Scènes de la vie privée
' Il existe à Douai dans la rue de Pftris un^ floaison dont la physionomie^ les dispositions intérieures et les détails, ont plus que ceux d'aucu^ autre logis, gardé le caractère des vieilles constructions flamandes , si nuvement appropriées aux mœurs patriarcfaales de ce bon pays. Mais avant de la décrire, peut-être &ut-il. établir dans l'intérêt des écrivains la nécessité de ces pi^éparations didactiques contte lesquelles protestent certaines personnes
ignorantes et voraces qui voudraient des émotions sans en subir les principes générateurs ^ lafleur sans la graine^ l'enfant sans la gestation. L'art littéraire serait-il donc tenu d'être plus fort que ne l'est la nature?
Les événemens de la vie humaine^ soit publique^ soit privée, sont si intimement liés à l'architecture , que la plupart àés observateurs peuvent reconstruire les nations ou les individus dans toute la vérité de leurs habitudes, d'après les restes de leurs monumens publics, ou par l'examen de leurs reliques domestiques, (j'archéologie est à la nature sociale, ce que l'anatomie comparée est à la nature organisée; une mosaïque révèle toute une société, comme un squelette d'ichthyosaure sous-entend lôùte une oréeiiioii; île part «t d'autre, toutse déduit, tout d'endiairie^ la^sause C^it dehriner un ^et, comiae chaque effet'^permet de remciD-^ tei^ à une cause; et le savent refisuscite ainsi jusqu'aux verrues. de& «vieux âges.
De là vient sMï& doute le prodigieuï intérêt qu'inspdriQ urne des€ripti(îii architecturale quand la; &n£aiaie de Féevivain n'en dénature, point les élémens.jChftcuo nepeutrrîl pas la rattacher a^u paaaé par de révères déductions? et, pour
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rhomme ^ le passé ressemble singulièrement à l'avenir; lui raconter ce qui fut, n'est-ce pas presque toujours lui dire ce qui sera ? Enfin y il est rare que la peinture des lieux où la vie s'écoule, ne rappdle pas à chacun ses vœux trahis ou ses espérances en fleur. Or la comparaison entre un présent qui trompe les vouloirs se^ crets et l'avenir qui peut les réaliser , est une source inépuisable de mélaticolie ou de satisfsbctions douces.
Aussi, est-il presque impossible de ne pas être pris d'une espèce d'attendrissement à la peinture de la vie flamande, quand tous les accessoires ensontbien rendus. Pourquoi? Peut- être, .^est-ce, parmi les différentes existences, celle qui finit le mieux les incertitudes de l'homme. Elle neTa pas sans tocitesJea fêtes et tous les liens de Lf^&mille , sans une^rasse aisance qui atteste la continuité du bien-être, sans un repos qui ressemble à de la béatitude; mais elle exprime surtout le calme et la monotonie d'un bonheur naïvement sensuel , où la jouissance étouffe le désir. Quelque prix xjue l'hpmiiie p^ssjonné pui^e attacher au;i^ tumultes des sentimens, il ne voit jamaist sans émotion les images de cette nature sociale où les baltemens du
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cœur sont si bien réglés^ que les gens superficiels Faccusent de froideur. La foule préfère généralement la force anormale qui déborde^ à la force égale qui persiste; elle n'a ni le temps ni la patience dé constater l'imipense pouvoir caché sous une apparence uniforme; aussi^ pour frapper celte foule emportée par le courant de la vie^ le grand artiste et la passion n^ont-ils d'autre ressource que d'aller. au-delà du but^ conime ont fait Michel-Ange , Bianca-Capello , Mademoiselle de Layallière^ Beethowen, et Paganini. Les grands calculateurs seuls pensent qu'il ne faut jamais dépasser le but y et n'ont de respect que pour la virtualité empreinte dans un parfait ac-r complissement quimet, en toute œuvre, ce calme profond dont le charme saisit les hommes les plus désordonnés. Or, la vie adoptée par ce peu-* pie essentiellement économe, remplit bien les conditions de félicité que veulent la plupart des hommes dans une vie citoyenne et bourgeoise: * La matérialité la plus exquise est empreinte dnas toutes ses habitudes. Le comfortabie Anglais offre des teintes sèches, des tons durs ; tandis que le vieil intérieur dés ménages flamands réjouit l'œil par des couleurs moelleuses , par une bonhomie vraie ; il implique le travail sans
fatigue; la pipey dénote uqe heureuse application du Jar niente napolitain ; puis y il accuse un sentiment paisible de l'art; sa condition la plus nécessaire ^ la patience ; et l'élément qui en rend les créations plus durables^ la conscience. Le caractère flamand est dans ces deux mots , patience et conscience ^ qui semblent exclure les riches nuances de la poésie et rendre les moeurs de ce pays aussi plates que le sont ses larges plaines y aussi froides que l'est son ciel brumeux; mais il n'en est rien; la civilisation a déployé là' son pouvoir en y modifiant tout^ méçbe les effets du climat.
Si l'on observe avec attention les produits des divers pays du globe\; on est tout d'abord surpris de voir les couleurs grises et fauves spécialement . affectées aux productions des zôi^j^s tempérées > tandis que les couleurs les plus éclatantes distinguent celles des pays chauds; les mœurs doivent nécessairement se conformer à cette loi de la nature. Les Flandres qui jadis étaient essentiellement brunes et vouées à dea teintes unies ^ ont trouvé les moyens de jeter de l'éclat dans leur atmosr phère fuligineuse, parles vicissitudes politiques qui les ont successivement soumises aux Bour-
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guignons , aux Espagnols ^ aux Français , et les ont fait fraterniser avec les Allemands et les Hollandais. De TEspagne, elles ont gardé le luxé des écarlates^ les satins brillans^ les tapisseries vigoureuses d'effet^ les plumes^ les piandolines ^ et les formes courtoises. De Venise^ elles ont eu en retour de leurs toiles et de leurs dentelles^ cette verrerie fantastique où le vin reluit et semble meilleur. De l'Autriche^ elles ont conservé cette pesante di^ plomatie qui^ suivant un dicton populaire, fait trois pas dans un boisseau. Le commerce avec les Indes y a versé les inventions grotesques de la Chine^ et les merveilles du Japon. Néanmoins, malgré leur patience à tout amasser , à ne rien rendre , à tout supporter, les Flandres ne pouvaient guère être considérées que comme le magasin général de l'Europe, jusqu'au moment où la découverte du tabac souda par la fumée les traits épars de leur physionomie nationale.
Alors, en dépit des morcelJemens de son territoire, le peuple flamand exista de par la pipe et la bière. Alors, après s'être assimilé par la constante économie de sa conduite, les richesses et les idées de ses maîtres ou de ses voisins ,
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ce pays, si nativeinent terne et dépourvu de poésie, s'en composa une vie originale et des XDQBurs caractéristiques, sans paraître entaché de servilité. L'art y dépouilla toute idéalité pour r^roduire uniqueineat la forme. Aussi , ne demandez à cette patrie de la poésie plastique , ni la verve de la comédie , ni l'action dramati-^ que, ni les jets hardis de l'épopée ou de l'ode , ni le génie musical ; mais elle est féconde en découvertes utiles, en discussions doctorales qui veulen t et le tesnps et la lampe . Tout y est frappé au coin de la jouissance temporelle. L'homme y voit exclusivement ce qui est; et sa pensée sy courbe si scrupuleusement à servir les besoins de la vie, qu'en aucune œuvre, elle ne s'est élancée au-delà de ce monde. La seule idée d'avenir conçue par ce peuple , fut une soite d'économie en politique, et sa force révolutioû**naire vint du désir domestique d'avoir les coudées franches à table , et son aise complète , aous l'Auvent de ses steedes. Le sentiment du bîen-étre et l'esprit d'indépendance qu'inspire la fortune, engendrèrent là plutôt qu'ailleurs, ee besoin de liberté dont l'Europe fut travaillée plus tard. Aussi, la constance de leurs idées et la ténacité que l'éducation donne aujc
Flamands^ en firent-elles autrefois des hommes redoutables dans la défense de leurs droits.
Chez ce peuple^ rien donc ne se &çonne à demi^ ni les maisons^ ni les meubles, ni la digue, ni la culture, ni la révolte; aussi, gardet-il le monopole de ce qu'il entreprend. La fabrication de la dentelle, œuvre de patiente agriculture et de plus patiente industrie , celle de sa toile, sont héréditaires comme ses fortunes patrimoniales. Enfin, s'il fallait peindre hi constance sous la forme humaine la plus pure ; peut-être, serait-on dans le vrai, en prenant le portrait d'un bon bourgmestre des Pays-Bas, capable, comme il s^en est tant rencontré, de mourir bourgeoisement et sans éclat pour .
les intérêts de sa Hanse.*
Mais les douces poésies de cette vie patriarcbale se retrouveront naturellement dans la peinture d'une des dernières maisons qui , au temps où cette histoire commence, en conservaient encore le caractère à Douai ; car , de toutes les villes du département du Nord , Douai est celle qui se modernise le plqs , où le sentiment innovateur a fait les plus rapides conques tes , où l'amour du progrès social est le plus répandu. Là, les vieilles const ^uct ions disparaisseirf
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de jour en jôur^ les aniiques mœurs s'effacent, lé ton^ les modes, les façons de Paris y do*minent; et, bientôt^ de l'àncienkie vie flamande, les Douaiisiens n'auront plus que la cordial] té des soins hospitaliers , la courtoisie espagnole , la richesse et la propreté de la HoUande. Les hôtels en pierre blanche auront remplacé les' maisons de briqués ; et le cossu des formes bataves aura cédé devant Télégance des nouiPvaùtés françaises.
La maison où doivent sq passer les événe^.
mens de cette histoire se trouve à peu près au milieu de la rue de Panîs , et porte à Doum , depuis plus de deux cents ans , le nom de la . MajsoN Claes. Les Yan-Claës furent jadis une des plus célèbres familles d'artisans auxqtlelâ les Pays-B^s durent, dans plusieurs productions, une suprématie commerciale qu'ils ont gardée. Pendant longtemps ks Claës furent dans là ville.de .Gand, et de père en fils^ le^ chef)^ de la puissante oo(nfrérie des Tissësands. Lors de la révolte de cette grande dté eonlr^CharT les-Quint, qui voulait en supprimer le§ privi-: léges, le plus riche des Claês fut si. fortement compromis <{ue prévoyant une cataâtroph^^, ïM}^ fi|iw:& de partager le sort de ses compagnons ^ il,
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envoya secrètement à Douai^ sous la proteetion de la France, sa femme, ses enfans et ses ri« cbesses , arant que les troupes dé l'empereur n'eussent iilresti la ville. Les prévisions du Syndic des Tisserands étaient justes. Il fut, ainsi que plusieifrs autres bourgeois > excepté de la capitulation et pendu comme rdbelle ^ tandis qu'il était en réalité le défenseur de Tindépendahce gantoise. La mort de Claës et de ses compaw gnons porta ses fruits. Plus tard ces. supplices inutiles coûtèrent au roi des Espagne* la plus grande partie de ses possessions dans les Pays- Bas y car, de toutes les semences confiées à la terre, le sang versé par les maityrs est celle qui doïine là plus prompte moisson. Quand Philippe II , qui punissait la révolte jusqu'à la seconde génération , étendit sur Douai son sceptre de f^r, les Claës conservèrent leurt grands biens, en s'alliant à la très noble famille de Molina dont la branche aittéC;, alors pauvre, dwînt asseiridie pour pouvoir radicw tel' lé cônrtéde ]SouHi»qu'dienep©««édail'tiaë titûïairement dansleroyafcwne déJuéott.
Au commencement du dix^ncuvième siècle, après des vicissitudes dont le tableau n'oÉfrirait ken d'itttére^sant.la famille Claës était repné^i
> 9€È?iESB£LÀ VIE PRIVÉE. iS
sentée ^ danft la branche établie à Douai ^ par ta personne de M. Baltbaizar Molina, comte de Nôurho 5 qui tenait à s'appeler tout uniment Balthazar Claës. De l'immense fortune amass^ée par 6es ancêtres qui faisaient mouvoir un millier de métiers^ il restait à Balthazar environ quinze lâilte livres de rentes en fonds de terre dans l'arrondissement de Douai ^ et la maison de la rue de Paris ^ dont le mobilier valait seul /une fortune. Quant aux possessions du royaume de Léon, elles avaient été l'objet d'un procès entre les Alolina de Flandre et la branche de cette famille restée en Espagne. Les Molina de Léon gagnèrent les domaines et prirent le titre de c€QùQte de Nourho^ quoique les Claës eussent seuls le droit de le porter; mais la va-^ ntté de la bourgeoisie belge était supérieure à la morgue castillane; aussi quand 4lEtat civil fot institué, Balthazar Claës lalssa-t-0 de côté les bâillons 4e sa noblesse e^piagnôte pour ^a gratide illustration gantoise.
Le sentiment patriotique existe si forte*ment
che? Us famiHet exilées , que jUsqûes dans le^
derniers jours du dix^baiiième siècle, le» CSaë^
étaient demeurés fidèles à leurs tradiliôAs , U
^tews mœui'S'^t à lews usages. Ils ne s^alliaîent
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qu'aux familles de la plus pure bourgecn»ie^ il leur fallait un certain nombre d'échevins ou de bourgmestres du côté de la fiancée, pour l'admettre dans leur famille; et ils allaient chercher leurs femmes à Bruges , à Gand ^ à Liège ou en Hollande , afin de perpétuer le^ coutumes de leur foyer domestique. Vers la fin du dernier siècle, leur société qui s'était insensiblement restreinte , se bornait à sept ou huit familles de noblesse parlementaire dont les mœurs, dont la toge à grands, plis, dont lagin- TÎté magistrale mi-parti d'espagnole, s'harmoniaient bien à leurs habitude^. Les habitans ' de la ville portaient une sorte de respect religieux à cette famille, qui pour eux était comxna un préjugé. La constante honnêteté; la loyauté sans tache des Claês, leur invariable décorum en disaient une superstition aussi in- vétérée que oellfl de la fête de Gayant, et bien exprijûftée p^r ce nom, la maison. Claës: L'esprit de la vieille Flandre respirait donc tout e^Uj^r d^ins cette habitation qui x>ffpait à un amateur d'antiquités bourgeoise^, 1^ typ^ des modestes maisons que se oonstruisÂt }a;rîchè bourgeoisie au moyen-âge ;
Le, principal ornement de la.&çade était und -
porte à deux ventaux en chêne garnis de clous disposés en quinconce y au centre desquels les Claês avaient fait sculpter par orgueil deux navettes en croix. La baie de cette porte ^ édifiée en pierre de grès^ se terminait par un cintre pointu y qui supportait une petite lanterne sur-^ montée d'une croix ^ et dans laquelle se voyait une statuette de sainte Geneviève filant sa que^ nouille. Quoique le temps eût jeté sa teinte sur les travaux délicats de cette porte et de sa lanterne^ le soin extrême qu'en prenaient Içs gens du logis permettait aux passans d'en bien saisir les détails ; aussi le chambranle^ composé de colonnettes assemblées^ conservâit-il une couleur grise foncée qui brillait de manière à faire croire qu'il était verni.
De chaque coté de la porte^ au rez-Kle-cbaiiSr sée^ se trouvaient deux croisées semblables à toutes celles de la maison. Leur encadrement en pierre blanche finissait sous l'appui par une coquille richement ornêe^ et^ en haut^ par deux arcades que séparait le montant de la croix qui divi;sait le vitrage en quatre parties inégales^ car la traverse placée à la hauteur voulue pour figurer une croix y donnait aux deux cotés inférieurs de la croisée une dimension presque T. m. a
double de celle des parties supérieures arron-^ dies par leurs cintres. La double arcade avait pour enjolivement trois rangées de briques qui s'avançaient l'une sur l'autre^ et dont chaqùebrique était alternativement saillante ou retirée d'un pouce environ, de manière à dessiner grossièrement une grecque. Les vitres^ petites et en losange^ étaient enchâssées dans des branches en fer extrêmement minces et peintes en rougé.
Les murs bâtis en briquée ^ rejointoyées avec un mortier blanc ^ étaient soutenus de distance en distance et aux angles par des chaînes en pierre. Le premier étage était percé de cinq croisées; le second n'en avait plus que trois ^ et le grenier tirait soïi jour d'une grande ouverture ronde à cinq compartimens, bordée en grès, et placée an miliea du fronton triangulaire que décrivait le pignon, cfomme la rose dans le portail d'une cathédrale. Au ïaîte s'élevait , en guise de girouette , une quenouille chargée de lin . Les deux côtés du grand triangle que formait le mur du pignon, étaient découpés carrément par des espèces de marches jusqu'au couronnement du premier étage , où, à droite et à gauche de la mai-
SCÈNES DE LA VIE PAIYÉE. IQ
^on^ tombaient les eaux pluviales rejetées par la gueule d'un animal fantastique. Au bas de la maison^ une assise en grès y simulait une marche. Enfin, dernier vestige des anciennes coutumes y de chaque côté de la porte^ entre les deux fenêtres , se trouvait dans la rué une trappe en bois garnie de grandes bandes de fer, par lesquelles on pénétrait dans les caves.
Cette façade était , depuis sa construction , soigneusement nettoyée deux fois par an ; si quelque peu de mortier manquait dans un joint, le trou se rebouchait aussitôt; les croisées, les appuis, les pierres, tout en était épous- Seté mieux que ne sont époussetés à Paris les marbres les plus précieux; en sorte que ce devant de maison n'offrait aucune trace dé dégradation , et sauf les teintes foncées causées par la vétusté même de la brique , il était aussi bien conservé que peuvOTit l'être un vieux tableau , un vieux livre , chéris par un amateur, et qui seraient toujours neufs > s'ils ne subisisaient , sous la cloche de notre atmosphère, les différentes luttes des gaz dont nous sommes nous-mêmes la proie. Le ciel nuageux, la température humide de la Flandre , et les ombres
aO ÉTUDES DE MŒURS AU XIX^ SIÈCLE.
produites par le peu de largeur de la rue, ôtaient fort souvent à cette construction, le lustre qu'elle empruntait à sa propreté recherchée , qui; d'ailleurs ; la rendait froide et triste à l'œil. Un poète aurait aimé quelques herbes dans les jours de la lanterne , ou des mousses sur les découpures du grès ; il aurait souhaité que ces rangées de briques se fussent fendillées, et que sous les arcades des croisées, quelque hirondelle eût maçonné son nid dans les triples cases rouges qui les ornaient. Aussi le fini, l'air propre de cette façade à demi râpée par le frottement lui donnaient-ils un aspect sèchement honnête et décemment estimable, qui, certes, aurait fait déménager un romantique, s'il eût logé en face .
Quand un visiteur avait tiré le cordon en fer tressé de la sonnette qui pendait le long du chambranle de la porte, et que lu servante venue de l'intérieur lui en avait ouvert le battant au milieu duquel était une petite grille, il lui échappait aussitôt de la main, emporté par un poids , et retombait en rendant sous les voûtes d'une spacieuse galerie dallée et dans les profondeurs de la maison', un son grave et lourd comme si la porte eût
été de bronze. Cette galerie peinte en marbre^ toujours fraîche, et semée d'une couche de sable fin , conduisait à une grande cour carrée intérieure , pavée en larges carreaux vernissés et de couleur verdâtre. A gauche, se trouvaient la lingerie, les cuisines, la salle des gens ; à droite , le bûcher, le magasin au charbon de ten*e et les communs du logis , dont les portes , les croisées , les murs étaient ornés de dessins entretenus dans une exquise propreté. Le jour, tamisé entre quatre murailles rouges semées de filets blancs, y contractait des reflets et des teintes roses qui prêtaient aux figures et aux moindres détails une grâce mystérieuse et de fantastiques apparences .
Une seconde maison , absolument semblable, sauf la porte, au bâtiment situé sur le devant de la rue, et qui porte en Flandre le nom de quartier de derrière y s'élevait au fond de cette cour et servait uniquement à l'habitation de la £amille. Au rez-de-chaussée, la première pièce était un parloir éclairé par deux croisées du côté de la cour et par deux autres qui donnaient sur un jardin dont la largeur égalait celle de la maison. Deux portes vitrées parallèles conduisaient l'une au jardin , l'autre à la cour , et
correspondaient à la porte de la rue y de manière à ce que, dès l'entrée, un étranger pouvait embrasser l'ensemble de cette demeure , et apercevoir jusqu'aux pales feuillages qui tapissaient le fond du jardin. Le logis de devant, destiné aux réceptions, et dont le second étage contenait les appartemens à donner aux étrangers , renfermait certes des objets d'art et de grandes richesses accumulées avec le temps ; mais rien ne pouvait égaler aux yeux des Claës , ni au jugement d'un connaisseur, les trésors qui ornaient cette pièce où, dépuis deux siècles , s'était écoulée la vie de la famille.
Le Claës , mort pour la cause des libertés gantoises, l'artisan dont les gens de ce siècle prendraient une trop mince idée, si Thistprien omettait de leur dire qu'il possédait près de quarante mille marcs d'argent , gagnés dans 1^ fabrication des voiles nécessaires à la toute puissante marine vénitienne 5 ce Claës eut pour ami le célèbre sculpteur en bois Van-Huysium de Bruges. Maintes fois, Tartis te avait puisé dans la bourse de l'artisan. Quelque temps avant la révolte des Gantois, Van-Huysium, devenu riche, avait secrètement sculpté pour son ami,
une boiserie, en ébène massive où étaient représentées les principales scènes de la vie d'Ar* tewelde y ce brasseur^ un moment roi des Flan* dres. Ce revêtement^ composé d^ soixante panneaux ^ contenait environ neuf cents personnages principaux, et passait pour l'œuvre capitale de Yan-Huysium . Le capitaine chargé de garder les bourgeois que Charles - Quint avait décidé de faire pendre le jour de son entrée dans sa ville natale^ proposa, diton, à Yan-Claës de le laisser évader s'il lui donnait l'œuvre de Yan-Huysium. Le tisserand l'avait envoyée à Douai. Ce parloir, entièrement boisé avec ces panneaux que, par respect pour les mânes du martyr » Yan-Huysium vint lui-même encadrer de bois peint en outremer mélangé de filets d'or, était donc l'œuvre la plus complète de ce maître, dont aujourd'hui les moindres morceaux sont payés presque au poids de Tor.
Au-dessus de la cheminée, Yan Claês , peint par Titien dans son costume de président du tribunal des Parchons , semblait conduire encore cette famille qoi vénérait en lui ison grand homme. La cheminée, primitivement en pierre , à manteau très élevé , avait été re-
coiïstruite dans le dernier siècle^ en marbre blanc ^ et supportait un vieux cartel etdeux flambeaux contournés, de mauvais goût^ à cinq branches^ mais en argent massif. Les quatre fenêtres étaient décorées de grands rideaux en damas rouge ^ à fleurs noires , doublés de soie blanche^ et le meuble de même étoffe, avait été renouvelé sous Louis XIV. Le parquet, évidemment moderne, était composé de grandes plaques de bois blanc encadrées par des bandes de chêne. Le plafond formé de plusieurs cartouches , au fond desquels était un mascaron ciselé par Van-Huysium dans Fe goût de la renaissance, avait été respecté et conservait les teintes brunes dii chêne de Hollande. Aux quatre coins de ce parloir s'élevaient des colonnes tronquées, surmontées par des flambeaux à cinq branches , semblables à ceux de la cheminée; une table ronde en occupait le milieu; le long des murs étaient symétriquement rangées des tables à jouer; puis, sur deux consoles dorées, à dessus de marbre blanc, se trouvaient à l'époque où commence cette histoire deux globes de verre pleins d'eau , dans lesquels nageaient
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sur un lit de sable et de coquillages ^ des poissons rouges^ dorés ou argentés.
Cette pièce était à la fois brillante et sombre. Le plafond absorbait nécessairement la clarté y sans en rien refléter ; puis ^ si du côté du jardin le jour abondait et venait papilloter dans les tailles de l'ébène ^ les croisées de la cour donnant peu de lumière y faisaient à peine briller les filets d'or imprimés sur les parois opposées. Ce parloir si magnifiqi^e par un beau jour^ était donc la plupart du temps rempli des teintes douces^ des tons roux et mélancolie ques que le soleil épand sur la cime des forêts en automne.
, Il est inutile de continuer la description de la 4naison Claês dans les autres parties de laquelle se passeront nécessairement plusieurs scènes de cette histoire y et dont il suffit en ce moment de connaître les principales dispositions.
En i8ia^ vers les derniers jours du mois d'août un dimanche , après vêpres y une femme était assise dans sa bergère devant une des fenêtres qui regardaient le jardin. Les rayons du soleil tombaient alors obliquement sur la maison, la prenaient en écharpe, traversaient le
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parloir^ expiraient en reflets bizarres sur les boiseries qui tapissaient les murs du côté de la cour^ et enveloppaient cette femme dans la zone pourpre projetée par le rideau de damas drapé le long de la fenêtre. Quelque médiocre qu'eût été le peintre qui Teût prise en ce mo-^ ment^ il aurait certes produit une œuvre sail-» lante en copiant cette tête pleine de dmileur et de mélancolie. L'attitude générale du corps et la manière^ dont les pieds étaient jetés en avant accusaient l'abattement d'une personne affligée qui perd la conscience 4^ son être physique^ sous la puissante concentration de ses forces intérieures en s'occupant d'une pensée fixe dont elle suit les rayonnemens dans l'avenir^ comme souvent^ au bord de la mer^ on regarde un rayon de soleil qui perce les nuées et trace à l'horizon quelque bande lumineuse. Les mains de cette femme^ rejetées par les bras de la bergère^ pendaient en dehors^ et sa tête , comme trop lourde ^ reposait sur le dossier. Une robe de percale blanche très am-^ pie empêchait de bien juger ses proportions , et son corsage était dissimulé sous les plis d'une édiarpe mise en croix et nouée autour d'elle. Quand même la lumière n'aurait pas mis en
relief son visage qu'elle semblait se complaire .à produire préférablement au reste de sa per* sonne ^ il eût été impossible de ne pas s'en oc^ ouper alors exclusivement. Son expression^ quî eût frappé même le plus insouciant des enfans, était une stupéfaction persistante et froide, malgré les larmes brûlantes qui sillonnaient ses joues. Rien n'est plus terrible à voir que, cette douleur extrême dont la nature ne per** met le débordement qu'à de rares intervalles, mais qui restait sur ce visage comme une lave figée autour du volcan. On eût dit une mère mourante obligée de laisser ses enfans dans un abîme de misères, sans pouvoir leur léguer aucune protection humaine.
La physionomie de cette dame , âgée d'envi* roç quarante ans, mais alors beaucoup moins loin de la beauté qu elle ne l'avait jamais été dans sa jeunesse, n'ofifrait aucun des caractères de la femme flamande. Une épaisse chevelure noire lui retombait en boucles sur les épaules, et le long des joues. Son front, très bombé, étroit des tempes, était jaunâtre, mais sous ce front scintillaient 'deux yeux noirs qui jetaient des flammes. Sa figure, toute espagnole, brune de ton, peu colorée, ravagée par la petite vé-
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role^ arrêtait le regard par la perfection de sa forme ovale, dont les contours conservaient,, malgré Taltération des lignes, un fini d'une majestueuse élégance , et qui reparaissait parfois tout entier si quelque effort de l'ame lui restituait sa primitive pureté. Le trait qqi donnait le plus de distinction à cette figure mâle , «tait un nez courbé comme le bec d'un aigle , et qui trop bombé vers le milieu , semblait intérieurement mal conformé; mais il y résidait une finesse indescriptible, et la cloison des narines en était si mince, que sa transparence permettait à la lumière de la rougir fortement. Les sinuosités de la bouche, dont les lèvres un peu larges étaient très plissées , décelaient la fierté qu'inspire une haute naissance et une bonté naturelle, agrandie par un constant bonheur et polie par l'éducation . C'était une figure à la fois vigoureuse et féminine, dont on pouvait contester la beauté , mais qui commandait l'attention. Aussi quoique cette femme passât pour être laide, çà et là, dans le monde, quand elle était encore fille, quelques hommes se retournaient pour la voir, fortement émus par l'ardeur passionnée qu'exprimait sa tête , par les indices d'une inépuisa-
ble tendresse^ et demeuraient sous uii charme inconciliable avec ses défauts visibles; car elle était petite, boiteuse, bossue, et Ton s'obstinait alors à lui refuser de l'esprit.
Elle tenait beaucoup de son aïeul le duc de Casa-Réal, graud d'Espagne. Or, en cet instant le charme qui jadis saisissait si despotique» ment les âmes amoureuses de poésie, jaillissait de sa tête plus vigoureusement qu'en aucun moment de sa vie passée , et s'exerçait pour ainsi dire dans le vide , en exprimant une volonté fascinatrice , toute puissante sur les hommes, mais sans force sur l'avenir. Quand ses yeux quittaient le bocal qui se trouvait près d'elle, et dont elle regardait les pois-^ sons sans les voir, elle les relevait par un mouvement désespéré, comme pour invoqu^er le ciel , car ses souffrances semblaient étire de celles qui doivent rester secrètes sur la terre , et que les femmes népeuvent confier qu'à Dieu. Le silence n'était troublé que par des grillons ou quelques cigales qui criaient dans le petit jardin d'où s'échappait une chaleur de four, et par le sourd retentissement de l'argenterie , des assiettes et des chaises que remuait,
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dans la pièce contiguë au parloir^ un domestique occupé à servir le dîner.
En ce moment^ la dame affligée prêta l'oreille^ parut se recueillir^ puis elle prit son mouchoir 9 essuya ses larmes^ détruisit l'expression de douleur gravée dan^ tous ses traits^ essaya de sourire; et bientôt^ on eût pu la croire dans cet état d'indifférence où nous laisse une vie exempte d'inquiétudes. Soit que l'habitude de vivre dans cette maison où la confinaient ses infirmités ^ lui eût permis d'y reconnaître quelques effets naturels imperceptibles pour d'autres ^ et que les personnes en proie à des ^entimens extrêmes recherchent vivement ; soit que la nature eût compensé les disgrâces physiques dont elle l'avait adcablée y en lui donnant des sensations plus délicates qu'k des êtres en apparence plus avantageusement organisés; cette femme avait entendu le pas d'un homme dans une galerie bâtie au-dessus des cuisines et des salles destinées au service de la maison 9 et par laquelle le logis de devant communiquait avec le quartier de derrière. Efi éffet^ lebruit devint plus distinct^ et s'approcha. Bientôt^ sans avoir la puissance avec laquelle Une créature passionnée comme l'était cette
SCÈJSES DE LÀ YIE PRIVÉE . 3 1
femme sait souvent abolir l'espace pour s'unir à son autre mçi^ un étranger aurait facilement distingué le pas de cet homme dans l'escalier par lequel on descendait de la galerie au parloir. Certes^ au bruit de ce pas, l'être le plus inattentif eût été assailli de pensées y il était impossible de l'écouter froidement.
Une démarche précipitée ou saccadée effraie.
Quand un homme crie au feu , ses pieds parlent aussi haut que sa voix. S'il en est ainsi, une démarche contraire ne doit pas causer de moins puissantes émotions. Qr, la lenteur grave, le pas traînant de cet homme eût sans doute impatienté des gens irréfléchis ^ mais un observateur ou des personnes nerveuses auraient éprouvé un sentiment voisin de la terreur , en écoutant le retentissement mesuré de ces pieds d'où la vie semblait absenté , et qui faisaient craquer les planchers comme si deux poids métalliques les eussent frappés alternativement. C'était le pas indécis et lourd d'un vieillard, ou la majestueuse démarche d'un penseur qui entraîne des mondes avec lui.
Quand cet homme eut descendu la dernière marche, en appuyant ses pieds sur les dalles^ par un mouvement plein d'hésitation, il resta?
3a ÉTUDES DE MOEURS AU XIX^ SIÈCLE.
pendant un moment dans le grand palliei* où aboutissait le couloir qui menait à la salle des gens^ et d'où Ton entrait également au parloir par une porte cachée dans la boiserie^ comme Tétait parallèlement celle qui donnait dans la salle à manger. Alors ^ un léger frissonnement comparable à la sensation que cause une étincelle électrique , agita la femme assise dans la bergère; mais auss^i le plus doux sourire anima ses lèvres, et son visage ému par Fattente d'un plaisir, resplendit comme celui d'une belle madone italienne. Elle trouva soudain la force de refouler ses terreurs au fond de son ame ; puis, elle tourna la tète vers les panneaux de la porte qui allait s'ouvrir à l'anjgle du parloir, et qui fut en effet poussée avec une l^rusquerie telle, que la pauvre créature parut en avoir reçu la commotion.
Balthazar Claês se montra tout-à-coup , fit quelques pas, ne regarda pas cette femme, ou s'il la regarda, ne la vit pas, et resta tout droit au milieu du parloir , en tenant dans sa main droite sa tête légèrement inclinée. Une horrible souffrance à laquelle cette femme ne pouvait s'habituer quoiqu'elle revînt fréquemment chaque jour, lui étreignit le cœur, dissipa son
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'sourire y plissa son front brun entre les sourcils vers cette ligne qu'y creuse la fréquente expression des sentimens extrêmes, et ses yeux se remplirent de larmes qu'elle essuya soudain en regardant Balthaîâf .
Certes^ il était impossible dé ne pas être profondément impressionné par ce chef de la fisimille Claës. Jeune ^ il avait dû ressembler au sublime martyr qui menaça Gharles-Quiht de ^recommencer Artèwelde ; ktiais en ce moment , il paraissait âgé dé plus de soixante ans , quoiqu'il en ieût à peine cinquante y et sa vieillesse prématurée avait détruit cette noble ressemblance. Sa haute taille se voûtait légèrement, soit que ses travaux l'obligeassent à se courber, soit que son humérus se fût boinbé sous le poids de sa tête. Il avait utie large poitrine, un buste carré y mais les parties inférieures de son corps étaient grêles, quoique nerveuses. Ce désaccord dans une organisation évidemment parfaite autrefois, intriguait Tésprit iqui cherchait à expliquer par quelque singularité d'existence, les raisons de cette forme fantastique. Son abon^dante chevelure blonde; peu soignée, retombait sur ses épaules , à la manière allemande , mais dans un désordre qui s'harmoniait à la bizar^
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rerie générale de sa personne. Son large front offrait d'ailleurs les protubérances dans lesquelles Gall a placé les inondes poétiques. Ses yeux d'un bleu clair et riche avaient là vivacité brusque que Ton a remarquée chez les grands chercheurs de causes occultes. Son nez^ qui sans doute avait été parfiedt^ s'était allongé 9 et les narines semblaient s'ouvrir graduellement de plus en plus y par une involontaire tension des muscles olfactifs. Ses pommettes velues saillaient beaucoup , et ses joues déjà flétries en paraissaient d'autant plus creuses; sa bouche pleine de grâce était resserrée entre le nez et un menton court, mais très relevé. Néanmoins, la forme de sa figure était plus longue qu'ovale, et le système scientifique qui attribue à chaque vi* sage humain une ressemblance avec la face d'un animal, eût trouvé, certes, une preuve de pIUs dans celui de Balthazar Claês, que l'on aurait pu • comparer à une tête de cheval . Sa peau se collait sur ses os, comme si quelque feu secret ledes^ séchait incessamment, et, parmomens, quand il regardait dans l'espace comme pour y trouver la réalisation de ses espérances, on eût dit qu'il jetait par ses narines, la flamme dontson ame était consumée. En effet , les sentiméns profonde
quianiment les grands hommes respirdA$nt dans ce visage pàle^fortementsillénilétleridiesymaigre outre mesure; sur son front pli^é comme celui d'un vieux ro; plein de soucis^ mais surtout dans ses yenx étîiacelans ddnt le feu semblait égde-^ înent accru pîar là chasteté que donne la tyràti^ nie des idées , et par le foyer intérieut d^stne vaste intelligence. Sesyeai: profondément ën-^ fonciés dans leurs orbites pai^issaient avoir été cernés uniquement par les Veilles et par les terribles réactions d'un espoir tbtijoiïrs déçu > toujours renaissant.
D'ailleurs^ le jalouk fanatisisië qu'inspivè l'art wL la science^ se trahissait chez cet homme par une singulière et constante dis^ traction dont sa mise et son itûaintien offraient des preuves en acéord avec la magnfâque ^monstruosité de sa physionomie. Ses larges msdns poilues étaient sales ^ ses longs onglet avaient à leurs extrémités des ligfïes noires ttèà foncées. Ses souliers n'étaient pas nettoyés oïl manquaient ^e cordons. De toute sa maison^ le maître seul poth^ait se donner l'étrange licence d'être mal^propre. Son pantalon de drap noir plein de taches^ son gilet débouton'né^ sa cravatte mise de travers , et son habit verdft-
tre toujours décousu complétaient un fantasque ensemble de petites et de grandes choses qui^ chez tout autre ^ eût décelé la misère qu'engendrent les vices ^ mais qui^ chez Bal* thazar Clàês^ était le négligé du génie empreint dans ses traits. Mais rien ne ressemble plus au vice que le génie. N'est-ce pas un constant excès qui dévore le temps, l'argent, le» corps, et mène plus rapidement que les passions mauvaises à l'hôpital ; car^ parmi les vices, il est le seul auquel Icfs hommes refusent de faire crédit, et dont ils ne pardonnent jamais le malheur; les bénéfices en étant toujours trop éloignés , pour que l'état social puisse fa^re son compte avec l'homme de génie vivant.
Malgré son continuel oubli du présent, si Balthazar Claës quittait ses mystérieuses contemplations, si quelque intention douce et sociable ranimait ce visage penseur, si ses yeux fixes perdaient leur éclat rigide pour peindre un sentiment, et s'il regar^dait autour de lui, en revenant à la vie réelle et vulgaire , il était difficile de ne pas rendre involontairement hommage à la beauté séduisante de ce visage , et à l'esprit gracieux qui s'y peignait. Aussi, chacun en le voyant
alors ^ eût-il regretté que cet homme n'appartînt plus au monde ^ et se serait-il dit : — Il a dû être bien beau dans sa jeunesse^ Mais certes on se serait trompé. Jamais BaU Uiazar Claës n'avait été plus poétique qu'il ne Tétait en ce moment. Lavater aurait été certainement arrêté par cette tête pleine de patience y de loyauté flamande , de persistance bourgmestrienne^ de moralité candide^ où tout était large et grand ^ où la passion semblait calme ^ parce qu'elle était forte. Les mœurs de cet homme devaient être pures ^ sa parole sacrée^ son amitié constante^ son dévoue^ ment complet ; mais le vouloir qui emploie ces„ qualités au profit de la patrie y du monde ou de la famille^ avait réellement disparu. Ce citoyen y tenu de veiller au bonheur d'un ménage^ de gérer une fortune ;y de diriger ses en<fans vers un bel avenir, semblait vivre en dehors de ses devoirs et de ses affections dans le commerce de quelque génie familier, k un prêtre , il eût paru plein de la parole de Dieu ; un artiste l'eût salué comme un grand maître ; un enthousiaste l'eût pris pour un Voyant de l'Eglise Swedenborgiste.
En ce moment le costume détruit, sauvage,
ruiné que portait cet homme contrastait singulièrement avec les recherches gracieuses de la femme qui Fétiidiait si douloureusement. Les piçrsonne&eont^e&ites qui ont de l'espritou une belle ame^ apportent à leur tpilette un gpût €[xqtiis« Qu epes j$e mettent simplement, en comprenant que leur charme est tout moral ; ou elles savent faire oublier la disgrâce de leurs proportions par ;uine sorte d'élégance ds^ns les détails, quidivextit le regard et occupe l'esprit. Or, hont^eulement cette femme ^vait une ame généreuse, mais encore elle aimait Balthazar C^ês avec cet instinct de la femme qui donne un avant -goût de l'intelligence des anges. Élevée au milieu d'une des plus illustres familles dfi la Belgique , elle y aurait pris du goût si elle n'en avait pas eu déjà; mais éclairée par le désir déplaire constamment à l'homme qu'elle aimait, elle savait se vêtir admirablement ^ans que son élégance f&t disparate avec ses deux vices de conformation . Son corsage ne péchait d'ailleurs que par le dos, où Tune de ses épaules était sensiblement plus grosse que l'autre. Elle regarda par les croisées, dans la cour intérieure , puis dans le jardin, comme pour s'assurer qu'elle était seule
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avecBalthazar, et lui dit d'une voix douce ^ en lui jetant un regard plein de cette soumission qui distingue les flamandes , car depuis longtemps Famour avait entre eux chassé la fierté de la «sandesse espagnole : — Balthaz^r, tu es donc bien occupé ! voici le trente-tpoisièmie dimanche que tu n'es venu ni à la messe ni à vêpres.
Claês ne répondit pas. Sa femme baissa la tète, joignit. les mains et attendit. Elle savait que ce silence n'accusait ni mépris ni dédain , mais de f^ranniqu^s préoccupations. Balthazar élait un. de ces êtres qui conservent long-temps auiond du cœur leur délicatesse juvénile^ et il se serait cru crimitiel * d!eiprimer la moindre pensée blessante à une femme accablée par le sentiment de sa disgrâce physique. Lui seul, peut-être parmi les hommes, savait qu'un mot, un regard peuvent effacer des années de bonheur, et sont d'autant plus cruels , qu'ils contrastent plus fortement avec une douceur constante; car notre nature nous porte à ressentir plus de douleur d'une dissonnance dans ^ la félicité , que nous n'éprouvons de plaisir à rencontrer une jouissance dans le malheur.
Quelques instans après, il parut se réveiller,
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regarda vivement autour de lui^ et dit : — Vêpres ! . . . Ha ! les enfaus sont à vêpres. . .
Il fit quelques pas pour jeter les yeux sur le jardin où s'élevaient de toutes parts de magnifiques tulipes; mais il s'arrêta tout à coup comme s'il se fût heurté contre un mur^ et s'écria : — Pourquoi ne se combineraient*ils pas dans un temps donné?
— Deviendrait-il donc fou ! se dit la femme avec une profonde terreur.
Mais pour donner plus d'intérêt à la scène que provoqua cette situation^ il est indispensable de jeter un coup d'oeil sur la vie antérieure de Balthazar Claës et de la petite-fille du duc de Casi^- Real.