‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 9 sur 95 · ÉCRITE SOUS SA DICTÉE PAR UNE PIE, SON AMIE · texte numérisé non relu

ÉCRITE SOUS SA DICTÉE PAR UNE PIE, SON AMIE

Quelques mots de madame La Pie à MM. LE SiNGe et LE PERROQUET, rédacteurs en chef.

essieurs, il à été proclamé par l’as-

&, semblée, dont les délibérations ont

2) que si le droit de parler pouvait

nous être refusé, il nous serait du moins permis d’écrire.

Avec votre permission, illustres directeurs, j'ai donc écrit.

Dieu merci, la plume est une arme courtoise, elle éga-

lise les forces, et j'espère prouver un jour qu’entre les mains

d’une Pie intelligente cette arme n’a pas moins de valeur

qu'entre les griffes d’un Loup ou les pattes d’un Renard.

Pour le moment, il ne s’agit ni de moi ni de mesdames

les Oies, les Poules et les Grues, qu’un orateur, à la fois spirituel et profond, à la fois juge et partie, a si vertueusement renvoyées à leur ménage”, et je me borneraï à vous raconter l’histoire d’un Lièvre que ses malheurs ont rendu célèbre parmi les Bêtes et parmi les Hommes, à Paris et dans les champs.

Croyez, messieurs, que si Je me décide, dans une question qui ue m'est point personnelle, à rompre avec les habitudes de silence et de discrétion dont on sait que je me suis toujours fait une loi, c’est qu'il m’eüt été impossible de m’y refuser sans manquer aux obligations les plus

ordinaires de l’amitié.

* Ceux de MM. nos souscripteurs qui n’ont point encore oublié que les dames ne purent être admises à se faire entendre dans notre assemblée générale, trouveront sans doute tout naturel qu’une dame ait été des premières à nous écrire. Nous espérons que notre empressement à publier la lettre de madame la Pie effacera les impressions fâcheuses que paraissent avoir laissées dans son esprit certaines parties du discours du Renard (voir le Prologue). Par une réserve dont chaeun appréciera le difficile mérite et le rare bon goût, l’auteur s’est modestement effacé toutes les fois qu'il l’a fallu absolument dans le récit des aventures de son

héros. NOTE DES RÉDACTEURS

Où la Pie essaye d'entrer en matière. — Quelques réflexions philosophiques et préliminaires du Lièvre, héros de cette histoire — La dernière chasse de Charles X. — Notre héros

est fait prisonnier. — Théorie des Lièvres sur le courage.

Je m'étais, un soir de cette semaine, oubliée sur un monceau de pierres, et je méditais les derniers vers d’un poëme en douze chants que je consacre à la défense des droits méconnus de notre sexe, quand je vis accourir entre les deux raies d’un pré un Levraut de ma connaissance, arrière-petit-fils du héros de mon histoire.

« Madame la Pie, me cria-t-il tout haletant, grand-père est là-bas au coin du bois, et il m'a dit : Va chercher bien vite notre amie la Pie... Et je suis venu.

— Tues un gentil petit Lièvre, lui répondis-je en lui donnant sur la joue un coup d’aile amical; c’est bien de faire comme cela les commissions à son grand-père. Mais si {u cours toujours si vite, tu finiras par te rendre malade.

— Ah! me répondit-il en me regardant tristement, Je ne suis pas malade, moi, c’est grand-père qui l’est! le Lévrier du garde champêtre l’a mordu. C’est ça qui fait peur! »

Il n'y avait pas de femps à perdre; en deux sauts je fus auprès de mon malheureux ami, qui me reçut avec cette cordialité qui est la politesse des bons Animaux.

Sa patte droite était supportée par une écharpe faite à

la hâte de deux brins de jonc; sa pauvre tête, sur laquelle

on avait appliqué quelques compresses de feuilles de dietame qu'une Biche compatissante lui avait procurées, était entourée d’un bandeau qui lui cachait un œil : le sang coulait encore.

A ce triste spectacle, je reconnus les Hommes et leurs funestes coups.

« Ma chère Pie, me dit le vieillard, dont le visage, empreint d’un caractère de tristesse et de gravité inaccoutumée, n'avait cependant rien perdu de son originelle simplicité, on ne vient pas au monde pour être heureux.

— Hélas! lui répondis-je, cela se voit bien.

— Je sais, continua-t-il, qu’on doit toujours avoir peur, et qu’un Lièvre n’est jamais sûr de mourir tranquillement

dans son gite; mais, vous le voyez, je puis moins qu'un

autre compter sur ce qu’on est convenu d'appeler une belle

mort : la campagne s'annonce mal, me voilà borgne peutêtre, et pour sûr estropié; un Épagneul viendrait à bout de moi. Ceux des nôtres qui voient tout en beau, et qui s’entêtent à penser que la chasse ferme quelquefois, veulent bien convenir qu'elle ouvrira dans quinze jours; je crois que je ferai bien de mettre ordre à mes affaires et de léguer mon histoire à la postérité, pour qu'elle en profite, si elle peut. À quelque chose malheur doit être bon. Si Dieu m'a accordé la grâce de retrouver ma patrie, après m'avoir fait vivre et souffrir parmi les Hommes, c'est qu'il a voulu que mes infortunes servissent d’enseigne-

ment aux Lièvres à venir. Dans le monde on se tait sur

D'UN LIÈVRE. 37 bien des choses par prudence et par politesse; mais, devant la mort, le mensonge devenant inutile, on peut tout dire. D'ailleurs, j'avoue mon faible; il doit être agréable de laisser après soi un glorieux souvenir, et de ne pas mourir tout entier; qu'en pensez-vous? » |

J'eus toutes les peines du monde à lui faire entendre que J'étais de son avis, car 1l avait gagné dans ses rapports avec les Hommes une surdité d'autant plus génante qu’il s’obstinait à la nier. Que de fois n’ai-je pas maudit cette infirmité qui le privait du bonheur d'écouter! Je lui criai dans les oreilles qu'on était toujours bien aise de se survivre dans ses œuvres, et que, devant une fin presque certaine, il devait être, en effet, consolant de penser que la gloire peut remplacer la vie, qu’en lout cas cela ne pouvait pas faire de mal.

Il me dit alors que son embarras était grand, que sa maudite blessure l’empêchait d'écrire, puisqu'il avait précisément la patte droite cassée; qu'il avait essayé de dicter à ses enfants, maïs que les pauvres petits ne savaient que jouer et manger; qu'un instant il avait eu l’idée de faire apprendre par cœur son histoire à l’ainé, et de la transmettre ainsi à l’état de rapsodie aux siècles futurs, mais que létourdi n'avait jamais manqué de perdre la mémoire en courant. « Je vois bien, ajouta-t-il, qu'on ne peut guère compter sur la tradition orale pour conserver aux faits leur caractère de vérité; je n’ai pas envie de

devenir un mythe comme le grand Wishnou, Saint-Simon,

Fourier, etc. Vous êtes lettrée, ma bonne Pie, veuillez me servir de secrétaire, mon histoire y gagnera. »

Je cédai à ses instances, et je m’apprétai à écouter. Les

discours des vieillards sont longs, mais il en ressort tou-

Jours quelque utile enseignement.

Voulant donner de la solennité à cet acte, le plus important et le dernier peut-être de sa vie, mon vieil ami se recueillit pendant cinq minutes, et se souvenant qu’il avait été un Lièvre savant, il jJugea à propos de commencer par une citation. (Il tenait cette manie des citations d’un vieux comédien qu'il avait connu à Paris.) Il emprunta donc son exorde à un auteur tragique auquel les Hommes s’accordent enfin à trouver quelque mérite, et commença en

ces termes :

Approchez, mes enfants, enfin l’heure est venue

Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue.

Ces deux vers de Racine, qu'un nommé Mithridate adresse à ses enfants dans une circonstance qui n’est pas analogue, et la belle déclamation du narrateur produisirent le plus grand effet.

L’ainé quitta tout pour venir se placer respectueusement sur les genoux de son grand-père ; le cadet, qui aimait passionnément les contes, se tint debout et ouvrit les oreilles ; et le plus jeune s’assit par terre en grugeant par la tige un

brin de trefle.

is,

L'ainé sauta respectueusement sur les genoux de son grand-père ; le cadel, qui aimait

passionnément les contes , se Lint debout et ouvrit les oreilles, et le plus jeune s'assil

par terre en grugeant par la tige un brin de trèfle.

Le vieillard, satisfait de l'attitude de son auditoire, et voyant que je l’attendais, continua ainsi :

Mon secret, mes enfants, c’est mon histoire. Qu'elle vous serve de leçon, car la sagesse ne vient pas à nous avec l’âge, il faut aller au-devant d'elle.

J'ai dix ans bien comptés; je suis si vieux, que, de mémoire de Lièvre, il n'a été donné de si longs jours à un pauvre Animal. Je suis venu au monde en France, de parents français, le 4° mai 1830, là tout près, derrière ce grand chêne, le plus beau de notre belle forêt de Rambouillet, sur un lit de mousse que ma bonne mère avait recouvert de son plus fin duvet.

Je me rappelle encore ces belles nuits de mon enfance où J'étais ravi d’être au monde, où l'existence me semblait si facile, la lumière de la lune si pure, l’herbe si tendre, le

thym et le serpolet si parfumés.

S’il est des jours amers, il en est de si doux!

J'étais alerte alors, étourdi, paresseux comme vous; J'avais votre âge, votre insouciance et mes quatre pattes; je ne savais rien de la vie, j'étais heureux, oui, heureux! car vivre et savoir ce que c’est que l’existence d’un Lièvre, c'est mourir à toute heure, c’est trembler toujours. L’expérience n’est, hélas! que le souvenir du malheur.

Je ne tardai pas, du reste, à reconnaitre que tout n’est pas

pour le mieux en ce triste monde, que:les jours se suivent

et ne se ressemblent pas.

Un matin, dès l’aurore, après avoir couru à travers ces prés et ces guérets, J'étais sagement revenu m'endormir près de ma mère, comme le devait faire un enfant de mon âge, quand je fus réveillé soudain par deux éclats de tonnerre et par d'horribles clameurs.... Ma mère était à deux pas de moi, mourante, assassinée! ... — Sauve-toi! me cria-t-elle encore, sauve-toi! et elle expira. Son dernier soupir avait été pour moi.

Il ne m'avait fallu qu'une seconde pour apprendre ce

que c'était qu'un fusil, ce que c'était que le malheur, ce que c'était qu'un Homme. Ah! mes enfants, s’il n’y avait pas d’Hommes sur la terre, la terre serait le paradis des Lièvres : elle est si bonne et si fécondel Il suffirait de savoir où est l’eau la plus pure, le gite le plus silencieux, les plantes les plus salutaires. Quoi de plus heureux qu’un Lièvre, je vous le demande, si, pour nos péchés, le bon Dieu n’avait imaginé l'Homme? Mais, hélas! toute médaille a son revers, le mal est toujours à côté du bien, l'Homme est toujours à côté de l’Animal.

— Croiriez-vous, me dit-il, ma chère Pie, que J'ai vu dans des livres qui n'étaient pas écrits par des Bêtes, il est vrai, que Dieu avait créé l'Homme à son image? Quelle impiété!

— Dis donc, grand-père, dit le plus petit, il y avait une fois, dans le champ là-bas, deux petits Lièvres avec leur sœur, et puis il y avait aussi un grand méchant Oiseau qui

a voulu les empêcher de passer : c’est-il cela un Homme?

LE

11 y avait une fois dans le champ là-bas, deux petits Lièvres avec leur sœur ; et puis, il y avail aussi un grand méchant oiseau qui a voulu les empêcher de passer.

— Tais-toi donc, lui répondit son frère, puisque c'était un Oiseau, c'était pas un Homme. Tais-toi, tu serais obligé de crier pour que papa t’entende; ça ferait du bruit, et

nous aurions tous peur.

— Silence! s’écria le vieillard qui s’aperçut qu’on ne

l’écoutait plus. Où en étais-je? me demanda-t-il.

— Votre mère était morte, lui dis-je, en vous criant :

Sauve-toi bien vite!

— Pauvre mère! reprit-il, elle avait bien raison : sa mort n'avait été qu'un prélude. C'était grande chasse royale. Toute la journée ce fut un carnage horrible : la terre était couverte de cadavres, on voyait du sang partout, sur les taillis dont les jeunes pousses tombaient coupées par le plomb, sur les fleurs elles-mêmes que les Hommes n’épargnaient pas plus que nous, et qui périssaient écrasées sous leurs pieds. Cinq cents des nôtres succombèrent dans cette abominable journée! Comprend-on ces monstres qui croient n'avoir rien de mieux à faire que d’ensanglanter les campagnes, qui appellent cela s'amuser, et pour lesquels la chasse, l'assassinat, n’est qu’un délassement !

Du reste, ma mère fut bien vengée. Cette chasse fut la dernière des chasses royales, m’a-t-on dit. Celui qui la fit

repassa bien une fois encore par Rambouillet, mais cette

fois-là il ne chassait pas.

Je suivis les conseils de ma mère : pour un Lièvre de dix-huit jours, je me sauvai très-bravement, ma foi; oui, bravement. Et si jamais vous vous trouvez à pareille

affaire, ne craignez rien, mes enfants, sauvez-vous. Se re-

tirer devant des forces supérieures, ce n’est pas fuir, c'est

imiter les plus grands capitaines, c’est battre en retraite.

Je m’indigne quand je pense à la réputation de poltronnerie qu’on prétend nous faire. Croit-on done qu'il soit si facile de trouver des jambes à l'heure du danger? Ce qui fait la force de tous ces beaux parleurs, qui s’arment jusqu'aux dents contre des Animaux sans défense, c'est notre faiblesse. Les grands ne sont grands que parce que nous sommes petits. Un écrivain de bonne foi, Schiller, la dit : S'il n’y avait pas de Lièvres, il n’y aurait pas de grands seigneurs.

Je courus donc, je courus longtemps; quand Je fus au bout de mon haleine, un malheureux point de côté me saisit, et je m’évanouis. Je ne sais combien de temps cela dura : mais jugez de mon effroi, lorsque je me retrouvai, non plus dans nos vertes campagnes, non plus sous le ciel, non plus sur la terre que j'aime, mais dans une étroite prison, dans un panier fermé.

La fortune m'avait trahi! Pourtant quand je m'aperçus que je n'étais pas encore mort, j'en fus bien aise; car J'avais entendu dire que la mort est le pire des maux, parce qu'elle en est le dernier; mais J'avais en-

tendu dire aussi que les Hommes ne faisaient pas de

Æ LA Fé L= = ‘= © © La] = & Le = = =

Page 1