DE LA MÊME À LA MÊME
CE
Juillet, Guérande.
« Ah! chère maman, au bout de trois mois connaître la jalousie . Voilà mon cœur bien complet, j'y sens une haine profonde et un profond amour ! Je suis plus que trahie, je ne suis pas aimée 12 Suis-je heureuse d’avoir une mère, un cœur où je puisse crier à mon aise!... Nous autres femmes, qui sommes encore un peu jeunes filles, il suffit qu’on nous dise : « Voici une clef trehéeÉd
; ii toutes celles de votre palais, entrez partout, jouissez de tout , mais gardez-vous d'aller aux Touches! » pour que nous entrions là , les pieds chauds, les yeux allumés de la curiosité d'Eve. Quelle irritation mademoiselle des Touches avait mise dans mon amour! Mais aussi pourquoi m’interdire les Touches? Qu'est-ce qu’un bonheur comme le mien qui dépendrait d’une promenade, d’un séjour dans un bouge de Bretagne ? Et qu'ai-je à craindre ? Enfin, joignez aux raisons de madame Barbe-Bleue le désir qui mord toutes Jes femmes de savoir si leur pouvoir est précaire ou solide ; et vo comprendrez comment un jour j'ai demandé d’un petit air indiffé -
rent: « — Qu’est-ce que les Touches? — Les Touches sont à vous, m'a dit ma divine belle-mère. — Si Calyste n'avait jamais mis le pied aux Touches! s'écria ma tante Zéphirine en hochant la tête. — Mais il ne serait pas mon mari, dis-je à ma tante. — Vous savez donc ce qui s’y est passé ? m'a répliqué finement ma belle-mère, —C’estun lieu de perdition, a dit mademoiselle de Pen-Hoël, mademoiselle des Touches y a fait bien des péchés dont elle demande maintenant pardon à Dieu. — Cela n’a-t-il pas sauvé l'âme de cette noble fille, et fait la fortune d’un couvent ? s’estécrié le chevalier du Halga, l'abbé Grimont m'a dit qu’elle avait donné cent mille francs aux dames de la Visitation. — Voulez-vous aller aux Touches? m'a demandé ma belle-mère, ça vaut la peine d’être vu. — Non! non, » ai-je dit vivement. Cette petite scène ne vous semble-t-elle pas une page de quelque drame diabolique ? elle est revenue sous vingt prétextes. Enfin, ma belle-mère m'a dit: «— Je comprends pourquoi vous n’allez pas aux Touches, vous avez raison. » Oh ! vous avoucrez, maman, que ce coup de poignard involontairement donné vous aurait décidée à savoir si votre bonheur reposait sur des bases si frêles, qu'il dût périr sous tel ou tel lambris. Il faut rendre justice à Calyste, il ne m'a jamais proposé de visiter cette chartreuse devenue son bien. Nous sommes des créatures dénuées de sens, dès que nous aimons ; car ce silence, cette réserve m'ont piquée, et je lui ai dit un jour: « — Que crains-tu donc de voir aux Touches que toi seul n’en parles pas?... — Allons-y, » dit-il.
at donc cté prise comme toutes les femm:s qui veulent se laisser prendre, et qui s’en remettent au hasard pour dénoucr le nœud gordicn de leur indécision. Et nous sommes allés aux Touches. [C'est , C’est d’un goût profondément artiste, et je me plais dané cet abîme où mademoiselle des ‘ouches m'avait tant défendu d'âller. Toutes les fleurs vénéneuses sont charmantes, Satan les a scmfées, car il y a les fleurs du diable et les fleurs de Dieu! pous 1avons qu'à rentrer en nous-mêmes pour voir-qu'ils ont créé le monde de moitié. Quelles âcres délices dans cette situation où je jouais pas avec le feu, mais avec les cendres! J'étudiais Calyste, il agissait de savoir si tout était Lien éteint, et je veillais aux courants d'air, croyez-moi! J’épiais son visage en allant de pièce.en pièce, de meuble en meuble, absolument comme les enfants qui cherchent un objet caché. Calyste m'a paru pensif, mais j'ai cru d'abord avoir vaincu. Je me suis sentic assez forte pour parler de
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madame de Rochefide que, depuis l’aventure du rocher au Croisic, j'appelle Rocheperfide. Enfin nous sommes allés voir le fameux buis où s’est arrêtée Béatrix quand il l’a jetée à la mer pour qu'elle ne fût à personne. — « Elle doit être bien légère pour être restée là , ai-je dit en riant. Calyste a gardé le silence. — Respectons les morts, ai-je dit en continuant. Calyste est resté silencieux. — T’ai-je déplu ? — Non, mais cesse de galvaniser cette passion, a-t-il répondu. » Quel inot !... Calyste, qui m'en a vu triste, a redoublé de soins et de tendresse pour moi.
Août.
» J'étais, hélas! au fond de l’abîme, et je m'amusais, comme les
innocentes de tous les mélodrames, à y cueillir des fleurs. Tout à
coup une pensée horrible a chevauché dans mon bonheur, comme le cheval @ la ballade allemande. J’ai cru deviner que l’amour de Calyste s’agrandissait de ses réminiscences, qu’il reportait sur moi les orages que je ravivais fen lui rappelant les coquetteries de cette affreuse Béatrix. Cette nature malsaine et froide, “persistante ct molle, qui tient du mollusque et du corail, ose s'appeler Béatrix !.… Déjà! ma chère mère, me voilà forcée d’avoir l'œil à un soupçon quand mon cœur est tout à Calyste, et n’est-ce pas une grande catastrophe que l'œil l’ait emporté sur le cœur, que le soupçon enfin se soit trouvé justifié? Voici comment. — « Ce lieu m'est cher, ai-je dit à Calyste un matin, car je lui dois mon bonheur, aussi te pardonnè-je de me prendre quelquefois pour une autre... » Ce loyal Breton a rougi, je lui ai sauté au cou, mais j'ai quitté les Touches, et je n’y reviendrai jamais.
» A la force de la haine qui me fait souhaiter la mort de madame de Rochcfide }.oh ! mon Dieu naturellement d’une fluxion de poitrine, d'un accident quelconque} j'ai reconnu l'étendue, la puissance de nion amour pour Calysté. Cette femme est venue troubler mon sommeil, je la vois en rêve, dois-je donc la rencontrer ?... Ah! la postulante de la Visitation avait raison! Les Touches sont un lieu fatal, Calyste y a retrouvé ses impressions, elles sont plus fortes que les délices de notre amour. Sachez, ma chère mère, si madame de Rochefide est à Paris, car alors je resterai dans nos terres de Bretagne. Pauvre mademoiselle des Touches qui se repent maintenant de m'avoir fait habiller en Béatrix pour le jour du contrat, afin de faire réussir son plan, si elle apprenait jusqu’à quel paint je viens
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d'être prise pour notre odieuse rivale que dirait-elleP Mais c’est une prostitution! je ne suis plus moi, j’ai honte. Je suis en proie à une envie furieuse de fuir Guérande et les sables du Croisic.
25 août.
» Décidément, je retourne aux ruines du Guénic. Calyste, assez inquiet de mon inquiétude, m’emmène. Ou il connaît peu le monde s’il ne devine rien, ou s’il sait la cause de ma fuite, il ne m'aime pas. Je tremble tant de trouver une affreuse certitude si je la cherche, que je me mets, comme les enfants, les mains devant les yeux pour ne pas entendre une détonation. Oh! ma mère, je ne suis pas aimée du même amour que je me sens au cœur. Calyste est charmant, c’est vrai; mais quel homme, à moins d’être un monstre, ne serait pas, comme Calyste, aimable et gracieux, en recevant toutes les fleurs écloses dans l'âme d’une jeune fille de vingt ans, élevée par vous, pure comme je le suis, aimante, et que bien des femmes vous ont dit être belle...
Au Guénic, 18 septembre.
» L’a-t-il oubliée? Voilà l’unique pensée qui retentit comme un remords dans mon âme! Ah! chère maman, toutes les femmes ontelles eu comme moi des souvenirs à combattre ?... On ne devrait marier que des jeunes gens innocents à des jeunes filles pures ! Mais c'est une décevante utopie, il vaut mieux avoir sa rivale dans le passé que dans l'avenir. Ah! plaignez-moi, ma mère, quoiqu’en ce moment je sois heureuse, heureuse comme une femme qui a peur de perdre son bonheur et qui s’y accroche !.. Une manière de le tuer quelquefois, fdi
» Je m'’apergois que depuis cinq mois je ne pense qu’à moi, c’est-à-dire à alyste. Dites à ma sœur Clotilde que ses tristes sagesses me reviennent parfois, celle est bien heurcuse d’être fidèle à un mort, ellg ne craint plus de rivale. J’embrasse ma chère Athépaïs, je vois que Juste en est fou, d’après ce que vous m'en dites dans Wotre dernière lettre, il a peur qu'on ne la lui donne pas. Cultivez cette crainte comme une fleur précieuse. Athénaïs sera la maîtresse, et moi qui tremblais de ne pas obtenir Calyste de lui-nyjême, je seraif servante. Mille tendresses, chère maman. Ah! si jnes terreurs n'étaient pas vaines, Camille Maupin m'aurait vendu $a fortune bien cher. Mes affectueux respects à mon père. »
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Ces lettres expliquent parfaitement la situat{on secrète de la femme ALT: Rd nu : : . : / e et du mari. Sispouy Sabine ait un mariage d'amour, £ æ ©
Calyste f voyait un ÉabE de re &mn ve" de miel n'avaient pas obéi tout à fait au système léga - 4 nauté. Pendant le séjour des deux mariés en Bretagne, les travaux SAT LT. de restauration, les dispositions et l’ameublement de l'hôtel du Guénic s /
avaient été conduits par le célèbre architecte Grindot, sous la surveillance de Clotilde, de la duchesse et du duc de Grandlieu. Toutes
DL les mesures avaiehit été prises pour qu’au mois de décembre 1838,
le jeune ménage pût revenir à Paris{ Sabine s'installa défE rue de 7#}
Bourbon avec plaisir, moins pour jouer à la maîtresse de maison que pour savoir ce que sa famille penserait de son mariage. Calyste, en bel indifférent, se laissa guider volontiers dans le monde par sa belle-sœur Clotilde, et par sa belle-mère, qui lui surent gré de cette obéissance. Il y obtint la place due à son nom, à sa fortune et à son alliance. Le succès de sa femme, comptée comme une des plus charmantes, les distractions que donne la haute société, les devoirs à remplir, les amusements de l'hiver à Paris, rendirent un peu de force au bonheur du ménage en y produisant à la fois des excitants et des intermèdes. Sabine , trouvée heureuse par sa mère et sa sœur qui virent dans la froideur de Calyste un effet de son éducation anglaise, abandonna ses idées noires ; elle entendit énvier son sort par tant de jeunes femmes mal mariées, qu’elle renvoya ses terreurs au pays des chimères. Enfin la grossesse de Sabine compléta les garanties offertes par cette union du genre neutre, une de celles dont augurent bien les femmes expérimentées. En octobre 1839, la jeune baronne du Guénic eut un fils et fit la folie de le nourrir, selon le calcul de toutes les femmes en pareil cas. Comment ne pas être entièrement mère quand on a eu son enfant d’un mari vraiment idolâtré? Vers la fin de l’été suivant, en août 18/40, Sa- Arret
bineÉlait donc free vales. Pendantun séjour de deux ans à Paris,
nd} Calyste s'était tout à fait dépouillé de cette innocence dont les prestiges 2 e 4
avaient décoré ses débuts dans le monde de la passion. Calyste — avec le jeune duc Georges de Maufrigneuse/marié Curs f comme lui nouvellement à une héritière, Berthe de Cing-Cygne; 2 s- An. /
avec le vicomte Savinien de Portenduère, avec le duc ea duchesse Pre AA : — de Rhétoré, le duc ct la duchesse de Lenoncourt-£haulieu , avec data. i tous les habitués du salon de sa bclle-mèreÿ La Rjéhesse a des heu- A
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res funestes, des oisivetés que Paris sait plus fu’aucune autre ca- COM. HUM. T. IV.
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\ r 18 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVEE.
pitale, amuser, charwer, intéresser. Au contact de ces jeunes maris qui laissaient les plus nobles, les plus belles créatures pour les délices du cigare et du whist, pour les sublimes conversations du club, ou pour les préoccupations du turf, bien des vertus domestiques furentfatteintes chez le jeune gentilhomme breton. Le maternel désir d’une femme qui ne veut pas ennuyer son mari, vient toujours en aide aux dissipations des jeunes mariés. Une femme est si fière de voir revenir à elle un homme à qui elle laisse toute sa liberté !.… Un soir, en octobre de cette année, pour fuir les cris d’un enfant en sevrage, Calyste, à qui Sabine ne pouvait pas voir sans douleur un pli au front, alla conseillé par elle aux Variétés où l’on donnait une pièce nouvelle. Le valet de chambre chargé de louer une stalle à l'orchestre l’avait prise assez près de cette partie de la salle appelée l’avant-scène. Au premier entr’acte, en regardant autour de lui, Calyste aperçut, dans une des deux loges d’avantscène, au rez-de-chaussée, à quatre pas de lui, madame de Rochefide.
Fax à Paris! Béatrix en public! ces deux idées traversèrent le cœur de Calysie comme deux flèches. La revoir après trois ans bientôt ! Comment expliquer le bouleversement qui se fit dans l’âme d’un amant qui, loin d'oublier, avait quelquefois si bien épousé Béatrix dans sa femme, que sa femme s’en était aperçu! A qui peut-on expliquer que le poème d'un amour perdu, méconnu, mais toujours vivant dans le cœur du mari de Sabine, y rendit obscures les suavités conjugales , la tendresse ineffable de la jeune épouse. Béatrix devint la lumière, le jour, le mouvement, la vie et l'inconnu; tandis que Sabine fut le devoir , les ténèbres, le prévu ! L’une fut en un moment le plaisir , et l’autre l'ennui. Ce fut un coup de foudre.[ Dans sa loyauté, le mari de Sabine eut la noble pensée de quitter la salle. A la sortie de l'orchestre, il vit la porte de la loge entr’ouverte, et ses pieds l’y merèrent en dépit de sa volonté. Le jeune Breton y trouva Béatrix entre deux hommes des plus distingués, Canalis et Nathan, un homme politique et un homme littéraire. Depuis bientôt trois ans que Calyste ne lavait vue, madame de Rochefide avait étonnamment changé ; mais, quoique sa métamorphose eût atteint la femme , elle devait n’en être que plus poétique et plus attrayante pour Calyste. Jusqu'à l’âge de trente ans, les jolies femmes de Paris ne demandent qu’un vêtement à la toilette; mais en passant sous le porche fatal de la tren-
BÉATRIX. 19 taine, elles cherchent des arines, des séductions, des embellissements dans les chiffons ; elles se composent des grâces, elles y trouvent des moyens, elles y prennent un caractère, elles s’y rajeunissent, elles étudient les plus légers accessoires, elles passent enfin de la nature à l’art. Madame de Rochefide venait de subir les péripéties du drame qui, dans cette histoire des mœurs françaises au xix° siècle, s'appelle la Femme Abandonnée. EHe-avait été-juittée la première par Conti ; naturellement elle était devenue une grande artiste en toilette, en coquetterie et en fleurs artificielles
— Comment Conti n’est-il pas ici? demanda tout bas Calyste à Canalis après avoir fait les salutations banales par lesquelles commencent les entrevues les plus solennelles quand elles ont lieu publiquement.
L'ancien grand poète du Faubourg-Saint-Germain, deux fois ministre et redevenu pour la quatrième fois un orateur aspirant à quelque nouveau ministère, se mit significativement un doigt sur les lèvres. Ce geste expliqua tout.
— Je suis bien heureuse de vous voir, dit chattement Béatrix à Calyste. Je me disais en vous reconnaissant là, sans être aperçue tout d'abord, que vous ne me renieriez pas, vous ? — Ah ! mon Calyste, pourquoi vous êtes-vous marié ? lui dit-elle à l'oreille, et avec une petite sotte encore !.…
Dès qu’une femme parle à l'oreille d’un nouveau venu dans sa loge en le faisant asseoir à côté d’elle, les gens du monde ont toujours un prétexte pour la laisser seule avec lui.
— Venez vous, Nathan? dit Canalis. Madame la marquise me permettra d’aller dire un mot à d’Arthez, que je vois avec la princesse de Cadignan, il s’agit d’une combinaison de tribune pour la séance de demain.
Cette sortie de bon goût permit à Calyste de se remettre du choc qu'il venait de subir; mais il acheva de perdre son esprit et sa force en aspirant la senteur , pour lui charmante ff vénéneuse, de la poésie composée par Béatrix. Madame de Rochefide, devenue osseuse et filandreuse, dont le teint s'était presque décomposé, maigrie, flétrie, les yeux cernés, avait ce soir-là fleuri ses ruines prématurées par les conceptions les plus ingénieuses de l’Article-Paris. Elle avait imaginé, comme toutes les femmes abandonnées , de se donner l'air vierge, en rappelant, par beaucoup d’étoffes blanches, les filles en w d’Ossian, si poétiquement peintes par Girodet. Sa che-
TS
Ogre
velure blonde enveloppait saifigure ET Le par des flots de boucles où ruisselaient les clartés de la rampe attirées par le luisant d’une huile parfumée. Son front pâle étincelait. Elle avait mis imperceptiblement du rouge dont l'éclat trompait l’œil sur la blancheur fade de son teint refait à l'eau de son. Une écharpe d’une finesse à faire douter que des hommes non NRet était tortillée à son cou de manière à en diminuer la longueur, à le cacher, à ne laisser voir qu'imparfaitement des trésors habilement sertis par le corset. Sa taille était un chef-d'œuvre de composition. Quant à sa pose, un mot suffit, elle valait toute la peine qu’elle avait prise à la chercher. Ses bras maigris, durcis, paraissaient à peine sous les bouffants à effets calculés de ses manches larges. Elle offrait ce mélange de lueur et de soieries brillantes, de gazelet de cheveux crêpés, de vivacité, de calme et de mouvement, qu’on a nommé fe je ne sais quoi. Tout le monde sait en quoi consiste le je ne sais quoi. C’est beaucoup d'esprit, de goût et Afenvie-de-ptatre. Béatrix était donc une pièce à décor, à changement et prodigieusement machinée. La représentation de ces fécries qui sont aussi très-habilement dialoguées rend fous les hommes doués de franchise, car ils éprouvent par la loi des contrastes un désir effréné de jouer avec les artifices. C’est faux et entraînant, c’est cherché, mais agréable/ et certainshommes adorent ces femmes qui jouent à la séduction comme on joue aux cartes. Voici pourquoi. Le désir de l'homme est un syllogiste qui conclut de cette science extérieure aux secrets théorèmes de la volupté. L'esprit se dit sans parole : — Une femme qui sait se créer si belle doit avoir de bien autres ressources dans la passion. Et c’est vrai. Les femmes abandonnées sont celles qui aiment, les conservatrices sont celles qui savent aimer. Or si cette leçon d’Italien avait été cruelle pour l’amour-propre de Béatrix, elle appartenait à une nature trop naturellement artificieuse pour ne pas en profiter.
— Il ne s’agit pas de vous aimer, disait-elle quelques instants avant que Calyste n’entrât , il faut vous tracasser quand nous vous tenons, là est le secret de celles qui veulent vous conserver. Les dragons gardiens des trésors sont armés de griffes et d’aîles !.…
— On ferait un sonnet de votre pensée, avait répondu Canalis au moment où Calyste se montra,
En un seul regard, Béatrix devina l’état de Calyste, elle retrouva fraîches et rouges les marques du collier qu’elle lui avait mis aux Toucles. Calyste, blessé du mot dit sur sa femme, hésitait entre sa di-
Ta
gnité de mari, la défense de Sabine, et une parole dure à jeter dans un cœur d'où s’exhalaient pour lui tant de souvenirs, un cœur qu’il croyait saignant encore. Cette hésitation, la marquise l’obscrvait, elle n'avait dit ce mot que pour savoir jusqu'où s’étendait son empire sur Calyste; en le voyant si faible, elle vint à son secours pour le tirer d’embarras.
— Eh! bien, mon ami, vous me trouvez seule, dit-elle quand les deux courtisans furent partis, oui, seule au monde !.…
— Vous n’avez donc pas pensé à moi ?... dit Calyste.
— Vous! répondit. elle, n’êtes-vous pas marié ?... Ce fut une de mes douleurs au milieu de celles que j’ai subies, depuis que nous ne nous sommes vus. Nor-seulement, me suis-je dit, je perds l'amour, mais encore une amilié que je croyais être bretonne. On s’accoutume à tout. Maintenant je souffre moins, mais je suis brisée. Voici depuis long-temps le premier épanchement de mon cœur. Obligée d’être fière devant les indifférents , arrogante comme si je n'avais pas failli devant les gens qui me font la cour , ayant perdu ma chère Félicité, je n’avais pas une oreille où jeter ce mot: — Je souffre! Aussi maintenant puis-je vous dire quelle a été mon angoisse en vous voyant à quatre pas de moi sans être reconnue par vous , et quelle est ma joie en vous voyant près de moi... Oui, dit elle en répondant à un geste de Calyste, c’est presque de la fidélité! Voilà les malheureux? un rien, une visite est tout pour eux. Ah! vous m'avez aimée, vous, comme je méritais de l’être par celui qui s’est plu à fouler aux pieds tous les trésors que j’y versais! Et, pour mon malheur , je ne sais pas oublier, j'aime, et je veux être fidèle à ce passé qui ne reviendra jamais.
En disant cette tirade, improvisée déjà cent fois, elle jouait de la prunelle de manière à doubler par le geste l'effet des paroles qui semblaient arrachées du fond de son âme par la violence d’un torrent long-temps contenu. Calyste, au lieu de parler, laissa couler les larmes qui lui roulaient dans les yeux, Béatrix lui prit la main, la lui serra, le fit pâlir.
— Merci, Calyste! merci, mon pauvre enfant, voilà comment un véritable ami répond à la douleur d’un ami!... Nous nousentendons. Tenez, n’ajoutez pas un mot! allez-vous-en, l’on nous regarde, et vous pourriez faire du chagrin à votre femme, si, par hasard, on lui disait que nous nous sommes vus, quoique bien innocemment, à la face de mille personnes... Adieu, je suis forte, voyez-vous !.…
Elle s’essuya les yeux en faisant ce que dans la rhétorique des femmes on doit appeler une antithèse en action.
— Laissez-moi rire du rire des damnés avec les indifférents qui m’amusent, reprit-elle. Je vois des artistes, des écrivains, le monde que j'ai connu chez notre pauvre Camille Maupin, qui certes a peut être eu raison ! Enrichir celui qu’en aime, et disparaître en se disant : fe suis trop vieille pour lui c’est finir en martyre. Et c’est ce qu’il y a de mieux quand on ne peut pas finir en vierge.
Et elle se mit à rire, comme pour détruire l'impression triste qu’elle avait dû donner à son fée adorateur.
— Mais, dit Calyste, où puis-je vous aller voir ?
— Je me suis cachée rue de Chartres, devant le parc de Monceaux, dans un petit hôtel conforme à ma fortune, et je m'y bourre la tête de littérature, mais pour moi seule, pour me distraire. Dicu me garde de la manie de ces dames! Allez, sortez, laissez-moi, je ne veux pas occuper de moi le monde, ct que ne diraiton pas eu nous voyant ? D’ailleurs, tenez, Calyste , si vous restiez encore un instant, je pleurerais tout à fait.
Calyste se retira, mais après avoir tendu la main à Béatrix, et avoir éprouvé pour la seconde fois la sensation profonde, étrange, d’une double pression pleine de chatouillements séducteurs.
— Mon Dieu ? Sabine n’a jamais su me remuer le cœur ainsi, fut une pensée qui l’assaillit dans le corridor.
Pendant le reste de la soirée, la marquise de Rochefide ne jeta pas trois regards directs à Calyste; mais il y eut des regards de côté qui furent autant de déchirements d'âme pour un homme tout entier à son premier amour repoussé,
Quand le baron du Guénic se treu{à chez lui, la splendeur de ses appartements le fit songer à l’espèce de médiocrité dontavait parlé Béatrix, et il prit sa fortune en haine de ce qu’elle ne pouvait appartenir à l’ange déchu. Quand il apprit que Sabiue était de puis long-temps couchée , il fut fort heureux de se trouver riche d’une nuit pour vivre avec ses émotions. Il maudit alors la divination que l'amour donnait à Sabine. Lorsquifffé® par aventure,
Es adoré de sa femme, elle lit sur ce visage comme dans un livre,
elle connaît les moindres tressaillements des muscles, elle sait d’où vient le calme, elle se demande compte de la plus légère tristesse,
et recherche si c’est elle qui la cause f elle étudie les veux pour elle /
les yeux £e teignent de la. pensée dominante, ils aiment ou ils n’ai-
eh
BÉATRIX. 23 ment pas. Calyste se savait l’objet d’un culte si profond, si naïf, si jaloux , qu’il douta de pouvoir se composer une figure discrète sur le changement survenu dans son moral. »
— Comment ferai-je, demain matin ?.. se-dit-il en s’endormant, et redoutant l'espèce d'inspection à laquelle se livrait Sabine. # En short Celtes dons la journée, Sabine lui demandait : « — M’aimes-tu toujours ? » Ou bien : « — Je ne t’ennuie pas? » Interrogations gracieuses, variées selon le caractère ou l'esprit des femmes, et qui cachent leurs angoisses ou feintes ou réelles.
Il vient à la surface des cœurs les plus nobles et les plus purs des boues soulevées par les ouragans. . Ainsi, le lendemain matin, Calyste , qui certes aimait son enfant, tressaillit de joie en apprenant que Sabine guettait la cause de quelques convulsions en craignant le croup et qu’elle ne voulait pas quitter le petit Calyste. Le baron prétexta d’une affaire et sortit en évitant de déjeuner à la maison. Il s’échappa comme s’échappent les prisonniers, heureux d'aller à pied, de marcher par le pont Louis XVI et les Champs-Élysées, vers un café du boulevard où il se plut à déjeuner en garçon...
Qu’y a-t-il donc dans l’amour ? La nature regimbe-t-elle sous le joug social? la nature veut-elle que l'élan de la vie donnée soit spontané, libre, que ce soit le cours d’un torrent fougueux, brisé. par les rochers de la contradiction, de la coquetterie, au lieu d’être. une eau coulant tranquillement entre les deux rives de la Mairie, de l'Église? A-t-elle ses desseins quand elle couve ces éruptions volcaniques auxquelles sont dus les grands hommes peut-être? Il eût été difficile de trouver un jeune homme élevé plus saintement que Calyste, de mœurs plus pures, moins souillé d'irréligion , et il bondissait vers une femme indigne de lui, quand un clément, un radieux hasard lui avait présenté dans la baronne du Guénic une jeune fille d’une beauté vraiment aristocratique, d’un esprit “in. et délicat, pieuse, aimante et attachée uniquement à lui, d’une douceur angélique encore attendrie par l'amour, par un. amour passionné malgré le mariage, comme l’était le sien pour Béatrix. Peutêtre les hommes les plus grands ont-ils gardé dans leur constitution un peu d'argile, la fange leur plaît encore. L’être le moins imparfait serait donc alors la femme, malgré ses fautes et ses déraisons. Néanmoins madame de Rochefide, au milieu du cortége de prétentions poétiques qui l’entourait, et malgré sa chute , appartenait
à la plus haute noblesse , elle offrait une nature plus éthérée que fangeuse , et cachait la courtisane qu’elle se proposait d’être sous les dehors les plus aristocratiques. Ainsi, cette explication ne rendrait pas compte de l'étrange passion de Calyste. Peut-être en trouverait-on la raison dans une vanité si profondément enterrée que les moralistes n’ont pas encore découvert ce côté du vice. Il est des hommes pleins de noblesse comme Calyste, beaux comme Calyste, riches et distingués, bien élevésf qui se fatiguent£ à leur insu peut-être Ÿ d’un mariage avec une nature semblable à la leur , des êtres dont la noblesse ne s’étonne pas de la noblesse, que la grandeur et Ja délicatesse toujours consonnant à la leur f laissent dans le calme / el qui vont chercher auprès des natures inférieures ou tombées la sanction de leur supériorité , si toutefois ils ne vont pas leur mendier des éloges. Le contraste de la décadence morale et du sublime divertit lcurs regards. Le pur brille tant dans le voisinage de l’impur! Cette contradiction amuse. Calyste n'avait rien à protéger dans Sabine, elle était irréprochable, les forces perdues de son cœur allaient toutes vibrer chez Béatrix. Si des grands hommes ont joué sous nos yeux ce rôle de Jésus relevant la femme adultère, pourquoi les gens ordinaires seraient-ils plus sages ?
Calyste atteignit à l’heure de deux heures en vivant sur cette phrase : Je vais la revoir ! un poème qui souvent a défrayé des voyages de sept cents lieues !.. Il alla d’un pas leste jusqu’à la rue de Courcelles, il reconnut la maison quoiqu'il ne l’eût jamais vue, et il resta, lui, le gendre du duc de Grandlieu, lui riche , lui noble comme les Bourbons, au bas de l’escalier , arrêté par la question
d’un vieux valet.
Le nom de monsieur == Calyste comprit qu’il devait laisser à Béatrix son libre arbitre, et
il examina le jardin, les murs ondés par les lignes noires et jaunes que produisent les pluies sur les plâtres de Paris.
Madame de Rochefide, comme presque toutes les grandes dames qui rompent leur chaîne, s’était enfuie en laissant à son mari sa fortune, elle n’avait pas voulu tendre la main à son tyran. Conti, mademoiselle des Touches avaient évité les ennuis de la vie matérielle à Béatrix, à qui sa mère fit d’ailleurs à plusieurs reprises passer quelques sommes. En se trouvant seule, elle fut obligée à des économies assez rudes pour une femme habituée au luxe. Elle avait donc grimpé sur le sommet de la colline où s'étale le parc de Monceaux,
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el s'était réfugiée dans une ancienne petite maison de grand scigneur située sur la rue, mais accompagnée d’un charmant petit jardin, et dont le loyer ne dépassait pas dix-huit cents francs. Néanmoins, toujours servie par un vieux domestique, par une femme de chambre ct par une cuisinière d'Alençon attachés à son infortune, sa misère aurait constitué l’opulence de bien des bourgeoises ambitieuses. Calyste monta par un escalier dont les marches en pierre avaient été poncées et dont les paliers étaient pleins de fleurs. Au premier étage le vicux valet ouvrit, pour introduire le baron dans l'appartement, un: double porte en velours rouge, à losanges de soie rouge et à clous dorés. La soie, le velours tapissaient les pièces par lesquelles Calyste passa. Des tapis de couleurs sérieuses, des draperies entrecroisées aux fenêtres, les portières, tout à l’intérieur contrastait avec la mesquinerie de l'extérieur mal entretenu par le propriétaire. Calyste attendit Béatrix dans un salon d’un style sobre, où le luxe s’était fait simple. Cette pièce, tendue de velours couleur grenat rehaussé par des soieries d’un jaune mat, à tapis rouge foncé, dont les fenêtres ressemblaient à des serres, tant les fleurs abondaient dans les jardinières , était éclairée par un jour si faible qu’à peine Calyste vit-il sur la cheminée deux vases en vieux céladon rouge, entre lesquels brillait une coupe d’argent attribuée à Benvenuto Cellini, rapportée d’Italie par Béatrix. Les meubles en bois doré garnis en velours, les magnifiques consoles sur une desquelles était une pendule curieuse, la table à tapis de Perse, tout attestait une ancienne opulence dont les restes avaient été bien disposés. Sur un petit meuble, Calyste aperçut des bijoux, un livre commencé dans lequel scintillait le manche orné de pierreries d’un poignard qui servait de coupoir, symbole de la critique. Enfin, sur le mur, dix aquarelles rich:ment encadrées, qui toutes représentaient les chambres à coucher des diverses habitations où sa vie errante avait fait séjourner Béatrix, donnaient la mesure d’une im-
pertinence supérieure.
Le froufrou d’une robe de soie annonça l’infortunée qui se
montra dans une toilette étudiée, et qui certes aurait dit à un roué qu’on l’attendait. La robe, taillée en robe de chambre pour laisser entrevoir un coin de la blanche poitrine, était en moire grisperle, à grandes manches ouvertes d’où les bras sortaient couverts d’une double manche à bouffants divisés par des lisérés, et garnie de dentelles au bout. Les beaux cheveux que le peigne avait fait
foisonner s'échappaient de dessous un bonnet de dentelle et de fleurs.
— Déjà? dit-elle en souriant. Un amant n'aurait pas un tel empressement. Vous avez]des secrets à me dire, n'est-ce pas?
Et elle se posa sur une causeuselinvitant par un geste Calvste à se mettre près d'elle. Par un hasard cherché peut-être (car les femmes ont deux mémoires, celle des anges et celle des démons), Béatrix exhalait le parfum dont elle se servait aux Touches lors de sa rencontre avec Calyste, La première aspiration de cette odeur, le contact de cette robe, le regard de ces yeux qui, dans ce demi-jour atüraient la lumière pour la renvoyer , tout fit perdre la tête à Calyste. Le malheureux retrouva cette violence qui déjà faillit tuer Béatrix; mais, cette fois, la marquise était au bord d’une causeuse, et non de l'Océan, elle se leva pour aller sonner, en posant un doigt sur ses lèvres. À ce signe , Calyste rappelé à l’ordre se contint, il comprit que Béatrix n’avait aucune intention belliqueuse.
— Antoine, je n’v suis pour personne, dit-elle au vieux domestique. Mettez du bois dans le feu. — Vous voyez, Calyste , que je vous traite en ami, reprit-elle avec dignité quand le vieillard fut sorti, ne me traitez pas en maîtresse. J'ai deux observations à vous faire. D'abord , je ne me disputerais pas sottement à un homme aimé ; puis je ne veux plus être à aucun homme au monde , car J'ai cru, Calyste , être aimée par une espèce de Rizzio qu'aucun engagement n’enchaînait, par un homme entièrement libre, et vous voyez où cet entrainement fatal m'a conduite? Vous, vous êtes sous l'empire du plus saint des devoirs, vous avez une femme jeune, aimable, délicieuse ; enfin, vous êtes père. Je serais, comme vous l'êtes, sans excuse et nous serions deux fous.
— Ma chère Béatrix, toutes ces raisons tombent devant un mot : je n’ai jamais aimé que vous au monde, et l’on m’a marié malgré moi.
— Un tour que nous a joué mademoiselle des Touches, dit-elle Cn souriant.
Trois heures se passèrent pendant lesquelles madame de Rochefide maintint Calyste dans l'observation de la foi conjugale en lui posant l’horrible ultimatum d’une renonciation radicale à Sabine, Rien ne la rassurerait , disait-elle , dans la situation horrible où.la Meltrait l'amour de Calyste. Elle regardait d’ailleurs. le sacrifice de. Sabine comme peu de chose, elle la connaissait bien !
— C'est, mon cher enfant, une femme qui tient toutes les pro-
messes de la fille. Elle est bien Grandlieu, brune comme sa mère la Portugaise, pour ne pas dire orange, et sèche comme son père, Pour dire la vérité, votre femme ne sera jamais perdue, c’est un grand garçon qui peut aller tout seul. Pauvre Calyste, est-ce là la femme qu'il vous fallait ? Elle a de beaux yeux, mais ces veux-là sont communs en Italie, en Espagne et en Portugal. Peut-on avoir de la tendresse avec des formes si maigres? Eve est blonde, les femmes brunes descendent d'Adam, les blondes tiennent de Dieu dont la main a laissé sur ve sa dernière pensée, une fois la création accomplie.
Vers six heures Calyste, au désespoir, prit son chapeau pour s’en aller.
— Oui, va-C’en , mon pauvre ami, ne lui donne pas le chagrin de dîner sans toi !.…
Calyste resta. Si jeune, il était si facile à prendre par ses côtés mauvais.
— Vous oseriez dîner avec moi? dit Béatrix en jouant un étonnement provocateur, ma maigre chère ne vous effrayerait pas, .et vous auricz assez d'indépendance pour me combler de joie par cette petite preuve d'affection.
— Laissez-moi seulement, dit-il, écrire un petit mot à Sabine, car elle m’'attendrait jusqu’à neuf heures.
— Tenez, voici la table où j'écris, dit Béatrix.
Elle alluma les bougies elle-même, et en apporta une sur: la table afin de lire ce qu’écrirait Calyste.
« Ma chère Sabine.
— Ma chère! Votre femme vous est encore chère? dit elle en le regardant d’un air froid à lui geler la moelle dans les os. Allez ! allez dîner avec elle !..…..
— Je dîne au cabaret avec des amis.
— Un mensonge. Fi! vous êtes indigne d’être. aimé par elle ou par moi! Les hommes sont tous lâches avec nous! Allez, monsieur, allez dîner avec votre chère Sabine.
Calyste se renversa sur le fauteuil, et y devint pâle comme la mort. Les Bie:ons possèdent une nature de courage qui les porte à s’entêter dans les difficultés. Le jeune baron se redréssa, se campa le coude sur la table, le menton dans la main, et regarda d’un œil étincelant l'implacable Béatrix. Il fut si superbe, qu’une femme du nord ou du midi serait tombéc à ses genoux en lui disant: —Prends-
moi! Mais Béatrix, née sur la lisière de la Normandie et de la Bretagne, appartenait à la race des Casteran, l’abandon avait développé chez elle les férocités du Franc, la méchanceté du Normand , il lui fallait un éclat terrible pour vengeance, elle ne céda point à ce sublime mouvement.
— Dictez ce que je dois écrire, j'obéirai, dit le pauvre garçon. M ais alors.
— Eh! bien, oui, dit-elle, car tu m'’aimcras encore comme tu m'’aimais à Guérande. Écris : Je dîne en ville, ne m'’attendez pas!
— Et... dit Calyste qui crut à quelque chose de plus.
— Rien, signez. Bien, dit-elle en sautant sur ce poulct avec une joie contenue, je vais faire envoyer cela par un commissionnaire.
— Maintenant... s’écria Calyste en se levant comme un homme heureux.
— Ah! j'ai gardé, je crois, mon libre arbitre ?.. dit-elle en se retournant et s’arrêtant à mi-chemin de la table à la cheminée où elle alla sonner. — Tenez, Antoine, faites porter ce mot à son adresse. Monsieur dîne ici.
Calyste rentra vers deux heures du matin à son hôtel. Après avoir attendu jusqu'à minuit et demi, Sabine s'était couchée, accablée de fatigue ; elle dormait quoiqu’elle eût été vivement atteinte par le laconisme du billet de son mari; mais elle l’expliqua !... l’amour vrai commence chez la femme par expliquer tout à l'avantage
de l’homme aimé. $ — Calyste était pressé, se dit-elle.
Le lendemain matin , l'enfant allait bien , les inquiétudes de la
mère étaient calmées, Sabine vint en riant avec le petit Calyste dans ses bras, le présenter au père quelques moments avant le déjeuner en faisant de ces jolies folies , en disant ces paroles bêtes que font et que disent les jeunes mères. Cette petite scène conjugale permit à Calyste d’avoir une contenance, il fut charmant avec sa femme, tout en pensant qu'il était un monstre. Il joua comme un enfant avec monsieur le chevalier, il joua trop même, il outra son rôle, mais Sabine n’en était pas arrivée à ce degré de défiance auquel une femme peut reconnaître une nuance si délicate.
Enfin , au déjeuner, Sabine 10} demanda : — Qu’as-tu donc fait hier ?
— Portenduère, répondit-il, m’a gardé à dîner et nous sommes allés au club jouer quelques parties de whist.
RÉATRIX. 29
— C'est une sotte vie, mon Calsste, répliqua Sabine. Les jeunes gentilshommes de ce temps-ci devraient penser à reconquérir dans leur pays tout le terrain perdu par leurs pères. Ce n’est pas en fumant des cigares, faisant le whist, désœuvrant encore leur oisiveté, s’en tenant à dire des impertinences aux parvenus qui les chassent de toutes leurs positions, se séparant des masses auxquelles ils devraient servir d'âme, d'intelligence, en être la providence, que vous existe rez. Au lieu d’être un parti, vous ne serez plus qu’une opinion, comme a dit de Marsay. Ah! si tu savais combien mes pensées se sont élargies depuis que j'ai bercé, nourri ton enfant. Je voudrais voir devenir historique ce vieux nom de du Guénic ! Tout à coup, plongeant son regard dans les yeux de Calyste qui l’écoutait d’un air pensif, elle lui dit : — Avoue que le premier billet que tu m’auras écrit est un peu sec.
— Je n’ai pensé à te prévenir qu’au club.
— Tu m’as cependant écrit sur du papier de femme , il sentait ' unc odeur que-je-ne connais-pas” re in
— Ils sont si drôles les directeurs de club!
Le vicomte de Portenduère et sa femme , un charmant ménage, avaient fini par devenir intimes avec les du Guénic au point de payer leur loge aux Italiens par moitié. Les deux jeunes femmes, Ursule et Sabine, avaient été conviées à cette amitié par le délicieux échange de conseils, de soins, de confidences à propos des enfants. Pendant que Calyste, assez novice en mensonge, se disait : — Je vais aller prévenir Savinien, Sabine se disait : — Il me semble que le papier porte une couronne! Cette réflexion passa comme un éclair dans cette conscience, et Sabine se gourmanda de l'avoir faite; mais elle se proposa de chercher le papier que, la veille, au milieu des ter reurs auxquelles elle était en proie, elle avait jeté dans sa boîte aux lettres.
Après le déjeuner, Calyste sortit en disant à sa femme qu'il allait rentrer, il monta dans une de ces petites voitures basses à un cheval par lesquelles on commençait à remplacer l’incommode cabriolet de nos ancêtres. Il courut en quelques minutes rue des Saints-Pères où demeurait le vicomte, qu’il pria de lui rendre le petit service de mentir à charge de revanche, dans le cas où Sabine questionnerait la vicomtesse. Une fois dehors, Calyste, ayant préalablement demandé la plus grande vitesse, alla de la rue des Saints-Pères à la rue de Chartres en quelques minutes, il voulait voir comment Béatrix
avait passé le reste de la nuit. 11 trouva l’heureuse infortunée sortie du bain, fraîche, embellie, et déjeunant de fort bon appétit. Il admira la grâce avec laquelle cet ange mangeait des œufs à la coque, et s'émerveilla du déjeuner en or, présent d’un lord mélomane à qui Conti fit quelques romances pour lesquelles le lord avait donné ses idées ÿ et qui les avait publiées comme de lui. Il écouta quelques ” traits piquants dits par son idole dont la grande aflaire était de l’amuser tout en se fâchant et pleurant au moment où il partait. Il crut n'être resté qu’une demi-heure, et il ne rentra chez lui qu’à trois heures. Son beau cheval anglais, un cadeau de la vicomtesse de Grandlieu, semblait sortir de l’eau tant il était trempé de sueur. Par un hasard que préparent toutes les femmes jalouses, Sabine stationnait à une fenêtre donnant sur la cour, impatiente de ne pas voir rentrer Calyste, inquiète sans savoir pourquoi. L'état du cheval dont la bouche écumait la frappa.s
— D'où vient-il? Cette interrogation lui fut soufflée dans l'oreille par cette puissance qui n’est pas la conscience, qui n’est pas le démon, qui n’est pas l'ange; mais qui voit, qui pressent, qui nous montre l'inconnu , qui fait croire à des êtres moraux, à des créatures nées dans notre cerveau, allant et venant, vivant dans la sphère invisible des idées.
— D'où viens-tu donc, cher ange? dit-elle à Calyste au-devant de qui elle descendit jusqu’au premier palier de lescalier, Abd-el- Kader est presque fourbu, tu ne devais être qu’un instant dehors, et je t’attends depuis trois heures. .…
— Allons, se dit Calyste qui faisait des progrès dans la dissimulation , je m’en tirerai par un cadeau. — Chère nourrice, répondit-il tout haut à sa femme en la prenant par la taille avec plus de câlinerie qu'il n’en eût déployé s’il n’eût pas été coupable, je le vois, il est impossible d’avoir un secret, quelque innocent qu'il soit, pour une femme qui nous aime...
— On ne se dit pas de secrets dans un escalier, répondit-elle en riant. Viens.
Au milieu du salon qui précédait la chambre à coucher, elle vit
dans une glace la figure de Calyste qui ne se sachant pas observé laissait paraître sa fatigue ct ses vrais sentiments en ne souriant plus. — Le secret! dit-elle en se retcurnant.
— Tu as été d’un héroïsme de nourrice qui me rend plus cher
encore l'héritier présomptif des du Guénic ÿjai voulu te faire une } € surprise, absolument comme un bourgeois de la rue Saint-Denis. / On finit en ce moment pour toi une toilette à laquelle ont travaillé des artistes, ma mère et ma tante Zéphirine y ont contribué...
Sabine enveloppa Calyste de ses bras , le tint serré sur son cœur, la tête dans son cou, faiblissant sous le poids du bonheur, non pas à cause de la toilette, mais à cause du premier soupçon dissipé. Ce fut un de ces élans magnifiques qui se comptent et que ne peuvent pas prodiguer tous les amours, même excessifs, car la vie serait trop promptement brûlée. Les hommes devraient alors tomber aux pieds des femmes pour les adorer, car c’est un sublime où les forces du cœur et de l'intelligence <e versent comme les eaux des nymphes architecturales jaillissent des urnes inclinées. Sabine fondit en larmes.
Tout à coup, comme mordue par une vipère, elle quitta Calyste , alla se jeter sur un divan, et s’y Gvanouit {Fa réaction subite du froid sur € cœur enflammé Ééefiiude-snles-flours-mt- ere demtes de ce-Cantique-des-cantiqeié faillit Jruer HpéufS" En tenant LC ainsi Calyste, en plongeant le nez dans sa cravate, abandonnée (FH qu’elle était à sa joie, elle avait senti l'odeur du papier de la let- 4 tre!... Une autre tête de femme avait roulé là, dont les cheveux et la figure laissaient une odeur adultère. Elle venait de baiser la place où les baisers de sa rivale étaient encore chauds!..
— Qu’as-tu ?... dit Calyste après avoir rappelé Sabine à la vie en lui passant sur le visage un linge mouillé ui faisant respirer des-scls.n F 4
— Allez chercher mon médecin et mon accoucheur, tous deux! Oui, j'ai, je le sens, une révolution de lait... Ils ne viendront à l'instant que si vous les en priez vous-même...
Le vous frappa Calyste qui, tout effrayé, sortit précipitamment. Dès que Sabine entendit la porte-cochère se fermant, elle se leva comme une biche effrayée, elle tourna dans son salon comme une folle en criant : — Mon Dieu! mon Dicu! mon Dieu! Ces deux mots tenaient lieu de toutes ses idées. La crise qu’elle avait annoncée comme prétexte cut lieu. Ses cheveux devinrent dans sa tête autant d’aiguilles rougies au feu des névroses. Son sang bouillonnant lui parut à la fois se mêler à ses nerfs et vouloir sortir par ses pores ! Elle fut aveugle pendant un moment. Elle cria : — Je meurs!
Quand à ce terrible cri de mère et de femme attaquée, sa femme 7
de chambre entra ; quand prise et portée au lit, elle eut recouvré la
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vue et lesprit , le premier éclair de son intelligence fut pour envoyer cette fille chez son amie, madame de Portenduère. Sabine sentit ses idées tourbillonnant dans sa tête comme des fétus emportés par une trombe. — J'en ai vu, disait-elle plus tard, des myriades à la fois. Elle sonna le valet de chambre, et, dans le transport de la fièvre, elle eut la force d'écrire la lettre suivante, car elle était dominée par une rage, celle d’avoir une certitude!