‹ Scènes de la vie privée et publique des animaux (volume 2)Chapitre 25 sur 49 · ÉLÉONORE DE M · texte numérisé non relu

ÉLÉONORE DE M

— Tiens, Ernest, dit Canalis en jetant au nez de La Brière et à travers la table cette lettre qu’il reçut pendant le déjeuner, voici le deux millième billet doux que je recois de cette femme, et il n’y a pas un tu! L'illustre Éléonore ne s’est jamais compromise plus qu'elle ne l’est là. Marie-toi, va! Le plus mauvais mariage est weilleur que le plus doux de ces licous!... Ah! je suis le plus grand Nicodème qui soit tombé de la lune. Modeste à des millions, elle est perdue à jamais pour moi, car l’on ne revient pas des pôles où nous sommes, vers le Tropique où nous étions il y à trois jours! Ainsi je soubaite d’autant plus ton triomphe sur le Grand-Écuyer que j'ai dit à la duchesse n'être venu ici que dans ton intérêt ; aussi vais-je travailler pour toi.

— Hélas! Melchior, il faudrait à Modeste un caractère si grand, si formé, si noble pour résister au spectacle de la cour et des splendeurs si habilement déployées en son honneur et gloire par le duc, que je ne crois pas à l'existence d’une pareille perfection ; et, cependant, si elle est encore la Modeste de ses lettres, il y aurait de l'espoir.

— Es-tu heureux, jeune Boniface, de voir le monde et ta maitresse avec de pareilles lunettes vertes! s’écria Canalis en sortant ct allant se promencr dans le jardin.

Le poète, pris entre deux mensonges, ne savait plus à quoi se résoudre.

— Jouez donc les règles, et vous perdez! s’écria-t-i assis dans le kiosque. Assurément, tous Îles hommes sensés auraient agi comme je lai fait, il y a quatre jours, et se seraient retirés du piége où je me croyais pris; car, dans ces cas-là, l’on ne s’amuse pas à dénouer, l’on brise! Allons, restons froid, calme, digne, offensé. L’honneur ne me permet pas d’être autrement. Et une raideur anglaise est le seul moyen de regagner l’estime de Modeste. Après tout, si je ne me retire de là qu’en retournant à mon vieux

bonheur, ma fidélité pendant dix ans sera récompensée , Éléonore me mariera toujours bien !

La partie de chasse devait être le rendez-vous de toutes les passions mises en jeu par la fortune du colonel et par la beauté de Modeste ; aussi vit-on comme une trêve entre tous les adversaires. Pendant les quelques jours demandés par les apprêts de cette solennité forestière , le salon de la villa Mignon offrit alors le tranquille aspect que présente une famille très-unie. Canalis, retranché dans son rôle d'homme blessé par Modeste , voulut se montrer courtois ; il abandonna ses prétentions, ne donna plus aucun échantillon de son talent oratoire, et devint ce que sont les gens d'esprit quand ils renoncent à leurs affectations, charmant. IL causait finances avec Gobenheim, guerre avec le colonel, Allemagne avec madame Mignon, et ménage avec madame Latournelle en essayant de les conquérir à La Brière. Le duc d’Hérouville laissa le champ libre aux deux amis assez souvent, car il fut obligé d’aller à Rosembray se consulter avec le duc de Verneuil et veiller à l'exécution des ordres du Grand-Veneur , le prince de Cadignan. Cependant l'élément comique ne fit pas défaut. Modeste se vit entre les atténuations que Canalis apportait à la galanterie du Grand-Écuyer et les exagérations des deux demoiselles d'Hérouville qui vinrent tous les soirs. Canalis faisait observer à Modeste qu’au lieu d’être l'héroïne de la chasse, elle y serait à peine remarquée. MADAME serait accompagnée de la duchesse de Maufrigneuse, belle-fille du Grand-Veneur, de la duchesse de Chaulieu , de quelques-unes des dames de la cour, parmi lesquelles une petite fille ne produirait aucune sensation. On inviterait sans doute des officiers en garnison à Rouen , etc. Hélène ne cessait de répéter à celle en qui elle voyait déjà sa belle-sœur, qu’elle serait présentée à MADAME; certainement le duc de Verneuil l’inviterait , elle et son père, à rester à Rosembray ; si le colonel voulait obtenir une faveur du Roi, la pairie, cette occasion serait unique, car on ne désespérait pas de la présence du Roi pour le troisième jour ; elle serait surprise par le charmant accueil que lui feraient les plus belles femmes de la cour, les duchesses de Chaulieu, de Maufrigncuse, de Lenoncourt-Chaulieu, etc. Les préventions de Modeste contre le faubourg Saint-Germain se dissiperaient, etc., etc. Ce fut une petite guerre excessivement amusante par ses marchcs, ses contremarches, ses stratagèmes, dont jouissaient les Dumawy,

les Latournelle, Gobenheim et Butscha qui, tous en petit comité, disaient un mal effroyable des nobles, en notant leurs lâchetés savamment, cruellement étudiées.

Les dires du parti d’'Hérouville furent confirmés par une invitation conçue en termes flatteurs du duc de Verneuil et du Grand- Veneur de France à monsieur le comte de La Bastie et à sa fille, de venir assister à une grande chasse à Rosembray, les 7, 8, 9 et 10 novembre prochain.

La Brière, plein de pressentiments funestes, jouissait de la présence de Modeste avec ce sentiment d’avidité concentrée, dont les âpres plaisirs ne sont connus que des amoureux séparés à terme et fatalement. Ces éclairs de bonheur à soi seul, entremêlés de méditations mélancoliques, sur ce thème : « Elle est perdue pour moi ! » rendirent ce jeune homme un spectacle d’autant plus touchant que sa physionomie et sa personne étaient en harmonie avec ce sentiment profond. Il n’y a rien de plus poétique qu’une élégie animée qui a des yeux, qui marche; et qui soupire sans rimes.

Enfin le duc d’Hérouville vint convenir du départ de Modeste qui, après avoir traversé la Seine, devait aller dans la calèche du duc en éompagnie de mesdemoiselles d’Hérouville. Le duc fut admirable de courtoisie, il invita Canalis et La Brière, en leur faisant observer, ainsi qu’à monsieur Mignon, qu'il avait eu soin de tenir des chevaux de chasse à leur disposition. Le colonel pria les trois amants de sa fille d'accepter à déjeuner le matin du départ. Canalis voulut alors mettre à exécution un projet müûri pendant ces derniers jours, celui de reconquérir sourdement Modeste, de jouer la duchesse, le Grand-Écuyer et La Brière. Un élève en diplomatie ne pouvait pas rester engravé dans la situation où il se voyait. De son côté, La Brière avait résolu de dire un éternel adieu à Modeste. Ainsi chaque prétendant pensait à glisser son dernier mot, comme le plaideur à son juge avant l'arrêt, en pressentant la fin d’une lutte qui durait depuis trois semaines. Après le diner, la veille , le colonel prit sa fille par le bras et lui fit sentir la nécessité de se prononcer.

— Notre position avec la famille d'Hérouville serait intolérable à Rosembray, lui dit-il. Veux-tu devenir duchesse ? demanda-t-il à Modeste. |

— Non, mon père, réponäit-elle.

— Aimerais-tu donc Canalis ?...

— Assurément, non, mon père, mille fois non, dit-elle avec une impatience d'enfant.

Le colonel regarda Modeste avec une espèce de joie.

— Ah! je ne t’ai pas influencée, s’écria ce bon père; je puis maintenant t’avouer que, dès Paris, j'avais choisi mon gendre quand, en lui faisant accroire que je n’avais pas de fortune, il

m'a sauté au cou en me disant que je lui ôtais un poids de cent livres de dessus le cœur.

— De qui parlez-vous? demanda Modeste en rougissant.

— De l’homme à vertus positives, d’une moralité sûre, dit-il railleusement en répétant la phrase qui le lendemain de son retour avait dissipé les rêves de Modeste.

— Eh! je ne pense pas à lui, papa! Laissez-moi libre de refuser le duc moi-même; je le connais, je sais comment le flatter.….

— Ton choix n’est donc pas fait?

— Pas encore. Il me reste encore quelques syllabes à deviner dans la charade de mon avenir; mais, après avoir vu la cour par une échappée, je vous dirai mon secret à Rosembray.

— Vous irez à la chasse, n’est-ce pas? cria le colonel en voyant de loin La Brière venant dans l’allée où il se promenait avec Modeste.

— Non, colonel , répondit Ernest. Je viens prendre congé de vous et de mademoiselle , je retourne à Paris.

— Vous n’êtes pas curieux, dit Modeste en interrompant et regardant le timide Ernest.

— Il suffirait, pour me faire rester , d’un désir que je n'ose espérer , répliqua-t-il.

— Si ce n’est que cela, vous me ferez plaisir, à moi, dit le colionel en allant au-devant de Canalis et laissant sa fille et le pauvre Ernest ensemble pour un instant.

— Mademoiselle , dit-il en levant les yeux sur elle avec la hardiesse d'un homme sans espoir, j'ai une prière à vous faire.

— À moi?

— Que j’emporte votre pardon ! Ma vie ne sera jawais heureuse, j'ai le remords d’avoir perdu mon bonheur, sans doute par ma faute ; mais, au moins...

— Avant de nous quitter pour toujours, répondit Modeste d’une voix émue en interrompant à la Canalis, je ne veux savoir de vous qu’une seule chose ; et, si vous avez une fois pris un déguisement, je ne pense pas qu’en ceci vous auriez la lâcheté de me tromper.

Le mot lâcheté fit pâlir Ernest, qui s’écria : — Vous êtes sans pitié !

— Serez-vous franc ?

— Vous avez le droit de me faire une si dégradante question, ditil d’une voix affaib'ie par une violente palpitation.

— Eh! bien, avez-vous lu mes lettres à monsieur de Canalis ?

— Non, mademoiselle ; et si je les ai fait lire au colonel, ce fut pour justifier mon attachement en lui montrant et comment mon affection avait pu naître, et combien mes tentatives pour essayer de vous guérir de votre fantaisie avaient été sincères.

— Mais comment l’idéede cette ignoble mascarade est-elle venue? dit-elle avec une espèce d’impatience.

La Brière raconta dans toute sa vérité la scène à laquelle la première lettre de Modeste avait donné lieu , l’espèce de défi qui en était résulté par suite de sa bonne opinion, à lui Ernest, en faveur d’une jeune fille amenée vers la gloire, comme une plante cherchant sa part de soleil.

— Assez, répondit Modeste avec une émotion contenue. Si vous n'avez pas mon cœur, monsieur, vous avez toute mon estime.

Cette simple phrase causa le plus violent étourdissement à La Brière. En se sentant chanceler, il s’appuya sur un arbrisseau, comme un homme privé de sa raison. Modeste, qui s’en allait, retourna la tête et revint précipitamment.

— Qu’avez-vous? dit-elle en le prenant par la main et l’empêchant de tomber.

Modeste sentit une main glacée et vit un visage blanc comme un lys, le sang était tout au cœur.

— Pardon, mademoiselle. Je me croyais si méprisé…

— Mais, reprit-elle avec une hauteur dédaigneuse, je ne vous ai pas dit que je vous aimasse.

Et elle laissa de nouveau La Brière qui, malgré la dureté de celte parole, crut marcher dans les airs. La terre mollissait sous ses pieds , les arbres lui semblaient être chargés de fleurs, le ciel avait une couleur rose, et l'air lui parut bleuâtre, comme dans ces temples d'hyménée à la fin des pièces-féerie qui finissent heureusement. Dans ces situations, les femines sont comme Janus, elles voient ce qui se passe derrière elles, sans se retourner ; et Modeste aperçut alors dans la contenance de cet amoureux les irrécusables symptômes d’un amour à la Butscha, ce qui, certes, est le

nec plus ultrà des désirs d'une femme. Aussi le haut prix attaché à son estime par La Brière causa-t-il à Modeste une émotion d'une douceur infinie.

— Mademoiselle, dit Canalis en quittant le colonel et venant à Modeste, malgré le peu de cas que vous faites de mes sentiments, il importe à mon honneur d'effacer une tache que j’y ai trop longtemps soufferte. Cinq jours après mon arrivée ici, voici ce que m'écrivait la duchesse de Chaulieu.

Il fit lire à Modeste les premières lignes de la lettre où la duchesse disait avoir vu Mongenod et vouloir marier Melchior à Modeste ; puis il les lui remit après avoir déchiré le surplus.

— Je ne puis vous laisser voir le reste, dit-il en mettant le papier dans sa poche, mais je confie à votre délicatesse ces quelques lignes afin que vous puissiez en vérifier l'écriture. La jeune fille qui m'a supposé d’ignobles sentiments est bien capab'e de croire à quelque collusion, à quelque stratagème. Ceci peut vous prouver combien je tiens à vous démontrer que la querelle qui subsiste entre nous n’a pas eu chez moi pour base un vil intérêt. Ah! Modeste, dit-il avec des larmes dans la voix, votre poète, le poète de madame de Chaulieu n’a pas moins de poésie dans le cœur que dans la pensée. Vous verrez la duchesse, suspendez votre jugement sur moi jusque-là.

Et il laissa Modeste abasourdie.

— Ah! çà, les voilà tous des anges, se dit-elle, ils sont inépousables, le duc seul appartient à l'humanité.

— Mademoiselle Modeste, cette chasse m'inquiète, dit Butscha qui parut en portant un paquet sous le bras. J'ai rêvé que vous étiez emportée par votre cheval, et je suis allé à Rouen vous chercher un mors espagnol, on m'a dit que jamais un cheval ne pouvait le prendre aux dents; je vous supplie de vous en servir, je lai fait voir au colonel qui m'a déjà plus remercié que cela ne vaut.

— Pauvre cher Butscha! s’écria Modeste émue aux larmes par ce soin maternel.

Butscha s’en alla sautillant comme un homme à qui l’on vient d'apprendre la mort d’un vieil oncle à succession.

— Mon cher père, dit Modeste en rentrant au salon, je voudrais bien avoir la belle cravache... si vous proposiez à monsieur de La Brière de l'échanger contre votre tableau de Van Ostade.

Modeste regarda sournoisement Ernest pendant que le colonel

lui faisait cette proposition devant ce tableau, seule chose qu'il eût comme souvenir de ses campagnes, et qu’il avait achetée d’un bourgeois de Ratisbonne. Elle se dit en elle-même en voyant avec quelle précipitation La Brière quitta le salon : — Il sera de la chasse !

Chose étrange, les trois amants de Modeste se rendirent à Rosembray , tous le cœur plein d'espérance et ravis de ses adorables perfections.

Rosembray , terre récemment achetée par le duc de Verneuil avec la somme que lui donna sa part dans le milliard voté pour légitimer la vente des biens nationaux, est remarquable par’ un chàteau d’une magnificence comparable à celle de Mesnière et de Balleroy. On arrive à cet imposant et noble édifice par une immense allée de quatre rangs d’ormes séculaires, et l’on traverse une immense cour d'honneur en pente, comme celle de Versailles, à grilles magnifiques, à deux pavillons de concierge, ct ornée de grands orangers dans leurs caisses. Sur la cour , le chàteau présente, entre deux corps-de-logis en retour, deux rangs de dix-neuf hautes croisées à cintres sculptés et à petits carreaux, séparées entre elles par une colonnade engagée et cannelée. Un entablement à balustres cache un toit à l'italienne d'où sortent des cheminées en pierres de taille masquées par des trophées d'armes, Rosembray ayant été bâti, sous Louis XIV, par un fermier-général nommé Cottin. Sur le parc, la façade se distingue de celle sur la cour par un avant-corps de cinq croisées à colonnes au-dessus duquel se voit un magnifique fronton. La famille de Marigny, à qui les biens de ce Cottin furent apportés par mademoiselle Cottin , unique héritière de son père, y fit sculpter un lever de soleil par Coysevox. Au-dessous, deux anges déroulent un ruban où se lit cette devise , substituée à l’ancienne en l'honneur du Grand Roi : Sol nobis benignus. Le Grand Roi avait fait duc le marquis de Marignv, l’un de ses plus insignifiants favoris.

Du perron à grands escaliers circulaires et à balustres, la vue s'étend sur un immense étang, long et large comme le grand canal de Versailles, et qui commence au bas d’une pelouse digne des boulingrins les plus britanniques, bordée de corbeilles où brillaient alors les fleurs de l'automne. De chaque côté, deux jardins à la française étalent leurs carrés, leurs allées, leurs belles pages écrites du plus majestueux style Lenôtre. Ces deux jardins sont encadrés dans toute leur longueur par une marge de bois, d'environ trente arpents, où,

sous Louis XV, on a dessiné des parcs à l'anglaise. De la terrasse, la vue s'arrête, au fond, sur une forêt dépendant de Rosembray et contiguë à deux forêts, l’une à l'État, l’autre à la Couronne. JI est difficile de trouver un plus beau paysage.

L'arrivée de Modeste fit une certaine sensation dans l’avenue, où l'on aperçut une voiture à la livrée de France, accompagnée du Grand-Écuyer, du colonel, de Canalis, de La Brière, tous à cheval, précédés d'un piqueur en grande livrée, suivis de dix domestiques parmi lesquels se remarquaient le mulâtre, le nègre et l’élégant briska du colonel pour les deux femmes de chambre et les paquets. La voiture à quatre chevaux était menée par des tigres mis avec une coquetterie ordonnée par le Grand- Écuyer, souvent mieux servi que le roi. En entrant et voyant ce petit Versailles, Modeste éblouie par la magnificence des grands seigneurs, pensa soudain à son entrevue avec les célèbres duchesses, elle eut peur de paraître empruntée, provinciale ou parvenue ; elle perdit complétement la tête et se repentit d’avoir voulu cette partie de chasse.

Quand la voiture eut arrêté, fort heureusement Modeste apercut un vieillard en perruque blonde, frisée à petites boucles, dont la figure calme, pleine, lisse, offrait un sourire paternel et l’expression d’un enjouement monastique rendu presque digne par un regard à demi voilé. La duchesse, femme d'une haute dévotion, fille unique d’un premier président richissime et mort en 1800, sèche et droite, mère de quatre enfants, ressemblait à madame Latournelle, si l'imagination consent à embellir la notaresse de toutes Les grâces d’un maintien vraiment abbatial.

— Eh! bonjour, chère Hortense, dit mademoiselle d'Hérouville qui embrassa la duchesse avec toute la sympathie qui réunissait ces deux caractères hautains, laissez-moi vous présenter ainsi qu'à notre cher duc ce petit ange, mademoiselle de La Bastie.

— On nous à tant parlé de vous, mademoiselle, dit la duchesse, que nous avions grand'hâte de vous posséder ici...

— On regrettera le temps perdu, dit le duc de Verneuil en inclinant la tête avec une galante admiration.

— Monsieur le comte de La Bastie, dit le Grand-Écuyer en prenant le colonel par le bras et le montrant au duc et à la duchesse avec une teinte de respect dans son geste et sa parole.

Le colonel salua la duchesse, le duc lui tendit la main.

— Soyez le bienvenu, monsieur le comte, dit monsieur de Verneuil, vous possédez bien des trésors, ajouta-t-il en regardant Modeste.

La duchesse prit Modeste par-dessous le bras, et la conduisit dans un immense salon où se trouvaient groupées devant la cheminée une dizaine de femmes. Les hommes, emmenés par le duc, se promenèrent sur la terrasse, à l'exception de Canalis qui se rendit respectueusement auprès de la superbe Éléonore. La duchesse, assise à un métier de tapisserie, donnait/des conseils)à mademoiselle

Modeste se serait traversé le doigt d’une aiguille en mettant la main sur une pelote, elle n’aurait pas été si vivement atteinte qu’elle le fut par le coup d’œil glacial, hautain, méprisant que lui jeta la duchesse de Chaulieu. Dans le premier moment, elle ne vit que cette femme, elle la devina. Pour savoir jusqu'où va la cruauté de ces charmants êtres que nos passions grandissent tant, il faut voir les femmes entre elles. Modeste aurait désarmé toute autre qu’Éléoncre par sa stupide et involontaire admiration ; car sans sa connaissance de l’âge, elle eût cru voir une femme de trente-six ans, mais elle était réservée à bien d’autres étonnements!

Le poète se heurtait alors contre une colère de grande dame. Une pareille colère est le plus atroce des sphinx : le visage est radieux, tout le reste est farouche. Les rois eux-mêmes ne savent comment faire capituler la politesse exquise de froideur qui cache armure d'acier. La délicieuse tête de femme sourit , et en mêm temps l’acier mord, la main est d’acier , le bras, le corps, tout est d’acier. Canalis essayait de se cramponner à cet acier, mais ses doigts y glissaient comme ses paroles sur le cœur Fa la tête gracieuse , et la phrase gracieuse , et le maintien gracieux/ déguisaient à tous les regards l’acier . colère descendue à vingt-cinq degrés au-dessous de zéro, L'aspect de la sublime beauté de Modeste embellie par le voyage, la vue de cette jeune fille mise aussi bien que Diañe de Maufrigneuse avait enflammé les poudres amas-

77 étaient venues à une croisée pour voir descendre de voiture Ja

merveille du jour, accompagnée de ses trois amants. — N'ayons pas l'air d’être si curieuses, avait dit madame de

Mn

sées par la réflexion dans la tête d’Éléonore. [Toutes les femmes b

Chaulieu frappée au cœur par ce mot de Diane : — Elle est divine! d’où çà sort-il? PEU àj die No Anti de ETS

Et elles s'étaient envolées au salon , où chacune avait repris sa ‘contenance, et où la duchesse de Chaulieu se sentit dans le cœur mille vipères qui toutes demandaient à la fois leur pâture.

Mademoiselle d'Hérouville dit à voix basse à la duchesse de Verneuil et avec intention : — Éléonore reçoit bien mal son grand Melchior.

— La duchesse de Maufrigneuse croit qu’il y a du froid entre eux, répondit Laure de Verneuil avec simplicité.

Cette phrase, dite si souvent dans le monde, n'est-elle pas admirable ? On y sent la bise du pôle.

— Et pourquoi? demanda Modeste à cette charmante jeune fille sortie du Sacré-Cœur depuis deux mois.

— Le grand homme, répondit la dévote duchesse qui fit signe à sa fille de se taire, l’a laissée sans un mot pendant quinze jours, après son départ pour le Havre, et après lui avoir dit qu'il y allait pour sa santé.

Modeste laissa échapper un mouvement qui frappa Laure, Hélène et mademoiselle d'Hérouville.

— Et pendant ce temps, disait la dévote duchesse en continuant, elle le faisait nommer commandeur et ministre à Baden.

— Oh! c’est mal à Canalis, car il lui doit tout, dit mademoiselle d’'Hérouville.

— Pourquoi madame de Chaulieu n'est-elle pas venue’ au Havre, demanda naïvement Modeste à Hélène.

— Ma petite, dit la duchesse de Verneuil, elle se laisserait bien assassiner sans proférer une parole, regardez-la? Quelle reine! Sa tête sur un billot sourirait encore comme fit Marie Stuart; et notre belle Éléonore a d’ailleurs de ce sang dans les veines.

— Elle ne lui a pas écrit ? reprit Modeste.

— Diane, répondit la duchesse encouragée à ces confidences par un coup de coude de mademoiselle d’Hérouville, m'a dit qu’elle avait fait à la première lettre que Canalis lui a écrite, il y a dix jours environ, une bien sanglante réponse.

Cette explication fit rougir Modeste de honte pour Canalis, elle souhaita, non pas l’écraser sous ses pieds, mais se venger par une de ces malices plus cruelles que des coups de poignard. Elle regarda fièrement la duchesse de Chaulieu. Ce fut un regard doré par huit millions.

— Monsieur Melchior !.. dit-elle.

Toutes les femmes levèrent le nez ct jetèrent les yeux alternativement sur la duchesse qui causait à voix basse au métier avec Canalis, et sur cette jeune fille assez mal élevée pour troubler deux amants aux prises, ce qui ne se fait dans aucun monde. Diane de Maufrigneuse hocha la tête en ayant l'air de dire : « L'enfant est dans son droit ! » Les douze femmes finirent par sourire entre elles, car elles jalousaient toutes une femme de cinquante-six ans, assez belle encore pour pouvoir puiser dans le trésor commun et y voler part de jeune. Melchior regarda Modeste avec une impatience fébrile et par un geste de maître à valet, tandis que la duchesse baissa la tête par un mouvement de lionne dérangée pendant son festin ; mais ses yeux attachés au canevas, jetèrent des flammes presque rouges sur le poète en en fouillant le cœur à coups d’épigramimnes ,

ca [chaque mot s’expliquait par une triple injure. U — Monsieur Melchior ! répéta Modeste d’une voix qui avait le droit de se faire écouter.

— Quoi, mademoiselle ?... demanda le poète.

Obligé de se lever, il resta debout à mi-chemin du métier qui se trouvait auprès d’une fenêtre et de la cheminée près de laquelle Modeste était assise sur le canapé de la duchesse de Verneuil. Quelles poignantes réflexions ne fit pas cet ambitieux, quand il reçut un regard fixe d’Éléonore. Obéir à Modeste, tout était fini sans retour entre le poète et sa protectrice. Ne pas écouter la jeune fille, Canalis avouait son servage , il annulait le profit de ses vingtcinq jours de lâchetés, il manquait aux plus simples lois de la Civilité puérile et honnête. Plus la sottise était grosse, plus impérieusement la duchesse l’exigeait. La beauté, la fortune de Modeste mises en regard de l'influence et des droits d’Éléonore rendirent cette hésitation entre l’homme et son honneur aussi terrible à voir que le péril d’un matador dans larène. Un homme ne trouve de palpitations semblables à celles qui pouvaient donner un anévrisme à Canalis, que devant un tapis vert en voyant sa ruine ou sa fortune décidées en cinq minutes.

— Mademoiselle d’Hérouville m'a fait quitter si promptement la voiture que j'y ai laissé, dit Modeste à Canalis, mon mouchoir.

Canalis fit un haut-le-corps significatif.

— Et, dit Modeste en continuant malgré ce geste d’impatience, j'y ai noué la clef d’un porte-feuille qui contient un fragment de lettre importante, ayez la bonté, Melchior, de la faire demander.

due

Ho

Entre un ange et un tigre be Canalis, devenu blême, n’hé- /# sita plus, le tigre lui parut le moifis dangereux gil allait se pronon- Lo

cer , lorsque La Brière apparut à la porte du salon, et lui sembla quelque chose comme l’archange Michel tombant du ciel.

— Ernest, tiens, mademoiselle de La Bastie a besoin de toi, dit le poète qui regagna vivement sa chaise auprès du métier.

Ernest , lui, courut à Modeste sans saluer personne , il ne vit qu’elle, il en reçut cette commission avec un visible bonheur, et s'élança hors du salon avec l'approbation secrète de toutes les femmes.

— Quel métier pour un poète? dit Modeste à Hélène en montrant la tapisserie à laquelle travaillait rageusement la duchesse.

— Si tu lui parles, si tu la regardes une seule fois, tout est à jamais fini, disait à voix basse à Melchior Éléonore que le mezzo termine d'Ernest n'avait pas satisfait. Et, songes-y bien ? quand je ue serai pas là, je laisserai des yeux qui t’observeront.

Sur ce mot, la duchesse, femme de taille moyenne, mais un peu {rop grasse, comme le sont toutes les femmes de cinquante ans passés qui restent belles, se leva, marcha vers le groupe où se trouvait Diane de Maufrigneuse, en avançant des pieds menus et nerveux comme ceux d’une biche. Sous sa rondeur se révélait l’exquise finesse dont sont douées ces sortes de femmes et que leur donne la vigueur de leur système nerveux qui maîtrise et vivifie le développement de la chair. On ne pouvait pas expliquer autrement sa légère démarche qui fut d’une noblesse incomparable. Il n’y à que les femmes dont les quartiers de noblesse commencent à Noé,

mme Éléonore,)qui saven#être majestueuses, malgré leur embon- 104 point de fermière. Un philosophe eût peut-être plaint Philoxène en admirant l’heureuse distribution du corsage et les soins minutieux d'une toilette df matin portée avec une élégance de reine, avec une /e aisance de jeune personne. Audacieusement coiffée en cheveux abondants, sans teinture, ct nattés sur la tête en forme de tour, Éléonore montrait fièrement son cou de neige, sa poitrine et ses N 4 épaules d’un modelé délicieux , ses bras nus € éblouissants/ termi- Ü ÿz nés par des mains célèbres. Modeste, comme toutes les antagonistes de la duchesse, reconnut en elle une de ces femmes dont on dit : — C'est notre maîtresse à toutes ! Et en effet, on reconnaissait en Éléonore une des quelques grandes dames, devenuessi rare? main-

tenant fn France. Vouloir expliquer ce qu'if v a d'auguste dans le

port de la tête, de fin, de délicat dans telle ou telle sinuosité du cou, d’harmonieux dans les mouvements, de digne dans un maintien, de noble dans l'accord parfait des détails et de l’ensemble, dans ces artifices devenus naturels qui rendent une femme sainte et grande, ce serait vouloir analyser le sublime. On jouit de cette poésie comme de celle de Paganini, sans s’en expliquer les moyens, car la cause est toujours l’âme qui se rend visible. La duchesse inclina la tête pour saluer Hélène et sa tante, puis elle dit à Diane d’une voix enjouée, pure, sans trace d'émotion : — N'’est-il pas

temps de nous habiller, duchesse ?

Cale fr sx so: SCcOmpaEn ee de sa belle - fille et de made-

moiselle d’'Hérouville, qui toutes deux lui donnèrent le bras. Elle parla bas en s’en allant avec la vieille fille, qui la pressa sur son cœur en Jui disant : — Vous êtes charmante. Ce qui signifiait : Je suis toute à vous pour le service que vous venez de nous rendre/, Mademoiselle d’Hérouville rentra pour jouer son rôle d’espion, et son premier regard apprit à Canalis que le dernier mot de la duchesse n’était pas une vaine menace. L’apprenti diplomate se trouva de trop petite science pour une si terrible lutte, et son esprit lui servit du moins à se placer dans une situation franche, sinon digne. Quand Ernest reparut apportant le mouchoir à Modeste, il le prit par le bras et l’'emmena sur la pelouse.

— Mon cher ami, lui dit-il, je suis l’homme, non pas le plus malheureux, mais le plus ridicule du monde ; aussi ai-je recours à toi pour me tirer du guêpier où je me suis fourré. Modeste est un démon ; elle a vu mon embarras, elle en rit, elle vient de me parler de deux lignes d’une lettre de madame de Chaulieu que j'ai fait la sottise de lui confier ; si elle les montrait, jamais je ne pourrais me raccommoder avec Éléonore. Ainsi, demande immédiatement ce papier à Modeste, et dis-lui de ma part que je n’ai sur elle aucune vue, aucune prétention. Je compte sur sa délicatesse, sur sa probité de jeune fille pour se conduire avec moi comme si nous ne nous étions jamais vus, je la prie de ne pas m'adresser la parole, je la supplie de m’accorder ses rigueurs, sans oser réclamer de sa malice une espèce de colère jalouse qui servirait à merveille mes intérêts... Va, j'attends ici.

Ernest de La Brière apercut, en rentrant au salon, un jeune officier de la compagnie des Gardes d'Havré , le vicomte de Sérizy, qui venait d'arriver de Rosny pour annoncer que MADAME était

le

obligée de se trouver à l'ouverture de la session. On sait de quelle importance fut cette solennité constitutionnelle, où Charles X prononça son discours environné de toute sa famille, madame la Dauphine et MADAME y assistant dans leur tribune. Le choix de l’ambassadeur chargé d'exprimer les regrets de la princesse était une attention pour Diane; on la disait alors adorée par ce charmant jeune homme, fils d’un ministre d’État, gentilhomme ordinaire de la Chambre, promis à de hautes destinées en sa qualité de fils unique et d’héritier d’une immense fortune. La duchesse de Maufrigneuse ne souffrait les attentions du vicomte que pour bien mettre en lumière l’âge de madame de Sérizy qui, selon la chronique publiée sous l'éventail, lui avait enlevé le cœur du beau Lucien de Rubempré.

— Vous nous ferez, j'espère, le plaisir de rester à Rosembray, dit la sévère duchesse au jeune officier.

Tout en ouvrant l'oreille aux médisances, la dévote fermait les veux sur les cogwettenes de ses hôtes soigneusement appareillés par le duc, car on ne sait pas tout ce que tolèrent ces excellentes femmes, sous prétexte de ramener au bercail par leur indulgence les brebis égarées.

— Nous avons compté, dit le Grand-Écuyer, sans notre gouvernement constitutionnel, et Rosembray, madame la duchesse, y perd un grand honneur.

— Nous n’en serons que plus à notre aise ! dit un grand vieillard sec, d'environ soixante-quinze ans, vêtu de drap bleu, gardant sa casquette de chasse sur la tête par permission des dames.

Ce personnage, qui ressemblait beaucoup au duc de Pourbon, u’était rien moins que le prince de Cadignan , Grand-Veneur, un des derniers grands seigneurs français. Au moment où La Brière cssayait de passer derrière le canapé pour demander un moment d'entretien à Modeste, un homme de trente-huit ans, petit, gros et commun, entra.

— Mon fils, le prince de Loudon, dit la duchesse de Verneuil à Modeste qui ne put comprimer sur sa jeune physionomie une expression d’étonnement en voyant par qui était porté le nom que le général de la cavalerie vendéenne avait rendu si célèbre, et par sa hardiesse et par le martyre de son supplice.

Le duc de Verneuil actuel était un troisième fils emmené par son père en émigration, et le seul survivant de quatre enfants.

— Gaspard! dit la duchesse en appelant son fils près d'elle. Le jeune prince vint à l’ordre de sa mère qui reprit en lui montrant Modeste : — Mademoiselle de La Bastie, mon ami.

L'héritier présomptif, dont le mariage avec la fille unique de Desplein était arrangé, salua la jeune fille sans paraître , comme l'avait été son père, émerveillé de sa beauté. Modeste put alors comparer la jeunesse d’aujourd’hui à la vieillesse d'autrefois , car le vieux prince de Cadignan lui avait déjà dit deux ou trois mots charmants en lui prouvant ainsi qu’il rendait autant d’hommages à la femme qu’à la royauté. Le duc de Rhétoré, fils aîné de madame de Chaulieu, remarquable par ce ton qui réunit l’impertinence et le sans-gêne , avait, comme le prince de Loudon , salué Modeste presque cavalièrement. La raison de ce contraste entre les fils et les pères vient peut-être de ce que les héritiers ne se sentent plus être de grandes choses comme leurs aïeux, et se dispensent des charges de la puissance en ne s’en trouvant plus que l'ombre. Les pères ont encore la politesse inhérente à leur grandeur évanouie, comme ces sommets encore dorés par le soleil quand tout est dans les ténèbres à l’entour.

Enfin Ernest put glisser deux mots à Modeste, qui se leva.

— Ma petite belle, dit la duchesse en croyant que Modeste allait s'habiller et qui tira le cordon d’une sonnette, on va vous conduire à votre appartement.

Ernest accompagna jusqu’au grand escalier Modeste en lui présentant la requête de l’infortuné Canalis, et il essaya de la toucher en lui peignant les angoisses de Melchior.

— Il aime, voyez-vous? C’est un captif qui croyait pouvoir briser sa chaîne.

— De l’amour chez ce féroce calculateur ?.. répliqua Modeste.

— Mademoiselle, vous êtes à l’entrée de la vie, vous n’en connaissez pas les défilés. Il faut pardonner toutes ses inconséquences à un homme qui se met sous la domination d’une femme plus âgée que lui, car il n’y est pour rien. Songez combien de sacrifices Canalis a faits à cette divinité ! Maintenant il à jeté trop de semailles pour dédaigner la moisson, la duchesse représente dix ans de soins et de bonheur. Vous aviez fait tout oublier à ce poète, qui, par malheur, a plus de vanité que d’orgueil ; il n’a su ce qu’il perdait qu'en revoyant madame de Chaulieu. Si vous connaissiez Canalis, vous l’aideriez. C’est un enfant qui dérange à jamais sa vie!

Vous l’appelez un calculateur; mais il calcule bien mal, comme tous les poètes d’ailleurs, gens à sensations, pleins d'enfance, éblouis, comme les enfants, par ce qui brille, et courant après !...

Il a aimé les chevaux et les tableaux, il a chéri la gloire, ilfveut To octo duuen) — des meubles de la Renaissance et de Louis XV/Tonvenez que ses hochets sont de grandes choses?

— Assez , dit Modeste. Venez, dit-elle en apercevant son père qu’elle appela par un signe de tête pour agoifrson bras, je vais vous ] Le: remettre les deux lignes; vous les porterez au grand homme en dre assurant d’une entière. condescendance à ses désirs ; mais à une Dee 7 condition. Je veux que vous lui présentiez tous mes remerciments pour le plaisir que j'ai eu de voir jouer pour moi toute seule une des plus belles pièces du Théâtre allemand. Je sais maintenant que le chef-d'œuvre de Gœæthe n’est ni Faust ni le comte d’Egmont... Et comme Ernest regardait la malicieuse fille d’un air hébété : — … C’est TORQUATO TAS50 ! reprit-elle. Dites à monsieur de Canalis qu’il la relise, ajonta-t-elle en souriant. Je tiens à ce que vous répétiez ceci mot pour mot à votre ami, car ce n’est pas une immeusf épigramme , mais la justification de sa conduite , à cette différence près qu’il deviendra, je l’espère, très-raisonnable, grâce à la folie d'Éléonore.

La première femme de la duchesse guida Modeste et son père vers leur appartement où Françoise Cochet avait déjà tout mis en ordre , et dont l'élégance , la recherche étonnèrent le colonel, à qui Françoise apprit qu’il existait trente appartements de maître dans ce goût au château.

— Voilà comme je conçois une terre , dit Modeste. — Le comte de La Bastie te fera construire un château pareil, répondit le colonel.

— Tenez, monsieur , dit Modeste en donnant le petit papier à Ernest , allez rassurer notre ami.

Ce mot, notre ami, frappa le Référendaire. Il regarda Modeste pour savoir s’il y avait quelque chose de sérieux dans la commu nauté de sentiments qu’elle paraissait accepter ; et la jeune fille, comprenant cette interrogation, lui dit : — Eh ! allez donc, votre ami attend.

La Brière rougit excessivement et soriit dans un état de doute, d’anxiété, de trouble plus cruel que le désespoir. Les approches COM. HUM. T. IV. 22

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du bonheur sont, pour les vrais amants, comparables à ce que la poésie catholique a si bien nommé l’entrée du paradis, pour exprimer un lieu ténébreux, difficile, étroit, et ou retentissent les derniers cris d’une suprême angoisse.

Une heure après, l’illustre compagnie était réunie et au grand complet dans le salon, les uns jouant au wbhist, les autres causant, les femmes occupées à de menus ouvrages, en attendant l’annonce du diner. Le Grand-Veneur fit parler monsieur Mignon sur la Chine, sur ses campagnes, sur les Portenduère, les l’Estorade et les Maucombe, familles provencçales ; il lui reprocha de ne pas demander du service en l’assurant que rien n’était plus facile que de l'employer dans son grade de colonel et dans la garde.

— Un homme de votre naissance et de votre fortune n’épouse pas les opinions de Pépposition actuelle, dit le prince en souriant,

Cette société d'élite, non-seulement plut à Modeste , mais elle y devait acquérir, pendant son séjour, une perfection de manières qui, sans cette révélation, lui aurait manqué toute sa vie. Montrer une horloge à un mécanicien en herbe ce sera toujours lui révéler la mécanique en entier; il développe aussitôt les germes qui dorment en lui. De même Modeste sut s'approprier tout ce qui distinguait les duchesses de Maufrigneuse et de Chaulieu. Tout, pour elle, fut enseignement, là où des bourgeoises n'auraient remporté que des ridicules à limitation de ces façons. Une jeune fille, bien née, instruite et disposée comme Modeste, se mit naturellement à l'unisson et découvrit les différences qui séparent le monde aristocratique du monde bourgeois, la province du faubourg Saint-Germain; elle saisit ces nuances presque insaisissables, elle reconnut enfin la grâce de la grande dame sans désespérer de l’acquérir. Elle trouva son père et La Brière infiniment mieux que Canalis au sein de cet Olympe. Le grand poète, abdiquant sa vraie et incontestable puissance, celle de l'esprit, ne fut plus qu’un maître des requêtes voulant un poste de ministre, poursuivant le collier de commandeur, obligé de plaire à toutes ces constellations. Ernest de La Brière, sans ambition, restait lui-même ; tandis que Melchior, devenu petit garçon, pour se servir d’une expression vulgaire, courtisait le prince de Loudon, le duc de Rhétoré, le vicomte de Sérisy, le duc de Maufrigneuse, en homme qui n'avait pas son franc-parler comme le colonel Mignon, comte de La Bastie, fier de ses services et de l’estime de l’empereur Napoléon.

Modeste remarqua la préoccupation continuelle de l'homme d'esprit cherchant une pointe pour faire rire, un bon mot pour étonner, un compliment pour flatter ces hautes puissances parmi lesquelles Melchior voulait se maintenir. Enfin, là, ce paon se dépluma.

Au milieu de la soirée, Modeste alla s'asseoir avec le Grand- Écuyer dans un coin du salon, elle l'avait emmené là pour terminer une lutte qu’elle ne pouvait plus encourager sans se mésestimer elle-même.

— Monsieur le duc, si vous me connaissiez, lui dit-elle, vous sauriez combien je suis touchée de vos soins. Précisément, à cause de la profonde estime que j'ai conçue pour votre caractère, de l'amitié qu’inspire une âme comme la vôtre, je ne voudrais pas porter la plus légère atteinte à votre amour-propre. Avant votre arrivée au Havre, j'aimais sincèrement , profondément et à jamais une personne digne d’être aimée et pour qui mon affection est en= core un secret ; mais sachez, et ici je suis plus sincère que ne le sont les jeunes filles , que si je n’avais pas eu cet engagement volontaire, vous eussiez été choisi par moi, tant j’ai reconnu de nobles et belles qualités en vous. Les quelques mots échappés à votre sœur et à votre tante m'obligent à vous parler ainsi. Si vous le jugez nécessaire, demain, avant le départ pour la chasse, ma mère m'aura, par un message, rappelée à elle sous prétexte d’une indisposition grave. Je ne veux pas, sans votre consentement, assister à une fête préparée par vos soins et où mon secret, s’il m’échappait, vous peinerait en froissant vos légitimes prétentions. Pourquoi suis-je venue ici? me direz-vous. Je pouvais ne pas accepter. Soyeg assez . généreux pour ne pas me faire un crime d’une curiosité nécessaire. Ceci n’est pas ce que j'ai de plus délicat à vous dire. Vous avez dans mon père et moi des amis plus solides que vous ne le croyez; et, comme la fortune a été le premier mobile de vos pensécs quand vous êtes venu à moi; sans vouloir me servir de ceci comme d’un calmant au chagrin que vous devez galamment témoigner, ap- . prenez que mon père s'occupe de l’affaire d'Hérouville, son ami Dumay la trouve faisable , il a déjà tenté des démarches pour former une compagnie. Gobenheim, Dumay, mon père, offrent quinze cent mille francs et se chargent de réunir le reste par la confiance qu'ils inspireront aux capitalistes en prenant dans l'affaire cet intérêt sérieux. Si je n’ai pas l'honneur d’être la duchesse d'Hérouville, j'ai la presque certitude de vous mettre à même de la choisir un

jour en toute liberté, dans la haute sphère où elle est. Oh ! laissezmoi finir, dit-elle à un geste du duc...

— À l'émotion de mon frère, disait mademoiselle d’Hérouville à sa nièce, il est facile de juger que tu as une sœur.

— … Monsieur le duc, ceci fut décidé par moi le jour de notre première promenade à cheval en vous entendant déplorer votre situation. Voilà ce que je voulais vous révéler. Ce jour-là mon sort fut fixé. Si vous n’avez pas conquis une femme, vous aurez trouvé des amis à Ingouville, si toutefois vous daignez nous accepter à ce titre...

Ce petit discours, médité par Modeste, fut dit avec un tel charme d’âme que les larmes vinrent aux yeux du Grand-Écuvycer qui saisit la main de Modeste et la baisa.

— Restez ici pendant la chasse, répondit le duc d’Hérouville, mon peu de mérite m'a donné l’habitude de ces refus; mais, tout en acceptant votre amitié et celle du colonel, laissez-moi m’assurer auprès des hommes d’art les plus compétents , que le dessèchement des laisses d’Hérouville ne fait courir aucuns risques et peut donner des bénéfices à la compagnie dont vous me parlez, avant que j'agrée le dévouement de vos amis. Vous êtes une noble fille, et quoiqu'il soit navrant de n'être que votre ami, je me glorifierai de ce titre et vous le prouverai toujours, en temps et lieu.

— Dans tous les cas, monsieur le’duc, gardons-nous le secret ; l’on ne saura mon choix, si toutefois je ne m’abuse pas, qu'après l'entière guérison de ma mère; car je veux que mon futur et moi nous sayons bénis de ses premiers regards...

— Mesdames, dit le prince de Cadignan au moment d’aller se coucher, il m'est revenu que plusieurs d’entre vous avaient l'intention de chasser demain avec nous ; or, je crois de mon devoir de vous avertir que, si vous tenez à faire les Dianes, vous aurez à vous lever à Ja diane, c’est-à-dire au jour. Le rendez-vous est pour huit heures et demie. J’ai vu, dans le cours de ma vie, les femmes déployant plus de courage souvent que les hommes, mais pendant quelques instants seulement ; et il vous faudrait à toutes une certaine dose d’entêtement pour rester pendant toute une journée à cheval, hormis la halte que nous ferons pour déjeuner, en vrais chasseurs et chasseresses, sur le pouce. Êtesvous bien toujours toutes dans l'intention de vous montrer écuyères finies ?..

— Prince, moi jy suis obligée, répondit finement Modeste.

— Je réponds de moi, dit la duchesse de Chaulieu.

— Je connais ma fille Diane , elle est digne de son nom, répliqua le prince. Ainsi, vous voilà toutes piquées au jeu... Né moins, je ferai en sorte, pour/ mademoiselle de Verneuil personnes qui resteront ici, de forcer le cerf au bout de l'étang.

— Rassurez-vous, mesdames, le déjeuner sur le pouce aura lieu sous une magnifique tente, dit le prince de Loudon quand le Grand-Veneur eut quitté le salon.

Le lendemain, au petit jour, tout présageait une belle journée.

Le ciel, voilé d’une légère vapeur grise, laissait apercevoir par des espaces clairs un bleu pur, et il devait être entièrement nettoyé vers midi par une brise de nord-ouest qui balayait déjà de petits nuages floconneux. En quittant le château , le Grand-Veneur, le prince de Loudon et le duc de Rhétoré, qui n’avaient point de dames à protéger, virent, en allant les premiers au rendez-vous, les cheminées du château, ses masses blanches se dessinant sur le feuillage brun-rouge que les arbres conservent en Normandie à la fin des beaux automnes, et poindant à travers le voile des vapeurs. — Ces dames ont du bonheur, dit au prince le duc de Rhétoré. re / /,

s/ma) É/A24

— Malgré leurs fanfaronnades d'hier, je crois qu’elles nous laisseront chasser sans elles, répondit le Grand-Veneur.

— Oui, si elles n'avaient pas toutes un attentif, répliqua le duc. ’

En ce moment, ces chasseurs déterminés, car le prince de Loudon et le duc de Rhétoré sont de la race des Nemrod et passent pour les premiers tireurs du faubourg Saint-Germain, entendirent le bruit d’une altercation, et se rendirent au galop vers le rond-point indiqué pour le rendez-vous, à l’une des entrées des bois de Rosembray, et remarquable par sa pyramide moussue. Voici quel était le sujet du débat. Le prince de Loudon, atteint d’anglomanie , avait mis aux ordres du Grand-Veneur un équipage de chasse entièrement britannique. Or, d’un côté du rond-point, vint se placer un jeune Anglais de petite taille, blond, pâle, l'air insolent et flegmatique, parlant à peu près le français, et dont le costume offrait cette propreté qui distingue tous les Anglais, même ceux des dernières classes. John Barry portait une redingote courte serrée à la taille, en drap écarlate à boutons d'argent aux armes de Verneuil, des culottes de peau blanches, des bottes à re-

vers, un gilet rayé, un col et une cape de velours noir. Il tenait à la main un petit fouet de chasse, et l’on voyait à sa gauche, attaché par un cordon de soie, un cornet en cuivre. Ce premier piqueur était accompagné de deux grands chiens courants de race, véritables Fox-Hound , à robe blanche tachetée de brun clair, hauts sur jarrets, au nez fin, la tête menue et à petites oreilles sur la crête. Ce piqueur, l’un des plus célèbres du comté d’où le prince l'avait fait venir à grands frais, commandait un équipage de quinze chevaux et de soixante chiens de race anglaise qui coûtait énormément au duc de Verneuil, peu curieux de chasse, mais qui passait à son fils ce goût essentiellement royal, Les surbordonnés, hommes et chevaux, se tenaient à une certaine distance, dans un silence parfait.

Or, en arrivant sur le terrain, John se vit prévenu par trois piqueurs en tête de deux meutes royales, venues en voiture, les trois meilleurs piqueurs du prince de Cadignan, et dont les personnages formaient un contraste parfait par leurs caractères et leurs costumes français avec le représentant de l’insolente Albion. Ces favoris du prince tous coiffés de leurs chapeaux bordés, à trois cornes, très-plats, très-évasés, sous lesquels grimaçaient des figures hâlées, tannées, ridées et comme éclairées par des yeux pétillants, étaient remarquablement secs, maigres, nerveux, en gens dévorés par la passion de la chasse. Tous munis de ces grandes trompes à la Dampierre, garnies de cordons en serge verte qui ne laissent voir que le cuivre du pavillon, ils contenaient leurs chiens et de l’œil et de la voix. Ces dignes bêtes formaient une assemblée de sujets plus fidèles que ceux à qui s’adressait alors le roi, tous tachetés de blanc, de brun, de noir, ayant chacun leur physionomie absolument comme les soldats de Napoléon , allumant au moindre bruit leurs prunelles d’un feu qui les faisait ressembler à des diamants; l’un, venu du Poitou, court de reins, large d’épaules, bas jointé , coiffé de longues oreilles ; l’autre, venu d’Angleterre, blanc, levretté, peu de ventre, à petites oreilles et taillé pour la course; tous les jeunes impatients et prêts à tapager ; tandis que les vieux, marqués de cicatrices, étendus, calmes, la tête sur les deux pattes de devant, écoutaient la terre comme des sauvages.

En voyant venir les Anglais, les chiens et les gens du roi s’entre-regardèrent en se demandant ainsi sans dire un mot: — Ne chasscrons-nous donc pas seuls?..… Le service de Sa Majesté n’estil pas compromis ?

Après avoir commencé par des plaisanteries, la dispute s'était échauffée entre monsieur Jacquin La Roulie, le vieux chef des Piqueurs français, et John Barry, le jeune insulaire.

De loin, les deux princes devinèrent le sujet de cette altercation, et, poussant son cheval, le Grand-Veneur fit tout finir en disant d’une voix impérative : — Qui a fait le bois ?.…

— Moi, monseigneur, dit l'Anglais,

— Bien, dit le prince de Cadignan en écoutant le rapport de Jobn Barry.

Hommes et chiens, tous devinrent respectueux pour le Grand- Veneur comme si tous connaissaient également sa dignité suprême. Le prince ordonna la journée ; car, il en est d’une chasse comme d’une bataille, et le Grand-Veneur de Charles X fut le Napoléon des forêts. Grâce à l’ordre admirable introduit dans la Vénerie par le Premier Veneur, il pouvait s'occuper exclusivement de la stratégie et de la haute science. Il sut assigner à l'équipage du prince de Loudon sa place dans l’ordonnance de la journée, en le réservant, comme un corps de cavalerie, à rabattre le cerf vers l'étang ; si, selon sa pensée, les meutes royales parvenaient à le jeter dans la forêt de la Couronne qui borde l’horizon en face le château. Le Grand-Veneur sut ménager l’amour-propre de ses vieux serviteurs en leur confiant la plus rude besogne, et celui de l'Anglais qu’il employait ainsi dans sa spécialité, en lui donnant l’occasion de montrer la puissance des jarrets de ses chiens et de ses chevaux. Les deux systèmes devaient être alors en présence et faire merveilles à l’envi l’un de l’autre.

— Monseigneur nous ordonne-t-il d'attendre encore ? dit respeciueusement La Roulie.

— Je t'entends bien, mon vieux! répliqua le prince, il est tard ; mais...

— Voici les dames, car Jupiter sent des odeurs fétiches, dit le second piqueur en remarquant la manière de flairer de son chien favori.

— Fétiches ? répéta le prince de Loudon en souriant.

— Peut-être veut-il dire fétides, reprit le duc de Rhétoré.

— C’est bien cela, car tout ce qui ne sent pas le chenil, infecte au dire de monsieur Laravine, repartit le Grand-Veneur.

En effet , les trois seigneurs virent de loin un escadron composé de seize chevaux, à la tête duquel brillaient les voiles verts de

quatre dames. Modeste, accompagnée de son père, du Grand- Écuyer ct du petit La Brière, allait en avant aux côtés de la duchesse de Maufrigneuse que convoyait le vicomte de Sérizy. Puis venait la duchesse de Chaulieu flanquée de Canalis à qui elle souriait sans trace de rancune, En arrivant au rond point, où ces chasseurs habillés de rouge et armés de leurs cors de chasse, entourés de chiens et de piqueurs, formèrent un spectacle digne des pinceaux d’un Van der Meulen, la duchesse de Chaulieu, qui se tenait admirablement à cheval, malgré son embonpoint, arriva près de Modeste et trouva de sa dignité de ne point bouder cette jeune personne à qui, la veille, elle n’avait pas dit une parole.

Ag moment où le Grand-Veneur eut fini ses compliments sur ue ponctualité fabuleuse, Éléonore daigna remarquer la magnifique pomme de cravache qui scintillait dans la petite main de Mo- «este, et la lui demanda gracieusement à voir.

— C'est ce que je connais de plus beau dans ce genre, ditelle en montrant [à Diane de Maufrigneuse, c’est d'ailleurs en harmonie avec toute la personne, reprit-elle en là rendant à Modeste.

— Avouez, madame la duchesse, répondit mademoiselle de La Bastie en jetant à La Brière un tendre et malicieux regard où l’amant pouvait lire un aveu, que, de la main d’un futur, c’est un bien singulier présent...

— Mais, di madame de Maufrigneuse [en souvenir de Louis XI je le prendrais comme une déclaration demes droit

La Brière eut des larmes dans les yeux et lâcha la bride de son cheval, il allait tomber; miais un second regard de Modeste lui rendit toute sa force enfordonnant de ne pas trahir son bonheur. On se mit en marche.

Le duc d’Hérouville dit à voix basse au jeune Référendaire : — J'espère, monsieur, que vous rendrez votre femme heureuse, et si je puis vous être utile en quelque chose, disposez de moi, car je voudrais pouvoir contribuer au bonheur de deux si charmants êtres.

Cette grande journée où Lt dintérèts de cœur et de fortune furent résolus n’offrit qu’un seul problème au Grand-Veneur, celui de savoir si le cerf traverserait l'étang pour venir mourir en baut du boulingrin devant le château; car les chasseurs de cette force sont comme ces joueurs d'échecs qui prédisent le mat à telle case, Cet heureux vieillard réussit au gré de ses souhaits, il fit

une magnifique chasse et les dames le tinrent quitte de leur Éré S&6e& pour le surlendemain qui fut un jour de pluie.

Les hôtes du duc de Verneuil restèrent cinq jours à Rosembray. Le dernier jour, la Gazette de France contenait l'annonce de la nomination de monsieur le baron de Canalis au grade de commandeur de la Légion d'Honneur, et au poste de ministre à Carlsruhe.

Lorsque, dans les premiers jours du mois de décembre, madame la comtesse de La Bastie, opérée par Desplein, put enfin voir Ernest de La Brière, elle serra la main de Modeste et lui dit à l'oreille : — Je l'aurais choisi. .…

Vers la fin du mois de février, tous les contrats d'acquisitions furent signés par le bon et excellent Latournelle, le mandataire de monsieur Mignon en Provence. A cette époque, la famille La Bastie obtint du Roi l’insigne honneur de sa signature au contrat de mariage et la transmission du titre et des armes des La Bastie à Ernest de La Brière qui fut autorisé à s'appeler le vicomte de La Bastie-La Brière. La terre de La Bastie, reconstituée à plus de cent mille francs de rentes, était érigée en majorat par lettres patentes que la Cour Royale enregistra vers la fin du mois d'avril. Les témoins de La Brière furent Canalis et le ministre à qui, pendant cinq ans, il avait servi de secrétaire particulier. Ceux de la mariée furent le duc d'Hérouville et Desplein à qui les Mignon gardèrent une longue reconnaissance, après lui en avoir donné de magnifiques témoignages.

Plus tard, peut-être reverra-t-on dans le cours de cette longue histoire de nos mœurs, monsieur et madame de La Brière-La Bastie; les connaisseurs remarqueront alors combien le mariage est doux et facile à porter avec une femme instruite et spirituelle ; car Modeste, qui sut éviter selon sa promesse les ridicules du pédantisme, est encore l’orgueil et le bonheur de son mari comme de sa famille et de tous ceux qui composent sa société.

Paris, mars-juillet 1844.

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