‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 51 sur 95 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les Moineaux de Paris passent depuis longtemps pour les plus hardis et les plus effrontés Oiseaux qui existent : ils sont Français,

voilà leurs défauts et leurs quali-

a ff tés en un mot; ils sont enviés, EU are voilà l'explication de bien des calomnies. Ils vivent, en effet, sans avoir à craindre les coups de fusil, ils sont indépendants, ne manquent de rien, et sont sans doute les plus heureux entre tous les volatiles. Peut-être ne faut-il pas trop de bonheur à un Oiseau. Cette réflexion, qui surprendrait chez tout autre, est

naturelle à un Friquet nourri de haute philosophie et de

petites graines; car je suis un habitant de la rue de Rivoli,

voletant dans la gouttière d’un illustre écrivain, allant de son toit sur les fenêtres des Tuileries, et comparant les

soucis qui encombrent le palais aux roses immortelles qui

fleurissent dans la simple demeure du défenseur des pro-

létaires, ces Moineaux humains, ces Passereaux qui font les générations et desquels il ne reste rien.

En gobant les miettes du pain et entendant les paroles d’un grand Homme, je suis devenu très-illustre parmi les miens qui m'élurent en des circonstances graves, et me confièrent la mission d'observer la meilleure forme de gouvernement à donner aux Oiseaux de Paris. Les Moineaux de Paris furent naturellement effarouchés par la révolution de 4830; mais les Hommes ont été si fort occupés de cette grande mystification, qu'ils n’ont fait aucune attention à nous. D'ailleurs, les émeutes qui agitèrent le peuple ailé de Paris eurent lieu lors du choléra. Voici comment et pourquoi.

Les Moineaux de Paris, pleinement satisfaits par la desserte de cette vaste capitale, devinrent penseurs et trèsexigeants sous le rapport moral, spirituel et philosophique. Avant de venir habiter le toit de la rue de Rivoli, je m'étais échappé d’une cage où l’on m'avait mis à la chaine, et où Je irais un seau d’eau pour boire quand j'avais soif. Jamais ni Silvio Pellico ni Maroncelli n’ont eu plus de douleurs au Spielberg que j'en endurai pendant deux ans de captivité chez le grand Animal qui se prétend le roi de la terre.

J'avais raconté mes souffrances à ceux du faubourg Saint-

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Antoine, au milieu desquels je parvins à m'échapper et qui furent admirables pour moi. Ce fut alors que j'observai les mœurs du peuple-Oiseau. Je devinai que la vie n’était pas toute dans le boire et dans le manger. J’eus des opinions qui augmentèrent la célébrité que je devais à mes souffrances. On me vit souvent, posé sur la tête d’une statue au Palais-Royal, les plumes ébouriffées, la tête rentrée dans les épaules, ne montrant que le bec, rond comme une boule, l’œil à demi fermé, réfléchissant à nos droits, à nos devoirs et à notre avenir : Où vont les Moineaux ? d’où viennent-ils? pourquoi ne peuvent-ils pas pleurer ? pourquoi ne s’organisent-ils pas en société comme les Canards sauvages, comme les Corbines, et pourquoi ne s'entendent-ils pas comme elles qui possèdent une langue sublime? Telles étaient les questions que je méditais.

Quand les Pierrots se battaient, ils cessaient leurs disputes devant moi, sachant que je m’occupais d'eux, que je pensais à leurs affaires, et ils se disaient : — Voilà le Grand-Friquet! Le bruit des tambours, les parades de la royauté me firent quitter le Palais-Royal : je vins vivre dans l'atmosphère intelligente d’un grand écrivain.

Sur ces entrefaites, il se passait des choses qui m’échappaient, quoique je les eusse prévues; mais après avoir observé la chute imminente d’une avalanche, un Oiseau philosophe se pose très-bien sur le bord de la neige qui va rouler. La disparition progressive des jardins con-

verlis en maisons rendait les Moineaux du centre de Paris

très-malheureux et les plaçait dans une situation pénible, surtout évidemment inférieure à celle des Moineaux du faubourg Saint-Germain, de la rue de Rivoli, du Palais- Royal et des Champs-Élysées.

Les Moineaux des quartiers sans jardins n'avaient ni graines, ni insectes, ni vermisseaux, enfin ils ne mangealent pas de viande : ils en étaient réduits à chercher leur vie dans les ordures, et y trouvaient souvent des substances nuisibles. Il y avait deux sortes de Moineaux : les Moineaux qui avaient toutes les douceurs de la vie et les Moineaux qui manquaient de tout, enfin des Moineaux privilégiés et des Moineaux souffrants.

Cette constitution vicieuse de la cité des Moineaux ne pouvait pas durer longtemps chez une nation de deux cent mille Moineaux effrontés, spirituels, tapageurs, dont une moitié pullulait heureuse avec de superbes femelles, tandis que l’autre maigrissait dans les rues, la plume défaite, les pieds dans la boue, sans cesse sur le qui-vive. Les Friquets souffrants, tous nerveux, munis de gros becs endurcis, aux ailes rudes comme leurs voix mâles, formaient une population généreuse et pleine de courage. Ils allèrent chercher pour les commander un Friquet qui vivait au faubourg Saint-Antoine chez un brasseur, un Friquet qui avait assisté à la prise de la Bastille. On s’organisa. Chacun sentit la nécessité d’obéir momentanément, et beaucoup de

Parisiens furent alors étonnés de voir des milliers de Moi-

neaux rangés sur les toits de la rue de Rivoli, l'aile droite

D'UN MOINEAU DE PARIS. 231 appuyée à l'Hôtel de Ville, l'aile gauche à la Madelaine et le centre aux Tuileries.

Les Moineaux privilégiés, excessivement elfrayés de cette démonstration, se virent perdus : ils allaient être chassés de toutes leurs positions et refoulés sur les campagnes où la vie est très-malheureuse. Dans ces conjonctures, ils envoyèrent une élégante Pierrette pour porter-aux insurgés des paroles de conciliation : — Ne valait-il pas mieux s’entendre que de se battre? Les insurgés m'aperçurent. Ah! ce fut un des plus beaux moments de ma vie que celui où je fus élu par tous mes concitoyens pour dresser une charte qui concilierait les intérêts des Moineaux les plus intelligents du monde, divisés pour un moment par une question de vivres, le fonds éternel des discussions politiques.

Les Moineaux en possession des lieux enchantés de cette capitale y avaient-ils des droits absolus de propriété ? Pourquoi, comment cette inégalité s’était-elle établie ? pouvait-elle durer? Dans le cas où légalité la plus parfaite régirait les Moineaux de Paris, quelles formes prendrait ce nouveau gouvernement? Telles furent les questions posées par les commissaires-des deux partis.

— Mais, me dirent les Friquets, l'air, la terre et ses produits sont à tous les Moineaux.

— Erreur! dirent les privilégiés. Nous habitons une ville, nous sommes en société, subissons-en les bonheurs et les malheurs. Vous vivez encore infiniment mieux que

si vous étiez à l’état sauvage, dans les champs.

Il y eut alors un gazouillement général qui menaçait d’étourdir les législateurs de la Chambre, lesquels, sous ce rapport, craignent la concurrence et tiennent à s’étourdir eux-mêmes. Il sortit quelque chose de ce tumulte : tout tumulte, chez les Oiseaux comme chez les Hommes, annonce un fait. Un tumulte est un accouchement politique. On émit la proposition, approuvée à l’unanimité, d'envoyer un Moineau franc, impartial, observateur et instruit, à la recherche du Droit-Animal, et chargé de comparer les divers gouvernements. On me nomma. Malgré nos habitudes sédentaires, je partis en qualité de procureur général des Moineaux de Paris : que ne fait-on pas pour sa patrie!

De retour depuis peu, j'apprends l’étonnante Révolution des Animaux, leur sublime résolution prise dans leur nuit célèbre au Jardin des Plantes, et je mets la relation de mon voyage sur l’autel de la patrie, comme un renseignement diplomatique dû à la bonne foi d’un modeste philosophe

ailé.

Du Gouvernement formique.

J'arrivai, non sans peine, après avoir traversé la mer, dans une île appelée assez orgueilleusement la Vieille For-

micalion par ses habitants, comme s’il y avait des portions

de globe plus jeunes que les autres. Une vieille Corbine

! La fausseté de cette opinion m'a été démontrée par une aimable Coralline

de la mer Polynésique emmenée en captivité par des Poissons, et qui regrettait

‘aux de Paris

ral des Moint

Je partis en qualité de Procureur-Géné

ten

D'UN MOINEAU DE PARIS. 233 instruite, que je rencontrai, m'avait indiqué le régime des Fourmis comme le gouvernement modèle; vous comprenez combien J'étais curieux d’étudier ce système, et d’en découvrir les ressorts.

Chemin faisant, je vis beaucoup de Fourmis, voyageant pour leur plaisir : elles étaient toutes noires, très-propres et comme vernies, mais sans aucune individualité. Toutes se ressemblaient. Qui voit une seule Fourmi, les connaît toutes. Elles voyagent dans une espèce de fluide formique qui les préserve de la boue, de la poussière, si bien que sur les montagnes, dans les eaux, dans les villes, rencontrez-vous une Fourmi, elle semble sortir d’une boîte, avec son habit noir bien brossé, bien net, ses pattes vernies et ses mandibules propres. Cette affectation de propreté ne prouve pas en leur faveur. Que leur arriverait-il donc sans ce soin perpétuel? Je questionnai la première Fourmi que je vis : elle me regarda sans me répondre, je la crus sourde ; mais un Perroquet me dit qu’elle ne parlait qu’aux

bêtes qui lui avaient été présentées.

améèrement les magnifiques constructions cyclopéennes auxquelles elle coopérait, et sur le corail desquelles devait reposer un nouveau continent. Elle m’expliqua même que le gouvernement formique les subventionnait, afin d’avoir le droit d’occuper les nouvelles terres aussitôt qu’elles apparaissent à la surface des eaux. Les Friquets de Paris prendront sans doute en considération cette note, due aux confidences de ce membre excessivement distingué de la République Polypéenne, qui fait des ruches sous-marines assez solides pour briser des vaisseaux. Néanmoins la johe Coralline resta sans réponse quand je lui demandaï sur quoi repo-

saient les immenses bâtiments de sa nation.

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Dès que je mis le pied dans l’île, je fus assailli d’Animaux étranges, au service de l’État et chargés de vous initier aux douceurs de la liberté en vous empêchant de porter certains objets, quand même vous les auriez en affection. Ils m’entourèrent, et me firent ouvrir le bec pour voir s’il n’y avait pas des poisons que, sans doute, ilest défendu d'introduire. Je levai mes ailes l’une après l’autre pour montrer que je n’avais rien dessous. Après cette cérémonie, je fus libre d’aller et de venir dans le siége de l'Empire Formique dont les libertés m'avaient été si fort vantées par la Corbine.

Le premier spectacle qui me frappa vivement fut celui de l’activité merveilleuse de ce peuple. Partout des Fourmis allaient et venaient, chargeant et déchargeant des provisions. On bâtissait des magasins, on débitait le bois, on travaillait toutes les matières végétales. Des ouvriers creusaient des souterrains, amenaient des sucres, construisaient des galeries, et le mouvement est si attachant pour ce peuple, qu’on ne remarqua point ma présence. De différents points de la côte, il partait des embarcations chargées de Fourmis qui s’en allaient sur de nouveaux continents. Il arrivait des estafettes qui disaient que, sur tel point, telle denrée abondait, et aussitôt on expédiait des détachements de Fourmis pour s’en emparer, et ils s’en emparaient avec tant d’habileté, de promptitude, que les Hommes euxmêmes se voyaient dévalisés sans savoir comment ni

dans quel temps. J'avoue que je fus ébloui. Au milieu

Dès que je mis le pied dans l’île, je fus assailli d'animaux étrangers au service de l’état.

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Le premier spectacle qui me frappa fut celui de l’activité merveilleuse de ce peuple.

de l’activité générale, J’aperçus des Fourmis ailées au milieu de ce peuple noir sans ailes.

— Quelle est cette Fourmi qui se goberge et s'amuse pendant que vous travaillez? dis-je à une Fourmi qui restait en sentinelle.

— Oh! me répondit-elle, c’est une noble Fourmi. Vous en compterez cinq cents ainsi, les Patriciennes de l’Empire Formique.

— Qu'est-ce qu'une Patricienne? dis-je.

— Oh! me répondit-elle, c’est notre gloire, à nous autres! Une Fourmi Patricienne, comme vous le voyez, a quatre ailes, elle s'amuse, jouit de la vie et fait des enfants. A elle les amours, à nous le travail. Cette division est une des grandes sagesses de notre admirable constitution : on ne peut pas s'amuser et travailler tout ensemble.Chez nous, les Neutres font l’ouvrage, et les Patriciennes s'amusent!

— Mais est-ce une récompense du travail? Pouvez-vous devenir Patricienne?

— Ah! bien, oui! Non, fit la Fourmi Neutre. Les Patriciennes naissent Patriciennes. Sans cela, où serait le miracle ? il n'y aurait plus rien d’extraordinaire. Mais elles ont aussi leurs obligations, elles veillent à la sécurité de nos travaux, et préparent nos conquêtes.

La Fourmi Patricienne se dirigea de notre côté : toutes les Fourmis se dérangèrent et lui témoignèrent des respects infinis. J’appris qu'aucune des Fourmis ordinaires,

dites Neutres, n’oserait disputer le pas à une Patricienne,

ni se permettre de se placer devant elle. Les Neutres ne possèdent absolument rien, travaillent sans cesse, sont bien ou mal nourries, selon les chances ; mais les cinq cents Patriciennes ont des palais dans les fourmilières, elles y pondent des enfants qui sont l’orgueil de l’Empire Formique, et possèdent des parcs de Pucerons pour leur nourriture. J'assistai même à une chasse aux Pucerons, dans le domaine d’une Patricienne, spectacle qui me fit le plus grand plaisir à voir. On ne saurait imaginer Jusqu'où ce peuple a poussé l'amour pour les petits, ni la perfection qu’il a su donner aux soins avec lesquels il les élève : comment les Neutres les brossent, les lèchent, les lavent, les veillent et les arrangent! avec quelles admirables pensées de prévoyance elles les nourrissent et devinent les accidents auxquels ils sont exposés dans un âge si tendre. On étudie les températures, on les rentre quand il pleut, on les expose au soleil quand il fait beau, on Les accoutume à faire jouer leurs mandibules, on les accompagne, on les exerce; mais une fois grands, aussi tout est dit : plus d’amour, plus de sollicitude. Dans cet empire, l’état le meilleur pour les individus est d’être enfant.

Malgré la beauté des petits, la choquante inégalité de

ces mœurs me frappa vivement; je trouvai que les querelles

des Moineaux de Paris étaient des vétilles, comparées aux

malheurs de ces pauvres Neutres. Vous comprenez que ceci, pour un Friquet philosophe, n’était que la question

même. IT y avait lieu d'examiner par quels ressorts les

cinq cents Fourmis privilégiées maintenaient cet état de choses. Au moment où j'allais aborder la Patricienne, elle monta sur une des fortifications de la cité, où se trouvaient quelques autres de son espèce et où elle leur dit des mots en langue formique : aussitôt les Patriciennes se répandirent dans la fourmilière. Je vis partir des détachements commandés par des Patriciennes. Des Neutres s'embarquèrent sur des pailles, sur des feuilles, sur des bâtons. Fappris qu’il s'agissait d’aller porter secours à quelques Neutres attaquées à deux mille pieds de là. Pendant cette expédition, j’entendis la conversation suivante entre deux vieilles Patriciennes.

— Votre Seigneurie n'est-elle pas effrayée de la grande quantité de peuple qui va mourir de faim, nous ne saurions le nourrir.

— Votre Grâce ne sait donc pas que de l’autre côté de l’eau il y a une fourmilière bien garnie, et que nous allons l’attaquer, en chasser les habitants, et y mettre notre trop plein.

Cette injuste agression était autorisée par le principe fondamental du gouvernement Formique dont la Charte à pour premier article : Ote-toi de là, que je m'y mette. Le second article porte en substance que ce qui convient à l'Empire Formique appartient à l'Empire Formique, et que quiconque s'oppose à ce que les sujets Formiques s’en emparent devient l'ennemi du gouvernement Formique.

Je n’osai pas dire que les voleurs n'avaient pas d'autres

principes, Je reconnus l’impossibilité d’éclairer cette nation. Ce dogme sauvage est devenu l'instinct même des Fourmis. Leur expédition fut consommée sous mes yeux. Au retour de la guerre faite pour sauver les trois Neutres compromises, on envoya des ambassadeurs examiner le terrain, les abords de la fourmilière à prendre, et l'esprit des habitants.

— Bonjour, mes amis, dit la Patricienne à des Fourmis

qui passaient, comment vous portez-vous ?

— Pardon, je suis occupée.

— Attendez donc! que diable, on se parle. Vous avez beaucoup de grain, et nous n’en avons point; mais vous manquez de bois, et nous en avons beaucoup : changeons?

— Laissez-nous tranquilles, nous gardons nos grains.

— Mais il ne vous est pas permis de garder ce qui abonde

chez vous, quand nous en manquons chez nous : cela est

contre les lois du bon sens. Échangeons.

Sur le refus de la fourmilière, la Patricienne, qui se regarda comme insultée, expédia une feuille des plus solides chargée de Fourmis en Formicalion. Les Patriciennes dirent que l’honneur formique et la liberté commerciale étaient compromis par une fourmilière récalcitrante. Sur ce, l’eau fut couverte aussitôt d’embarcations, et la moitié des Neutres embarquées. Après trois jours de manœuvres, les pauvres Fourmis étrangères furent obligées de se dis-

perser dans l’intérieur des terres, abandonnant leur four-

milière aux enfants de la Vieille-Formicalion. Une Patricienne me montra dix-sept fourmilières ainsi conquises et où elles envoyaient leurs filles, qui y devenaient à leur

tour Patriciennes.

— Vous faites des choses souverainement infâmes, disje à la Patricienne qui était venue offrir des bois pour des OTains.

— Oh! ce n’est pas moi, dit-elle. Moi, je suis la plus honnête créature du monde; mais le gouvernement Formique est forcé d’agir dans l'intérêt de ses classes ouvrières. Ce que nous venons de faire était souverainement utile à leurs intérêts. On se doit à son pays; mais Je retourne dans mes terres, pratiquer les vertus que Dieu impose à notre race.

En effet, elle paraissait au premier abord la meilleure

Fourmi du monde.

— Vous êtes de fiers sycophantes! m'écriai-je.

— Oui, me dit une autre Patricienne en riant; mais convenez que cela est beau, dit-elle en me montrant une file de Patriciennes qui se promenaient au soleil dans l'éclat de leur puissance.

— Comment parvenez-vous à maintenir cet état contre nature? lui demandai-je. Je voyage pour mon instruction, et voudrais savoir en quoi consiste le bonheur des

Animaux.

— Jl consiste à se croire heureux, me répondit la Patri-

cienne. Or, chaque ouvrière de l'Empire Formique à la certitude de sa supériorité sur les autres Fourmis du monde. Interrogez-les? Toutes vous diront que nos four-

milières sont les mieux bâties, que dans quelque endroit

de la terre qu’elle se trouve, si quelqu'un l’insulte, l’insulte

est épousée par l’Empire Formique.

— Il me semble que cet orgueil satisfait ne donne pas de grain.

— Ceci ressemble à une raison; mais vous parlez en Moineau, Je vous avoue que nous n'avons pas du grain pour tout le monde; mais ici tout le monde est convaincu que nous sommes occupées à en chercher; et tant que nous pourrons de temps en temps conquérir une fourmilière, tout ira bien.

— Mais ne craignez-vous pas que les autres fourmilières, averties, ne se coalisent contre vous, afin d'empêcher que vous ne les dévoriez ainsi?

— Oh! non. L’un des principes de la politique formique est d'attendre que les fourmilières se chamaillent

entre elles pour aller prendre possession d’un territoire. — Et quand elles ne se chamaillent pas?

— Ah! voilà! Les Patriciennes ne sont occupées qu’à fournir aux fourmilières étrangères les occasions de se chamailler.

— Ainsi la prospérité de l’Empire Formique se fonde

sur les divisions intestines des autres fourmilières.

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