RARE ACTES
Aussi ne vous élonnerez-vous pas en apprenant qu'il appartient à une administration célèbre située rue de Jérusalem.
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Un Café.
comprenez pas ce système, Je vais vous l'expliquer : On rassemble par trois à quatre cents groupes tous les honnêtes gens du pays en leur disant de se représenter par un d'eux. On obtient quatre cent cinquante-neuf Hommes chargés de faire la loi. Ces Hommes sont vraiment plaisants : ils croient que cette opération communique le talent, ils imaginent qu'en nommant un Homme d’un certain nom, il aura la capacité, la connaissance des affaires ; qu'enfin le mot honnête Homme est synonyme de législateur, et qu’un Mouton devient un Lion en lui disant : Sois-le. Aussi qu’arrive-t-il? Ces quatre cent cinquante-neuf élus vont s'asseoir sur des bancs au bout d’un pont, et le roi vient leur demander de l'argent ou quelques ustensiles nécessaires à son pouvoir, comme des canons et des vaisseaux, Chacun parle alors à son tour de différentes choses, sans que personne fasse la moindre attention à ce qua dit le précédent orateur. Un Homme discute sur l'Orient après quelqu'un qui a parlé sur la pêche de la Morue. La mélasse est une réplique suffisante qui ferme la bouche à qui réclame pour la littérature. Après un millier de discours semblables, le roi a tout obtenu. Seulement, pour faire croire aux quatre cents élus qu'ils ont leur parfaite indépendance, il a soin de se faire refuser de temps en temps des choses exorbitantes demandées
à dessein.
«J'ai trouvé, cher et auguste père, votre portrait dans
la résidence royale. Vous v êtes représenté dans votre lutte
avec le Serpent révolutionnaire, par un sculpteur äpjelé Barye. Vous êtes infiniment plus beau que tous les portnits d'Hommes qui vous entourent, et dont quelques-uns jorlent des serviettes sur leurs bras gauches comme des domestiques, et d’autres ont des marmites sur la bte. Ce contraste démontre évidemment notre supériæité sur l'Homme. Sa grande imagination consiste d’aillars à mettre les fleurs en prison et à entasser des pieres les unes sur les autres.
« Après avoir pris ainsi langue dans ce paÿs où la vie est presque impossible, et où l’on ne peut poser ses pates que sur les pieds du voisin, je me rendis à un ceräin endroit où mon Chien me promit de me faire voir les bêtes curieuses auxquelles Votre Majesté nous à ordoiné de demander des explications sur la prise illégale dénos noms, qualités, griffes, etc.
« — Vous y verrez bien certainement des Lions, des Loups-Cerviers, des Panthères, des Rats de Paris.
« — Mon ami, de quoi peut vivre un Loup-Cerïer dans un pareil pays ?
« — Le Loup-Cervier, sous le respect de Votre Altssé, me répondit le Chien, est habitué à tout prendre, il s’élance dans les fonds américains, il se hasarde aux plus mauvaises actions, et se fourre dans les passages. Sa mise consiste à avoir toujours la gueule ouverte, et le Pigwn, sa nourriture principale, y vient de lui-même.
« —— Et comment ?
Un Lion de Paris.
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« — Il paraît qu'il a eu l'esprit d'écrire sur sa langue un mot talismanique avec lequel il attire lé Pigeon.
« — Quel est ce mot?
« — Le mot bénéfice. Il y a plusieurs mots. Quand bénéfice est usé, il écrit dividende. Après dividende, réserve ou ntéréts... les Pigeons s’y prennent toujours.
« — Et pourquoi?
«— Ah! vous êtes dans un pays où les gens ont si mauvaise opinion les uns des autres, que le plus niais est sûr d’en trouver un autre qui le soit encore plus et à qui il fera prendre un chiffon de papier pour une mine d’or... Le gouvernement a commencé le premier en ordonnant . de croire que des feuilles volantes valaient des domaines. Cela s’appelle fonder le crédit public, et quand il y a plus de crédit que de public, tout est fondu.
« Sire, le crédit n'existe pas encore en Afrique, nous pouvons y occuper les perturbateurs en construisant une Bourse. Mon détaché {car je ne saurais appeler mon Chien un attaché) m'a conduit, tout en m'expliquant les sottises de l'Homme, vers un café célèbre où je vis en eflet les Lions, les Loups - Cerviers, Panthères et autres faux Animaux que nous cherchions. Aïnsi la question s’éclairecissait de plus en plus. Figurez- vous, cher et auguste père, qu’un Lion de Paris est un jeune Homme qui se met aux pieds des bottes vernies d’une valeur de trente francs, sur la tête un chapeau à poil ras de
vingt francs, qui porte un habit de cent vingt francs, un
gilet de quarante au plus et un pantalon de soixante francs. Ajoutez à ces guenilles une frisure de cinquante centimes, des gants de trois francs, une cravate de vingt francs, une
canne de cent francs et des breloques valant au plus deux
cents francs ; sans y comprendre une montre qui se paye
rarement, vous obtenez un total de cinq cent quatre-vingt trois francs cinquante centimes, dont l’emploi ainsi distribué sur la personne rend un Homme si fier, qu'il usurpe aussitôt notre royal nom. Donc, avec cinq cent quatrevingt-trois francs cinquante centimes, on peut se dire supérieur à tous les gens à talent de Paris, et obtenir l’admiration universelle. Avez-vou: ces cinq cent quatrevingt-trois francs, vous êtes beau, vous êtes brillant, vous méprisez les passants dont la défroque vaut deux cents francs de moins. Soyez un grand poëte, un grand orateur, un Homme de cœur ou de courage, un illustre artiste, si vous manquez à vous harnacher de ces vétilles, on ne vous regarde point. Un peu de vernis mis sur des bottes, une cravate de telle valeur, nouée de telle facon, des gants et des manchettes, voilà donc les caractères distinctifs de ces Lions frisés qui soulevaient nos populations guerrières. Hélas! Sire, j'ai bien peur qu’il n’en soit ainsi de toutes les questions, et qu’en les regardant de trop près, elles ne s’évanouissent, ou qu’on y reconnaisse sous le vernis et sous les bretelles un vieil intérêt, toujours jeune, que vous avez immortalisé par votre ma-
nière de conjuguer le verbe Prendre /
© — Monseigneur, me dit mon détaché qui jouissait de mon étonnement à l’aspect de cetté friperie, tout le monde ne sait pas porter ces habits ; il y a une manière, et dans ce pays-ci tout est une question de manière.
« — Eh bien, lui dis-je, si un Homme avait les manières sans avoir les habits ?
« — Ce serait un Lion inédit, me répondit le Chien sans se déferrer. Puis, Monseigneur, le Lion de Paris se distingue moins par lui-même que par son Rat, et aucun Lion ne va sans son Rat. Pardon, Altesse, si je rapproche deux noms aussi peu faits pour se toucher, mais je parle la langue du pays.
« — Quel est ce nouvel Animal ?
€— Un Rat, mon Prince : c’est six aunes de mousseline qui dansent, et il n'y a rien de plus dangereux, parce que ces six aunes de mousseline parlent, mangent, se promènent, ont des caprices, et tant, qu’elles finissent par ronger la fortune des Lions, quelque chose comme trente mille
écus de dettes qui ne se retrouvent plus! »
TROISIÈME DÉPÉÈCHE.
« Expliquer à Votre Majesté la différence qui existe entre un Rat et une Lionne, ce serait vouloir lui expliquer des nuances infinies, des distinctions subtiles auxquelles se trompent les Lions de Paris eux-mêmes, qui
ont des lorgnons! Comment vous évaluer la distance
incommensurable qui sépare un châle français, vert amé-
ricain, d’un châle des Indes vert-pomme! une vraie guipure
| d’une fausse, une démarche hasardeuse d’un maintien con-
| | venable! Au lieu des meubles en ébène enrichis de sculptures par Janest qui distinguent l’antre de la Lionne, le Rat Ë n’a que des meubles en vulgaire acajou. Le Rat, Sire, loue
un remise, la Lionne a sa voiture; le Rat danse, et la Lionne
monte à cheval au bois de Boulogne; le Rat a des appointements fictifs, et la Lionne possède des rentes sur le grand livre ; le Rat ronge des fortunes sans en rien
garder, la Lionne s’en fait une; la Lionne à sa laniere
vêtue de velours, tandis que le Rat s'élève à peine à la | fausse perse peinte. N'est-ce pas autant d’énigmes pour | Votre Majesté, qui de littérature légère ne se soucie suère, et qui veut seulement fortifier son pouvoir? Ce détaché, comme l'appelle Monseigneur, nous à parfaitement expliqué comment ce pays était dans une époque de transition, c’est-à-dire qu'on ne peut prophétiser que le présent, tant les choses y vont vite. L'instabilité des choses publiques entraine l'instabilité des
positions particulières. Évidemment ce peuple se prépare
il à devenir une horde. Il éprouve un si grand besoin de
locomotion, que depuis dix ans surtout, en voyant tout
| aller à rien, il s’est mis en marche aussi: tout est danse et galop! Les drames doivent rouler si rapidement qu'on
[l n’y peut plus rien comprendre; on n’y veut que de l'ac-
tion. Par ce mouvement général, les fortunes ont défilé
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Une Lionne.
comme tout le reste, et, personne ne se trouvant plus assez riche, on s’est cotisé pour subvenir aux amusements. Tout se fait par cotisation : on se réunit pour jouer, pour parler, pour ne rien dire, pour fumer, pour manger, pour chanter, pour faire de la musique, pour danser ; de là le club et le bal Musard. Sans ce Chien, nous n’eussions rien compris à tout ce qui frappait nos regards.
« I nous dit alors que les farces, les chœurs insensés, les railleries et les images grotesques avaient leur temple, leur pandémonium. Si Son Altesse veut voir Le galop chez Musard, elle rapportera dans sa patrie une idée de la politique de ce pays et de son gàchis.
« Le Prince a manifesté si vivement son désir d'aller au bal, que, bien qu'il füt extrêmement difficile de le contènter, ses conseillers ne purent qu'obéir, tout en sachant combien ils s’éloignaient de leurs instructions particulières; mais n'est-il pas utile aussi que l’instruction vienne à ce Jeune héritier du trône? Quand nous nous présentämes pour entrer dans la salle, le lâche fonctionnaire qui était à la porte fut si effrayé du salut que lui fit monsieur votre
ils, que nous pûmes passer sans payer. »