‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 28 sur 95 · TA · texte numérisé non relu

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D'UN PAPILLON. 131 Wuelle : Voilà des fleurs, voilà des fruits, qui fut chanté, avec un ensemble fort rare à l'Opéra, par des Scarabées de rose blanche et des Callidies.

Pendant cette dernière partie du concert, et avec un à-propos que l’on voulut bien trouver ingénieux, un souper composé des sucs les plus exquis, extraits des leurs du jasmin, du myrte et de l’oranger, fut servi dans le calice des plus jolies petites clochettes bleues et roses qu'on puisse voir. Ce délicieux souper avait été préparé par une Abeille dont les secrets eussent fait envie aux marchands de bonbons les plus renommés.

À une heure, la danse avait repris toute sa vivacité, la lète était à son apogée.

A une heure et demie, des bruits étranges commencerent à circuler, chacun se parlait à l'oreille; le marié, furieux, disait-on, cherchait et cherchait en vain sa femme disparue depuis vingt minutes.

Quelques Insectes de ses amis lui affirmèrent obligeamment, pour le rassurer sans doute, qu’elle venait de dan: ser une mazureck avec un Insecte fort bien mis et beau danseur, son parent, le même qui le matin avait assisté comme témoin à la célébration du mariage. « La perfide! s’écria le pauvre mari désespéré ; la perfide! je me vengeral! »

J'eus pitié de son désespoir. « Viens, lui dis-je, calme-

(oi et ne te venge pas, la vengeance ne répare rien. Toi

qui as semé l’inconstance, il est triste, mais il est juste

que tu recueilles ce que tu as semé. Oublie : cette fois, tu feras bien. Il ne s’agit pas de maudire la vie, mais de la porter.

— Tu as raison! s’écria-t-il; décidément, l'amour n’est pas le bonheur. » Et je parvins à l’entrainer loin de ce champ tout à l’heure si animé, dont la nouvelle de son infortune avait fait un désert.

La colère des Papillons n’a guère plus de portée qu'um boutade. La nuit était sereine, l'air était pur, c'en fut assez pour que sa belle humeur lui revint; et en quittant les jardins de la Favorite, il souhaita presque gaiement B bonsoir à une Belle-de-Nuit qui veillait près d’une Bellede-Jour endormie.

Arrivés sur la route : « Tiens, me dit-il, vois-tu cetb

diligence qui retourne à Strasbourg? prolitons de la nut

et posons-nous sur l'impériale : ce voyage à travers les

airs me fatigue.

— Non pas, lui répondis-je, tu as échappé aux épines, à l’eau et au désespoir, tu n'échapperais pas aux Hommes: il se peut qu’il y ait quelque filet dans cette lourde vor ture. Crois-moi, rentrons en France, sur nos ailes, tout simplement. Le grand air te fera du bien, et d’aillews nous arriverons plus vite et sans poussière. »

Bientôt Kelh, le Rhin et son pont de bateaux furent derrière nous. Arrivés à Strasbourg, ce fut avec le plis grand étonnement que je le vis s'arrêter devant la flècle

de la cathédrale, dont il admira l'élégance et la hardiesie

en des termes qu’un artiste n’eût pas désavoués. « Jaime tout ce qui est beau! » s’écria-t-1l.

Les esprits légers aiment toujours, c’est pour eux un état permanent et nécessaire, c’est seulement l’objet qui change; s'ils oublient, c’est pour remplacer. Un peu plus loin, il salua la statue de Guttemberg quand je lui eus dit que ce bronze de David était un hommage rendu tout récemment à l'inventeur de l’imprimerie.

Un peu plus loin encore, il s’inclina devant l’image de Kléber. « Ma bonne gouvernante, me dit-il, si je n’étais Papillon, j'aurais été artiste, J'aurais élevé de beaux monuments, J'aurais fait de beaux livres ou de belles statues, ou bien je serais devenu un héros et je serais mort glorieusement. »

Je profitai de l’occasion pour lui apprendre qu'il n’est pas donné à tous les héros de mourir en combattant, et que Kléber mourut assassiné.

Le jour venait, il fallut songer à trouver un asile; j’aperçus heureusement une fenêtre qui s’ouvrait dans une salle immense que Je reconnus pour appartenir à la bibliothèque de la ville. Elle était pleine de livres et d'objets précieux. Nous entrâmes sans crainte, car, à Strasbourg comme partout, ces salles de la science sont toujours vides.

Son attention fut attirée par un bronze antique de la plus grande beauté. Il loua avec enthousiasme les lignes nobles et sévères de cette imposante Minerve, et je crus

un instant qu'il allait écouter les conseils d’airain de

134 LES AVENTURES l'impérissable sagesse. Il se contenta de remarquer que les hommes faisaient de belles choses.

« Mais, oui, lui répondis-je, il n’est presque pas une seule de leur ville qui ne possède une bibliothèque pleine de chefs-d'œuvre, que bien peu d’entre eux savent apprécier, et un musée d'histoire naturelle qui devrait donner à penser aux Papillons eux-mêmes. »

Cette réflexion le calma un peu, et il se tint coi jusqu’au soir. Mais après tout un jour de repos, à la tombée de la nuit rien ne put l'arrêter, et il reprit son vol de plus belle.

« Attends-moi ! lui criai-je, attends-moi ! dans ces murs habités par nos ennemis, tout est piége, tout est à craindre. »

Mais l’insensé ne m’écoutait plus, il avait aperçu la vive lueur d’un bec de gaz qu’on venait d'allumer, et, séduit par cet éclat trompeur, enivré par l’éblouissante lumière, je le vis tournoyer un moment autour d’elle, puis tomber…

« Hélas! me dit-il, ma pauvre mie, soutiens-moi; cette belle flamme m'a tué, je le sens, ma brûlure est mortelle ; il faut mourir, et mourir brülé !.. c’est bien vulgaire.

«Mourir, répétait-1l, mourir au mois de juillet, quand

la vie est partout dans la nature! ne plus voir cette terre

émaillée! Ce qui m’effraye de la mort, c’est son éternité.

— Détrompe-toi, lui dis-je; on croit mourir, mais on ne meurt pas. La mort n’est qu'un passage à une autre vie. » Et Je lui exposai les consolantes doctrines de Pytha-

gore et de son disciple Archytas sur la transformation suc-

D'UN PAPILLON. 135 cessive des êtres, et, à l'appui, je lui rappelai qu'il avait été déjà Chenille, Chrysalide et Papillon.

« Merci, me dit-il d’une voix presque résolue; merci, tu m'auras été bonne jusqu’à la fin. Vienne donc la mort, puisque je suis immortel! Pourtant, ajouta-t-il, J'aurais voulu revoir avant de mourir ces bords fleuris de la Seine où se sont écoulés si doucement les premiers Jours de mon enfance. »

Il donna aussi un regret à la Violette et à la Marguerite ; ce souvenir lui rendit quelques forces. « Elles m'aimaient, dit:l; si la vie me revient, j'irai chercher auprès d’elles le repos et le bonheur. »

Ces riants projets, si tristes en face de la mort, me rappelèrent ces jardins que font les petits enfants des Hommes en plantant dans le sable des branches et des fleurs coupées, qui le lendemain sont flétries.

Sa voix s’affaiblit subitement. « Pourvu, dit-il si bas que J'eus peine à l’entendre, pourvu que je ne ressuscite ni Taupe, ni Homme, et que je revive avec des ailes! »

Et il expira.

Il était dans toute la force de l’âge et n’avait vécu que deux mois et demi, à peine la moitié de la vie ordinaire d’un Papillon.

Je le pleurai, monsieur; et pourtant quand je songeai à la triste vieillesse que son incorrigible légèreté lui prépa-

rait, Je me pris à penser que tout était pour le mieux dans

le meilleur des mondes possibles. Car je suis de l'avis de

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