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Après, venaient les Gardes-du-Corps armés d’aiguillons terribles.
de profondeur, et chaque bataillon de six rangs avait en tête un capitaine qui portait sur son corselet la décoration du Sidrach, emblème du mérite civil et militaire, une petite étoile en cire rouge. Derrière les porte-aiguillons, allaient les essuyeuses de la reine, commandées par la Grande-Essuyeuse; puis la Grande-Échansonne avec huit petites échansonnes, deux par quartier; la Grande-Maitresse de la loge royale suivie de douze balayeuses ; la Grande-Gardienne de la cire et la Maîtresse du miel; enfin la jeune reine, belle de toute sa virginité. Ses ailes, qui reluisaient d’un éclat ravissant, ne lui avaient pas encore servi. Sa mère, Tithymalia XVII, l’accompagnait ; elle étincelait d’une poussière de diamants. Le corps de musique suivait, et chantait une cantate composée exprès pour le départ. Après le corps de musique, venaient douze gros vieux Bourdons qui me parurent être une espèce de clergé. Enfin dix ou douze mille Abeilles sortirent se tenant par les pattes. Tithymalia resta sur le bord de la ruche ,'et dit à sa fille ces mémorables paroles :
— C'est toujours avec un nouveau plaisir que je vous vois prendre votre volée, car c'est une assurance que mon peuple sera tranquille, et.que…
Elle s'arrêta dans son improvisation, comme si elle allait dire quelque chose de contraire à la politique, et reprit ainsi :
— Je suis certaine que, formée par nos mœurs, in-
struite de nos coutumes, vous servirez Dieu, que vous ré-
pandrez la gloire de son nom sur la terre; que vous n’oublierez jamais d’où vous êtes sorties, que vous conserverez nos saintes doctrines de gouvernement, notre manière de bâtir, et d'économiser le miel pour vos augustes reines. Songez que sans la royauté, il n’y a qu'anarchie; que lobéissance est la vertu des bonnes Abeilles, et que le palladium de l’État est dans votre fidélité. Sachez que mourir pour vos reines, c’est faire vivre la patrie. Je vous donne pour souveraine ma fille Thalabath ! ce qui veut dire tarse agile. Aimez-la bien.
Sur cette allocution pleine des agréments qui distin-
guent l’éloquence royale, il y eut un hurrah!
Un Papillon, à qui cette cérémonie pleine de supersti-
tions faisait pitié, me dit que la vieille Tithymalia donnait à ses fidèles sujets une double ration du meilleur miel, et que la police et le miel fin étaient pour beaucoup dans ces solennités, mais qu’au fond, elle était haïe.
Dès que le jeune peuple partit avec sa reine, mon compagnon de voyage alla bourdonner autour de l’essaim en criant: — Je suis un prince de la maison d’Euglosse- Bourdon. Il y a des polissons de savants qui refusent à notre famille de savoir faire du miel, mais pour te plaire, Ô merveille de la race de Tithymalia! je suis capable de faire des économies, surtout si vous avez une belle dot.
— Savez-vous, prince, lui dit alors la Grande-Maïitresse de la loge royale, que, chez nous, le mari de la reine n’est
rien du tout, il n’a ni honneurs, ni rang; il est considéré
comme un moyen malheureux, dont il est impossible de se passer, mais nous ne souffrons pas qu'il s’immisce dans le gouvernement.
— Tu t’immisceras! Viens, mon ange, lui dit gracieusement Thalabath, ne Les écoute pas. Je suis la reine, moi! Je puis beaucoup pour toi : tu seras d’abord le commandant de mes porte-aiguillons; mais si, en général, tu m'obéis, je t’obéirai en particulier. Et nous irons nous rouler dans les fleurs, dans les roses, nous danserons à midi sur les nectaires embaumés, nous patinerons sur la glace des lis, nous chanterons des romances dans les cactus, et nous oublierons ainsi les soucis du pouvoir...
Je fus surpris d’une chose, qui ne regarde pas le gouvernement, mais que Je ne puis m'empêcher de consigner ici, C’est que l’amour est absolument le même partout. Je livre cette observation à tous les Animaux, en demandant qu’il soit nommé une commission pour examiner ce qui se passe chez les Hommes.
— Ma chère, dis-je à l’Ouvrière, ayez la bonté de dire à la vieille reine Tithymalia qu'un étranger de distinction, un Pierrot de Paris, désirerait lui être présenté.
Tithymalia devait bien connaitre les secrets de son propre gouvernement, et comme J'avais remarqué le plaisir qu’elle prenait à bavarder, je ne pouvais m'adresser à personne qui me donnât de meilleurs renseignements : le silence avec elle devait être aussi instructif que la parole. Plu-
sieurs Abeilles vinrent m’examiner pour savoir si je ne
portais pas sur moi aucune odeur dangereuse. La reine était tellement idolätrée de ses sujettes, qu’on tremblait à l’idée de sa mort. Quelques instants après, la vieille reine Tithymalia vint se poser sur une fleur de pêcher où j’occupais une branche inférieure, et où, par habitude, elle prit quelque chose.
— Grande reine, lui dis-je, vous voyez un philosophe de l'ordre des Moineaux, voyageant pour comparer les gouvernements divers des animaux afin de trouver le meilleur. Je suis Français et troubadour, car le moineau français pense en chantant. Votre Majesté doit bien connaître les inconvénients de son système.
— Sage Moineau, je m’ennuierais beaucoup si je n’avais pas à pondre deux fois par an; mais j'ai souvent désiré n'être qu’une Ouvrière, mangeant la soupe aux choux des roses, allant et venant de fleur en fleur. Si vous voulez me faire plaisir, ne m’appelez ni majesté ni reine, dites-moi tout simplement princesse.
— Princesse, repris-je, il me semble que la mécanique
à laquelle vous donnez le nom de peuple des Abeilles
exclut toute liberté, vos Ouvrières font toujours absolument la même chose, et vous vivez, je le vois, d’après les coutumes égyptiennes.
— Cela est vrai, mais l'Ordre est une des plus belles choses. ORDRE PUBLIC, voilà notre devise, et nous la pratiquons ; tandis que si les Hommes s’avisent de nous imiter,
ils se contentent de graver ces mots en relief sur les bou-
eo
tons de leurs gardes nationaux, et les prennent alors pour prétexte des plus grands désordres. La monarchie, c’est
l'ordre, et l’ordre est absolu.
— L'ordre à votre prolit, princesse. Il me semble que les Abeilles vous font une jolie liste civile de bouillie per-
fectionnée, et ne s'occupent que de vous.
— Eh! que voulez-vous? l’État, c’est moi. Sans moi, tout périrait. Partout où chacun discute l’ordre, il fait l’ordre à son image, et comme il y a autant d'ordres que d’opinions, il s'ensuit un constant désordre. Ici, l’on vit heureux parce que l’ordre est le même : il vaut mieux que ces intelligentes Bêtes aient une reine que d’en avoir cinq cents comme chez les Fourmis, par exemple. Le monde des Abeilles à tant de fois éprouvé le danger des discussions, qu'il ne tente plus l’expérience. Un jour, il y eut une révolte. Les Ouvrières cessèrent de recueillir la propolis, le miel, la cire. A la voix de quelques novatrices, on enfonça les magasins, chacune d’elles devint libre, et voulut faire à sa guise! Je sortis, suivie de quelques fidèles de ma garde, de mes accoucheuses et de ma cour, et vins dans cette ruche. Eh bien, la ruche en révolution n'eut plus de bâtiments, plus de réserves. Chacune des citoyennes mangea son miel, et la nation n’exista plus. Quelques fugitifs vinrent chez nous transis de froid, et
reconnurent leurs erreurs.
— Îlest malheureux, lui dis-je, que le bien ne puisse
s’obtenir que par une division cruelle en castes; mon bon sens de Moineau se révolte à cette idée de l’inégalité des
conditions.
— Adieu, me dit la reine, que Dieu vous éclaire! De Dieu procède l'instinct, obéissons à Dieu. Si légalité pouvait être proclamée, ne serait-ce pas chez les Abeilles, qui sont toutes de même forme et de même grandeur, dont les estomacs ont la même capacité, dont les affections sont réglées par les lois mathématiques les plus rigoureuses? Mais, vous le voyez, ces proportions, ces occupations ne peuvent être maintenues que par le gouvernement
d’une reine.
Et pour qui faites-vous votre miel? pour l'Homme ? lui dis-je. Oh! la liberté! Ne travailler que pour soi, s’agiter dans son instinct! ne se dévouer que pour tous, car
tous. c’est encore nous-mêmes!
—Ilest vrai que je ne suis pas libre, dit la reine, et
que je suis plus enchainée que ne l’est mon peuple. Sortez
de mes états, philosophe parisien, vous pourriez séduire
quelques têtes faibles.
— Quelques têtes fortes! dis-je.
Mais elle s’envola. Je me grattai la tête quand la reine
füt partie, et j'en fis tomber une Puce d’une espèce par-
ticulière.
— 0 philosophe de Paris, je suis une pauvre Puce venue
de bien loin sur le dos d’un Loup, me dit-elle; je viens de t’entendre, et je admire. Si tu veux t'instruire, prends par l’Allemagne, traverse la Pologne, et, vers l'Ukraine, tu te convaincras par toi-même de la grandeur et de l’indépendance des Loups dont les principes sont ceux que tu viens de proclamer à la face de cette vieille radoteuse de reine. Le Loup, seigneur Moineau, est l’Animal le plus mal jugé qui existe. Les naturalistes ignorent ses belles mœurs républicaines, car il mange les naturalistes assez osés pour venir au milieu d’une Section ; mais ils ne pourront pas dévorer un Oiseau. Tu peux sans rien craindre te poser sur la tête du plus fier des Loups, d’un Gracchus, d’un Marius, d’un Régulus lupien, et tu contempleras les plus belles vertus animales pratiquées dans les steppes où se sont établies Les républiques des Loups et des Chevaux. Les Chevaux sauvages, autrement dit, les Tarpans, c’est Athènes; mais les Loups, c’est Sparte.
-— Merci, Puceron. Que vas-tu faire?
— Sauter sur ce Chien de chasse assis au soleil, et d’où je suis sortie.
Je volai vers l’Allemagne et vers la Pologne dont j'avais
tant entendu parler dans la mansarde de mon philosophe,
rue de Rivoli.
De la République lupienne.
O Moineaux de Paris, Oiseaux du monde, Animaux du olobe, et vous, sublimes carcasses antédiluviennes, l’admiration vous saisirait tous, si, comme moi, vous aviez été visiter la noble république lupienne, la seule où l’on dompte la Faim ! Voilà qui élève l’âme d’un Animal! Quand J'arrivai dans les magnifiques steppes qui s'étendent de l'Ukraine à la Tartarie, il faisait déjà froid, et je compris que le bonheur donné par la liberté pouvait seul faire habiter un tel pays. J’aperçus un Loup en sentinelle.
— Loup, lui dis-je, j'ai froid et vais mourir : ce serait une perte pour votre gloire, car Je suis amené par mon admiration pour votre gouvernement, que je viens étudier pour en propager les principes parmi les Bêtes.
— Mets-toi sur moi, me dit le Loup.
— Mais tu me mangeras, citoyen ?
— À quoi cela m'avancerait-il? répondit le Loup. Que je te mange ou ne te mange pas, je n’en aurai pas moins faim. Un Moineau pour un Loup, ce n’est pas même une
seule graine de lin pour toi.
J'eus peur, mais Je me risquai, en vrai philosophe. Ce
bon Loup me laissa prendre position sur sa queue, et me
regarda d’un œil affamé sans me toucher.
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— Que faites-vous là ? lui dis-je pour renouer la conversation.
— Eh! me dit-il, nous attendons des propriétaires qui sont en visite dans un château voisin, et nous allons, quand ils en sortiront, probablement manger des Chevaux esclaves, de vils cochers, des valets et deux propriétaires russes.
— Ce sera drôle, lui dis-je.
Ne croyez pas, Animaux, que j'aie voulu bassement flatter ce sauvage républicain qui pouvait ne pas aimer la contradiction : je disais là ma pensée. J'avais entendu tant maudire à Paris, dans les greniers, et partout, l’abominable variété d'hommes appelés les propriétaires, que, sans les connaître le moins du monde, je les haïssais beaucoup.
— Vous ne leur mangerez pas le cœur, repris-je en badinant.
— Pourquoi ? me dit le citoyen Loup.
— Jai oui dire qu’ils n’en avaient point.
— Quel malheur! s’écria le Loup; c’est une perte pour nous, mais ce ne sera pas la seule.
— Comment! fis-Je.
— Hélas! me dit le citoyen Loup, beaucoup des nôtres périront à l’attaque; mais la patrie avant tout! Il n'y à que six Hommes, quatre Chevaux et quelques ellets po-
tables, ce ne sera pas assez pour notre section des Droits
254 VOYAGE du Loup, qui se compose d'un millier de oups. Songe, Moineau, que nous n'avons rien pris depuis deux mois.
— Rien? lui dis-je, pas même un princerusse!
— Pas même un Tarpan ! Ces gueux de Tarpans nous sentent de deux lieues.
— Eh bien, comment ferez-vous ? lui disie.
— Les lois de la république ordonnent au;jeunes Loups
et aux Loups valides de combattre et de ne pas manger.
Je suis jeune, je laisserai passer les Femme, les petits et les anciens.
— Cela est bien beau, lui dis-je.
— Beau! s’écria-t-il; non, c’est tout sinple. Nous ne reconnaissons pas d'autre inégalité que celes de l’âge et
du sexe. Nous sommes tous égaux.
— Pourquoi?
— Parce que nous sommes tous égalemeit forts.
— Cependant vous êtes en sentinelle, moiseigneur.
— C'est mon tour de garde, dit le jeune Loup, qui ne se fâcha point d’être monseigneurisé.
— ÂAvez-vous une Charte? lui dis-je.
— Qu'est-ce que c’est que ça? dit le jeun: Loup.
— Mais vous êtes de la section des Droits & Loup, vous avez donc des droits?
— Le droit de faire tout ce que nous wulons. Nous
nous rassemblons dès qu’il v a péril pour tois les Loups: Ÿ E ;
Tous le Loups sont frères.
mais le chef que nous nous donnons redevient simple Loup après l'affaire. Il ne lui passerait jamais par la tête qu'il vaut mieux que le Loup qui a fait ses dernières dents le matin. Tous les Loups sont frères!
— Dans quelles circonstances vous rassemblez-vous?
— Quand il y a disette et pour chasser dans l’intérêt commun. On chasse par sections. Dans les jours de grande famine, on partage, et les parts se font strictement. Mais sais-tu, moutard de Moineau, que dans les circonstances les plus horribles, quand, par dix pieds de neige sur les steppes, par la clôture de toutes les maisons, quand il n’y a rien à croquer pendant des trois mois, on se serre le ventre, on se tient chaud les uns contre les autres! Oui, depuis que la république des Loups est constituée, jamais il n’est arrivé qu'un coup de dent ait été donné par un Loup sur un autre. Ce serait un crime de lèse-mayesté : un Loup est un souverain. Aussi le proverbe, les Loups ne se mangent point, est-il universel et fait-il rougir les Hommes.
— Hé! lui dis-je pour l’égayer, les Hommes disent que les souverains sont des Loups. Mais alors il ne saurait y avoir de punitions.
— Si un Loup a commis une faute dans l’exercice de ses fonctions, s’il n’a pas arrêté le gibier, s’il a manqué à flairer, à prévenir, il est battu ; mais il n’en est pas moins considéré parmi les siens. Tout le monde peut faillir.
Expier sa faute, n'est-ce pas obéir aux lois de la république?
Hors le cas de chasse pour raison de faim publique, chacun est libre comme Pair, ét d’autant plus fort qu’il peut compter sur tous au besoin.
— Voilà qui est beau! m'écriai-je. Vivre seul et dans tous! vous avez résolu le plus grand problème. J'ai bien peur, pensai-Je, que les Moineaux de Paris n’aient pas assez de simplicité pour adopter un pareil système.
— Hourrah! cria mon ami le Loup.
Je volai à dix pieds au-dessus de lui. Tout à coup mille à douze cents Loups, d’un poil superbe et d’une incroyable agilité, arrivèrent aussi rapidement que s'ils eussent été des Oiseaux. Je vis de loin venir deux kitbikts attelés de
deux Chevaux chacun; mais malgré la rapidité de leur
course, en dépit des coups de sabre distribués aux Loups
par les maîtres et par les valets, les Loups se firent écraser sous les roues avec une sublime abnégation de leur poil qui me parut le comble du stoicisme républicain. Ils firent trébucher les Chevaux, et dès que ces Chevaux purent être mordus, ils furent morts! Si la meute perdit une centaine de Loups, il y eut une belle curée. Mon Loup, comme sentinelle, eut le droit de manger le cuir des tabliers. De vaillants Loups, n'ayant rien, mangeaient les habits et les boutons. Il ne resta que six crânes qui se trouvèrent trop durs, et que les Loups ne pouvaient ni casser ni mordre. On respecta les cadavres des Loups morts dans l’action : ce fut l’objet d’une spéculation excessivement habile. Des
Loups affamés se couchèrent sous les cadavres. Des Oiseaux
de proie vinrent se poser dessus, il y en eut de pris et de dévorés.
Émerveillé de cette liberté absolue qui existe sans aueun danger, je me mis à rechercher les causes de cette admirable égalité. L'égalité des droits vient évidemment de l'égalité des moyens. Les Loups sont tous égaux, parce qu'ils sont tous également forts, comme me l'avait fai pressentir mon interlocuteur. Le mode à suivre, pour arriver à l'égalité absolue de tous les citoyens, est de leur donner à tous, par l'éducation, comme font les Loups, les mêmes facultés. Dans les violents exercices auxquels s’adonnent ces républicains, tout être chétif succombe : il faut que le Louveteau sache souffrir et combattre, ils ont donc tous le même courage. On ne s’ennoblit point dans une position supérieure à celle d'autrui, on s’y dégrade dans la mollesse et le rien-faire. Les Loups n’ont rien et ont tout. Mais cet admirable résultat vient des mœurs. Quelle entreprise, que de réformer les mœurs d'un pays gàté par les jouissances! Je devinai pourquoi et comment il y avait à Paris des Moineaux qui mangeaient des vers, des graines, qui habitaient des oasis, et comment il y avait de pauvres Moineaux forcés de picorer par les rues. Par quels moyens convaincre les Moineaux heureux de se faire les égaux des Moineaux malheureux? Quel nouveau fanatisme inventer?
Les Loups s’obéissent tout aussi durement à eux-mêmes que les Abeilles obéissaient à leur reine, et les Fourmis à
leurs lois. La liberté rend esclave du devoir, les Fourmis sont esclaves de leurs mœurs, et les Abeilles de leur reine. Ma foi! s'il faut être esclave de quelque chose, il vaut mieux n'obéir qu’à la raison publique, et je suis pour les Loups. Évidemment, Lycurgue avait étudié leurs mœurs, comme son nom l'indique. L'union fait la force, là est la grande charte des Loups, qui peuvent, seuls entre les Animaux, attaquer et dévorer les Hommes, les Lions, et qui règnent par leur admirable égalité. Maintenant, je comprends la Louve mère de Rome!
Après avoir profondément médité sur ces questions, je me promis, en revenant, de les dégosiller à mon grand écrivain. Je me promettais aussi de lui adresser quelques questions sur toutes ces choses. Avouons-le à ma honte ou à ma gloire! à mesure que je me rapprochais de Paris, l'admiration que m'avait inspirée cette race sauvage de héros lupiens se dissipait en présence des mœurs sociales, en pensant aux merveilles de lesprit cultivé, en me souvenant des grandeurs où conduit cette tendance idéaliste qui distingue le Moineau français. La fière république des Loups ne me satisfaisait plus entièrement. N'est-ce pas,
après tout, une triste condition, que de vivre uniquement
de rapines? Si l'égalité entre Loups est une des plus su-
blimes conquêtes de l'esprit animal, la guerre du Loup à l'Homme, à lOiseau de proie, au Cheval et à lEsclave, n’en reste pas moins en principe une abominable viola-
tion du droit des Bêtes
Maintenant je comprends la Louve mère de Rome
— Les rudes vertus d’une république ainsi faite, me disais-je, ne subsistent done que par la guerre? Sera-ce le meilleur gouvernement possible, celui qui ne vivra qu'à la condition de lutter, de souffrir, d’immoler sans cesse el les autres et soi-même? Entre mourir de faim en ne faisant aucune œuvre durable, ou mourir de faim en coopérant, comme le Moineau de Paris, à une histoire perpétuelle, à Ja trame continue d’une étoffe brodée de fleurs, de monuments et de rébus, quel Animal ne choisirait le tout au rien, le plein au vide, l'œuvre au néant? Nous sommes tous ici-bas pour faire quelque chose! Je me rappelai les Polypes de la mer des Indes, qui, fragment de matière mobile, réunion de quelques monades sans cœur, sans idée, uniquement douées de mouvement, s'occupent à faire des iles sans savoir ce qu'ils font. Je tombai donc dans d’horribles doutes sur la nature des gouvernements. Je vis que beaucoup apprendre, c’est amasser des doutes. Enfin, je trouvai ces Loups socialistes décidément trop carnassiers pour le temps où nous vivons. Peut-être pourraiton leur enseigner à manger du pain, mais il faudrait
alors que les Hommes consentissent à leur en donner.
Je devisais ainsi à tire-d’aile, arrangeant l'avenir à vol d'Oiseau, comme s’il ne dépendait pas des Hommes d'abattre les forêts et d'inventer les fusils, car je faillis être atteint par une de ces machines inexplicables! Jarrivai
fatigué. Hélas! la mansarde est vide : mon philosophe est
en prison pour avoir entretenu les riches des misères du peuple. Pauvres riches, quels torts vous font vos défenseurs! J’allai voir mon ami dans sa prison, il me re-connut.
— D'où viens-tu, cher petit compagnon? s’écria-t-il.
Si tu as vu beaucoup de pays, tu as dû voir beaucoup de souffrances qui ne cesseront que par la promulgation du code de la Fraternité.
George Sand,
Yiette anecdote à été trouvée dans les
papiers d’un Orang-Outang , membre {de plusieurs Académies.
— Non! décidément non! m'’écriai-
PIC C5) je, il ne sera pas dit que j'aie pris pour héros de ma fantaisie un Animal que je méprise et que Je déteste, une Bête lâche et vorace dont le nom est devenu synonyme d’astuce et de fourberie, un Renard, enfin |
— Vous avez tort, interrompit alors quelqu'un dont j'avais complétement oublié la présence.
Il faut vous dire que mes heures de solitude recèlent un
être fainéant, d’une espèce qui n'a Jamais été déerite par