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tant d'attraits, et rompis des nœuds qui menaçaient de m'attacher à jamais.
« Je me contentai, durant plusieurs années, de la chair des quadrupèdes et des habitants du fleuve. Je n’osais suivre l'exemple des vieux Crocodiles, et déclarer la guerre aux Hommes ; mais, un jour, le shérif de Rahmanieh passa près de ma retraite, et je l’entrainai sous les eaux avant que ses serviteurs eussent eu le temps de détourner la tête. Il était tendre, succulent, comme doit l'être tout dignitaire grassement payé pour ne rien faire. Il est dans les parages que j'habite aujourd’hui de hauts et puissants seigneurs dont je souperais volontiers.
« Depuis cette époque, je dédaignai les Bêtes pour les Hommes: ces derniers valent mieux... comme comestible, et ce sont d’ailleurs nos ennemis naturels. Je ne tardai pas à acquérir parmi mes confrères une haute réputation d’audace et de sybaritisme. J'étais le roi de toutes leurs fêtes, le président de tous leurs banquets; les bords du Nil furent souvent témoins de nos réunions gastrono-
miques, el retentirent du bruit de nos chansons :
Amis, à bien manger le sage met sa gloire ; Prolongeons nos festins sous le ciel d'Orient, Et broyons sans pitié d’une forte mâchoire
L'infidèle et le vrai croyant.
L'Homme prétend régner sur la race amphibie ;
Il croit les Sauriens de ses lois dépendants,
Lui qui perd sous les eaux les forces et la vie,
Lui qui n’a que trente-deux dents!
C’est pour nous sustenter qu’il livre des batailles, Et quand il veut tourner ses armes contre nous, Notre dos cuirassé de solides écailles
Est impénétrable à ses coups.
Jamais il n’a servi notre chair sur ses tables, Et nous, nous dévorons ce rival odieux.
Jadis, pour conjurer nos griffes redoutables,
I nous pria comme des dieux !
« Au commencement de la lune de Baby-el-Alouef, l'an de l’hégire 4243, autrement dit le 3 thermidor an vu, autrement dit le 24 juillet 14798, je sommeillais sur un lit de roseaux, quand je fus réveillé par un tumulte inaccoutumé. Des nuages de poussière s’élevaient autour du village d’Embabeh, et deux grandes
armées s’avançaient l’une contre l’autre : d’un côté des
Arabes, des Mamelouks cuirassés d’or, des Kiayas, des
beys montés sur des Chevaux superbes, des escadrons miroitant au soleil; de l’autre, des soldats étrangers, en chapeaux de feutre noir à plumets rouges, en uniformes bleus, en pantalon d’un blanc sale. Le bey de l’armée franque était un petit Homme päle et maigre, et j'eus pitié des humains en songeant qu'ils se laissaient commander par un être chétif dont un Crocodile n’eût fait
qu'une bouchée.
« Le petit Homme prononça quelques paroles, en désignant du doigt le haut des Pyramides. Les soldats levèrent les Yeux, ne virent rien, et parurent enthousiasmés. Ils marchèrent à l'ennemi avec tant d'ordre, qu’on aurait pu les croire liés ensemble, et en un clin d’œil, Arabes et Mamelouks, beys et Kiayas s’enfuirent du côté de Belbeis où roulèrent dans les flots du Nil. Nous fimes grande chère ce jour-là.
« Nous faisions des vœux pour le succès de nos pourvoyeurs les Francs, mais leur présence nous fut bientôt à charge. Ces Occidentaux remuants couvrirent le sol d’escouades, le Nil de djermes et de navires. Des ingénieurs, chargés d'exécuter des projets de canalisation, chassèrent les Crocodiles par des allées et venues, des sondages, des opérations géométriques, qui faisaient présager un total bouleversement du fleuve. Je quittai ma première résidence pour aller m’établir dans le Saïd, près des ruines de Thèbes et de Lougsor. Là, je vécus longtemps heureux, me promenant en maitre dans les palais des Sésostris, étudiant les hiéroglyphes et n’y comprenant rien, à l’instar des savants d'Europe, dormant, mangeant, me divertissant avec des amis : J'emploie ce titre à défaut d’autres. Je ne revis les Occidentaux qu'après de longues années ; ils vinrent camper à Louqsor, avisérent, au milieu de cinq cents colonnes gigantesques, une pierre assez maussade, et à force de
cabestans, de cordes et de machines, ils l’amenèrent à
bord d’un bâtiment mouillé dans le Nil. Cette pierre,
qui n'était qu'un accessoire de la décoration d’un temple égyptien, est plantée aujourd’hui, dit-on, au milieu de la plus belle place de l’Europe, entourée de fontaines où il n’y a pas assez d’eau pour baigner un jeune Caïman. Tous les orientalistes se sont en vain évertués à déchiffrer les caractères tracés sur ce monument. Malgré mes faibles connaissances dans la science des Champollion, je crois pouvoir avancer qu’il y a là une suite de maximes à l'usage des Crocodiles, et, vu la conduite des puissances du Jour, Je serais tenté de croire qu’elles en ont en partie découvert
la clef. On y lit entre autres devises :
La boune chère adoreras
Et aimeras parfaitement.
Egoiïste toujours seras
De fait et volontairement.
Obélisques point ne prendras
De force ou de consentement.
Deux millions tu les pairas,
Si tu les prends injustement.
« Nos amateurs de pierres peu précieuses eurent la funeste idée de faire la chasse au Crocodile ; l’un d’eux me poursuivit et me lança une pioche dont la pointe acérée me creva l'œil droit. La douleur me fit perdre
connaissance, et quand Je revins à moi, j'étais, hélas!
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D'UN CROCODILE. S5 garrotté, prisonnier et commensal des Hommes! On me transféra dans la grande ville d’El-Kahiréh, que les infidèles nomment le Caire, et je fus provisoirement logé chez un consul étranger. Le tintamarre de la bataille des Pyramides n’était pas comparable à celui qui se faisait dans cette maison, où l’on se battait aussi, mais à coups de langue, On s’y chamaillait du matin au soir; et comme on pérorait beaucoup sans pouvoir s'entendre, j'en conelus qu’il était question de la question d'Orient! Et pas un Crocodile pour mettre les dissidents d'accord en les croquant tous!
« Le matelot qui s'était emparé de moi, ne me jugeant pas digne d’être offert à M. Geoffroy-Saint-Hilaire, me vendit à un saltimbanque après notre arrivée au Havre. O douleur! les mâchoires engourdies par le froid, je fus placé dans un vaste baquet, et exposé au stupide ébahissement de la foule. Le saltimbanque hurlait à la porte de sa baraque : « Entrez, messieurs et mesdames! c’est l'instant, c'est le moment où cet intéressant Animal va prendre sa nourriture! » Il prononçait ces mots avec une conviction si communicative, et d’un ton si persuasif, qu’involontarement, en l’entendant, J'écartais les mâchoires pour engloutir les aliments promis. Hélas! le traître, craignant de mettre mes forces au niveau de ma rage, me soumettait à un Jeüne systématique.
« Un vieil escompteur, qui avait avancé quelques som-
mes au propriétaire de ma personne, me tira de cet
esclavage en faisant saisir la ménagerie dont je formais le plus bel ornement; tous les autres Animaux étaient empaillés. Deux jours après, il me transmit, au lieu d’argent comptant, à un viveur qu'il aidait à se ruiner. Je fus casé dans un large bassin, à la maison de campagne de mon nouveau patron, et nourri des reliefs de ses festins. J’appris par les propos des domestiques, ennemis intérieurs heureusement inconnus chez les Sauriens, que mon maitre était un Jeune Homme de quarante-cinq ans, gastronome distingué, possesseur de vingtcinq mille livres de rente, ce qui, grâce à la bonhomie des fournisseurs, lui permettait d’en dépenser deux cent mille. Il avait éludé le mariage, qui, selon lui, n’était obligatoire qu'au dénoûment des vaudevilles, et s’appliquait uniquement à mener Joyeuse vie. Au physique, il n'avait de remarquable que son ventre qui, certes, était la partie la plus saillante de sa personne. Il tenait table ouverte, quoiqu'il dinât quelquefois au restaurant à cinquante francs par bouche. Il ne dédaignait même pas, pour varier ses plaisirs, de faire des excursions à la Courtille; et plus d’une fois, sortant d’un bal masqué dans
un état d'ivresse, M. de ””, duc et pair, fut appréhendé
au corps par la patrouille, au grand scandale des gens du
quartier, qui étaient loin de reconnaitre, sous de grossiers travestissements, l'élite de la société parisienne. « Un soir d'été, après boire, mon possesseur vint me
rendre visite avec une société nombreuse ; les uns me trou-
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Il n'avait de remarquable que son ventre.