‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 17 sur 95 · HISTOIRE D'UN LIÈVRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UN LIÈVRE

Les Mémoires d’outre-tombe sont fort goütés; de notre temps, les morts ne manquent pas d’admirateurs, et les

vivants gagnent beaucoup à mourir. »

Voici, messieurs, ces Mémoires. C’est à une indiserétion que vous les devez, je l'avoue : l’auteur n’est pas mort, et pourtant je vous les livre. J'espère que mon ami me pardonnera de l’avoir forcé à devenir célèbre de son vivant, et que sa modestie-ne refusera pas de prendre un avant-goût de la gloire qu’un honnête Animal est toujours en droit d'attendre du récit de ses infortunes personnelles.

Veuillent messieurs les Milans , les Éperviers et autres poëtes qui ne chantent que sur la tombe des morts, traiter mon ami aussi favorablement que s'il eût déjà

passé de vie à trépas!

Pour madame LA PIE,

P.-4J. Stah£k.

Lettre préliminaire de MM. 2e SINGE et LE PEnRoQUuET, rédacteurs en chef.

[ous nous demanderez sans doute, très-chers souscripteurs, comment

K nous nous sommes procuré le pré-

sent opuscule ; car on à vu jusqu'ici très-peu de Crocodiles parmi les Ani-

- maux de lettres. Le Crocodile a

peu a avec les . el qui se ne moins par ses facultés intellectuelles que par son insatiable voracité. L'apparition des Mémoires d’un Crocodile parmi nous est aussi singulière que le serait, parmi les Hommes, celle d’une œuvre littéraire due à l’un de ces oisifs dont la devise semble être : « Tout consommer, ne rien produire. »

Les Crocodiles mangent et n'écrivent pas.

Si quelques-uns de vous veulent se donner la peine d'entrer au Muséum d'histoire naturelle, vaste collection que les Hommes ont formée pour démontrer combien ils tiennent peu de place dans la création, ils pourront y voir l’auteur de ces confessions suspendu au plancher d’une salle du rez-de-chaussée. On l’aperçut, il y a six mois, dans le bassin du commerce , au Havre, et l’on s’en empara sans difficulté, après avoir eu la sage précaution de l’assommer préalablement. Les savants, chargés d’en constater l'identité, trouvèrent sur lui, à leur grande stupéfaction, un manuscrit en caractères arabes, qui fut aussitôt expédié à un orientaliste parisien ; mais celui-ci s’exeusa de ne pouvoir le traduire, en alléguant qu'il était professeur d’arabe au Collége de France. Pendant que l’Académie des sciences préparait une dissertation sur le mystérieux ouvrage, une vieille Cigogne, qu’un incendie récent a chassée de Saint-Jean-d’Acre, nous en a donné une version fidèle, et nous nous empressons de

la soumettre à votre judicieuse appréciation.

« Je n'aurais jamais eu la fantaisie de rédiger mes Mémoires, si la destinée ne m'avait amené dans des climas inconnus; mais puisque je suis à jamais éloigné de

mon pays natal, que ceux qui trouveront ma dépouille

D'UN CROCODILE. 79 mortelle soient instruits de mes plaisirs et de mes malheurs.

« Je n'ai jamais connu mes parents: j'ai cela de commun avec beaucoup d’autres, et j'ai de plus qu'eux la franchise d'en convenir. La noblesse de mes penchants me porte toutelois à croire que je suis issu d’un de ces illustres Sauriens auxquels les prêtres de Crocodilopolis avaient dressé des autels. Mon goût pour la bonne chère et l’oisiveté accuse assez une origine aristocratique.

« Par une belle matinée d'été [mon histoire commence comme un roman moderne), Je perçai la coquille de l'œuf où J'étais renfermé, et je vis pour la première fois la lumière. J'avais à ma gauche le désert hérissé de sphinx et de pyramides, à ma droite, le Nil et l’île fleurie de Raoudah avec ses allées de sycomores et d’orangers ; ce beau spectacle exalta mon imagination. Je me précipitai dans le fleuve, et débutai dans la carrière gastronomique en dévorant un Poisson très-frais qui passait. J'avais laissé sur le sable environ quarante œufs semblables à celui d’où je venais de sortir, mais je ne m'inquiétai nullement de la destinée de mes frères. Qu'ils aient été décimés par les Loutres et les Ichneumons, ou qu ils soient tous éclos sans encombre, peu m'importe. Pour les francs Crocodiles, les liens de famille ne sont-ils pas des chaines dont il est bon de s'affranchir?

«Je vécus dix ans en me rassasiant tant bien que mal

d'Oiseaux pêcheurs et de Chiens errants; parvenu à l’âge

de raison, c’est-à-dire à l’âge où la plupart des êtres créés commencent à déraisonner, je me livrai à des réflexions philosophiques dont le résultat fut le monologue suivant : « La nature, me dis-je, m'a comblé de ses plus rares faveurs. Charmes de la figure, élégance de la taille, capacité de l’estomac, elle m'a tout prodigué, la bonne mère ! songeons à faire usage de ses dons. Je suis propre à la vie horizontale; abandonnons-nous à la mollesse ; j'ai quatre rangées de dents acérées, mangeons les autres, et tâchons de n’en pas être mangé. Pratiquons Part de jouir, adoptons la morale des viveurs, ce qui équivaut à n’en adopter aucune. Fuyons le mariage; ne partageons pas avec une compagne une proie que nous pouvons garder tout entière; ne nous condamnons pas à de longs sacrifices pour élever une bande d'enfants ingrats. »

« Tel fut mon plan de conduite, et les charmes des Sauriennes du grand fleuve ne me firent point renoncer à mes projets de célibat. Une seule fois, je crus ressentir une passion sérieuse pour une jeune Crocodile de cinquante-deux ans. O Mahomet! qu’elle était belle! Sa tête aplatie semblait avoir été comprimée entre les pinces d’un étau ; sa gueule rieuse s’ouvrait large et profonde comme l'entrée de la pyramide de Chéops. Ses petits yeux verts étaient garnis d’une paupière jaune comme l’eau du Nil

débordé. Sa peau était rude, raboteuse, semée de mou-

chetures verdätres. Toutefois je résistai à la séduction de

k Die =

> \le

Amis, à bien manger le sage met sa gloire.

sera

RORPAIOAE

Page 1