OSCAR HUSSON
Et quand ils retournaient, ils regardaient toujours Oscar, tapi dans son coin:
tant de célérité, que le pauvre Oscar, souriant à sa mère alors en faction de l’autre côté de la rue, n’aperçut aucun de ces ustensiles qui auraient pu révéler la profession de ces nouveaux compagnons de route. Le gamin , âgé d'environ seize abs, portait une blouse grise serrée par une ceinture de cuir verni. Sa casquelle , crânement mise en travers sur sa Lêle, annonçait un caractère rieur, aussi bien que le pittoresque désordre de ses cheveux bruns bouclés, répandus sur ses épaules. Sa cravate de taffetas noir dessinait une ligne noire sur un cou très-blanc, et faisait ressortir encore la vivacité de ses yeux gris. L'animation de sa figure brune, colorée, la tournure de ses lèvres assez fortes, ses oreilles détachées, son nez retroussé, tous les détails de sa physionomie annoncçaient l’esprit railleur de Figaro, l’insouciance du jeune âge ; de même que la vivacité de ses gestes, son regard moqueur révélaient une intelligence c'éjàa développée par la pratique d’une profession embrassée de bonne heure. Comme s'il avait déjà quelque valeur morale, cet ebfant, fait homme par l'Art ou par la Vocation, paraissait indifférent à la question du costume, car il regardait scs bottes non cirées en ayant l’air de s’en moquer, ct son pantalon de simple outil en y cherchant des taches ; moins pour les faire disparaître que pour en voir l'effet.
— Je suis d’un beau ton! fit-ilen se secouant et s’adressant à son compagnon.
Le regard de celui-là révélait une autorité sur cet adepte en qui des yeux exereés auraient reconnu ce joyeux élève en peinture, qu’en style d'atelier on appelle un raprèn.
— De la tenue, Mistigris! répondit le maître en lui donnant le surnom que l'atelier lui avait sans doute imposé.
Ce voyageur était un jeune homme mince ct pâle, à cheveux noirs, extrêmement abondants, et dans un désordre tout à fait fantasque ; mais celte abondante chevelure semblait nécessaire à une tête énorme dont le vaste front annonçait une intelligence précoce. Le visage tourmenté, trop original pour être laid, était creusé corame si ce singulier jeune homme souffrait, soit d’une maladie chronique , soit des privations imposées par la misère qui est une terrible maladie chronique, soit de chagrins trop récents pour être oubliés. Son habillement, presque analogue à celui de Mistigris, toute proportion gardée, consistait en une méchante redingote usée, mais propre , bien brossée, de couleur vert-américain, un
gilet noir, boutonné jusqu’en haut, comme la redingote, et qui laissait à peine voir, autour de son cou, un foulard rouge. Un pantalon noir, aussi usé que la redingote, flottait autour de ses jambes maigres. Enfin des bottes crottées indiquaient qu’il venait à pied et de loin. Par un regard rapide, cet artiste embrassa les profondeurs de l’hôtel du Lion-d’Argent, les écuries, les différents jours, les détails, et il regarda Mistigris qui l'avait imité par un coup d'œil ironique.
— Joli! dit Mistigris.
— Oui, c’est joli, répéta l'inconnu.
— Nous sommes encore arrivés trop tôt, dit Mistigris. Ne pourrions-nous pas chiquer une légume quelconque ? Mon estomac est comme la nature, il abhorre le vide!
— Pouvons-nous aller prendre une tasse de café? demanda le jeune homme d’une voix douce à Picrrotin.
— Ne soyez pas long-temps, dit Pierrotin.
— Bon, nous avons un quart d'heure, répondit Mistigris en trahissant ainsi le génie d'observation inné chez les rapins de Paris.
Ces deux voyageurs disparurent. Neuf heures sonnèrent alors dans la cuisine de l'hôtel. Georges trouva juste et raisonnable d’apostropher Pierrotin.
— Eh! mon ami, quand on jouit d’un sabot conditionné comme celui-R, dit-il en frappant avec sa canne sur la roue, on se donne au moins le mérite de l'exactitude. Que diable! on ne se met pas là-dedans pour son agrément , il faut avoir des affaires diablement pressées pour y confier ses os. Puis cette rosse, que vous appelez Rougeot, ne nous regagnera pas le temps perdu.
— Nous allons vous atteler Bichette pendant que ces deux voyageurs prendront leur café, répondit Pierrotin. Va donc, toi, ditil au facteur, voir si le père Léger veut s’en venir avec nous...
— Et où est-il, ce père Léger ? fit Georges.
— En face, au numéro 50 , il n’a pas trouvé de place dans la voiture de Beaumont, dit Pierrotin à son facteur sans répondre à Georges et en disparaissant pour aller chercher Bichette.
Georges, à qui son ami pressa la main, monta dans la voiture, en y jetant d’abord d’un air important un grand portefeuille qu'il plaça sous le coussin. Il prit le coin opposé à celui que remplissait Oscar.
— Ce père Léger m'inquiète, dit-il.