‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 24 sur 95 · D 2) DONS SENS · texte numérisé non relu

D 2) DONS SENS

de l'argent, et nous n’en aurions, dit-il, qu'une seule de le dépenser. Enfin il savait la musique et pouvait donner des leçons. En effet, il me chanta, sur un mode qui arrachait l’âme, une romance nationale de son pays: Au clair de la lune...

En ce moment, plusieurs Chats et des Chattes amenés par Puck me virent quand, séduite par tant de raisons, je promettais à ce cher Brisquet de le suivre dès qu'il pourrait entretenir sa femme confortablement.

— Je suis perdue! m'écriai-je.

Le lendemain même, le banc des Doctors commons fut saisi par le vieux Puff d’un procès en criminelle conversation. Puff était sourd : ses neveux abusèrent de sa faiblesse. Puff, questionné par eux, leur apprit que la nuit je l'avais appelé par flatterie : Mon petit Homme! Ce fut une des choses les plus terribles contre moi, car jamais Je ne pus expliquer de qui je tenais la connaissance de ce mot d'amour. Milord, sans le savoir, fut très-mal pour moi; mais j'avais remarqué déjà qu’il était en enfance. Sa Seigneurie ne soupçonna jamais les basses intrigues auxquelles je fus en butte. Plusieurs petits Chats, qui me défendirent contre l'opinion publique, m'ont dit que parfois il demande son ange, la joie de ses yeux, sa darling, sa sweet Beauty! Ma propre mère, venue à Londres, refusa de me voir et de m’écouter, en me disant que jamais une Chatte anglaise ne devait être soupçonnée, et que je mettais bien de

l’amertume dans ses vieux jours. Mes sœurs, jalouses de

mon élévation, appuyèrent mes accusatrices. Enfin, les domestiques déposèrent contre moi. Je vis alors clairement à propos de quoi tout le monde perd la tête en Angleterre. Dès qu’il s’agit d’une criminelle conversation, tous les sentiments s'arrêtent, une mère n’est plus mere, une nourrice voudrait reprendre son lait, et toutes les Chattes hurlent par les rues. Mais, ce qui fut bien plus infâme, mon vieil avocat, qui, dans le temps, croyait à l'innocence de la reine d’Angleterre, à qui j'avais tout raconté dans le moindre détail, qui m'avait assuré qu'il n’y avait pas de quoi fouetter un Chat, et à qui, pour preuve de mon innocence, j’avouai ne rien comprendre à ces mots, criminelle conversation (il me dit que c'était ainsi appelé précisément parce qu’on parlait très-peu); cet avocat, gagné par le capitaine Puck, me défendit si mal, que ma cause parut perdue. Dans cette circonstance, j'eus le courage de comparaître devant les Doctors commons.

— Milords, dis-je, je suis une Chatte anglaise, et je suis innocente! Que dirait-on de la justice de la vieille Angleterre, si...

À peine eus-je prononcé ces paroles, que d’effroyables murmures Couvrirent ma voix, tant le public avait été travaillé par le Cat-Chronicle et par les amis de Puck.

— Elle met en doute la justice de la vieille Angleterre

qui a créé le jury! criait-on.

— Elle veut vous expliquer, milord, s’écria Pabomina-

Milords, dis-je, je suis une € hatte anglaise , et je suis innocente.

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ble avocat de mon adversaire, comment elle allait sur les gouttières avec un Chat français pour le convertir à la religion anglicane, tandis qu’elle y allait bien plutôt pour en revenir dire en bon français mon petit homme à son mari, pour écouter les abominables principes du papisme, et apprendre à méconnaitre les lois et les usages de la vieille Angleterre !

Quand on parle de ces sornettes à un publie anglais, il devient fou. Aussi des tonnerres d’applaudissements accueillirent-ils les paroles de l’avocat de Puck. Je fus condamnée, à l’âge de vingt-six mois, quand je pouvais prouver que J'ignorais encore ce que c'était qu’un Chat. Mais, à tout ceci, je gagnai de comprendre que c’est à cause de ses radotages qu’on appelle Albion la vieille Angleterre.

Je tombai dans une grande mischathropie qui fut causée moins par mon divorce que par la mort de mon cher Brisquet, que Puck fit tuer dans une émeute, en craignant sa vengeance. Aussi rien ne me met-il plus en fureur que d'entendre parler de la loyauté des Chats anglais.

Vous voyez, Ô Animaux français, qu’en nous familiarisant avec les Hommes, nous en prenons tous les vices et toutes les mauvaises institutions. Revenons à la vie sauvage où nous n'obéissons qu’à l'instinct, et où nous ne trouvons pas des usages qui s’opposent aux vœux les plus sacrés de la nature. J’écris en ce moment un traité politique à l’usage des classes ouvrières animales, afin

de les engager à ne plus tourner les broches, ni se laisser

1t2 PEINES DE COEUR D’UNE CHATTE ANGLAISE.

atteler à de petites charrettes, et pour leur enseigner les moyens de se soustraire à l'oppression du grand aristocrate. Quoique notre griffonnage soit célèbre, je crois que miss Henriette Martineau ne me désavouerait pas. Vous savez sur le continent que la littérature est devenue l'asile de toutes les Chattes qui protestent contre l’immoral monopole du mariage, qui résistent à la tyrannie des institutions, et veulent revenir aux lois naturelles. J’ai omis de vous dire que, quoique Brisquet eût le corps traversé par un coup reçu dans le dos, le Coroner, par une infâme hypocrisie, a déclaré qu’il s’était empoisonné lui-même

avec de l’arsenic, comme si jamais un Chat si gai, si fou,

si étourdi, pouvait avoir assez réfléchi sur la vie pour con-

cevoir une idée si sérieuse, et comme si un Chat que j'aimais pouvait avoir la moindre envie de quitter l'existence ! Mais, avec l'appareil de Marsh, on a trouvé des taches sur

une assiette.

De Balzac.

sh wT r à Aer be Ji à D'UN PAPILLON RACONTÉES PA R SA GOUVERNANTE,

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