‹ Scènes de la vie privée et publique des animaux (volume 2)Chapitre 24 sur 49 · A MADAME LA DUCHESSE DE CHAULIEU · texte numérisé non relu

A MADAME LA DUCHESSE DE CHAULIEU

« Ma chère EÉléonore , tu seras sans doute étonnée de ne pas avoir encore reçu de mes nouvelles ; mais le séjour que je fais ici n’a pas eu seulement ma santé pour motif, il s'agissait de

» in’acquitter en quelque sorte avec notre petit La Brière. Ce pauvre

garçon est devenu très-épris d’une certaine demoiselle Modeste de La Bastie, une petite fille pâle, insignifiante et filandreuse, qui, par parenthèse, a le vice d’aimer la littérature et se dit poètc pour justifier les caprices , les boutades et les variations d’un assez mauvais caractère. Tu connais Ernest, il est si facile de l’at-

» traper que je n’ai pas voulu le laisser aller seul. Mademoiselle de La

Bastie a singulièrement coqueté avec ton Melchior, elle était trèsdisposée à devenir ta rivale, quoiqu'’elle ait les bras maigres, peu d’épaules comme toutes les jeunes filles, la chevelure plus fade que celle de madame de Rochefide , et un petit œil gris fort suspect. J'ai mis le holà, peut-être trop brutalement, aux gracieusetés de cette Immodeste; mais l'amour unique est ainsi. Que m'importent les femmes de la terre qui, toutes ensemble, ne te valent pas?

» Les gens avec qui je passe mon temps et qui forment les accompagnements de l’héritière sont bourgeois à faire lever le cœur. Plains-moi, je passe mes soirées avec des clercs de notaire, des notaresses, des caissiers, un usurier de province; et, certes, i: y a loin de là aux soirées de la rue de Grenelle. La prétendue fortune du père qui revient de la Chine nous à valu la présence de l'éternel prétendant, le Grand-Écuyer , d’autant plus affamé de millions qu’il en faut six ou sept, dit-on, pour mettre en valeur les fameux marais d'Hérouville. Le roi ne sait pas combien est fatal le présent qu’il a fait au petit duc. Sa Grâce, qui ne se doute pas du peu de fortune de son désiré beau-père, n’est jaloux que de moi. La Brière fait son chemin auprès de son idole, à couvert de son ami qui lui sert de paravent. Nonobstant les extases d’Ernest, je pense, moi poète , au solide; et les renseignements que je viens de prendre sur la

» fortune assombrissent l'avenir de notre secrétaire, dont la fian- » cée a des dents d’un fil inquiétant pour toute espèce de fortune. Si mon ange veut racheter quelques-uns de nos péchés, elle tâchera de savoir la vérité sur cette affaire en faisant venir et questionnant , avec la dextérité qui la caractérise, Mongenod son banquier. Monsieur Mignon, ancien colonel de cavalerie dans la Garde Impériale, a été pendant sept ans le correspondant de la maison Mongenod. On parle de deux cent mille francs de dot au plus, et je désirerais, avant de faire la demande de la demoiselle pour Ernest , avoir des données positives. Une fois nos gens accordés, je serai de retour à Paris. Je connais » le moyen de tout finir au profit de notre amoureux, il s'agit d'obtenir la transmission du titre de comte au gendre de monsieur Mignon , et personne n'est plus qu’Ernest , à raison de ses services, à même d'obtenir cette faveur, surtout secondé par » nous trois, toi, le duc et moi. Avec ses goûts, Ernest, qui deviendra facilement Maître des Comptes, sera très-heureux à Paris “en se voyant à la tête de vingt-cinq mille francs par an, une place inamovible et une femme , le malheureux !

» Oh! chère, qu’il me tarde de revoir la rue de Grenelle! Quinze jours d’absence, quand ils ne tuent pas l’amour, lui rendent l'ardeur des premiers jours, et tu sais mieux que moi peut-être, les raisons qui rendent mon amour éternel. Mes os, dans la tombe, t’aimeront encore! Aussi n’v tiendrais-je pas! Si je suis forcé de rester encore dix jours, j'irai pour quelques heures à Paris.

» Le duc nr’a-t-il ob‘'enu de quoi me pendre? Et auras-tu, ma chère vie, besoin de prendre les caux de Baden l’année prochaine? Les roucoulements de notre Beau Ténébreux, comparés aux accents de l'amour heureux, semblable à lui-même dans tous ses instants depuis dix ans bientôt, m'ont donné beaucoup de mépris pour le mariage, je n’avais jamais vu ces choses-là de si près. Ah! chère, ce qu’on nomme {a faute lie denx êtres bien mieux que La loi, n'est-ce pas ? »

Cette idée servit de texte à deux pages de souvenirs et d’aspirations un peu trop intimes pour qu’il soit permis de les publier.

La veille du jour où Canalis mit cette épitre à la poste, Butscha,

qui répondit sous le nom de Jean Jacmin à une lettre de sa prétendue cousine Philoxène, donna douze heures d'avance à cette ré-

ponse sur la lettre du poète. Au comble de l'inquiétude depuis quinze jours et blessée du silence de Melchior, la duchesse, qui avait dicté la lettre de Philoxène au cousin, venait de prendre des renseignements exacts sur la fortune du colonel Mignon, après la lecture de la réponse du clerc, un peu trop décisive pour un amourpropre quinquagénaire. En se voyant trahie, abandonnée pour des millions, Éléonore était en proie à un paroxysme de rage, de haine et de méchanceté froide. Philoxène frappa pour entrer dans la somptueuse chambre de sa maîtresse , elle la trouva les veux pleins de larmes et resta stupéfaite de ce phénomène sans précédent depuis quinze ans qu'elle la servait.

— On expie le bonheur de dix ans en dix minutes! s’écriait la duchesse.

— Une lettre du Havre , madame.

Éléonore lut la prose de Canalis sans s’apercevoir de la présence de Philoxène dont l’étonnement s’accrut en voyant renaître la sérénité sur le visage de la duchesse, à mesure qu’elle avançait dans la lecture de la lettre. Tendez à un homme qui se noie une perche grosse comme une canne, il y voit une route royale de première classe; aussi l’heureuse Éléonore croyait-elle à la bonne foi de Canalis en lisant ces quatre pages où l'amour et les a'faires, le mensonge et la vérité se coudoyaient. Elle, qui, le banquier sorti, venait de faire mander son mari pour empêcher la nomination de Melchior, s’il en était encore temps, fut prise d’un sentiment généreux qui monta jusqu’au sublime.

— Pauvre garçon ! pensa-t-elle, il n’a pas eu la moindre penséc mauvaise! il m'aime comme au premier jour, il me dit tout. — Philoxène! dit-elle en voyant sa première femme de chambre debout et ayant l'air de ranger la toilette.

— Madame la duchesse?

— Mon miroir, mon enfant ?

Éléonore se regarda, vit les lignes de rasoir tracées sur son front et qui disparaissaient à distance, elle soupira , car elle croyait par ce soupir dire adieu à l'amour. Elle conçut alors une pensée virile en dehors des petitesses de la femme, une pensée qui grise pour quelques moments, et dont l’enivrement peut expliquer la clémence de la Sémiramis du Nord quand elle maria sa jeune et belle rivale à Momonoff.

— Puisqu’il n’a pas failli, je veux lui faire avoir les millions et

la fille, pensa-t-elle, si cette petite demoiselle Mignon est aussi laide qu'il le dit.

Trois coups, élégamment frappés, annoncèrent le duc à qui sa femme ouvrit elle-même.

— Ah! vous allez mieux, ma chère, s’écria-t-il avec cette joie factice que savent si bien jouer les courtisans et à l'expression de laquelle les niais se prennent.

— Mon cher Henri, répondit-elle, il est vraiment inconcevable que vous n'ayez pas encore obtenu la nomination de Melchior , vous, qui vous êtes sacrifié pour le roi dans votre ministère d’un an, en sachant qu’il durerait à peine ce temps-là ?

Le duc regarda Philoxène , et la femme de chambre montra par un signe imperceptible la lettre du Havre posée sur la toilette.

— Vous vous ennuierez bien en Allemagne, et vous en reviendrez brouillée avec Melchior, dit naïvement le duc.

— Et pourquoi?

— Mais ne serez-vous pas toujours ensemble?... répondit cet ancien ambassadeur avec unc comique bonhomie.

— Oh! non, dit-elle, je vais le marier.

— S'il faut en croire d'Hérouville, notre cher Canalis n'attend pas vos bons offices, reprit le duc en souriant. Hier, Grandlieu m'a lu des passages d’une lettre que le Grand-Écuyer lui a écrite et qui, sans doute, était rédigée par sa tante à votre adresse, car mademoiselle d'Hérouville, toujours à laffut d’une dot, sait que nous faisons le whist presque tous les soirs, Grandlieu et moi. Ce bon petit d'Hérouville demande au prince de Cadignan de venir faire une chasse royale en Normandie en lui recommandant d'y amener le roi pour tourner la tête à la donzelle, quand elle se verra l’objet d’une pareille chevauchée. En effet, deux mots de Charles X arrangeraient tout. D’Aérovville dit que cette fille est d’une incomparable beauté.

— Henri, allons au Havre! cria la duchesse en interrompant son mari.

— Et sous quel prétexte? dit gravement cet homme qui fat un des confidents de Louis X VIII.

— Je n'ai jamais vu de chasse.

— Ce serait bien si le roi y allait, mais c’est un haria que de chasser si loin, et il n’ira pas, je viens de lui en parler.

— MADAME pourrait y venir...

— Ceci vaut mieux, reprit le duc, et la duchesse de Maufrigneuse peut vous aider à la tirer de Rosny. Le roi ne trouverait pas alors mauvais qu’on se servit de ses équipages de chasse. N'allez pas au Havre, ma chère, dit paternellement le duc, ce serait vous aflicher. Tenez, voici, je crois, un meilleur moyen. Gaspard a de l’autre côté de la forêt de Brotonne son château de Rosembray, pourquoi ne pas lui faire insinuer de recevoir tout ce monde ? — Par qui? dit Éléonore.

— Mais sa femme, la duchesse, qui va de compagnie à la Sainte-Table avec mademoiselle d’'Hérouville, pourrait, soufflée par cette vieille fille, en faire la demande à Gaspard. — Vous êtes un homme adorable, dit Éléonore. Je vais écrire deux mots à la vieille fille et à Diane, car il faut nous faire faire des habits de chasse. Ce petit chapeau, j’y pense, rajeunit excessivement. Avez-vous gagné hier chez l'ambassadeur d’Angleterre ?.… — Oui, dit le duc, je me suis acquitté.

— Surtout, Henri, suspendez tout pour les deux nominations de Melchior… Après avoir écrit dix lignes à la belle Diane de Maufrigneuse et ‘ un mot d’avis à mademoiselle d'Hérouville , Éléonore séigla cette # l'un réponse|à travers les mensonges de Canalis. [ Co ne Ce [ou

cp?

À MONSIEUR LE BARON DE CANALIS

« Mon cher poète, mademoiselle de La Bastie est très-belle, » Mongenod m'a démontré que le père a huit millions, je pensais » à vous marier avec elle, je vous en veux donc beaucoup de votre » manque de confiance. Si vous aviez l'intention de marier La » Brière en allant au Havre, je ne comprends pas pourquoi vous » ne me l'avez pas dit avant d’y partir. Et pourquoi rester quinze » jours sans écrire à une amie qui s'inquiète aussi facilement que » moi ? Votre lettre est venue un peu tard, j'avais déjà vu notre » banquier. Vous êtes un enfant, Melchior, vous rusez avec nous. » Ce n’est pas bien. Le duc lui-même est outré de vos procédés, il » vous trouve peu gentilhomme, ce qui met en doute l'honneur de » madame votre mère.

» Maintenant , je désire voir les choses par moi-même. J'aurai » l'honneur, je crois, d'accompagner MADAME à la chasse que donne » le duc d’Hérouville pour mademoiselle de La Bastie, je m'ar-

» rangerai pour que vous soyez invité à rester à Rosembray, car » le rendez-vous de chasse sera probablement chez le duc de Ver- » nouil.

» Croyez bien, mon cher poète, que je n’en suis pas moins pour » la vie, Votre amie,

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