FREE
de briser son existence. L'infortuné B.... ne vit plus d'autre ressource que d'aller mourir sur une terre étrangère. Quelle haute leçon pour moi, pauvre poëte mal léché! Aussi, je ne souhaitai plus qu’une chose : c'était d’être enfin rendu à la liberté, et de pouvoir mettre à profit ce que j'avais vu parmi les Hommes.
Le temps de ma délivrance arriva plus tôt que Je n'avais osé l'espérer. Au premier bruit de l'insurrection de la Grèce, lord B.... résolut d’aller chercher un brillant tombeau sur la terre des Hellènes. Quelques jours avant son départ, 1l voulut faire une dernière apparition à Londres. Il profita de la représentation d’une tragédie de Shakspeare, intitulée Hamlet, sa pièce favorite, pour se montrer encore au public anglais. Le jour de la représentation, nous nous rendimes au théâtre en calèche découverte. La salle était pleine au moment où nous parûmes dans une loge qui faisait face à la scène. En un instant, tous les regards, tous les lorgnons furent fixés sur nous. Les dames se penchaient sur le devant des loges, comme des fleurs suspendues aux fentes des rochers. Même après le lever de la toile, l'attention fut longtemps partagée entre Shakspeare et nous. Ce ne fut qu’à l’apparition d’un fantôme, qui joue un grand rôle dans la tragédie d’Hamlet, que les regards se reportèrent vers la scène. Cette tragédie, en effet, était de nature à familiariser les spectateurs avec notre présence. Tout le monde y devient fou ou à peu
près. Le résultat de cette représentation extraordinaire
fut de fournir le sujet d’un feuilleton à tous les journalistes de la capitale. Car c’est là le terme où, depuis vingt ans, viennent aboutir tous les grands événements politiques, religieux, philosophiques et littéraires de la savante Europe.
Le lendemain nous nous embarquämes pour la France. Mon étoile voulut que lord B.... fit un détour pour aller visiter les ruines de Nimes. Un soir qu’il était assis, près de cette ville, au pied d’une vieille tour, je profitai de la rêverie où il était plongé pour m’élancer avec la rapidité d’une avalanche au fond de la vallée. Pendant quatre jours et quatre nuits, Je bondis de montagne en montagne, sans regarder une seule fois derrière moi. Enfin, le quatrième Jour au matin, je me retrouvai dans les Pyrénées. Dans l'excès de ma Joie, je baisai la terre de la patrie; puis Je m'acheminai vers la caverne où j avais commencé de respi-
rer le jour. Elle était habitée par un ancien ami de ma
famille. Je lui demandai des nouvelles de mon père et
de ma mère.— Ils sont morts, me dit-1l.— Et Karpolin? — Il est mort. — Et Lamarre, et Sans-Quartier? — Ils sont morts ". — Après avoir donné quelques larmes à leur mémoire, J'allai me fixer sur le Mont-Perdu. Vous savez le reste.
! C'est une erreur. Karpolin, Lamarre et Sans-Quartier vivent encore. Ils font partie de la troupe du théâtre de la barrière du Combat, et jouent tous les
dimanches dans l’emploi des gladiateurs.