‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 59 sur 95 · EE EC I PU EE PE ND PR PS SE RE · texte numérisé non relu

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On a eu grand tort d’ôter à nos poëtes la muselière classique.

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lui demander un sujet de drame. Quand il à son sujet de drame, il s’en va chez le Caniche de M. Bayard pour se le faire écrire. Quand le drame est écrit, il le fait appuyer au parterre par les six Dogues dévorants de M. *”, affreux Molosses sans oreilles et sans queue, tout griffes et tout dents, devant lesquels chaque spectateur baisse le museau, quoi qu'il en ait : si bien que tout le mérite du susdit Fanor consiste à accoupler deux imaginations qui ne sont pas les siennes, et à mettre son nom au chef-d'œuvre qu'il n'a pas écrit. Du reste, c’est un Animal actif, habile, bien peigné, à poil frisé sur le cou, à poil ras sur le dos; qui donne la patte à merveille, qui saute pour le roi et pour la reine, qui a des os à ronger pour toutes les fouines de théâtre, et qui règne en despote sur les étourneaux de la publicité.

Donc le drame commença. C'était, disait-on, un drame nouveau.

Je vous fais grâce des premières scènes. C’est toujours la même façon de faire expliquer par des suivantes et par des confidents toutes les passions, toutes les douleurs , tous les crimes, toutes les vertus, toutes les ambitions de leurs maîtres. On a beau dire que le susdit Fanor est un poëte novateur, il n'a encore rien imaginé de mieux, pour l'exposition de ses drames, que l'exposition de nos maitres les Dogues primitifs, les Chiens de berger clas-

siques, les Épagneuls à long poil.

Voyez-vous, mon maitre, on à eu grand tort d’ôter à

nos poëtes la muselière classique : tout le malheur de la poésie du chenil, c’est l'absence de muselière. Les anciens poëtes, grâce à leur muselière, vivaient loin de la foule, loin des passions mauvaises, loin des colères soudaines. On ne les voyait pas, comme ceux d'aujourd'hui, fourrer insolemment leur nez souillé dans toutes les Immondices des carrefours. Muselés, ils étaient les bienvenus partout, dans le palais, dans le salon, sur les genoux des belles dames; muselés, ils étaient à l'abri de la rage, cette inexplicable maladie sans remède, et à l'abri de la boulette municipale; muselés, ils restaient chastes, purs, bien élevés, élégants, corrects, fidèles, tout ce que doit être un poëte. Aujourd'hui, voyez ce qui arrive; voyez à quels excès les pousse la liberté nouvelle! à quels hurlements affreux! à quelles révolutions dangereuses! à quelles maladies cutanées! surtout à quelles innovations impuissantes! Et que vous avez bien raison de dire souvent, mon cher maître, que ces prétendus novateurs ne sont que de vils plagiaires, et qu'ils seraient bien embarrassés de rien inventer si on ne l'avait pas fait avant eux!

Cependant, peu à peu, l’action dramatique allait en s’élargissant, comme on dit aujourd’hui. Quand les Carlins à la suite eurent bien expliqué les affaires les plus secrètes de leurs maitres, leurs sentiments les plus intimes, les maîtres vinrent à leur tour pour nous donner la paraphrase et le hoquet de leurs passions. Oh!

si vous saviez combien ce sont là d’odieux personna-

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Et pourtant on ajoute que, hors du théâtre, ces animaux là sont encore plus laids.

ges! Dans le théâtre des Chiens savants, les comédiens sont presque aussi ridicules que les auteurs. Figurezvous de vieux Renards qui n’ont plus de dents et plus de queues, de vieux Loups endormis qui regardent tout sans rien comprendre, des Ours épais et mal léchés qui dansent comme les autres marchent, des Belettes au museau effilé, à l'œil éraillé, à la patte gantée, mais sèche et maigre, même sous le gant qui la recouvre. Tout cela compose un personnel de vieux comédiens qui ont passé, sans trop s’en inquiéter et sans en rien garder pour eux, à travers tous les crimes, toutes les vengeances, toutes les passions, tous les amours. Oh! les abominables créatures, vues du théâtre! et pourtant on ajoute que, hôrs du théâtre, ces Animaux-là sont encore plus laids. Ils sont toujours tout prêts à se déchirer, non pas seulement pour un gigot de mouton ou pour un morceau de cheval, mais pour un bon mot, pour un couplet de plus ou de moins que le grand poëte Fanor aura ajouté ou retranché à leur rôle. Mais j'oublie que, comme vous le dites souvent, la vie publique devrait être murée : donc je reviens à mon analyse par un détour.

Autant que j'ai pu comprendre ce drame, car il est écrit dans un jappement néo-chrétien qui ressemble plus à l’allemand anglaisé qu'au français, il s'agissait, et ceci est le comble de l’abomination, de nous raconter les mal-

heurs de la reine Zémire et de son amant Azor. Vous ne

sauriez croire, mon maitre, quelles singulières inventions

ont été entassées dans ce drame. Figurez-vous que la belle Zémire appartient tout simplement à la reine d'Espagne. Elle porte un collier de perles, elle passe sa vie dans le giron soyeux de sa royale maîtresse, elle mange dans sa main, elle boit dans son verre, elle est trainée par

six chevaux fringants, elle la suit à la messe, à l'Opéra:

en un mot, Zémire, petite-fille de Fox, arrière-petite-fille

de Max, et qui compte parmi ses aïeux l’illustre, le célèbre, le royal César, Zémire est, après la reine d’Espagne, la seconde reine de l’Escurial.

Mais, d'autre part, dans les arrière-cuisines du château, tout à côté des éviers et des eaux grasses, parmi les plus affreux marmitons et dans la roue du tournebroche, un Animal tout pelé, tout galeux, bon enfant, du reste, nommé Azor, fait tourner la broche de la reine en pen-

sant tout bas à Zémire. Il chante:

Belle Zémire, à vous, blanche comme l’hermine ! O mon bel ange à l’œil si doux!

Quand donc à la fin prendrez-vous

En pitié mon amour, au fond de la cuisine ?

Vous dormez tout le jour aux pieds de notre reine, Et moi, vil marmiton, Je tourne tout le jour dans ma noire prison.

Zémire, oh! tirez-moi de peine!

Laissez tomber, Madame, un regard favorable,

Sur mon respect, sur mon amour.

Ainsi l’astre à la fleur du soir est secourable

Du haut de l'éternel séjour.

Je vous assure, maitre, que ces vers improvisés à la lueur de la pâle clarté du suif, furent trouvés admirables. Les amis du poëte se récrièrent que cela était tout parfumé de passion. En vain, leslinguistes, les Roquets, les Griffons, les Serpents Boas et non Boas, voulurent critiquer la coupe de ces vers, et ces rimes féminines heurtant des rimes féminines, et ces mots : cuisine, marmilon, accolés aux [leurs, à V'astre, à l'éternel séjour, comme choses tout à fait dissemblables, il y eut clameur de haro sur ces malintentionnés, et même j'ai vu le moment où ils allaient être jetés à la porte à l’aide de Martin Bâton, sous-chef de claque du théâtre. Dites seulement à un musicien du Jardin des Plantes de mettre ces petits vers en musique, et faites-les chanter par la Girafe, vous m'en direz de

bonnes nouvelles,

Du haut de l'éternel séjour.

Quand il eut bien chanté ces petits vers aux étoiles, au ciel bleu, à la brise du soir, à toutes les petites fleurs qui agitent leur tête mignonne dans la verdure des prairies, notre amoureux revient à ses jappements de chaque jour,

en prose : « Zémire, Zémire, viens, dit-il; viens, mon âme;

viens, mon étoile. Oh! que je voudrais tant seulement

baiser de la poussière de tes pas, si tu faisais de la pous-

sière en marchant! » Ainsi pense le jeune Azor. Mais tout à Coup, au milieu de son délire, arrive le marmiton qui lui jette de la cendre brülante dans les yeux pour lui faire tourner la broche un peu plus vite.

Il faut vous dire que, dans le palais de-l’Escurial, se tient le féroce Danois du ministre da Sylva. Ce Danois est un insolent drôle, très-fier de sa position dans le monde, l’ami intime des chevaux de M. le comte et chassant quelquefois avec lui, mais uniquement pour son propre plaisir. C’est un gentilhomme d’une belle robe et d’une belle souche, mais dur, féroce, implacable, jaloux, méchant. Vous allez voir.

Notre Danois a fait une cour assidue à la belle Zémire; il l’a même flairée de très-près. Mais elle, la noble Espagnole, n’a répondu que par le plus profond mépris aux empressements de cet amoureux du Nord. Alors que fait le Danois? Le Danois dissimule; on dirait qu'il a tout à fait oublié cet amour si maltraité. Mais, hélas! il n’a rien oublié, le traître! et comme un jour, en passant dans les fossés du château, il vit le tendre Azor assis sur son derrière, qui regardait d’un œil amoureux la niche de sa maitresse, « Azor, lui dit le Danois, suivez-moi! » Azor le suit, la queue entre les jambes. Que fait alors mon Danois? Il mène Azor au bord de l’étang voisin, il lui ordonne de se Jeter à l’eau et d’y rester pendant une heure. Azor

obéit; le voilà qui se plonge dans les eaux bienfaisantes ;

Il a du chique, comme on dit dans les journaux consacrés aux beaux-arts.

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l’eau emporte avec elle toute cette abominable odeur de cuisine; elle rend leur lustre à ces soies ébouriffées, sa grâce à ce corps maladif, leur vivacité à ces yeux fatigués par le feu du fourneau. Sorti de l’eau limpide, Azor se roule avec délices sur l’herbe odorante; il imprègne sa robe de l’odeur des fleurs, il blanchit ses belles dents au lichen du vieil arbre. C’en est fait, il a retrouvé tous les bondissements de la jeunesse; son jeune cœur se dilate tout à l’aise dans sa poitrine; il bat ses flancs de sa queue soyeuse; — il s’enivre, en un mot, d'espérance et d'amour. L'avenir lui est ouvert. Il n’est rien au monde à quoi il ne puisse atteindre, pas même la patte de Zémire. A la vue de tous ces transports extraordinaires, le Danois rit dans sa barbe, comme un sournois qu’il est, et il semble dire en grognant : « Coquette que vous êtes, malheur à vous! et toi, tu me le paieras, mon cher! »

Je dois vous dire, mon maitre, pour être Juste, que cette scène de réhabilitation sociale est jouée avec le plus grand succès par le célèbre comédien Laridon. Il est un peu gros pour son rôle, peut-être même un peu vieux. Mais l'a de l’énergie, il a de la passion, il a du chique, comme on dit dans les journaux consacrés aux beaux-arts.

Une belle scène, ou du moins qui a paru belle, c’est la scène où Zémire, la Chienne de la reine, vient prendre ses ébats dans la forêt d'Aranjuez. Zémire marche à pas comptés, en silence; ses longues oreilles sont baissées vers la

terre; sa démarche annonce la tristesse et les angoisses de

296 LE PREMIER FEUILLETON son cœur. Tout à coup, au coin du bois, Zémire rencontre... Azor! Azor qui a fait peau neuve, Azor l’amoureux, Azor tout resplendissant de sa beauté nouvelle, Azor luimême! Est-ce bien lui? n'est-ce pas lui? ne serait-ce pas un autre que lui? O mystère! à pitié! à terreur! Mais aussi, Ô Joie! Ô délire! à cher Azor! Rien qu’à se voir, les deux amants se sont compris sans se parler. Ils s’aiment, ils s’adorent, ils se le disent à leur manière. Ciel et terre, ils oublient toute chose. Qui dirait à celle-là :

« Vous êtes assise sur un des plus grands trônes de l’uni-

vers, » elle répondrait : « Que m'importe? » Qui dirait à

celui-ci : « Rappelle-toi que tu es un tourneur de broche, » il vous déchirerait à belles dents. O belles heures poëetiques! Ô charmants délires de la passion! Ô grandeurs et misères de l'amour! et pour finir toutes mes exclamations, Ô vanité des vanités!

Car, pour parler comme le poëte, à la porte 11 y à un sond, à la serrure une clef, dans la rose un ver, sur la place publique un espion, dans le chenil un Chien, à plus forte raison, à la lampe il n’y a pas mèche, et, dans la forêt d’Aranjuez, il y a le terrible Danois qui regarde nos deux amants de loin. « Oh! vous vous aimez, dit-il les pattes croisées sur sa poitrine; oh! vous vous aimez à mon dam et préjudice! eh bien, tremblez, tremblez, misérables! » Ainsi parlant, et quand Zémire est rentrée chez sa royale maitresse, qui la rappelle avec des cro-

quignoles dans les mains et des tendresses plein le re-

gard, le Danois arrête Azor au milieu de sa joie. « Zémire te trouve beau, lui dit-il; mais à toute force, je le veux, je l’ordonne, il le faut, Zémire te verra, non pas dans ta beauté d'emprunt, non pas lisse et peigné comme un Chien de bonne maison, mais tout hideux, tout crasseux, tout couvert de sauces et de cendres, tout enfumé comme un Chien de marmiton que lu es; et non-seulement tu te montreras à Zémire tel que tu es, comme un vrai Porc- Épic, la serviette au cou, le poil hérissé, les pattes suppliantes, mais encore tu diras cela devant la reine, afin qu'elle sache bien la conduite de Zémire. »

Ainsi Jappe, que dis-Je? ainsi hurle le Danois en grinçant des dents. Et vous ne sauriez croire, à mon maitre,

tous les sifflets que ce discours excita. Il n’y avait pas

dans la salle assez de Geais, de Perroquets, de Merles, de Serpents, d'Animaux siffleurs pour siffler ce misérable

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