DERNIÈRE LETYRE DU JEUNE PRINCE À SON PÈRE
« Ah! mon père, Musard est Musard , et le cornet à
piston est sa musique. Vivent les débardeurs ! Vous com-
prendriez cet enthousiasme, si, comme moi, vous aviez
vu le galop! Un poëte à dit que les morts vont vite, mais les bons vivants vont encore mieux! Le carnaval, Sire, est la seule supériorité que l'Homme ait sur
les Animaux, on ne peut lui contester cette invention!
C’est alors que l’on acquiert une certitude sur les rapports
qui relient l'Humanité à l’Animalité, car il éclate alors tant de passions animales chez l'Homme, qu’on ne saurait douter de nos affinités. Dans cet immense tohu-bohu où les gens les plus distingués de cette grande capitale se métamorphosent en guenilles pour défiler en images hideuses ou grotesques, j'ai vu de près ce qu’on appelle une Lionne parmi les Hommes, et je me suis souvenu de cette vieille histoire d’un Lion amoureux qu’on m'avait racontée dans mon enfance, et que j'aimais tant. Mais au- Jjourd’hui cette histoire me parait une fable ridicule. Jamais
Lionne de cette espèce n'a pu faire rugir un vrai Lion. »
Comment le prince Léo jugea qu’il avait eu grand tort de se déranger, et qu'il eût mieux
fait de rester en Afrique.
QUATRIÈME DÉPÉCHE.
« Sire, c'est au bal Musard que son Altesse put enfin aborder face à face un Lion parisien. La rencontre fut contraire à tous les principes de reconnaissances de théà-
tre ; au lieu de se Jeter dans les bras du Prince, comme
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Le Carnaval est la seule supériorité que l’homme ait sur les animaux , on ne peut leur contester cette invention.
Il éclate alors tant de passions animales chez l'homme, qu'on ne saurait douter de nos affinités.
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l'aurait fait un vrai Lion, le Lion parisien, voyant à qui il avait affaire, pâlit et faillit s’évanouir. I se remit pourtant ets’en tira... Par la force? me direz-vous. Non, Sire, mais par la ruse.
«— Monsieur, lui dit votre fils, je viens savoir sur quelle raisON VOUS Vous appuyez pour prendre notre nom.
©— Fils du désert, répondit de la voix la plus humble l'enfant de Paris, j’ai l'honneur de vous faire observer que vous vous appelez Lion, et que nous nous appelons Laianne, comme en Angleterre.
«— Le fait est, dis-je au prince, en essayant d’arranger
l'affaire, que Laïanne n’est pas du tout votre nom.
«— D'ailleurs, reprit le Parisien, sommes-nous forts comme vous? Si nous mangeons de la viande, elle est cuite, et celle de vos repas est crue. Vous ne portez pas de bagues.
‘— Mais, a dit Son Altesse, je ne me paye pas de semblables raisons.
© — Mais on discute, dit le Lion parisien, et par la discussion l’on s’éclaire. Voyons. Avez-vous pour votre toilette él pour vous faire la crinière quatre espèces de brosses diflérentes? Tenez : une brosse ronde pour les ongles, plate pour les mains, horizontale pour les dents, rude pour la peau, à double rampe pour les cheveux! Avez-vous des ciseaux recourbés pour les ongles, des ciseaux plats pour
les moustaches? sept flacons d’odeurs diverses? Donnez-
vous tant par mois à un Homme pour vous arranger les
FE
pieds? Savez-vous seulement ce qu’est un pédicure? Vous n’avez pas de sous-pieds, et vous venez me demander pourquoi l’on nous appelle des Lions! Mais je vais vous le dire: nous sommes des Laiannes, parce que nous montons à
Cheval, que nous écrivons des romans, que nous exa-
sérons les modes, que nous marchons d’une certaine
manière, et que nous sommes les meilleurs enfants du monde. Vous n'avez pas de tailleur à payer?
« — Non, dit le prince du désert.
« — Eh bien! qu’y a-t-il de commun entre nous? Savezvous mener un tilbury ?
« — Non.
« — Ainsi vous voyez que ce qui fait notre mérile est tout à fait contraire à vos traits caractéristiques. Savezvous le whist? Connaissez-vous le jockey’s-club ?
« — Non, dit l'ambassadeur.
«— Eh bien! vous voyez, mon cher, le whistet le club, voilà les deux pivots de notre existence. Nous sommes doux comme des Moutons, et vous êtes très-peu endurants.
« — Nierez-vous aussi que vous ne m’ayez fait enfermer? dit le prince que tant de politesse impatientait.
« — J'aurais voulu vous faire enfermer que je ne l'aurais pas pu, répondit le faux Lion en s’inclinant jusqu'à terre. Je ne suis point le Gouvernement.
« — Et pourquoi le Gouvernement aurait-il fait enfermer Son Altesse? dis-je à mon tour.
«- Le Gouvernement a quelquefois ses raisons, répondit l'enfant de Paris, mais il ne les dit jamais.
«Jugez de la stupéfaction du prince en entendant cet indigne langage. Son Altesse fut frappée d’un tel étonnement, qu'elle retomba sur ses quatre pattes.
«Le Lion de Paris en profita pour saluer, faire une pirouelte et s'échapper.
« Son Altesse, Sire, jugea qu’elle n'avait plus rien à faire à Paris, que les Bêtes avaient grand tort de s’occuper des Hommes, qu'on pouvait les laisser sans crainte Jouer avec leurs Rats, leurs Lionnes , leurs cannes, leurs Jjoujoux dorés, leurs petites voitures et leurs gants; qu’il eût mieux valu qu'elle restàt auprès de Votre Majesté, et
qu'elle ferait bien de retourner au désert. »
À quelques jours de là on lisait dans /e Sémaphore de Marseille :
« Le prince Léo a passé hier dans nos murs pour se « rendre à Toulon, où il doit s’embarquer pour l'Afrique. « La nouvelle de la mort du roi, son père, est, dit-on, « la cause de ce départ précipité. »
La justice ne vient pour les Lions qu'après leur mort. Le journal ajoute que cette mort a consterné beaucoup
de gens en Léonie, et qu’elle y embarrasse tout le monde.
« L’agitation est si grande, qu'on craint un bouleverse-
ment général. Les nombreux admirateurs du vieux Lion sont au désespoir. Qu’allons-nous devenir ! s’écrientils. On assure que le Chien qui avait servi d'interprète au prince Léo, s'étant trouvé là au moment où il reçut ces fatales nouvelles, lui donna un conseil qui peint bien l’état de démoralisation où sont tombés les Chiens de Paris : — Mon prince, lui dit-il, si vous ne pouvez tout sauver, sauvez la caisse ! »
« Ainsi voilà done, dit le journal, le seul enseignement
que le jeune prince remportera de ce Paris si vanté!
Ce n’est pas la Liberté, mais les saltimbanques qui feront le tour du monde. »
Cette nouvelle pourrait être un pu/f, car nous n'avons
pas trouvé la dynastie des Léo dans l’Almanach de Gotha.
De Balzac.