FEUILLETON
Mon cher maitre,
ous devez être inquiet, surtout
par ce temps de grandes cha-
. leurs, quand toutes les murailles =, sont chargées de cris de mort,
de m'avoir vu sortir hier au
soir sans muselière, sans col-
lier et sans vous. Vérita blement, je serais tout à fait un ingrat, si je n'avais pas élé poussé hors de la maison par
ce je ne sais quoi d’irrésistible et de tout-puissant dont
vous parlez si souvent dans vos conversations littéraires.
286 LE PREMIER FEUILLETON Rappelez-vous d’ailleurs que, le jour de mon escapade, vous avez élé passablement ennuyeux les uns et les autres, à propos d'art, de poésie, d'unité, de Boileau, d'Aristote et de M. Victor Hugo.
J’avais beau vous écouter en bâillant et Jjapper le plus gentiment du monde, éomme si J'eusse entendu quelqu'un venir à la porte, je n’ai pas été assez heureux pour vous distraire, vous et Messieurs vos amis, un seul instant de cette savante et ennuyeuse dissertation. Je n’ai pu obtenir ni une caresse, ni un coup d'œil; j'ai même été rudoyé assez violemment lorsque j'ai sauté sur vos
genoux, à l'instant même où vous disiez que Lucrèce Bor-
gta, Marie Tudor, le Roi s'amuse et Ruy Blas ressemblaient
aux aboiïements d’un poëte enroué. Bref, vous étiez très - désagréable ce soir-là : moi, au contraire, J'étais très-éveillé. Vous vouliez rester au logis, j'avais grande envie de courir les aventures. Ma foi, Jai pris mon parti bien vite; et comme j'avais trouvé sur votre table une belle loge d’avant-scène pour le théâtre des Animaux <avants, Je me rendis en toute hâte dans cette magnifique enceinte, toute resplendissante de l'éclat des lustres, et dans laquelle on n’attendait plus que vous et moi.
Je ne vous décrirai pas, mon cher maitre, toutes les magnificences de cette assemblée, d’abord parce que je suis un écrivain novice, et ensuite parce que la description est le meilleur de votre gagne-pain. Que deviendriez-
vous, en effet, sans la description? Comment remplir votre
tâche de chaque jour, si vous n’aviez pas sous la main les festons et les astragales de l’art dramatique, et que je serais un malheureux ingrat de venir m’emparer de vos domaines ! Et d’ailleurs, à quoi vous servirait, à vous qui vivez de l’analyse, la plus splendide analyse ? Vous avez une de ces imaginations savantes, c’est-à-dire blasées, qui ne racontent jamais mieux que ce qu’elles n’ont pas vu.
J'arrive donc au théâtre, à pied, car le temps était beau, la rue était propre, le boulevard était tout rempli des plus charmantes promeneuses qui s’en allaient le nez au vent. Le Bouledogue de la porte s'inclina à mon aspect! La loge s'ouvre avec un empressement plein de respect. Je m’étends nonchalamment dans un fauteuil, la patte droite appuyée sur le velours de la loge, les deux jambes étendues sur un second fauteuil, et dans l'attitude que vous prenez vous - même lorsque vous vous dites tout bas : « Bon! nous allons en avoir pour cinq heures d’horloge… cinq longs actes ! » Et alors vous froncez le sourcil corime jamais ne l’a froncé un Chien bien élevé.
Pour moi, vous dirai-je toute la vérité, mon cher maitre? cela ne me déplaisait pas de voir les manants des galeries et du parterre pressés, entassés, étouffés, écrasés dans un espace étroit, pendant que moi je me prélassais entre trois murailles tapissées de soie.
J'étais à peine assis depuis dix minutes, lorsque tout à
coup l'orchestre fut envahi par les musiciens. Ces musi-
ciens étaient les plus lourdauds personnages qui se puissent voir : des Mulets étiques, des Baudets sur le retour, des Oies sauvages, des Dindons gloussant tous les hurlements de la forêt, de l'écurie et de la basse-cour.
On m'a dit que c’était l’usage de mettre à l'orchestre des théâtres dramatiques le rebut des voix et des instruments. Plus le drame est beau, plus l'orchestre est triste à entendre. Le suprême bon ton des dramaturges de génie, c’est de supprimer tout à fait les musiciens, et alors ces messieurs s’en vont tout joyeux en bénissant Hernant, Charles VII, Caligula et leur bonne étoile; mais, Dieu merci! ce congé ne leur est pas accordé tous les jours.
La symphonie commença. Cela doit ressembler beaucoup à ces symphonies fantastiques dont vous parlez avec
enthousiasme tous les hivers. Quand chacun eut gloussé
sa petite partie tout en sommeillant, la toile se leva, et
alors commença pour moi, pauvre feuilletonniste novice, un drame étrange et solennel.
Figurez-vous, mon maitre, que les paroles de ce drame avaient été composées tout exprès pour la circonstance, par un grand Lévrier à poil frisé, moitié Lévrier et moitié Bouledogue, moitié anglais et moitié allemand, qui a la prétention d’entrer à l’Institut des Chiens français avant huit Jours.
Ce grand poëte dramatique, qui a nom Fanor, compose ses drames d’une façon qui m’a paru très-simple et très-
commode. Il s’en va d’abord chez le Carlin de M. Scribe
AN
AN
à entendre.
Plus le drame est beau, plus l'orchestre est triste