‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 68 sur 95 · VUL · texte numérisé non relu

VUL

Que ne puis-je laisser [à ces jeunes époux, puisqu'ils sont heureux, et croire à l'éternité de leur bonheur! Que les devoirs de l'historien sont cruels quand il veut accomplir sa tâche jusqu’au bout!

Une fois mariée (on serait si fâché d’être heureux ! }, la Lézarde devint songeuse. Elle ne pouvait oublier que c’était au hasard, à un nuage, à une goutte d’eau qu’elle avait dü son mari. Sans doute quand il Paimait, il l’aimait bien, mais il ne l’aimait pas comme les Lézardes veulent être aimées, c’est-à-dire à toute heure, et sans cesse et sans partage. Tant que le soleil brillait, elle ne pouvait avoir raison de son mari, Car il appartenait au soleil, et quand il était une fois couché sur l'herbe à demi tiède, soit seul, soit avec un Lézard de ses amis, il ne se serait pas dérangé pour un empire.

La Jalousie rend féroce quand elle est impuissante. — Que n’ai-Je, avant de me marier, mangé seulement une demi-feuille d’hellébore! disait-elle souvent. Dois-je

l'écrire? il lui arrivait quelquefois de regarder d’un œil

M‘ LE DUC ET M“ LA DUCHESSE (SUITE). 341 d'envie la scabieuse, cette fleur des veuves, car elle ne pouvait s'empêcher de songer à quoi bent le cœur d’un Lézard.

Quant au Lézard, quand il n’était pas au soleil, il était à sa femme; et il croyait si bien faire en faisant ce qu’il faisait, qu’il ne s’aperçut jamais que sa Lézarde eût changé d'humeur.

Suite de l’histoire des Hôtes de la terrasse. — Faites-vous donc Grand Duc.

Madame la Duchesse, qui était venue au monde pour être une bonne grosse personne, bien portante, mangeant bien, buvant bien et vivant au mieux, qui était tout cela, mais qui se donnait toutes sortes de peines pour le cacher et pour extravaguer, avait cru de bon ton de devenir trèssensible. Tout l’émouvait; elle faisait volontiers de rien quelque chose, d’une taupinière une montagne, et tres-

saillait à tout propos : la chute d’une feuille, le vol d’un

insecte étourdi, la vue de son ombre, le moindre bruit,

ou pas le moindre bruit, tout était pour elle prétexte à

émotion. Elle ne poussait plus que de petits cris, faibles, mal articulés, inintelligibles. Tout cela, selon elle, c'était la distinction. Les veux sans cesse fixés sur la pâle lune, ce soleil des cœurs sensibles, comme elle disait ; sur les étoiles, ces doux yeux de la nuit, si chers aux âmes méconnues, elle s’écriait, avec un philosophe chrétien : Qu'on ne saurait être bien où l’on est, quand on pourrait être mieux ailleurs. Aussi, pour cette Chouette éthérée, l'air le plus pur était trop lourd encore ; elle détestait le soleil, ce Dieu des pauvres, disait-elle, et ne voulait du Ciel que ses plus belles étoiles ; c'était à grand’peine qu’elle daignait marcher elle-même, respirer elle-même, vivre elle-même et manger elle-même. Pourtant elle mangeait bien, pesait dix livres, et dans le même temps qu’elle affectait une sensiblerie ridicule, au point qu’elle ne pouvait, disait-elle, voir la vigne pleurer sans pleurer avec elle, on aurait pu la surprendre déchirant sans pitié, de son bec crochu, les chairs saignantes des petites Souris, des petites Taupes et des petits Oiseaux en bas âge. — Elle se posait en Chouette supérieure, et n’était qu'une Chouette ridicule.

Son mari, émerveillé des grandes manières de sa Chouette adorée, s’épuisait en efforts pour s’égaler à elle. Mais dans une voie pareille, quel Hibou, quel mari ne resterait en chemin? Aussi, malgré son envie, fut-il toujours loin de son modèle; si loin, ma foi, que madame la Du-

chesse, qui était parvenue à oublier l'humilité de sa propre

Page 1