‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 61 sur 95 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE

.… Pourquoi voyage-t-on? — Un vieux Château. — Monsieur le Duc et madame la Duchesse. Une Terrasse. — Un vieux Faucon. — À QUOI TIENT LE COEUR D'UN LEZARD. — Suite de l'histoire des hôtes de la terrasse. — Faites-vous donc Grand Duc! — Une Carpe magicienne. — Comment un Hibou meurt d'amour. — Où madame la Corneille reprend la parole pour son propre compte. Conclusion.

. Et d’abo

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rd, pourquoi

pas ce qu'il y a de meilleur au

monde? Est-il rien qui vaille

qu'on se dérange pour l'aller chercher ou pour l'éviter?

308 SOUVENIRS Ne dirait-on pas, à voir l'air et la terre incessamment traversés, qu on gagne quelque chose à se déplacer ?

Les uns courent après le mieux que personne n'atteint, les autres fuient le mal auquel personne n'échappe.—Les Hirondelles voyagent avec le soleil et le suivent partout où il lui plaît d'aller; les Marmottes le laissent partir et s’endorment en attendant son retour, sur la foi de cet adage que le soleil, ce qui pour elles est la fortune, vient en dormant. Mais des unes, beaucoup partent, et bien peu reviennent : l’espace est si vaste et la mer si avide! Et des autres, beaucoup s’endorment et peu se réveillent : on est si près de la mort, qui toujours veille, quand on dort. — Le Papillon voyage pour cette seule raison qu’il a des ailes ; l'Escargot traîne avec lui sa maison plutôt que de rester en place. L’inconnu est si beau! — La faim chasse ceux-ci, l'amour pousse ceux-là. Pour les premiers, la patrie et le bonheur, c’est le lieu où l'on mange; pour les seconds, c’est le lieu où l’on aime. — La satiété poursuit ceux qui ne marchent pas avec le désir.—Entin le monde entier s’agite ;

dans les chaines ou dans la liberté, chacun précipite sa

vie.— Mais pour le monde tout entier comme pour l’Écu-

reuil dans sa cage, le mouvement ce n’est pas le progrès : — s'agiler n'est pas avancer ‘. — Malheureusement on s’agite plus qu'on n'avance.

Aussi dit-on que les plus sages, pensantque mieux vaut

un paisible malheur qu'un bonheur agité, vivent aux

" S. La Valette (Fables).

lieux qui les ont vus naître, sans souci de ce qui se passe plus loin que leur horizon, et meurent, sinon heureux, du moins tranquilles. Mais qui sait si cette sagesse ne vient pas de la sécheresse de leur cœur ou de l'impuissance de leurs ailes ?

Personne n a mieux répondu à cette question : « Pourquoi voyage-t-on? » qu'un grand écrivain de notre sexe. « On voyage, a dit Georges Sand, parce qu’on n’est bien nulle part ici-bas. » — Il est donc juste que rien ne s'arrête, car rien n'es{ parfait, et l’'immobilité ne conviendrait qu'à la perfection.

Pour moi, J'ai voyagé. Non pas que je fusse née d’hu-

meur inquiète ou voyageuse ; bien au contraire, j'aimais

mon nid et les courtes promenades.

€ À quoi bon ces interminables considérations au début de votre récit? me dit un de mes vieux amis, mon voisin, auquel il m'arrive parfois de demander conseil, en me réservant toutefois de ne faire que ce que Je veux. Ce n’est pas parce que vous vous occupez de philosophie, d’archéologie, d'histoire, de physiologie, etc., etc., qu’il vous faut donner de tout cela à vos lecteurs autant qu'il vous convient d’en prendre pour vous-même. Vous passerez pour une pédante, pour un philosophe emplumé; on vous renverra en Sorbonne, et, qui pis est, on ne vous lira pas.

N’allez-vous pas faire un résumé scrupuleux de tout ce

que vous avez vu et pensé depuis tantôt cent ans que vous êtes au monde, justifier votre titre enfin, et joindre au tort d’avoir usé vos ailes sur toutes les grandes routes, le tort bien plus grand de voyager sérieusement sur le papier? Croyez-moi, si vous voulez plaire, ayez de la raison, de lesprit, du sentiment, de la passion, comme par hasard ; mais gardez-vous d'oublier la folie'.— Le siècle des Colomb est passé : on n’a pas besoin de découvrir un nouveau monde pour s’intituler voyageur, on l’est à moins de frais. On découvre le lieu où l’on est né, on découvre son voisin, on se découvre soi-même, ou l’on ne découvre rien du tout; cela vaut bien mieux, cela mène moins loin, et, Dieu nous le pardonne! cela plaît autant. Contez done, contez. Qu'importe comment vous contiez, pourvu que vous contiez, le temps est aux historiettes. Imitez vos contemporains, ces illustres voyageurs, qui datent des quatre coins du globe leurs impressions écrites bravement sur la paille ou sur le duvet du nid paternel ; faites comme eux. À propos de voyages, parlez de tout, et de vous-même, et de vos amis, si bon vous semble; puis mentez un peu, et je vous promets un honnête succès; de grandes erreurs et d’imperceptibles vérités, c’est ainsi qu’on bâtit les meilleurs ouvrages. On ne vous admirera pas, on ne vous croira pas, mais on vous lira. Vous êtes modeste; que vous faut-il de plus? »

Ces réflexions m'arrêtèrent un instant. Le conseil pou-

! Gocthe.

vait être bon et semblait, en tout cas, facile à suivre ; — mais ma conscience l’emporta. « On ne fait pas ce qu’on veut, on fait ce qu’on peut et ce qu’on doit surtout, répondis-je ; Je suis une Corneille d'honneur, je ferai de mon mieux. Si vous n'avez à me donner que des conseils comme ceux-là, je serai heureuse qu’il vous plaise de les garder pour vous.

— Soit, je me tais, me dit en s’inclinant profondément mon interlocuteur un peu piqué. »

Je lui rendis sa révérence, et je repris la plume.

On le sait, Je suis une vieille Corneille. Si vieille que Je sois, et Je le suis assez pour ne plus songer à cacher mon âge, Je me souviens d’avoir été jeune, oui jeune, quoi qu’en disent quelques Étourneaux mes voisins, aussi jeune qu'eux assurément, mais moins étourdie peut-être et moins oublieuse de ce qu’on doit de respect à la vieillesse qu'on honorerait davantage si l’on songeait un peu qu'être vieux, c'est être en train de mourir; la mort arrive à la fin de la vieillesse pour la relever et l’ennoblir.

J'ai donc été jeune; jeune, heureuse et mariée. Jeunesse et bonheur, Je perdis tout le même jour, il y a cinquante ans, en perdant un mari adoré.

Jour affreux! que je n’oublierai de ma vie. Le vent soufflait avec violence dans les dentelles du vieux clocher.

Le tonnerre roulait avec fureur sous le ciel obscur. La

sombre cathédrale tremblait sur ses fondements comme si elle eùt été animée par l’épouvante. La pluie froide tombait par torrents, èt, pour la première fois, menaçait de gagner notre nid, si bien caché qu'il fût dans un des plis du manteau de Notre-Dame de Strasbourg. — Je vais mourir, me dit d’une voix affaiblie, mais résolue pourtant, l'époux que je pleure, Je vais mourir ! adieu! Si ces pauvres petits pouvaient se passer de toi, Je te dirais de mourir avec moi, et nous nous en irions ensemble là-haut, plus haut que le soleil! La mort n’est rien pour celui qui compte sur l’éternité ; mais il faut vivre quand on peut être bon à quelque chose sur la terre. Vis donc, et prends courage. Garde de moi un bon souvenir. Pauvres petits! ajouta-til, cela te fera plaisir de voir pousser leurs plumes.

Ce fut son dernier mot. = J'étais veuve !

On ne voit jamais le bout du malheur, le mien pouvai grandir encore. Huit jours après je n’avais plus d’en-

lants : ma nichée tout entière périssait sous mes yeux.

Ce qu'il y a d’affreux dans ces maux sans remède, test

qu'on n’en meurt pas, et qu'on sen console.

Je faillis devenir folle. On craignit pour mes jours.

Mais on m’entoura, mais on m’obséda, et j'eus la lâcheté

de consentir à vivre.

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J'étais veuve

— Voyagez, me dit alors une vieille Cigogne qui avait soigné mon mari et mes enfants pendant leur maladie: voyagez. Vous partirez inconsolable, vous reviendrez consolée. Combien de douleurs sont restées sur les grands chemins!

Cette Cigogne était connue pour sa fidélité à tous les bons sentiments, mais la pratique du monde l'avait endurcie. Cette parole me parut impie, et je la laissai sans réponse.

Quelques Corbeaux, de ceux que mon mari avait le plus

aimés, Joignirent alors leur voix à celle de l’impassible

Gigogne, et pendant quelques jours je n’entendis rien

autre chose que ceci: « Partez, partez, » me disait-on de tous côtés.

Mon cœur se brisait à la pensée d'abandonner ces pierres vénérées où Je les avais tous vus vivre, m’aimer et mourir; où, en dépit de ma raison, j’espérais toujours les voir reparaitre, car 1l faut des années pour croire à la mort de ceux qu'on aime... O terre! où vont les morts, et que fais-tu d'eux? — Mais le moyen de souffrir à sa guise au milieu de gens qui se croient tenus de vous consoler?

Je partis donc, je partis pour être seule, pour pleurer à mon aise,

Pendant cinquante ans, Je dois le dire, je ne me suis ni arrêtée ni consolée. Mais, hélas ! faibles que nous sommes ! nous ne savons même pas pleurer éternellement. La

sceptique Cigogne avait dit vrai. Et après avoir pleuré,

pleuré longtemps, ma chère douleur m'échappa peu à peu.

À quoi sommes-nous fidèles?

Vie errante

Est chose enivrante.

Du moment où je ne voyageais plus que pour voyager, etqu’en haine du moindre repos, pour ainsi dire, je pensai à cette maxime d’un grand moraliste : « On ne voyage que pour raconter; » pourquoi ne raconterais-Je pas? me dis-je aussitôt.

Ce fut ainsi que je pris d’abord une note, puis deux, puis trois, puis mille. À mesure que l’occasion s'en présentait, et j'avais soin qu'elle se présentät souvent, Je racontais mes voyages aux Oiseaux qu'un peu de curiosité rassemblait autour de moi. Je m’efforçais de parler clairement et de dire honnêtement à chacun ce qui pouvait lui être utile et agréable; je voyais bien qu'on m’écoutait, mais on ne me louait pas encore, et chacun semblait craindre de hasarder son suffrage. A la fin, un Oiseau (qui, à la vérité, n’était pas de mes amis) se risqua et dit tout haut, avec une grande assurance, que mes contes étaient bons. C’en fut assez, leur fortune était faite ; bientôt mes récits passèrent, volèrent de bec en bee, et je les retrouvai partout. J'en fus flattée.

Quand on a une fois goûté de la louange, on en vient à l'aimer, si peu qu'on la mérite, ou si peu qu’elle vaille

et qu'on l'estime. — Je continuai donc.

bn PS ANSE 2 52 MARS VE INSREN BE ST.LELOIR

Je pris d’abord une note , puis deux , puis trois, puis mille...

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