‹ Scènes de la vie privée et publique des animauxChapitre 10 sur 95 · PT PO OP PT EE · texte numérisé non relu

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prisonniers, el, ne sachant ce que j'allais devenir, je m'abandonnai à d’amères réflexions. Je me sentais ballotté par des secousses régulières très-incommodes, lorsque l’une d’elles, plus forte que les autres, ayant fait entr’ouvrir le couvercle de mon cachot, je pus m’apercevoir que l'Homme, au bras duquel il était suspendu, ne marchait pas, et que pourtant un mouvement rapide nous emportait. Vous qui n’avez rien vu encore, vous aurez peine à le croire ; mais mon ravisseur était monté sur un Cheval! C'était l'Homme qui était dessus, c'était le Cheval qui était dessous. Cela dépasse la raison animale. Que j'aie obéi plus tard à un Homme, moi, pauvre Lièvre, on le comprend. Mais qu'un Cheval, une créature si grande et si forte, qui a des sabots de corne dure, consente à se faire, comme le Chien, le domestique de l'Homme, et à le porter lâchement, voilà ce qui ferait douter des nobles destinées de l’Animal, si l'espoir d’une vie future ne venait nous soutenir, et si, du reste, le doute changeait quelque chose à l'affaire. Mon ravisseur était un des laquais du roi, de ce roi de France, que l'histoire impartiale devra flétrir de l’odieux

surnom du plus grand chasseur des temps modernes.

À cette énergique exclamation du vieillard, je ne pus m'empêcher de penser que si dure qu’elle füt, cette malédiction n’était point injuste, et que les faits prouvaient

éloquemment que Charles X n'avait vraiment pas su se

faire aimer des Lièvres.

Où il est question de la révolution de Juillet et de ses fatales conséquences.

— Utilité des arts d'agrément.

Après quelques instants de silence, mon vieil ami, que ce retour sur le passé avait vivement impressionné, hocha

la tête et reprit avec plus de calme le fil de sa narration :

Je n’essayai point de résister.

Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie.

Chez les Hommes tout le monde est plus ou moins domestique, il n’y a de différence que dans la facon d’obéir; une fois entré dans les horreurs de la vie civilisée, je dus en accepter les obligations. Le valet d’un roi devint donc mon maitre.

Par bonheur sa petite fille, qui m'avait pris pour un Chat, se déclara mon amie. Il fut donc résolu que je ne serais pas tué, parce que j'étais trop petit, parce qu’il ne manquait pas dans les cuisines de la cour et aux tables royales de Lièvres plus gros que moi, et parce que ma maitresse me trouvait très-gentil. La gentillesse consiste à se laisser tirer les oreilles et à montrer une patience d’ange. Je fus touché de la bonté de ma maitresse, et je déclare que les

Femmes valent mieux que les Hommes {elles ne vont point

à la chasse).

Assuré de la vie, et prisonnier sur parole, on ne me chargea pas de chaines. J'aurais pris mon mal en patience si J'avais pu m’évader, et je l'aurais fait certainement si

je n'avais craint l’impitoyable baionnette De la garde qui veille aux barrières du Louvre,

Dans cette petite chambre, située à Paris sous les combles mêmes des Tuileries, j’arrosai bien souvent de mes larmes le pain qu’on me donnait par miettes et qui n'avait aucun rapport, Je vous le jure, avec les herbes bienfaisantes que la terre produit pour nous. Le triste logement qu’un palais quand on n’en peut sortir à son gré! Les premiers Jours J'essayai de me distraire en me mettant à la fenêtre, mais souvent on essaye d’être content, et on ne peut pas; il n'y à que ceux qui sont bien qui ne veulent pas changer de place. J'en vins à prendre en horreur cette vue monotone.

Que n’aurais-je pas donné pour une heure de liberté et pour un brin de serpolet! J'eus cent fois la tentation de me précipiter du haut de cette belle prison pour aller vivre libre dans les herbes ou mourir. Croyez-moi, mes enfants, le bonheur n’habite pas au-dessus des lambris dorés.

Mon maitre, qui, en sa qualité de valet de cour, n'avait pas grand’chose à faire, et qui trouvait sans doute à son

point de vue humain mon éducation fort imparfaite,

s’avisa de vouloir la compléter. Il me fallut apprendre alors (Dieu sait ce qu'il m'en coùûta) une foule d'exercices plus déshonorants et surtout plus difficiles les uns que les autres. O honte ! je sus bientôt faire le mort et faire le beau au moindre signe comme un Chien caniche. Mon tyran, encouragé par la déplorable facilité que je devais à la rigueur de sa méthode, voulut joindre à cette partie plus sérieuse de son enseignement ce qu'il nommait un art d'agrément, et me donna de si terribles leçons de musique, que, malgré mon horreur pour le bruit, je fus en moins de rien en état de battre un roulement très-passable sur le tambour, et forcé d'exercer ce nouveau talent toutes les fois qu'un des membres de la famille royale sortait du château.

Un jour, c'était un mardi, le 27 juillet 4850 (je n’oublierai Jamais cette date-là), le soleil brillait de tout son éclat ;

je venais de battre aux champs pour monseigneur le duc

d'Angoulême, qui allait toujours se promener, et j'avais

encore les nerfs tout agacés par le contact de la peau de lhorrible instrument, une peau d’Ane! quand tout à coup, et pour la seconde fois de ma vie, j’entendis retentir des coups de fusil qui semblaient se tirer tout près des Tuileries, du côté du Palais-Royal, m'a-t-on dit.

Grand Dieu, pensai-je, des Lièvres infortunés auraientils eu l'imprudence de se hasarder dans ces rues de Paris Où 1l y a autant d'Hommes que de Chiens et de fusils! et l'affreux souvenir de la chasse de Rambouillet me glaca

d'effroi. Décidément, pensai-Je, il faut qu'à une époque

antérieure les Hommes aient eu à se plaindre des Lièvres, car un pareil acharnement ne peut s'expliquer que par un légitime besoin de vengeance ; et, me tournant vers ma maitresse, J'implorai du regard sa protection. Je vis alors sur sa figure une épouvante égale à la mienne. Déjà je me disposais à la remercier de la pitié quesemblait lui inspirer le malheur de mes frères, quand je m’aperçus que sa frayeur était toute personnelle, et qu’elle songeait beaucoup à elle-même et fort peu à nous.

Ces coups de fusil, dont chaque détonation me faisait liger le sang dans les veines, les Homines ne les tiraient pas sur des Lièvres, mais bien sur d’autres Hommes. Je me frottai les yeux, je me mordis les pattes jusqu’au sang

pour m'assurer que je ne rêvais pas et que j'étais éveillé :

Je puis dire, comme Orgon, que je l'ai vu,

Date Mt de mes propres yeux vu,

Ce qu’on appelle vu.

Le besoin que les Hommes ont de chasser est si grand, qu'ils aiment mieux se tuer que de ne rien tuer du tout. — Ce que vous me contez là n’a rien d'étonnant, lui dis-je. Combien de fois, à la nuit tombante, n’ai-je pas eu à essuyer le feu des chasseurs dont la manie est de décharger sur nous autres Pies leur dernier coup de fusil, pour ne

pas perdre leur poudre! disent-ils; et pourtant nous ne

passons pas pour être bonnes à manger. Les lâches!

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