale, et je suis ambitieux. Mademoiselle Modeste me plaît infiniment, vous avez dû vous en apercevoir. Or, malgré les défauts que votre chère enfant se donne à plaisir.

— Sans compter ceux qu'elle a , dit le colonel en souriant.

— Je ferais d'elle avec plaisir ma femme, et je crois pouvoir la rendre heureuse. La question de fortune a toute l'importance de mon avenir, aujourd'hui en question. Toutes les jeunes filles à marier doivent être aimées quand méme ! Néanmoins, vous n'êtes pas homme à vouloir marier votre chère Modeste sans dot, et ma situation ne me permettrait pas plus de faire un mariage, dit d’amour, que de prendre une femme qui n’apporterait pas une fortune au moins égale à la mienne. J'ai de traitement, de mes sinécures, de l’Académie et de mon libraire, environ trente mille francs par an, fortune énorme pour un garçon. En réunissant soixante mille francs de rentes, ma femme et moi, Je reste à peu près dans les termes d’existence où je suis. Donnez-vous un million à mademoiselle Modeste ?

— Ah! monsieur, nous sommes bien loin de compte, dit jésuitiquement le colonel.

—- Supposons donc, répliqua vivement Canalis, qu’au lieu de parler, nous avons sifflé. Vous serez content de ma conduite, monsieur le comte : on me comptera parmi les malheureux qu’aura faits cette charmante personne. Donnez-moi votre parole de garder le silence envers tout le monde, même avec mademoiselle Modeste ; car, ajouta-t-il comme fiche de consolation, il pourrait survenir dans ma position tel changement qui me permettrait de vous la demander sans dot.

— Je vous le jure, dit le colonel. Vous savez, monsieur, avec quelle emphase le public, celui de province comme celui de Paris, parle des fortunes qui se font et se défont. On amplifie également le malheur et le bonheur, nous ne sommes jamais ni si malheureux, ni si heureux qu’on le dit. En commerce, il n’y a de sûrs que les capitaux mis en fonds de terre, après les comptes soldés. J'attends avec une vive impatience les rapports de mes agents. La vente des marchandises et de mon navire, le réglement de mes comptes en Chine, rien n’est terminé. Je ne connaîtrai ma fortune que dans dix

mois. Néanmoins, à Paris, j'ai garanti deux cent mille francs de dot à monsieur de La Brière, et en argent comptant. Je veux constituer un majorat en terres, et assurer l'avenir de mes petits enfants en leur obtenant la transmission de mes armes et de mes titres.

Depuis le commencement de cette réponse, Canalis n’écoutait plus. Les quatre cavaliers, se trouvant dans un chemin assez large, allèrent de front et gagnèrent le plateau d’où la vue planait sur le riche bassin de la Seine, vers Rouen , tandis qu’à l’autre horizon les yeux pouvaient encore apercevoir la mer.

— Butscha, je crois, avait raison, Dieu est un grand paysagiste , dit Canalis en contemplant ce point de vue unique parmi ceux qui rendent les bords de la Seine si justement célèbres.

— C’est surtout à la chasse, mon cher baron, répondit le duc, quand la nature est animée par une voix, par un tumulte dans le silence, que les paysages, aperçus alors rapidement , semblent vraiment sublimes avec leurs changeants effets.

— Le soleil est une inépuisable palette , dit Modeste en regardant le poète avec une sorte de stupéfaction.

A une observation de Modeste sur l’absorption où elle voyait Canalis, il répondit qu’il se livrait à ses pensées, une excuse que les auteurs ont de plus à donner que les autres hommes.

— Sommes-nous bien heureux en transportant notre vie au sein du monde, en l’agrandissant de mille besoins factices et de nos vanités surexcitées ? dit Modeste à l'aspect de cette coîte et riche campagne qui conseillait une philosophique tranquillité d’existence.

— Cette bucolique, mademoiselle, s’est toujours écrite sur des tables d’or, dit le poète.

— Et peut-être conçue dans les mansardes, répliqua le colonel.

Après avoir jeté sur Canalis un regard perçant qu’il ne soutint pas, Modeste entendit un bruit de cloches dans ses oreilles, elle vit tout sombre devant elle, et s’écria d’un accent glacial : — Ah! mais, nous sommes à mercredi !

— Ce n’est pas pour flalter le caprice, certes bien passager, de mademoiselle , dit solennellement le duc d'Hérouville à qui cette scène, tragique pour Modeste, avait laissé le temps de penser ; mais je déclare que je suis si profondément dégoûté du monde, de la cour, de Paris, qu'avec une duchesse d’Hérouville, douée des grâces et de l’esprit de mademoiselle, je prendrais l'engagement de

… «éd

vivre en philosophe à mon château , faisant du bien autour de moi, desséchant mes tangues , élevant mes enfants.

— Ceci, monsieur le duc, vous sera compté, répondit Modeste en arrêtant ses yeux assez long-temps sur ce noble gentilhomme. Vous me flattez, reprit-elle, vous ne me croyez pas frivole, et vous me supposez assez de ressources en moi-même pour vivre dans la solitude, C’est peut-être là mon sort, ajouta-t-elle en regardant Canalis avec une expression de pitié.

— C'est celui de toutes les fortunes médiocres , répondit le poète. Paris exige un luxe babylonien. Par moments, je me demande comment j'y ai jusqu’à présent suffi.

— Le roi peut répondre pour nous deux, dit le duc avec candeur, car nous vivons des bontés de Sa Majesté. Si, depuis la chute de monsieur le Grand , comme on nommait Cinq-Mars, nous n’avions pas eu toujours sa charge dans notre maison, il nous faudrait vendre Hérouville à la Bande Noire. Ah! croyez-moi, mademoiselle, c’est une grande humiliation pour moi, de mêler des questions financières à mon mariage.

La simplicité de cet aveu parti du cœur, et où la plainte était sincère, touchèrent Modeste.

— Aujourd'hui, dit le poète, personne en France, monsieur le duc, n’est assez riche pour faire la folie d’épouser une femme pour sa valeur personnelle, pour ses grâces, pour son caractère ou pour sa beauté.

Le colonel regarda Canalis d'une singulière manière après avoir examiné Modeste dont le visage ne montrait plus aucun étonnement.

— C'est pour des gens d'honneur, dit alors le colonel, un bel emploi de la richesse que de la destiner à réparer l’outrage du temps dans de vieilles maisons historiques.

— Oui, papa ! répondit gravement la jeune fille.

Le colonel invita le duc et Canalis à dîner chez lui sans cérémonie, et dans leurs habits de cheval, en leur donnant l’exemple du négligé. Quand, à son retour, Modeste alla changer de toilette, elle regarda curieusement le bijou rapporté de Paris et qu’elle avait si cruellement dédaigné,

— Comme on travaille, aujourd’hui? dit-elle à Françoise Cochet devenue sa femme de chambre.

— Et ce pauvre garçon, mademoiselle, qui a la fièvre.…

— Qui La dit cela ?.….

— Monsieur Butscha! IL est venu me prier de vous faire observer que vous vous seriez sans doute aperçue déjà qu’il vous avait tenu parole au jour dit !

Modeste descendit au salon dans une mise d’une simplicité royale.

— Mon cher père, dit-elle à haute voix en prenant le colonel par le bras, allez savoir des nouvelles de monsieur de La Brière et reportez-lui, je vous en prie, son cadeau. Vous pouvez alléguer que mon peu de fortune aulant que mes goûts m'’interdisent de porter des bagatelles qui ne conviennent qu’à des reines ou à des courtisanes. Je ne puis d’ailleurs rien accepter que d’un promis. Priez ce brave garçon de garder la cravache jusqu’à ce que vous sachiez si vous êtes assez riche pour la lui racheter.

— Ma petite fille est donc pleine de bon sens, dit le colonel en embrassant Modeste au front.

Canalis profita d’une conversation engagée entre le duc d'Hérouville et madame Mignon pour aller sur la terrasse où Modeste le rejoignit, attirée par la curiosité, tandis qu’il la crut amenée par le désir d’être madame de Canalis. Effrayé de l’impudeur avec laquelle il venait d’accomplir ce que les militaires appellent un quart de conversion, et que, selon la jurisprudence des ambitieux, tout homme dans sa position aurait fait tout aussi brusquement, il chercha des raisons plausibles à donner en voyant venir l’infortunée Modeste.

— Chère Modeste, lui dit-il en prenant un ton câlin, aux termes où nous en sommes, sera-ce vous déplaire que de vous faire remarquer combien vos réponses à propos de monsieur d’Hérouville sont pénibles pour un homme qui aime, mais surtout pour un poète dont l’âme est femme , est nerveuse, et qui ressent les mille jalousies d’un amour vrai. Je serais un bien triste diplomate si je n'avais pas deviné que vos premières coquetteries, vos inconséquences calculées ont eu pour but d'étudier nos caractères.

Modeste leva la tête par un mouvement intelligent, rapide et coquet dont le type n’est peut-être que dans les animaux chez qui l'instinct produit des miracles de grâce.

— .… Aussi, rentré chez moi, n’en étais-je plus la dupe. Je m’émerveillais de votre finesse en harmonie avec votre caractère et votre physionomie. Soyez tranquille, je n'ai jamais supposé que tant de duplicité factice ne fût pas l'enveloppe d’une candeur adorable. Non, votre esprit, votre instruction n’ont rien ravi à cette

précieuse innocence que nous demandons à une épouse. Vous êtes bien la femme d’un poète, d’un diplomate, d’un penseur, d’un homme destiné à connaître de chanceuses situations dans Ja vie, et je vous admire autant que je me sens d’attachement pour vous. Je vous en supplie, si vous n'avez pas joué la comédie avec moi, hier, quand vous acceptiez la foi d’un homme dont la vanité va se changer en orgueil en se vovant choisi par vous, dont les défauts deviendront des qualités à votre divin contact; ne heurtez pas en lui le sentiment qu’il a porté jusqu’au vice 2... Dans mon âme, la jalousie est un dissolvant, et vous m’en avez révélé toute la puissance, elle est affreuse, elle y détruit tout. Oh!... il ne s’agit pas de la jalousie à l'Othello ! reprit-il à un geste que fit Modeste, fi! donc... il s’agit de moi-même! je suis gâté sur ce point. Vous connaissez l’affection unique à laquelle je suis redevable du seul bonheur dont j'aie joui, bien incomplet d’ailleurs ! (Il hocha la tête.) L'amour est peint en enfant chez tous les peuples parce qu’il ne se conçoit pas lui-même sans toute la vie à lui... Eh! bien, ce sentiment avait son terme indiqué par la nature. Il était mort-né. La maternité la plus ingénieuse a deviné, a calmé ce point douloureux de mon cœur, car une femme qui se sent, qui se voit mourir aux joies de l'amour, a des ménagements angéliques ; aussi la duchesse ne m'’a-t-elle pas donné la moindre souffrance en ce genre. En dix ans, il n’y a eu ni une parole, ni un regard détournés de son but. J’attache aux paroles, aux pensées, aux regards plus de valeur que ne leur en accordent les gens ordinaires. Si, pour moi, un regard est un trésor immense, le moindre doute est un poison mortel, il agit instantanément : je n’aime plus. A mon sens, et contrairement à celui de la foule qui aime à trembler, espérer, attendre, l'amour doit résider dans une sécurité complète, enfantine, infinie... Pour moi, le délicicux purgatoire que les femmes aiment à nous faire ici bas avec leur coquetterie est un bonheur atroce auquel je me refuse; pour moi, l’amour est ou le ciel, ou l'enfer. De l'enfer, je n’en veux pas, et je me sens la force de supporter l'éternel azur du paradis. Je me donne sans réserve, je n’aurai ni secret, ni doute, ni tromperie dans la vie à venir, je demande la réciprocité. Je vous offense peut-être en doutant de vous ! songez que je ne vous parle, en ceci, que de moi...

— Beaucoup; mais ce ne sera jamais trop, dit Modeste blessée par tous les piquants de ce discours où la duchesse de Chaulieu

servait de massue, j'ai l’habitude de vous admirer, mon cher poète.

— Eh bien! me promettez- vous cette fidélité canine que je vous offre, n'est-ce pas beau? n’est-ce pas ce que vous vouliez?

— Pourquoi, cher poète, ne recherchez-vous pas en mariage une muette qui serait aveugle et un peu sotte? Je ne demande pas mieux que de plaire en toute chose à mon mari ; mais vous menacez une fille de lui ravir le bonheur particulier que vous lui arrangez, de le lui ravir au moindre geste , à la moindre parole, au moindre regard! Vous coupez les ailes à l'oiseau, et vous voulez le voir voltigeant. Je savais bien les poètes accusés d’inconséquence.…. Oh! à tort, dit-elle au geste de dénégation que fit Canalis, car ce prétendu défaut vient de ce que le vulgaire ne se rend pas compte de la vivacité des mouvements de leur esprit. Mais je ne croyais pas qu'un homme de génie inventât les conditions contradictoires d’un jeu semblable, et l’appelt la vie? Vous demandez l’impossible pour avoir le plaisir de me prendre en faute, comme ces enchanteurs qui, dans les Contes Bleus, donnent des tâches à des jeunes filles persécutées que secourent de bonnes fées...

— Ici la fée serait l’amour vrai, dit Canalis d’un ton sec en voyant sa cause de brouille devinée par cet esprit fin et délicat que Butscha pilotait si bien.

— Vous ressemblez, cher poète, en ce moment, à ces parents qui s'inquiètent de la dot de la fille avaut de montrer celle de leur fils. Vous faites le diflicile avec moi, sans savoir si vous en avez le droit. L'amour ne s'établit point par des conventions sèchement débattues. Le pauvre duc d'Hérouville se laisse faire avec l'abandon de l’oncle Tobie dans Sterne, à cette différence près que je ne suis pas la veuve Wadman, quoique veuve en ce moment de beaucoup d'illusions sur la poésie. Oui! nous ne voulons rien croire, nous autres jeunes filles, de ce qui dérange notre monde fantastique !.… On m’avait tout dit à l’avance! Ah! vous me faites une mauvaise querelle indigne de vous, je ne reconnais pas le Melchior d'hier.

— Parce que Melchior a reconnu chez vous une ambition avec laquelle vous comptez encore...

Modeste toisa Canalis en lui jetant un regard impérial.

— Mais je serai quelque jour ambassadeur et pair de France, tout comme lui.

— Vous me prenez pour une bourgeoise, dit-elle en remontant le pcrron. Mais elle se retourna vivement, et ajouta, perdant

contenance, tant elle fut suffoquée : — C'est moins impertinent que de me prendre pour une sotte. Le changement de vos manières a sa raison dans les niaiseries que le Havre débite ; et que Françoise, ma femme de chambre, vient de me répéter.

— Ah ! Modeste, pouvez-vous le croire? dit Canalis en prenant une pose dramatique. Vous me supposeriez donc alors capable de ne vous épouser que pour votre fortune?

— Si je vous fais cette injure après vos édifiants discours au bord de la Seine, il ne tient qu’à vous de me détromper, et alors je serai Lout ce que vous voudrez que je sois, dit-elle en le foudroyant de son dédain.

— Si tu penses me prendre à ce piége , se dit le poète en la suivant, ma petite, tu me crois plus jeune que je ne le suis. Faut-il donc tant de façons avec une petite sournoise dont l'estime m’importe autant que celle du roi de Bornéo! Mais, en me prêtant un sentiment ignoble , elle donne raison à ma nouvelle attitude. Est-elle rusée ?... La Brière sera bâté, comme un petit sot qu’il est; et, dans cinq ans, nous rirons bien de lui avec elle!

La froideur que cette altercation avait jetée entre Canalis et Modeste fut visible le soir même à tous les yeux. Canalis se retira de bonne heure en prétextant de l’indisposition de La Brière , et il laissa le champ libre au Grand-Écuyer. Vers onze heures, Butscha, qui vint chercher sa patronne, dit en souriant tout bas à Modeste : — Avais-je raison ?

— Hélas! oui, dit-elle.

— Mais avez-vous, selon nos conventions , entrebâillé la porte, de manière à ce qu’il puisse revenir ?

— La colère m'a dominée, répondit Modeste. Tant de lâcheté m’a fait monter le sang au visage, et je lui ai dit son fait.

— Eh! bien, tant mieux. Quand tous deux vous serez brouillés à ne plus vous parler gracieusement, je me charge de le rendre amoureux et pressant à vous tromper vous-même.

— Allons, Butscha, c’est un grand poète, un gentilhomme , un homme d'esprit.

— Les huit millions de votre père sont plus que tout cela.

— Huit millions?... dit Modeste.

— Mon patron, qui vend son Etude, va partir pour la Provence afin de diriger les acquisitions que propose Castagnould, le second de votre père. Le chiffre des contrats à faire pour reconstituer la

terre de la Bastie monte à quatre millions, et votre père a consenti à tous les achats. Vous avez deux millions en dot, et le colonel en compte un pour votre établissement à Paris, un hôtel et le mobilier! Calculez ?

— Ah! je puis être duchesse d’'Hérouville, dit Modeste en regardant Butscha.

— Sans ce comédien de Canalis, vous auriez gardé sa cravache, comme venant de moi, dit le clerc en plaidant ainsi la cause de La Brière.

— Monsieur Butscha, voudriez-vous par hasard me marier à votre goût? dit Modeste en riant.

— Ce digne garçon aime autant que moi, vous l'avez aimé pendaot huit jours, et c’est un homme de cœur, répondit le clerc.

— Et peut-il lutter avec une charge de la Couronne ? il n’y en à que six : grand-aumônier, chancelier, grand-chambellan, grandmaître, connétable, grand-amiral; mais on ne nomme plus de connétables.

— Dans six mois, le peuple, mademoiselle, qui se compose d’une infinité de Butscha méchants , peut soufiler sur toutes ces grandeurs. Et, d’ailleurs, que signifie la noblesse, aujourd’hui? Il n’y a pas mille vrais gentilshommes en France. Les d’Hérouville viennent d’un huissier à verge de Robert de Normandie. Vous aurez bien des déboires avec ces deux vieilles filles à visage laminé! Si vous tenez au titre de duchesse, vous êtes du Comtat, le Pape aura bien autant d’égards pour vous que pour des marchands, il vous vendra quelque duché en nia ou en agno. Ne jouez donc pas votre bonheur pour une charge de la Couronne.

Les réflexions de Canalis pendant la nuit furent entièrement positives. Il ne vit rien de pis au monde que la situation d’un homme marié sans fortune. Encore tremblant du danger que lui avait fait courir sa vanité mise en jeu près de Modeste, le désir de l’emporter sur le duc d’Hérouville, et sa croyance aux millions de monsieur Mignon, il se demanda ce que la duchesse de Chaulieu devait penser de son séjour au Havre aggravé par un silence épistolaire de quatorze jours, alors qu’à Paris ils s'écrivaient l’un l’autre quatre ou cinq lettres par semaine.

— Et la pauvre femme qui travaille pour m’obtenir le cordon de commandeur de la Légion et le poste de ministre auprès du grand- duc de Bade!... s’écria-t-il,

Aussitôt , avec cette vivacité de décision qui, chez les poètes

comme chez les spéculateurs, résulte d’une vive intuition de l’avenir, il se mit à sa table et composa la lettre suivante.

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