‹ Scènes de la vie privée et publique des animaux (volume 2)Chapitre 30 sur 49 · FORTE · texte numérisé non relu

FORTE

lieu de répondre à ce que venait de raconter madame de Reybert. — Oui, monsieur le comte. — Vous êtes née de Corroy ? — Oui, monsieur, une famille noble du pays Messin, le pays de mon mari. — Dans quel régiment servait monsieur de Reybert ? — Dans le 7° régiment d'artillerie. — Bien ! » avait répondu le comte en écrivant le numéro du régiment. Il avait pensé pouvoir donner la régie de sa terre à un ancien officier, sur le compte duquel il obtiendrait au Ministère de la Guerre les renseignements les plus exacts. — « Madame, avait-il repris en sonnant son valet de chambre, retournez à Presles avec mon notaire qui trouvera moyen d'y venir pour diner, et à qui je vous ai recommandée; voici son adresse. Je vais moi-même en secret à Presles, et ferai dire à monsieur de Reybert de me parler. » Ainsi la nouvelle du voyage de monsieur de Sérisy par la voiture publique, et la recommandation de taire le nom du comte, n’alarmaient pas à faux le messager, il pressentait le danger près de fondre sur une de ses meilleures pratiques.

En sortant du café de l’Échiquier, Pierrotin aperçut à la porte du Lion-d’Argent la femme et le jeune homme en qui sa perspicacité lui avait fait reconnaître des chalands; car la dame, le cou tendu , le visage inquict, le cherchait évidemment. Cette dame, vêtue d’une robe de soie noire reteintc, d’un chapeau de couleur carmélite, et d’un vieux cachemire français, chaussée en bas de filoselle et de souliers en peau de chèvre, tenait à la main un cabas en paille et un parapluie bleu de roi. Cette femme, autrefois belle, paraissait âgée d'environ quarante ans; mais ses yeux bleus, dénués de la flamme qu’y met le bonheur, annonçaient qu’elle avait depuis long-temps renoncé au monde. Aussi sa mise, autant que sa tournure, indiquait-elle une mère entièrement vouée à son ménage et à son fils. Si les brides du chapeau étaient fanées, la forme datait de plus de trois ans. Le châle tenait par une aiguille cassée, convertie en épingle au moyen d’une boule de cire à cacheter. L’inconnue attendait impatiemment Pierrotin pour lui recommander ce fils, qui sans doute voyageait seul pour la première fois, et qu’elle avait accompagné jusqu’à la voiture, autant par défiance que par amour maternel. Cette mère était cn quelque sorte complétée par son fils ; de même que, sans la mère, le fils n’eût pas été si bien compris. Si la mère se condamnait à laisser voir des gants reprisés, le fils portait une redingote olive dont les manches un peu courtes au poignet annonçaient qu'il grandirait encore, comme les adultes de

UN DÉBUT DANS LA VIE. 437 dix-huit à dix-neuf ans. Le pantalon bleu, raccommodé par la mère, Offrait aux regards un fond neuf, quand la redingote avait la méchanceté de s’entr'ouvrir par derrière.

— Ne tourmente donc pas tes gants ainsi, tu les flétris d'autant, disait-elle quand Pierrotin se montra. — Vous êtes le conducteur... Ah ! mais c’est vous, Pierrotin ? reprit-elle en laissant son fils pour un moment et emmenant le voiturier à deux pas.

— Ga va bien, madame Clapart? répondit le messager dont la figure eut un air qui peignit à la fois du respect et de la familiarité.

— Oui, Pierrotin. Ayez bien soin de mon Oscar, il va seul pour la première fois.

— Oh: s’il va seul chez monsieur Moreau ?.. s’écria le voiturier pour savoir si le jeune homme y allait effectivement.

— Oui, répondit la mère.

— Madame Moreau le veut donc bien? reprit Pierrotin d’un petit air finaud.

— Hélas! dit la mère, ce ne sera pas tout roses pour lui, pauvre enfant ; mais son avenir exige impérieusement ce voyage.

Cette réponse frappa Pierrotin, qui hésitait à confier ses craintes sur le régisseur à madame Clapart, de même qu’elle n’osait nuire à son fils en faisant à Pierrotin certaines recommandations qui eussent transformé le conducteur en mentor. Pendant cette délibération mutuclle, qui se traduisit par quelques phrases sur le temps, sur la route, sur les stations du voyage, il n’est pas inutile d’expliquer quels liens rattachaient madame Pierrotin à madame Clapart, et autorisaient les deux mots confidentiels qu’ils venaient d’échanger. Souvent, c’est-à-dire trois ou quatre fois par mois, Pierrotin trouvait à La Cave, à son passage quand il allait à Paris, le régisseur qui faisait signe à un jardinier en voyant venir la voiture. Le jardinier aidait alors Pierrotin à charger un ou deux paniers pleins de fruits ou de légumes selon la saison, de poulets, d'œufs, de beurre, de gibier. Le régisseur payait toujours la commission à Pierrotin en lui donnant l’argent nécessaire pour acquitter les droits à la Barrière, si l'envoi contenait des choses sujettes à l’Octroi. Jamais ces paniers, ces bourriches, ces paquets ne portaient de suscription. Une première fois, qui avait servi pour toutes, le régisseur avait indiqué de vive voix le domicile de madame Clapart au discret voiturier, en le priant de ne jamais confier à d’autres ce précieux message. Pierrotin, rêvant une intrigue entre quelque

charmante fille et le régisseur, était allé rue de la Gerisaie, 7, dans le quartier de l’Arsenal, où il avait vu la madame Clapart qui vient de vous être pourtraite, au lieu de la belle et jeune créature qu’il s’attendait à y trouver. Les messagers sont appelés par leur état à pénétrer dans beaucoup d’intérieurs et dans bien des secrets; mais le hasard social, cette sous-providence, ayant voulu qu'ils fussent sans éducation et dénués du talent d'observation, il s’ensuit qu'ils ne sont pas dangereux. Néanmoins, après quelques mois, Pierrotin ne savait comunent expliquer les relations de madame Clapart et de monsieur Morceau, sur ce qu’il lui fut permis d’entrevoir dans le ménage de Ja rue de la Cerisaie. Quoique les loyers ne fussent pas chers à cetie époque dans le quartier de PArsenal, madame Clapart était logée au iroisième étage, au fond d’une cour, dans une maison qui jadis fut l'hôtel de quelque grand seigneur, au temps où la haute noblesse du royaume demeurait sur l’ancien emplicement du palais des Tournelles et de l'hôtel Saint-Paul. Vers la fin du seizième siècle, les grandes familles se partagèrent ces vastes espaces, autrefois occupés par les jardins da palais de nos rois, ainsi que l’indiquent les noms des rues de la Cerisaie, Beautreilis, des Lions, etc. Cet appartement , dont toutes les pièces étaient revétues d’antiques boiseries, se composait de trois chambres en enfilade, une salle à manger, un salon et une chambre à coucher. Audessus se trouvaient une cuisine et la chambre d'Oscar. En face de la porte d’entrée, sur ce qui se nomme à Paris le carré, se voyait la porte d’une chambre en retour, ménagée à chaque étage dans une espèce de bâtiment qui contenait aussi la cage d’un escalier de bois, ct qui formait une tour carrée, construite en grosses'pierres. Cette chambre était celle de Morcau quand i! couchait à Paris. Pierrotin avait vu dans la première pièce, où il déposait les bourriches, six chaises en noyer garnies de paille, une table et un buffet ; aux fenêtres, de petits rideaux roux. Plus tard, quand il entra dans le salon , il y remarqua de vieux meubles du temps de l’'Empire, mais passés. 11 ne se trouvait d’ailleurs dans ce salon que le mobilier exigé par le propriétaire pour répondre du loyer. Pierrolin jugea de la chambre à coucher par le salon et par la salle à manger. Les boiseries, réchampies en grosse peinture à la colle et d’un blanc rouge qui empâte les moulures, les dessins, les figurines, loin d’être un orncment , attristaient le regard. Le parquet, qui ne se cirait jamais, était d’un ton gris comme les par-

UN DÉBUT DANS LA ViE. 439

quets des pensionnats, Quand le voiturier surprit monsieur et madame Clapart à table, leurs assiettes, leurs verres, les plus petites choses accusaient une effroyable gêne; néanmoins ils se servaient de couverts d'argent ; mais les plats, la soupière , écornés et raccommodés autant que la vaisselle des plus pauvres gens, inspiraient la pitié. Monsieur Clapart, vêtu d’une méchante petite redingote, chaussé de pantoufles ignobles, ayant toujours des lunettes vertes aux veux, lui montrait, en ôtant une affreuse casquette âgée de cinq ans, un crâne pointu du haut duquel tombaient des filaments grêles et sales auxquels un poète aurait refusé le nom de cheveux. Cet homme au teint blafard paraissait craintif et devait être tyrannique. Dans ce triste appartement , silué au nord , sans autre vue que celle d’une vigne étalée sur le mur opposé, d’un puits dans l'encoignure de la cour, madame Clapart prenait des airs de reine et marchait en femme qui ne savait pas aller à pied. Souvent, en remerciant Pierrotin, elle lui lançait des regards qui eussent attendri un observateur ; de temps en temps, elle lui glissait des pièces de douze sous dans la main. Sa voix était charmante. Picrrotin ne connaissait pas cet Oscar, par la raison que cet enfant sortait du collége et qu’il ne l'avait jamais rencontré au logis.

Voici la triste histoire que Pierrotin n’eût jamais devinée, même en demandant, comme il le faisait depuis quelque temps, des renseignements à la portière; car cette femme ne savait rien, si ce n’est que les Clapart payaient deux cent cinquante francs de loyer, n'avaient qu'une femme de ménage pour quelques heures le matin, que madame faisait quelquefois de petits savonnages ellemême, et payait tous les jours ses ports de lettres en paraissant hors d'état de les laisser s’accumuler.

Il n'existe pas, ou plutôt il existe rarement de criminel qui soit complétement criminel. A plus forte raison rencontrera-t-on difficilement de malhonnêteté compacte. On peut faire des comptes à son avantage avec son patron, ou tirer à soi le plus de paille possible au râtclier; mais tout en se constituant un capital par des voies plus ou moins licites, il est peu d'hommes qui ne se permettent quelques bonnes actions. Ne fût-ce que par curiosité, par amour-propre, comme contraste, par hasard, tout homme a eu son moment de bienfaisance ; il le nomme son erreur, il ne recommence pas; mais il sacrifie au Bien, comme le plus bourru sacrifie aux Grâces, une ou deux fois dans sa vie. Si les fautes de Moreau peuvent être excusées, ne sera-

ce point par sa persistance à secourir une pauvre femme dont les bonnes grâces l'avaient jadis rendu fier, et chez laquelle il se cacha pendant ses dangers! Cette femme, célèbre sous le Directoire par ses liaisons avec un des cinq rois du moment, épousa, par cette toute-puissante protection, un fournisseur qui gagna des millions, et que Napoléon ruina en 1802. Cet homme, nommé Husson, devint fou de son passage subit de l’opulence à la misère, il se jeta dans la Seine en laissant la belle madame Husson grosse. Moreau, très-intimement lié avec madame Husson, était alors condamné à mort; il ne put donc pas épouser la veuve du fournisseur, il fut même obligé de quitter la France pour quelque temps. Agée de vingt-deux ans, madame Husson épousa, dans sa détresse, un employé nommé Clapart, jeune homme de vingt-sept ans, qui donnait, comme on dit, des espérances. Dieu garde les femmes des beaux hommes qui donnent des espérances! A cette époque les employés devenaient promptement des gens considérables , car l’'Empereur recherchait les capacités. Mais Clapart, doué d’une beauté vulgaire, ne possédait aucune intelligence. En croyant madame Husson fort riche, il avait feint une grande passion pour elle; il lui fut à charge en ne satisfaisant, ni dans le présent ni dans l’avenir, aux besoins qu’elle avait contractés pendant ses jours d’opulence. Clapart remplissait assez mal au Bureau des Finances une place qui ne coinportait pas plus de dix-huit cents francs d’appointements. Quand Moreau, revenu chez le comte de Sérisy, apprit l’horrible situation dans laquelle se trouvait madame Husson, il put, avant de se marier, la placer comme première femme de chambre chez MADAME, mère de l'Empereur. Malgré cette puissante protection, Clapart ne put jamais avancer, sa nullité se laissait trop promptement voir. Ruinée en 4815 par la chuie de l'Empereur, la brillante Aspasie du Directoire resta sans autres ressources qu’une place de douze cents francs d’appointements qu’on eut pour Clapart, par le crédit du comte de Sérisy, dans les Bureaux de la Ville de Paris. Moreau, le seul protecteur de cette femme à laquelle il avait connu plusieurs millions, obtint pour Oscar Husson une des demibourses de la Ville de Paris au collége Henri IV, et il envoyait par Pisrrotin, rue de la Cérisaie, tout ce qui peut décemment s'offrir pour aider un ménage en détresse. Oscar était tout l'avenir, toute la vie de sa mère. Pour unique défaut, on ne pouvait reprocher à cette pauvre femme que l’exagération de sa tendresse pour cet enfant, la

bête noire du beau-père. Oscar était malheureusement doué d’une dose de sottise que ne soupçonnait pas sa mère, malgré les épigrammes de Clapart. Cette sottise, ou, pour parler plus correctement, cette outrecuidance, inquiétait tellement le. régisseur , qu'il avait prié madame Clapart de lui envoyer ce jeune homme pour un mois, afin de l’étudier et deviner à quelle carrière il fallait le destiner. Moreau pensait à présenter un jour Oscar au comte comme son successeur. Mais pour donner exactement au Diable et à Dieu ce qui leur revient, peut-être n'est-il pas inutile de constater les causes du Stupide amour-propre d’Oscar, en faisant observer qu’il était né dans la maison de MADAME, mère de l'Empereur. Durant sa première enfance , ses yeux furent éblouis par les splendeurs impériales. Sa flexible imagination dut conserver les empreintes de ces étourdissants tableaux, garder une image de ce temps d’or et de fêtes, avec l’espérance de le retrouver. La jactance naturelle aux collégiens, tous possédés du désir de briller les uns à l’envi des autres, appuyée sur ces souvenirs d'enfance, s'était développée outre mesure. Peut-être aussi la mère se rappelait-elle au logis avec un peu trop de complaisance les jours où elle fut une des reines du Paris directorial. Enfin, Oscar qui venait d'achever ses classes, avait eu peutêtre à repousser au collége les humiliations que les élèves payants déversent à tout propos sur les boursiers, quand les boursiers ne savent pas leur imprimer un certain respect par une force physique supérieure. Ce mélange d’ancienne splendeur éteinte, de beauté passée, de tendresse acceptant la misère, d'espérance en ce fils, d’aveuglement maternel , de souffrances héroïquement supportées, faisait de cette mère une de ces sublimes figures qui, dans Paris, sollicitent les regards de l'observateur.

Incapable de deviner l'attachement profond de Moreau pour cette femme, ni celui de cette femme pour son protégé de 1797, devenu son unique ami, Pierrotin ne voulut pas communiquer le soupçon qui lui passait dans la tête relativement au danger que courait Moreau. Le terrible « Nous avons bien assez à faire de nous occuper de nous-mêmes ! » du valet de chambre revint au cœur du voiturier, ainsi que le sentiment d’obéissance à ceux qu'il appelait {es chefs de file. D'ailleurs, en ce moment, Pierrotin se sentait dans la tête autant de pointes qu’il y a de pièces de cent sous dans mille francs! Un voyage de sept lieues se dessinait, sans doute comme un voyage de long cours, à l'imagination de celte pauvre rnère

qui, dans sa vie élégante, avait rarement passé les Barrières; car ces mots : — Bien, madame! — oui, madame! répétés par Pierrotin, disaient assez que le voiturier désirait se soustraire à des recommandations évidemment trop verbeases et inutiles.

— Vous placerez les paquets de manière à ce qu'ils ne soient pas mouillés, si par hasard le temps changeait.

— J'ai une bâche, dit Pierrotin. D'ailleurs, tenez, voyez, madame, avec quels soins on les charge ?

— Oscar, ne reste pas plus de quinze jours, quelque instance qu’on te fasse, reprit madame Clapart en revenant à son fils. Quoi que tu fasses, tu ne saurais plaire à madame Moreau ; d’ailleurs tu dois être revenu pour la fin de septembre. Tu sais, nous devons aller à Belleville chez ton oncle Cardot.

— Oui, maman.

— Surtout, lui dit-elle à voix basse, ne parle jamais de domesticité... Songe à tout moment que madame Moreau a été femme de chambre...

— Oui, maman...

Oscar, comme tous les jeunes gens chez qui l’amour-propre est excessivement sensible, paraissait contrarié de se voir admonester ainsi sur le seuil de l'hôtel du Lion-d’Argent.

— Eh! bien, adieu, maman; on va partir, voilà le cheval attelé.

La mère, ne se souvenant plus qu’elle se trouvait en plein faubourg Saint Denis, embrassa son Oscar, et lui dit en sortant un joli petit pain de son cabas : — Tiens, tu allais oublier ton petit pain et ton chocolat! Mon enfant, je te le répète, ne prends rien dans les auberges, on y fait payer les moindres choses dix fois ce qu’elles valent.

Oscar aurait voulu voir sa mère bien loin, quand elle lui fourra le pain et le chocolat dans sa poche. Cette scène Put deux témoins, deux jeunes gens de quelques années plus âgés que l’échappé du collége, mieux mis que lui, venus sans leur mère, et dont la démarche, la toilette, les facons trahissaient cette complète indépendance, objet de tous les désirs d'un enfant encore sous le joug immédiat de sa mère. Ces deux jeunes gens furent alors pour Oscar le monde entier.

— Il dit maman, s’écria l’un des deux inconnus en riant.

Ce mot parvint à l’orcille d'Oscar et détermina un : — Adieu, ma mère ! lancé dans un terrible mouvement d’impatience,

Avouons-le? madame Clapart parlait un peu trop haut, et semblait mettre les passants dans la confidence de sa tendresse.

— Qu’as-tu donc, Oscar? demanda cette pauvre mère blessée. Je ne te conçois pas, reprit-elle d’an air sévère en se croyant capable (erreur de toutes les mères qui gâtent leurs enfants) de lui imposer du respect. Écoute, mon Oscar, dit-elle en reprenant aussitôt sa voix tendre, tu as de la propension à causer, à dire tout ce que tu sais et tout ce que tu ne sas pas, et cela par bravade, par un sot amour-propre de jeune homme; je te le répète, songe à tenir ta langue en bride. Tu n’es pas encore assez avancé dans la vie, mon cher trésor, pour juger les gens avec lesquels tu vas te rencontrer, et il n’y a rien de plus dangereux que de causer dans les voitures publiques. En diligence , d’ailleurs, les gens comme il faut gardent le silence.

Les deux jeunes gens, qui sans doute étaient allés jusqu’au fond de lPétablissement, firent entendre de nouveau sous la porte cochère le bruit de leurs talons de bottes ; ils pouvaient avoir écouté cette semonce ; aussi, pour se débarrasser de sa mère, Oscar eut-il recours à un moyen héroïque, qui prouve combien l’amour-propre stimule l'intelligence.

— Maman, dit-il, tu es ici entre deux airs, tu pourrais gagner une fluxion ; et, d’ailleurs, je vais monter en voiture.

L'enfant avait touché quelque endroit sensible, car sa mère le saisit, l’embrassa comme s’il s'agissait d’un voyage de long cours, et le conduisit jusqu’au cabriolet en laissant voir des larmes dans ses yeux.

— N'oublie pas de donner cinq francs aux domestiques, dit-elle. Écris-moi trois fois au moins pendant ces quinze jours? conduistoi bien, et songe à toutes mes recommandations. Tu as assez de linge pour n’en pas donner à blanchir. Enfin , rappelle-toi toujours les bontés de monsieur Moreau, écoute-le comme un père, et suis bien ses conseils...

En montant dans le cabriolet, Oscar laissa voir ses bas bleus par un effet de son pantalon qui remonta brusquement, et le fond neuf de son pantalon par le jeu de sa redingote qui s’ouvrit. Aussi le sourire des deux jeunes gens, à qui ces traces d’une honorable médiocrité n’échappèrent point, fit-il une nouvelle blessure à l’amour-propre du jeune homme.

— Oscar a retenu la première place, dit la mère à Pierrotin.

Mets-toi dans le fond , reprit-elle en regardant toujours Oscar avec tendresse et lui souriant avec amour.

Oh! combien Oscar regretta que les malheurs et les chagrins eussent altéré la beauté de sa mère, que la misère ct le dévouement l’empêchassent d’être bien mise! L'un des deux jeunes gens, celui qui avait des bottes et des éperons, poussa l’autre par un coup de coude pour lui montrer la mère d’Oscar, et l’autre retroussa sa moustache par un geste qui signifiait : Jolie tournure!

— Comment me débarrasser de ma mère, se dit Oscar qui prit un air soucieux.

— Qu'as-tu? lui demanda madame Clapart.

Oscar feignit de n’avoir pas entendu, le monstre ! Peut-être dans cette circonstance madame Clapart manquait-elle de tact. Mais les sentiments absolus ont tant d’égoisme.

— Yimes-tu les enfants en voyage? demanda le jeune homme à son ami.

— Oui, s'ils sont sevrés, s’ils se nomment Oscar, et s'ils ont du chocolat ff

Ces deux phrases furent échangées à demi-voix pour laisser à Oscar la liberté d'entendre ou de ne pas entendre ; sa contenance allait indiquer au voyageur la mesure de ce qu’il pourrait tenter contre l'enfant pour s’égayer pendant la route. Oscar ne voulut pas avoir entendu. Il regardait autour de lui pour savoir si sa mère, qui pesait sur lui comme un cauchemar, se trouvait encore là, car il se savait trop aimé par elle pour être si promptement quitté. Non-seulement il comparait involontairement la mise de son compagnon de voyage avec la sienne, mais encore il sentait que la toilette de sa mère était pour beaucoup dans le sourire moqueur des deux jeunes gens. — S'ils pouvaient s’en aller, eux? se dit-il.

Hélas ! an-ces-deux-jeunes.geif venait de dire à rt en don-

nant un léger coup de canne à la roue du cabriolet : — Et tu TE

FR Enee ton avenir à cette barque fragile.

— Il le faut ! dit Georges d’un air fatal.

Oscar poussa un soupir en remarquant la façon cavalière du es mis sur l’oreille comme pour montrer une magnifique chevelure blonde bien frisée ; tandis qu’il avait, par l’ordre de son beau-père, ses cheveux noirs coupés en brosse sur le front et ras comme ceux

des soldats. Le vaniteux enfant montrait une figure ronde et joufflue, animée par les couleurs d’une brillante santé ; tandis que le visage

de son compagnon de voyage était long, fin de forme et pâle. Le front de ce jeune homme avait de l'ampleur, et sa poitrine moulait un gilet façon cachemire. En admirant un pantalon collant gris de fer, une redingote à brandebourgs et à olives serrée à la taille, il semblait à Oscar que ce romanesque inconnu , doué de tant d’avantages, abusait envers lui de sa supériorité, de même qu’une femme laide est blessée par le seul aspect d’une belle femme. Le bruit du talon des bottes à fer que l'inconnu faisait un peu trop sonner au goût d’Oscar, lui retentissait jusqu’au cœur. Enfin Oscar était aussi gêné dans ses vêtements faits peut-être à la maison et

taillés dans les vieux habits de son beau-père, que cet envié garçon

se trouvait à l’aise dansles siens. — Ce gars-là doit avoir quelques dix francs dans son gousset , pensa Oscar. Le jeune homme se retourna. Que devint Oscar en apercevant une chaîne d’or passée autour du cou, et au bout de laquelle se trouvait sans doute une montre d’or. Cet inconnu prit alors aux yeux d’Oscar les proportions d’un personnage { Élevé rue de la Cerisaie depuis 1815, pris et reconduit au collége les jours de congé par son père , Oscar n’avait pas eu d’autres points de comparaison, depuis son âge de puberté, que le pauvre ménage de sa mère. Tenu sévèrement selon le conseil de Moreau, il n'allait pas souvent au spectacle, et il ne s’élevait pas alors plus haut que le théâtre de l’Ambigu-Comique où ses yeux n’apercevaient pas beaucoup d'élégance, si toutefois l'attention qu’un enfant prête au mélodrame lui permet d'examiner Ja salle. Son beau-père portait encore, selon la mode de l'Empire, sa montre dans le gousset de ses pantalons , et laissait pendre sur son abdomen une grosse chaîne d’or terminée par un paquet de breloques hétéroclites , des cachets, une clef à tête ronde et plate où se voyait un paysage en mosaïque. Oscar, qui regardait ce vieux luxe comme un nec plus ultra, fut donc étourdi par cette révélation d’une élégance supérieure et négligente. Ce jeune homme montrait abusivement des gants soignés et semblait vouloir aveugler Oscar en agitant avec grâce une élégante canne à pomme d’or. Oscar arrivait à ce dernier quartier de l’adolescence où de petites choses font de grandes joies et de grandes misères, où l’on préfère un malheur à une toilette ridicule, où l’amour-propre, en ne s’attachant pas aux grands intérêts de la vie, se prend à des frivolités, à la mise, à l’envie de paraître homme. Onse grandit alors, et la jactance est d'autant plus exorbitante qu’elle s'exerce sur des

FL y on

riens ; mais si l’on jalouse un sot élégamment vêtu, l'on s’enthousiasme aussi pour [e talent, on admire l’homme de génie. Ces défauts, quand ils sont sans racines dans le cœur, accusent l’exubérance de la sève , le luxe de l'imagination. Qu'un enfant de dixneuf ans, fils anique, tenu sévèrement au logis paternel à cause de l’indigence qui atteint un employé à douze cents francs, mais adoré, et pour qui sa mère s'impose de dures privations, s'émerveille d’un jeune homme de vingt-deux ans, en envie la polonaise à brandebourgs doublée de soie, le gilet cn faux cachemire et la cravate passée dans un anneau de mauvais goût, n'est-ce pas des peccadilles- commises à tous les étages de la société, par l'inférieur qui jalouse son supérieur ? L'homme de génie lui-même obéit à cette première passion. Rousseau de Genève n’a-t-il pas admiré Venture et Bacle? Mais Oscar passa de la peccadille à la faute, il se sentit humilié, il s'en prit à son compagnon de voyage, et il s’éleva dans son cœur un secret désir de lui prouver qu'il le valait bien. Les deux beaux fils se promenaient toujours de la porte aux écuries, des écuries à la porte, allant jusqu’à la rue; et quand ils retournajent, ils regardaient toujours Oscar, tapi dans son coin. Oscar, persuadé que les ricancments des deux jeunes gens le concernaient, affecta la plus profonde indifférence. 1} se mit à fredonner le refrain d'une chanson mise a:ors à la n'ode per les Libéraux, et qui disait : C’est la faute à Voltaire, c’est ta faute à Rousseau. Cette altitude le fit sans doute prendre pour un petit clerc d’avoué.

— Tiens, il est peut-être dans les chœurs de l'Opéra, dit ©

Vs

Exaspéré, le pauvre Oscar bondit, Icva le dossier et dit à Pierrotin : — Quand partirons-nous ?

— Tout à l'heure, répondit le messager qui tenait son fouct à la main et regardait dans la rue d'Enghien.

En ce moment, la scène fut animée par l’arrivée d’un jeune hcmme accompagné d’un vrai gamin qui se produisirent suivis d’un commissionnaire traîpant une voiture à l’aide d’une bricole. Le jeune homme vint parler confidentiellement à Pierrotin qui hocha la tête et se mit à héler son facteur. Le facteur accourut pour aider à décharger la petite voiture qui contenait, outre deux malles , des seaux, des brotses, des boîtes de formes étranges, une infinité de paquets et d’ustensiles que le plus jeune des deux nouveaux voyageurs, monté sur l’impériale, y plaçait, y calait avec

| ii | à | e ÿ * Le 4 D | 1 Lo du So TS

jo L 7

5 te [] ut

Page 1