‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 30 sur 95 · ANIMAUX MÉDECINS · texte numérisé non relu

ANIMAUX MÉDECINS

fl ) n vieux Corbeau nous annonce la 7 mort prochaine d’un de nos collègues; il se flatte de la pressentir. Le ) mot est fier, mais la chose pourrait

MU bien se réaliser; car, à l'instant li Vis

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même, un pauvre Chien entre chez

nous, tout boiteux, tout écloppé ; non, ce n'estpas même un Chien, c’est un squelette, une ombre de Chien. — Nous demandons au malheureux ce qu'il éprouve : « Hélas! nous répond-il, on a voulu me guérir, voilà mon mal. » — Nous l’invitons à s’expliquer ; alors il prend vous savez quel siége, et s’écrie :

« Ah! mes frères, qu’avez-vous fait à? — Vous avez

provoqué les Animaux à écrire; mais on a exagéré vos

conseils : plusieurs d’entre nous se sont mis à penser. Ils révent même poésie, arts, science; que sais-je encore? Ces fous s’imaginent que pour découvrir tout cela, il suffit de s'éloigner du naturel et de notre instinet si sublime quoi qu’on en dise. — Le Rossignol chantait; un Ane s'est donné la mission d'inventer la musique et de la mettre à la portée des Chats. La civilisation les déborde. — Dieu, qui veut les arrêter sans doute, vient de leur envoyer une idée terrible : les Animaux, vos amis, vos frères, sont désoûtés de mourir de leur belle mort; ils ont résolu de fonder une médecine, une chirurgie animale. Déjà ils se sont mis à l’œuvre. Voyez : je n’ai plus que la peau sur les os, et je sors de me commander des béquilles. »

Le Renard, qui se trouve de rédaction ce jour-là, propose au blessé de se rafraichir. Celui-ci accepte ; alors le Renard lui fait apporter une plume et de l'encre, et le prie d'écrire sa mésaventure pour l'édification de la postérité, Le Chien obéit par habitude, seulement au lieu d'écrire

il dicte :

«Je suis jusfe, dit-il, et ne veux rien cacher. IF y avait depuis longtemps, parmi les Hommes, certains individus appelés, je crois,.… vétérinaires, et qui, en conscience, nous abimaient. Nous n’étions pas plutôt entre leurs oriffes, qu’ils nous saignaient, purgeaient, repurgesient,

et surtout qu'ils nous mettaient à la diète. Je me plains

MÉDECINS. 139 particulièrement de ce dernier trait. Vous souriez; vous me soupconnez de gourmandise. -— Pourquoi aime-t-on mieux croire aux défauts de son semblable qu’à ses besoins? On n'ose pas lui reprocher de vivre, mais on lui sait mauvais gré d'avoir faim. — Si je me plains, encore une fois, ce n'est pas par gourmandise, mais cela humilie d’être mis au régime comme un simple et vil écolier malade de paresse, et qu’on traite par l’économie domestique. Je contribuai beaucoup, je m’en accuse, à faire nommer une commission chargée d'ouvrir une enquête et de constater les faits. Vous ne devineriez jamais sur quels imbéciles... pardon, messieurs, je voulais dire sur quels Animaux les choix tombèrent : sur des Linottes et sur des Taupes. IL est vrai qu'on leur recommanda l'attention et la clairvoyance. La commission , pénétrée de cette vérité fondamentale, que les malheureux n’ont guère les moyens de rester désintéressés dans leurs plaintes, imagina de s’adresser exclusivement aux personnes présumées coupables. Je ne sais ce qui se passa, mais bientôt une bonne majorité, composée de tous les Animaux qui n'avaient rien écouté, décida que l'affaire était entendue. Un rapporteur fit un méchant travail dont il fut magnifiquement récompensé, et toute la commission après lui : et ce fut tout. Mais j’aboyai, je hurlai, je fis le mécontent; beaucoup de mes voisins et amis crurent me

devoir de faire comme moi; l'agitation devint générale :

les Animaux versés en politique erurent un instant qu’ils

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assistaient au spectacle d’un peuple trop heureux sous

une dynastie trop généreuse. »

__ Gazez, mon bon ami, gazez done, interrompt le Renard; tout arrive et tout s’en va, il faut donc ménager

tout par prudence ou par générosité.

« Bref, reprend Médor intimidé (Médor, c’est le nom de notre héros), nous convinmes de former des écoles de médecine secrètes, et des facultés de chirurgie clandestines sous la présidence du Coq d’Esculape et du Serpent d'Hippocrate. — Il s'agissait de s’instruire, tout le monde voulut enseigner. Chaque Animal, dont une partie quelconque, un détritus, un débris avait autrefois été usité en médecine, prétendit créer la science et imposer son système. Lorsque chacun énuméra ses titres, il se trouva, chose étrange et dont je ne veux pas abuser contre le genre humain, que toutes les bêtes, depuis la plus petite jusqu’à la plus grosse, que toutes les espèces, depuis la meilleure jusqu’à la plus malfaisante, avaient autrelois été proposées et servies par les médecins des Hommes comme panacées universelles. Croiriez-vous qu'ils ont osé prescrire, c’est leur mot, le bouillon de Tortue contre la langueur, et la gelée de Vipère contre la malignité du sang ! )

—— Médor, vous êtes instruit, et si jamais nous ajou-

MÉDECINS. tai

tons une Académie des sciences à notre journal, vous en serez.

— De l’Académie, prince?

— Non, de notre journal ; pour qui done vous prenez-

vous? Continuez.

« Vous n'avez pas perdu de vue, messieurs les rédacteurs, que votre très-humble serviteur s'était principalement révolté contre la diète, et qu'il n'avait pas songé à la science, Dieu merci. Quelle ne fut donc pas sa douleur en se voyant incompris, dépassé par des ambitieux qui voulaient des honneurs, lorsqu'il ne désirait, lui, qu'un régime un peu moins sévère ! Comprenez-vous, par exemple, un copiste, un Belge, un Singe se posant en fondateur scientifique, et s’écriant : « À moi la toge! La médecine gymnastique fut la première inventée après celle des registres publics, des recettes superstitieuses et des sacrifices. Un savant grec, Herodicus, guérissait tout, même la fièvre et la paralysie, par la gymnastique et les gambades médicinales. Mes droits sont-clairs, sans compter que mes aïeux se sont prêtés de force à la fantaisie qui poussa Galien à disséquer une foule de Singes afin de bien connaitre les Hommes. »

« Indigné qu’on osât invoquer des noms d’Hommes, je

demandai la parole, et je dis... »

Est-ce long ? demande le Renard.

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— Cela fera, seigneur, ce que cela fera ; voilà tout ce que je puis vous affirmer, en conscience.

— Vous êtes honnête; cela ne peut vous mener loin

aujourd’hui. Continuez donc.

« Mes frères, si nous nous préoccupons de la conduite des Hommes et de leurs remèdes, nous ne produirons que plaies et bosses. J'ai entendu dire par un sage, que J'ai jadis accompagné, moi tout seul, jusqu'au cimetière, que le sublime de la philosophie était de nous ramener au sens commun; j'incline à penser que le sublime de l’art de guérir serait de revenir à l'instinct. — Ces mots bien

simples, on les trouva pitoyables. »

— En définitive, fait obsérver le Renard, il eüt été ridicule de se donner tant de mal pour trouver une chose simplement raisonnable et sensée; puisqu'on voulait fonder un art, il ne fallait pas se préoccuper platement de la nature...

— C’est évident, murmure un Ours venu là pour s’a-

bonner.

Médor se gratte l'oreille, et continue en baissant la voix :

« Ma réflexion fut blâmée; quant à moi, Je fus vilipendé, battu comme incendiaire ; lorsque je voulus lever les pattes au ciel pour protester de mon innocence, il s’en trouva une de cassée. Alors mes collègues me deman-

dèrent ironiquement quel remède Vinstinet et le sens

commun indiquaient en cette circonstance; mais comme ils avaient eu soin de me frapper d’abord sur la tête, je

ne sus pas répondre, et restai convaincu d’imbécillité. » — Ma foi, c’est très-logique, dit le Renard.

« On me mit au lit, sur la paille; Je vis entrer bientôt dans ma chambre une Sangsue, une espèce de Grue, un Animal hétéroclite, une Cantharide, et un Paresseux qui se trouva assis avant même d’être arrivé. Le monsieur hétéroclite, personnage sec, froid, confortablement vêtu, déclara que la séance était ouverte, et qu'il s'agissait de me tirer du mauvais pas où j'étais, de me sauver. Je me crus mort. Mais une vraie Truie, que l’on m'avait donnée pour garde-malade, entreprit de me rassurer en me disant : « N'ayez pas peur, les bons s’en vont, les mauvais restent.

« — Commère, Jui répliquai-je, de quoi vous mêlezvous? on ne vous a pas placée auprès de moi pour me desservir... au contraire; » et Je m'agitai sur mon grabat.

« Alors la Sangsue prétendit que j'avais le délire, et annonça l'intention de me prendre à la gorge. Heureusement la Cantharide s’aperçut que je tirais la langue, et, démontrant que j'étais exténué, proposa de me procurer, ce qu'elle appelait une petite surexcitation.

« — Taisez-vous, ma chère, répondit à la Cantharide

l'espèce de Grue dont j'ai déjà parlé; votre opinion ne

saurait avoir la moindre autorité; vous manquez absolument de poids; il faut six mille quatre cents de vos semblables pour former une misérable demi-livre. Pensez-y donc.

«— Votre opinion, cher Paresseux? demanda le personnage hétéroclyte.

« Le Paresseux bâilla : « Ja... attends. »

« — Monsieur, répliqua le froid personnage, monsieur fait apparemment de la médecine expectante; sa pratique est une méditation sur la mort.

« — Tiens, grogna la Truie en elle-même, cet honnête monsieur a volé mon premier maître qui s'appelait Asclépiade, et disait cela de la pratique d’Hippograte.

«— Quant à moi, formula gravement le précédent interlocuteur, je pense que l'humidité aux pieds, à la tête, à la poitrine, à l’abdomen et à tous les membres en général, cause plus des deux tiers des maladies. .…

« Le Veau marin haussa les épaules.

«.….Aussi, Je ne sors Jamais qu’en voiture, et ne marche que sur des tapis. Je regarde tous ceux qui vivent en dehors de ces conditions-là comme des exceptions; mais je ne tiens qu'à la règle. J'ai dit... Et maintenant qui nous paiera ?

«— Et nous? répondit une voix du dehors.

« — Qui, vous?

«— Nous les chirurgiens animaux, qui venons réclamer le malade comme à nous appartenant de plein droit, puis-

que nous pouvons seuls le tirer d'affaire ; ouvrez, ou nous

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allons scier, couper la porte, comme s’il ne s'agissait que d'un membre.

« La porte s'ouvrit, et la Scie entra suivie de son cor-tége; elle montra ses dents aiguës, me tâta le pouls à l'oreille, et l’on fit cercle autour de l'opérateur.

«A celle vue, il était bien naturel de s'évanouir, je le fis de mon mieux. Mais les extrêmes se touchent; de l’évanouissement au délire il n'y à qu'un pas: je devins comme fou. Je ne sais où mon imagination alla chercher ses images, mais je me vis à l'hôpital. Et d’abord je n'étais plus seul dans ma chambre ; je n'étais plus Médor, j'étais

trente-trois. »

— Cest beaucoup ; mais qu'est-ce que cela signifie ?

«C'est-à-dire que plusieurs animaux formaient une collection de malades, et que pour nous reconnaitre, pauvres victimes, on nous avait numérotés comme de hideux cabriolets. J'étais donc 33; quant à mon voisin 341... il n'était plus.

« Enfin la scène s’assombrit encore. Dans le fond, à l'endroit que les artistes appellent, je crois, le second plan, j'aperçus un horrible tableau : des créatures se dépeçant, se disséquant les unes les autres! La salle à manger élait ornée de squelettes et d’ossements. Qu'avait-on fait

de la chair? »

— Ces ossements étaient sans doute fossiles, mon ami;

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vous calomniez vos concitoyens. Mais vous êtes libre,

continuez.

«Je voulus aboyer au scandale, à la profanation, au sacrilége; mais leRequin, me mordant l'oreille jusqu’au sg, me recommanda le calme, la résolution, accompagnéede . beaucoup d'espérance. « Vous tàcherez d’abord, me üitil, de ne rien comprendre à la clinique. — Cest déjà hit, lui répondis-je. — Moi, je vais faire à ces messieurs ici présents, et qui tous brülent de vous voir sur pied, llistorique de votre accident; pronostic, diagnostic, Synptomatologie, séméiologie, diététique, et, je crois encre, numismatique; rien, absolument rien, n’y manquera. Si VUS n’en êtes pas immédiatement soulagé, nous ne nous anuserons pas à discuter comme ces fades médecins, dont 1ous nous sommes, Dieu merci, séparés, sur le strictum :t le laxum, sur les humeurs, la pituite, les pores et les 66666

sortes de fièvres spécialement affectées à l'organistion animale: nous ne nous préoceuperons ni d’Aristoté n1 de Pline, ni d'Ambroise Paré, un misérable idéologue qui disait : « Je te pansay, Dieu te quarit. » Non, ce n’est ps là notre affaire; notre patron, notre modèle, c’est Alexaidre. Resserrer, relâcher es tissus... fi donc! Alexandr ne resserra ni ne relâcha le nœud gordien : il le coup. «— Vive Alexandre! s’écrièrent les Vautours, les iats,

les Corbeaux, qui formaient l'auditoire.

« — Vous m'avez compris, continua le Requin; il m me

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Nous allons inciser les muscles, scier les os; en un mot, guérir le malade.

reste plus qu'à prendre l’avis de ma confrère la Scie, dont j'estime les doctrines bien que je les applique autrement, et nous allons inciser les muscles, scier les os, enfin guérir le malade...

«— Ils vont me tuer; plutôt la mort! pensai-je dans

mon égarement. »

— Et vous files le mort? demanda le Renard.

« Voilà précisément ce que prétendit le Requin, lorsque je ne sais quelle bonne petite bête, cachée dans un coin, voulut faire observer qu'il serait indécent d’abuser de mon état.

« Toutefois les plus petits incidents retardent souvent

les plus grandes résolutions... »

— Répétez, dit le Renard avec un grain d'ironie.

« Toutefois, prince, les plus petits incidents retardent souvent les plus grandes résolutions. L'opérateur mécontent tomba, non pas sur celui qui l'avait interrompu, mais sur son voisin, auquel il reprocha d’emporter la charpie de l’hôpital pour en garnir le nid de ses maîtresses.

« Alors un grand Vautour, étudiant de province, comme il était facile de le reconnaître à son manteau de 150 kilogrammes et à son infâme casquette placée en arrière, osa avancer que la profession d'étudiant était chose éminem-

ment libérale, et que les maitres ne devaient pas intervenir

dans la vie privée des élèves. Sous le régime de la Charte,

il n’y avait rien à répliquer. Le grave Requin sentit qu'il fallait effacer jusqu'au dernier souvenir de sa défaite : « Messieurs, dit-il, puisque le malade ne nous permet pas l'opération pour aujourd'hui, et qu’il faut ajourner les considérations pratiques, permettez-moi d'aborder un

moment les considérations morales de notre sujet... » __ Morales! On vous flattait, mon cher.

« Vous trouvez? c’est possible ; mais j'allais beaucoup

mieux, je vous le jure. J'entendis très-distinetement le

petit sermon que voici en abrégé : « Chers élèves : Le

médecin philosophe tient en quelque chose de la nature de Dieu ;

notre profession est un sacerdoce; vous le savez, dans la première antiquité, l’art de guérir était exercé par des prêtres; c’est qu’il exige plus que des talents, il veut des vertus... »

«— Oh! oh! firent quelques étudiants de première année.

« — La médecine redeviendra un sacerdoce, ou, si vous aimez mieux, une fonction sociale; les médecins présideront à l'hygiène publique; moins il y aura de malades, plus la médecine sera honorée, récompensée. Ce monde, pour arriver au progrès, doit donc être renversé. — Aussi bien, mes frères, hâtons de tous nos efforts l'adoption de cette doctrine de la plus grande rétribution selon la

plus petite clientèle : car, évidemment, les malades s’en

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