‹ Scènes de la vie privéeChapitre 2 sur 8 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

d'vn ménage flamand^

Vers l'an 1783^ M. Balthazar Claës de Molina-Nourho avait environ vingt*deux ans, et pouvait passer pour ce que nous appelons en France un bel homme. Il vint achever son éducation à Paris^ où il prit d'excellentes ma-* nières dans la société de madame d'Egmont , de M. le comte deHora, du prince d'Aremberg, de l'ambassadeur d^Espagne, d'Hdvétius, des Français originaires de Belgique, ou des personnes venues dp céTpayS; et que leur naissance

OU leur fortune faisaient compter parmi tes grands seigneurs qui^ dans ce temps, donnaient le ton. Le jeune Claês y trouva quelques parens et des amis qui le lancèrent daiis le beau monde au moment où ce monde allait tomber 5 mais comme la plupart des jeunes gens , il fut plus séduit d'abord par la gloire et la science que par la vanité. Il fréquenta donc beaucoup les savans et particulièrement Lavoisier , qui, alors, se recommandait plus a l'attention publique par l'immense fortune d'un fermier-général, que par ses découvertes^en chimie; tandis que plus tard, le grand chimiste devait faire oublier le petit fermier-général . Balthazar se passionna pour la science que cultivait Lavoisier 4ont il devint un ardent disciple; mais il était jeune, beau comme le &it Helvétîns , et les femmes de. Paris lui apprirent bientôt à distiller exclusivement l'esprit et l'amour. Quoiqu'il eût embrassé l'étude avec ardeur, que Lavoisier lui eût accordé quelques éloges, il abandonna son maître pour écouter les maîtresses du goût , auprès desquelles les jeunes gens prenaient leurs dernières leçons de savoir-vivre t% se façonnaient aux usages de la haute société qui, dans l'Europe, forme une même famille. Le songe

enivrant de ses succès dura peu. Après avoir respiré l'air de Paris, il partit fatigué de Paris et de sa vie creuse qui ne convenait ni à son ame ardente ni à son cœur aimant. La vie domestique, si douce, si calme, dont le seul nom de la Flandre lui donnait souvenir, lui parut mieux convenir à son caractère et aux ambitions de son cœur. Les dorures d'aucun salon parisien n'avaient effacé les mélodies du parloir brun et du petit jardin où son enfance s'était écoulée si heureuse. IL faut n'avoir ni foyer ni patriç pour rester à Paris , c'est la ville du cosmopolite ou des hommes qui ont épousé le monde et l'étreignent incessamment avec le bras de la science , de l'art ou du pouvoir.

L'enfant de la Flandre revint à Douai comme le pigeon voyageur, il pleura de joie en y rentrant le jour où se promenait Gayant, ce superstitieux bonheur de toute la ville, le triomphe des souvenirs flamands , fête dont l'introduction était contemporaine de l'émigration de sa famille à Douai. La Mort de son père et celle de sa mère laissèrent la maison Claês déserte, et l'y occupèrent pendant quelque tems. Puis, la première douleur passée, ilsen*tit le besoin de se marier pour compléter l'exis*-

tenoe heureuse dont il avait repris toutes les religions^ et voulut suivre les erremens du foyer domestique^ en allant^ comme ses ancêtres^ chercher une femme à Gand^ à Bruges^ à Oudenarde^ à Anvers; mais aucune des personnes qu'il y rencontra ne lui convint. Il avait sans doute ^ sur le mariage^ quelques idées particulières y car il fut dès sa. jeunesse accusé de ne pas marcher dans la voie commune.

Un jour^ il entendit parler^ ehez Fun de ses parens, à Gand ^ d'une demoiselle de Bruxelles qui devint l'objet d'une discussion assez vive. Les uns trouvaient mademoiselle de Temninck disgracieuse et contrefaite^ malgré sa beauté; les autres^ belle malgré son pied trop court et son épaule trop grosse. Le vieux cousin dé Balthazar Claês dit à ses convives que y belle ou non^ elle avait une ame qui la lui ferait épouser^ s'il était à marier. Puis^ il raconta com-^ ment elle venait de renoncer à la succession de son pèi*e et de sa mère^ afin de prôtcurer à son jeune frère un mariage digne de son nomy en en préférant ainsi le bonheuf du sien propre, et lui satorifiânt toute sa vie; csltW n'était pas à croire qu'elle se mariât vieille et sans fortune; quand , jeune héritière /il lië

SCÈIŒS DE LA YIE PRIYÉB. 4?

ise présentait aucun parti pour elle. Quelques jours après ^ Balthazar Claês recherchait ma^demoiselle de Temninck qui avait alors près de trente ans^ et dont il s'était vivement épris. Joséphine de Temninck se crut l'objet d'un caprice^ et refusa d'écouter M. Claês; mais la passion est si communicative ; puis , pourune pauvre fille contreDatite et boiteuse^ un amour inspiré à im homme jeune et bien £ait^ corn*portait de si grandes sédûctionsj^ qu'elle coii<âentit à se laisser courtiser.

Ne faudrait-il pas un livre entier pour bien peindre l'amour d'une jeune fille humblement soumise à l'opinion qui la proclame laide ^ tandis qu'elle sent en elle le charme irrésistible que produisent les sentimens vrais? Ce sont de féroces jalousies à l'aspect dii bonheur^ de cruelles velléM;és de vengeance contre la rivale qui vole un regard ; enfin y des émotions ^ des terreurs inconnues à la plupart des femmes^ et qui/alors perdraient à n'être qu'indiquées. Le oouté^ $i dramatique en amour, serait le se^ cret de cette analyse essentiellementminutieuse, où certaines âmes retrouveraient la poésie per^ due, mais non pas oubliée de leurs premiers troubles : ces exaltations sublimes au fond dii

cœur et dont le visage ne dit rien ^ cette crainte de n'être pas compris^ et ces joies illimitées de ravoir été; ces hésitations magnétiques et ces projections fluides qui donnent aux yeux dés nuances infinies; ces suicides irrésolus^ causés par un mot^ suivis de mélancolies profondes et îjùe dissipe une intonation de voix aussi étendue que le sentiment dont elle révèle la persistance méconnue; ces regards tremblans qui voilent de terribles hardiesses ; ces envies soudaines de parler et d'agir ^ réprimées par leur violence même ; cette éloquence intime qui se produit par des phrases sans esprit ^ hiais prononcées d'une voix titillante; les mystérieux éfFets de cette primitive pudeur de l'ame et de celte divine discrétion qui rend généreux dans Tombre, et fait trouver un goût exquis aux dévoûmens ignorés ; enfin toutesies beautés de l'amour jeune ^ toutes les faiblesses de Ist puissance printanière.

Mademoiselle de Tefnninck fut coquette par grandeur d'ame. Le sentiment de ses apparentes imperfections la rendit aussi difficile y que Teût été la plus belle personne. I^a crainte de déplaire un jour, éveillait sa fierté , détruisait èà confiance, et lui donnait le courage de

garder au fond de son cœur ces preinièrés félicités que les autres femmes aiment à pu** blier par leurs airs^ et dont, elles se font une orgueilleuse parure. Plus l'amour la poussait vivement vers Balthazar^ moins elle osait lui exprimer ses sentimens^ Le geste, le regard, la réponse ou là demande qui, chez une jolie femme, sont des flatteries pour un homme, ne devenaient-elles pas, en elle^ d'humiliantes spé*culations . Une femme belle > peut à son aise êtié elle-même , le monde lui fait toujours crédit d'une sottise ou d'une gaucherie; tandis qu'ùil seul regard arrête l'expression la plus magnifique sur les lèvres d'une femme laide , intimide ses yeux, augmente la disgrâce de ses gestes, embarrasse son maintien . Ne sait^elle pas^qu'k elle seule il est défendu de commettre des fautes, cdr chacun lui refuse le don de les. réparer, et d'ailleurs, personnenè lui en fournit l'occasion . Or, la nécessité d'étreàchaquè instantparfaite, nedoit^ elle pas éteindre les facultés, en glacer l'exereic^; Elle ne peut vivre que dan^ une atmèsptière d'angélique indulgence 3 et, où sont I^s cœm^â d'où l'indurgence s'épanche sans se teindre d'une amère et blessa^nte pitié?

Ces pensées auxquelles l'avait accoutumée!

5o ÉTUDES DE MQEUKS AU XIX*^ SIÈCLE.

l'horrible politesse du oionde^ et ces égards , qui, plus cruels que des injures, aggravent les malheuris en les constatant , oppressaient mademoiselle de Temninck, lui causaient une gène constante qui refoulait au fond de son âme les impressions les plus délicieuses, ^t frappaient de froideur son attitude , sa parole ; son regard. Elle était amoureuse à I9 dérobée, tf osait avoir de l'éloquence ou de la beaqté que dans la solitude; et^ malheureuse par le jour, elle aurait été ravissante sll lui avait été permis de ne vivre qu'à la nuit. Souvent elle dédaignait la parure qui pouvait sauver eh partie ses défauts ; mais elle montrait son joli pied et sa magnifique main pour éprouver cet amour au risque de le perdre; et alors , ses yeux d'es|)agnoie fascinaient quand elle s'apercevait que Balthazar la trouvait bdie en. négligé.' Néanmoins, la défiance lui gâtait les ^ rares iùslans pendant lesquels elle se hasardait à se déplier au bonheur. EMe se demandait bientôt sr M. Claës ne cherchait pas à répouser pour avoir au logis une esdave; s'il n'avait pas quelques imperfections secrètes qui lobligeaiehi ' à se coflitenîter d'une pauvre fille bpssue. Ces anxiétés

SCÈNES DE LÀ TIE PRIVÉE. St

perpétuelle» donnaient parfois un pidx inoin aux heures où elle croyait à la durée y à la sincérité dPun amour qui. devait la venger du monde. Elle provoquait de délicates discussion^ en exagérant sa laideur^ afin de pénétrer jusqu'au fond de la conscience de son amant ^ et alors elle arrachait à Balthazar des * vérités peu flatteuses. Mais elleaimait Tembarras où il était^ quand elle l'avait amené à dire que ce qu*on aimait dans une femme était avant tout une belle âme, "et ce dévouement qui rend les'jburs de la vie si constamment heureux; qu'après quelques années de mariage, la plus déli^ cieuse femme de là terre était pour un mari

l'équivalent de la plus laide. En effet, aprêsavoir entassé ce qu'il y avait de vrai dans les paradoxes qui tendent à diminuer le prk de la beauté; soudain, il s apercevait de la ^éso^ bligeance de ces propositions, et découvrait toute la bonté de son cœur dans la délicatesse des transitions par lesquelles il savait prouver à mademoiselle de Temninck qu'elle était parafai te pour lui.

Elle eut donc tout le mérite des plus beaux dévouemens, car elle désespérait d'^re foujours aimée; mais la perspective d'une lutte

Su ÉTUDES DE MOEURS AU XIX^ SIÈCLE.

dansliaqùelle le sentiment devait l'emporter sur la beauté la tenta; puis elle trouva de la grandeur à se perdre ; enfin le bonheur^ de quelque courte durée qull pût être, devait lui coûter trop cher pour qu'elle se refusât à le goûter. Ces incertitudes, ces combats, communiquaient le charme de la passion à cette poursuite légale, et inspiraient à Balthazar ^ un amour presque chevaleresque.

Le mariage eut lieu au commencement de l'année 1796. Les deux époux revinrent à Douai passer les premiers jours de leur union dans la maison patriarchale des Claës, dont mademoiselle de Temninck grossit les trésors en apportant quelques beaux tableaux de^Murillo et de Yelasquez , les diamans de sa mère et les magnifiques présens que lui envoya son frère, récemment devenu duc de Casa- Réal.

Peu de femmes furent plus heureuses que madame Claës. Son bonheur dura quinze années, sans le plus léger nuage, et comme une vive lumière, s'infusa jusques dans les menus détails de l'existence. La plupart des hommes ont des inégalités de caractère qui produisent de continuelles dissonances, et privent leur

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intérieur de cette harmonie^ le beau idéal du ménage ; parce que la plupart des homme& sont entachés de petitesses^ et les petitesses engendrent les tracasseries. L'un sera probe et actif, mais dur et rèche; l'autre sera bon, mais entêté^ celui-ci aimera sa femme, mais aura de l'incertitude dans ses volontés y celui-là, préoccupé par l'ambition, s'acquittera, de ses sentimens comme d'une dette j et s'il donne les vanités de la fortune, il emporte la joie de tous les jours 5 enfin, les hommes du milieu social sont essentiellement incomplets , sans être notablement reprochables. Les gens d'esprit sont variables autant que des baromètres ; le génie seul est essentiel* ment bon. Aussi le bonheur pur se trouve-til aux deux extrémités de l'échelle morale. La bonne bête ou l'homme de génie sont seuls capables , l'un par faiblesse , l'autre par force , de cette égalité d'humeur , de cette douceur constante, dans laquelle se fondent les aspérités de la vie. Chez l'un, c'est indifférence et passiveté; chez l'autre , c'est indulgence et continuité de la pensée sublime dont il est l'interprète et qui doit se ressembler dans le principe comme dans l'application. L'un et l'autre sont

également simples et naïfs ^ seulement^ chez c^Iui-'là c'est le vide 5 et chez celui-ci , c'est la profondeur. Aussi les femmes adroites sontelles assez disposées à prendre une béte comme le meilleur pis-aller d'un grand homme.

. Balthazar porta donc d'abord sa supériorité dans les plus petites choses de la vie. Il se plut à voir dans l'amour conjugal unç œuvre ma- ^mûqjoleyety comme les hommes de haute por-* tée qui ne souffrent rien d'imparfait^ il voulut en déployer toutes les beautés. Son esprit modifiait incessammeut le calme dii bonheur; et jSpn noble caractère marquait ses attentions au coin de la grâce. Âinsi^ quoîquil partageât les principes philosophiquesdu dix-huitième;^iècle> il installa chez lui jusqu'en 1801, malgré les risques^ un prêtre catholique , afin de ne pas contrarier le fanatismeespagnolquesa femme avait sucé dans le lait maternel pour le catholicisiiie romain; et^ quand le culte fut rétabli en France^ il accompagna sa femme à la messe^ tou$ les dimanches . Jamais son attachemen t ne quitta les forines de la passion. Jamais il ne fit sentir dans son intérieur cetfe force humaine dont les femmes aiment la protection^ parce que pour la ilifjnne, elle aurait ressecfjbléà delà pitié. Puis,

par la plus ingénieuse adulation ^ il la traitait comme son égale et laissait échapper de ceis aimables bouderies qu'un bomme se permet enr vers une belle £émme comme pour en braver la supériorité. Pour elle, ses lèvjes forent toujours embellies par le sourire du bonbêur y et sa parole fut toujours pleine de doucèuV. Il Faima, pour elle et pour lui, àvecicaUe ardeur qui comr porte un éloge continuel des qualités. et des beautés d'une femme. La fidélité, souvent l'effet d'un principe social^ d'une religion ou d'un calcul chez \es maris^ en lui, semblait involontaire , et n'allait point sans les douces flatteries des premiers joiirs de l'amour ; enfin , le devoir était du mariage la seule obligation qui leurful inconnue.

Balthazar Claês trouva d'ailleurs dans pt^adf^*moiselle de Temninck une constante et çomplète réalisation de ses espérances . En lui , le cœur fut tQujours assouvi sans fatigue, et l'homme toujours heurjeux. Non seulement, le sang espagnol ne mentait pas chez la pefite-;filie des Casa-Réal , et lui faisait un instinct de cette science qui sait varier le plaisir à ^'infini; lirais elle eue aussi ce dévoilement sans bprpes qui est le génie de son sexe, cop^me la grâce en

est toute la beauté. Son amour était un fana-^ tisme aveugle qui l'aurait portée à mourir sur un signe de tête. La délicatesse de Balthazar avait exalté chez elle les sentimens les plus généreux de la femme ^ et lui inspirait un impérieux besoin de donner plus qu'elle ne recevait. Ce mutuel échange d'un bonheur alternative* ment prodigué^ mettait visiblement le principe de sa vie en dehors d'elle, et répandait un croissant amour dans ses paroles , dans ses regards, dans ses actions. De part et d'autre , la reconnaissance fécondait et variait la vie du cœur^de même que la certitude d'être tqut l'un pour l'autre excluait les petitesses en agrandissant les moindres accessoires de l'existence.

Mais aussi , la femme contrefaite , que son mari trouve droite , la femme boiteuse qu'un homme ne veut pas autrement, ou la femme âgée qui paraît jeune, ne sont-elles pas les plus heureuses créatures du monde féminin. La passion humaine ne saurait aller au-delà. La gloire de la femme n'est-elle pas de faire adorer ce qui paraît un défaut en elle. Oublier qu'une boiteuse ne marche pas droit est la fascination d'un moment; mais l'aimer parce qu'elle boite, est la déification de son vice. Peut-être fau-

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drait-il graver dans lIEvangile des femmes cette sentence : Bienheureuses les imparfaites, à elles appartient le KOjraume de V amour.

Certes y la beauté doit être un malheur pour une femme. Sa fleur passagère entre pour trop dans lesentiment qu'elle inspire. Ne l'aime-t-on pas comme on épouse une riche héritière? Mais l'amour que fait éprouver ou que témoigne une femme deshéritée des* fragiles avantages après lesquels courent les enfans d'Adam^ est l'amour vrai ^ la passion inconnue au monde ^ mystérieuse j une ardente étreinte des âmes, un sentiment pour lequel le jour du désenchantement n'arrive jamais. Cette femme a des grâces que ne contrôle pas la société; elle est belle à -propos; et recueille trop de gloire à fsiire oublier ses imperfections pour n'y pas constamment réussir. Aussi les attachemens les plus célèbres dans l'histoire, furent-ils presque tous inspirés par des femmes auxquelles le vulgaire aurait trouvé des défauts. Cléopàtre, Jeanne de Naples , Diane de Poitiers , mademoiselle de Lavallière, madame de Pompadour, enfin, la plupart des femmes que l'amour a rendues célèr bres ne manquent ni d'imperfections , ni d'in-r firmités ; tandis que la plupart des femmes dont

la beauté nous est citée comme par£sdte^ ont vu finir malheureu&ement leurs amours. Cette apparente bizarrerie doit avoir sa cause: peutêtre l'homme vit-il plus par le sentiment que par le plaisir; peutrétre, le charme tout physique d'une belle femme a-t-il des bornes, tandis que le charme essentiellement moral d'une femme de beauté médiocre est infini.

N'est-ce pas la moralité de la fabulation sur laquelle reposent les Mille et une Nuits. Femme d'Henri YIII^ une laide aurait défié la hache et soumis l'inconstance du maître.

Par une biza.rrerie assez explicable chez une fijle d'origine espagnole ^ madame Claës était ignorante. Elle savait lire et écrire; mais jusqu'à l'âge de vingt ans , époque à laquelle ses parens la tirèrent du couvent, elle n'avait lu que des ouvrages ascétiques. En entrant dans le monde, elle eut d'abord soif des plaisirs du monde et n'apprit que les sciences futiles de la toilette ; mais elle fut si profondément humiliée de son ignorance qu'elle n'osait se mêler à aucune conservation; aussi passa-t-elle pour avoir peu d'esprit. Cependant, cette éducation mystique avait eu pour résultat de laisser en elle les sentimens dans toute leur force^

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et de ne point gâter son esprit naturel. Sotte ei laidexomme une héritière aux yeux dumonde^ elle devint spirituelle et belle pour son mari. Balthazar essaya pendant les premières années de son mariage de lui doimer les connaissances dont elle avait besoin pour être bi^n dans le mo;ide; mais il était sans doute trop tard; elle n'avait que la méit^oire du coeur. Elle n'oubliait rien de ce que lui disait Claês relativement à eu^*-mêmes^ se souvenait des plus petites circonstance de sa vie heureuse^ et ne se rappelait pas le lendemain^ $a leçon de la veille. Cette ignorance eut causé de grands discords entre d'autres époux; mais madame Claês avait une si. naïve entepte de k passion , elle aimait si pieusement^ $i saintement sc^ mari^ et le désir de conserver son bonheur la ridait si adroite qu'elle semblait toujours le comprendre ou laissait, rarement arriver les moo^iens pendai^t lesqu^els elle ne lentendait pas. D'ailleurs quapd deux personnes s'aident assez pour que chaque jour soit pour eux le premier de leur passion^ il existe dans ce fécond bon-r heur^ des phénomènes qui changçpt toutes les conditions de la vie. N'est-ce pas alors^ comme une enfance insouciante de tout ce qui n'est

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pas rire^ joie^ plaisir. Puis^ quand la vie est bien active , quand les foyers en sont bien ardens, l'homme ne pense ni ne discute^ il se laisse aller au courant sans regarder les bords.

Mais aussi jamais femme n'entendit mieux que madame Claês son métier de femme.

Elle eut cette soumission de la flamande^ qui rend le foyer domestique si attrayant, et à laquelle sa fierté d'Espagnole donnait une plus haute saveur. Elle était imposante^ savait commander le respect par un regard où éclatait le sentiment de sa valeur et de sa noblesse; mais devant Claês elle tremblait; car^ à la longue, elle avait fini par le mettre si haut et si près de Dieu , en lui rapportant tous les actes de sa vie et ses moindres pensées, que son amour n'allait pas sans une teinte de crainte respectueuse qui l'aiguisait encore. Elle prit avec orgueil toutes les habitudes.de la bour^ geoisie flapiande et plaça son amour-propre à rendre la vie domestique grassement heur reuse, à entretenir les plus petits détails de la maison dans leur propreté classique^ à ne posséder que des choses d'une bonté absolue , à maintenir sur sa table les mets les plus déli-

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cats et à mettre tout chez elle en harmonie avec la vie du cœur.

Us eurent quatre enfans y tous beaux et bien faits^ deux garçons et deux filles ; l'aînée^ nommée Marguerite , était née en 1^98 ; et le dernier enfant était un garçon^ né en 1809 et nommé Lucien Balthazar. Le sentiment maternel fut chez madame Glaês presque égal à son amour pour son époux. Aussi se passa-t*il en son ame^ et surtout pendant les derniers jours de sa vie^ un combat horrible entre ces deux sentimens également puissails^ et dont l'un était en quelque sorte devenu l'ennemi de l'autre.

Les larmes et la terreur empreintes sur sa figure au moment où commence le récit du drame domestique qui couvait dans cette paisible maison^ étaient causées par la crainte d'avoir déjà sacrifié ses enfans à son mari.

En iSoS, le frère de madame Glaês mourut sans laisser d'enfans. La loi espagnole s'opposait à ce que sa sœur succédât aux possessions territoriales (}ui apanageaient les titres de la maison; mais par ses dispositions testamentaires^ il lui légua soixante mille ducats environ ; que \^& héritiers de la branche collatérale ne lui disputèrent pas. Quoique

le sentiment qui l'unissait à Balthaaar Claês fiït tel que jamais aucune idée (Tintérêt l'eût entaché, Joséphine éprouva une sorte de contentement à posséder une fortune égale à celle de son mari, et fut heureuse de pouvoir à son tour lui offrir quelque chose après avoir si no« blement tout reçu de lui. Le hasard fit donc ' que ce mariage, dans lequel les calculateurs voyaient une folie, fut, sous le rapport de l'intérêt, aux yeux du monde, un excellent mariage. Uëmploi de cette somme fut assez difficile à déterminer. La maison Claës était si richement fournie en meubles, en tableaux, en objets d'art et de prix, qu'il semblait difficile d'y ajouter des choses dignes de celles qui s'y , iroiïtaient déjà. Le goût de cette faimilley avait accumulé des trésors. Une génération s'était mise à la piste des b^aux tableaujc ; puis la nécessite de compléter la collection commencée, avait renda le gpût de la peinture héréditaire. ^

Led cent tableaux qui ornaient hà galerie par laquelle oh communiquait du cpksrtier de derrière, aux appartement de réception situés au premier étage de la maison de devant, avaient exige trois siècles de patientes recherchejs , ainsi qu'une cinquantaine d'autres pla-

ib

ces dans les salons d'apparat. C'étaient de célèbres morceaux de Rubehs ^ de Ruysdaêel y de Vaa-Dyck, de Terburg,de Gérard Dèw, de Teniers, de Miéris, de Paul Potter, de Woiivermans^ de Rembrandt^ dHoIbéiii. Les tableaux italiens et français étaient en minorité^ mais tous authentiques et capitaux. Une autre génération avait eu la fantaisie des services de porcelaine japonaise ou chinoise ; celui-ci s'était passionné pour les meubles , et celui-lk pour l'argenterie. Enfin^ phacun des Claës avait eu sa manie^ sa passion ^ Fun des traits les plus saillaos du caractère flamand. Le père de Balthazar^ un des/ vieux tulipomanes , le dernier débris de la feimeuse société hollandaise ^ avait laissé Tune des plusriches collections d'oignons qui fiât connue. Outre cette richesse héréditaire, qui i*epi*ésentait un capital énorme, et meublait magnifîqueiùent c^tte vieille maison , simple au dehors comme une: Coquille, niéâs, comme Une coquille , intérieurement nacrée et parée des plus ribhes couleurs, Balthazar Claes possédait une maison de caaDÉLpagne dans la plaine d'Orchi^s. Le tr^în de sa maison était baisé sur ses revenulî . D'ailteurs, douze cents ducats par an, mettaient sa dépense au niveau de celles que &i-

saient les plus riches personnes de la villes Il fsdlut cette circonstance pour faire réfl^ chir M. et madame Claês aux effets du code civile qui 3 en ordonnant le partage égal des biens ^ aurait infailliblement détruit la maison Claês et son vieux musée , en laissant chaque enfant presque pauvre. Alors ils voulurent placer la fortune dont hérita madame Claês de manière à donner à chacâh de leurs enfans une position semblable à celle du père. Aussi Balthazar résolut-il de ne rien changer à son train ^ et conseilla-t-il vivement à sa femme d'acheter' des bois, iin peu maltraités par les guei^ res qui avaient eu lieu ; mais qui bien conser*^ "véSy de^^'aient prendre à dix ans de là, une valeur énorme. L'héritage servit donc à ifaire* cette belle et sage acquisition.

La haute société de Douai que fréquentait M. Claês, avait su si bien apprécier le beau caractère et les qualités de sa femme, que, par une espèce de convention tacite, elle était exemptée des devoirs auxquels les gens de province tiennent tant. Elle allait rarement dans le monde, et le monde venait chez elle.

Elle recevait tous les mercredis , et donnait trois grands diners par mois. Chacun avait sent^

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qu'elle était pliis à l'aûe daas se maison^ où la xetenaient d'ailleurs sa passion pour son màit^ et les soins que rédanlatt l'édiftcatioii de ses en* finies Elle passak une partie de l'année à la campaf^e et la saitoa d'Uvër à la ville.

Telle ùùl^ JQsqv'aÉt 1809^ la conduite de oe ménage qtai n'eut rien que de conforme €M]x idées reçœs. La vie de ces deux êtrels, se«^ crètement pleine d'amour et de joie^ était extérieudrement semblable à toute autre. La passion de BalthaSear Glaês pour sa femme , et que sa femme savait perpétuer^ semblait, comme il le faisait obsei*ver litt-même> employer sa c^ns-^- .taBce^âanée, dans la cufeture du bonheur qui va* lait bien celle des tulipes vers laquelle il :pea- . chait dès sonenfance^et le dispensait^d'avoir sa manie comme chacun de ses ancêtres avait eu la tienne.

. A la fin de l'année 1^09, l'esprit et tes ma*nières de Balthazar subirait des altérations &k nestes^ tpii commencèrent si naturellement qn^ d'^ab^^rd madame Claês ne trouva p^ nécessaire de lui eti demander la cause. Un soir^ son mari se coAcba dans un éOat de préoccupation qu'elle se fit un devoir de respecta. Sa délicatesse de femme et ses habitudes de* soumission lui

avaient toujours laissé attendre les confidences de Balthazar^ dont la confiance lui était garantie par une affection si vraie qu'elle ne donnait aucune prise à sa jalousie. Quoique certaine d'obtenir une réponse quand elle se pennettrait une demande curieuse^ eAle avait toujours conservé de ses premières impressions dans la vie la crainte d'un refus. D'ailleurs^ la maladie morale*^ de son mari eut des phases^ et arriva par des teintes progressivement plus fortes à bette violence intolérable qui détruisit le bonheur dé sbn ménage. Quelque occupé que fut Balthàzar^ il resta néanmoins^ pendant plusieurs moiSj causeur^ affectueux^ et le change^ ment de son caractère ne se manifestait alors que par de fréquentes distractions. Madame Claês espéra long-tenips savoir par son mari le secret de ses occupations 3 peut-être hë voulait-il Favouer qu'au moment du elles aboutiraient à des résultats utiles > car beaucoup d'hommes ont un orgueil qui les pOusseà cacher leurs combats et à ne se montrer que victorieux. Au jour du triomphe^ le bonheur domestique devait donc reparaître d'autant plus éclatant que Balthazar s'apercevrait de cette lacune dans sa vie amoureuse dont son cœur ne pouvait pas

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être complice. Elle lecDnnàissait assez pour savoir qu'il ne se pardonnerait pas d'avoir rendu sa Pépita moins heuk*euse pendant plusieurs mois. La pauvre fehime gardait le silence en éprouvant une espèce de joie à souffrir par lui^ pour lui. Sa pàsisidn n'avâit-ëll)e pas une teinte dé cette piété espagnole i^ui ne separe- jamais la foi y de l'àmôut* y et ne comprend poiilt lé sentiment sans souffrances. Elle attendait donc un retour d'affection en sb disant chaque soir : — Ce Sera demain ! en traitant sbn bonheur comme un absent.

Elle conçut son dernier enfant au niilieù aë ces troubles secrets. Horrible rétélàtibn d'uh avenir de douleur! En cette circonstance, l'ambur fut, parmi les diistractions de son mari, coinme une distraction plus forte que lès autres; et son orgueil de feihnie, blessé pour la première fois, lui fît sonder la profondeur de Tabime inconnu qui la séparait à jamais du craès des prëniiers jours.

Dès ce moment, l'état dé Bâlthazar empira:

Cet homme qui , nslguèrés incessamment ph)ngé dans les joies domestiques, jouait pendant des heures entières avec ses étifahs , se roulait avec eux sur le tapis du parloir ou dans leif

allées du jardin y et semblait ne pouvoir vivre que sous les yeux noirs de sa P^Ua , ne s'aperçut point de la grossesse de sa femme , oublia de vivre en famille et s'oublia lui-même. Plus madame Claës avait tardé à lui demander le sujet de ses occupations ^ moins ellie l'osait^ à cette idée , son sang bouilloiinait et la voix lui manquait. Quand elle fut sérieusement alarmée^ elle crut avoir cessé de plaire à son mari. Cette crainte l'occupa ^ la désespéra^ l'exalta^ devn^t le principe de bien des heure^s mélancoliques^ et de tristes rêveries . Elle justifia Balthazar à ses dépens en se trouvant laide et vieillie ^ puis elle enl;revit une pensée généreuse^ mais hami-r lianLç pour elle ^ dans le travail par lequel il se fî^isai^ upe fidélité négative , et voulut lui ren-^ dre son indépendance en laissant s'établir un de ces secrets divorces ^ le ipot du bonheur dpnt paraissent jouir plusieurs ménages.

IVé^nmoius , avant de dîi^ adieu à la vie conjugale^ elle tâcha de lire au fond de ce cifoeyp^ çiiH^ il étpit fermé. Enfi^ eUe.vit Baltjifu^r devenir indiffér^ept à toc^t ce qu'il avait aijw , néglîgçr ses tulipier en f\ew^y.^t ne plus soifger à ses enjEaqs, Sajns çlpu.te il. se livrait k q^elq^§ . p^siiQi;! en djçhprs de^ affections du

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cœur , mais qui , selon les femitaes , R'eiï dessèche pas moins le cœur. L'amour était endormi et non pas enfui ; ce fut une consolation ; mais le malheur resta le même.

La continuité de cette crise s'explique par un seul mot , Fespérance , secret de toutes ces situations conjugales. Au moment où la pauvre femme arrivait à un degré de désespoir qui lui prêtait le couirage d^interroger son mari; précisément alors ^ elle retrouvait de doux momens y pendatrt lesquels Bal thazar lui prouvait que s'il appartenait à quelques pensées diaboliques^ elles lui permettaient de redevenir parfois lui-même. Durant ces instans où, pour elle, le ciel s'éclairci«sait , elle s'empressait trop à jouir de son bonheur pour le troubler par des importunités; puis quand elle s'était enhardie à questionner Bal thazar, ^u moment même où elle allait parler, il lui échappait aassitôt, la quittait brusquement, ou tombait dans le gouffre de ses méditations d'où rien ne te pouvait tirer.

Bientôt la réaction du moral sur le physique commença ses ravages, d'abord imperceptibles, mais néanmoins saisissables à l'reil d'une femme aimante qui suivait la secrète pensée de son

mari dans ses moindres manifestations. Sou^ vent^ elle avait peine à retenir ses larmes en le voyant^ après le diner^ plongé dans une bergère au coin du feu ^ morne et pensif^ l'œil arrêté sur un panneau brun sans s'apercevoir du silence qui régnait autour de lui. Elle observait avec terreur les changemens insensibles qui dégradaient cette figure que l'amour §va^t faite si sublime pour elle. Chaque jour la vie de l'ame s'en retirait davantage^ et la charpente physique en restait sans aucune expression. Par fois les yeux pre-, naient une couleur vitrçu^e^ il semblait que la vue $<$ retournât et s'exerçât à l'intérieur. Quand les enfans étaient couchés^ après que^uei^ ]|;)egres de silence et ^e solitude^ pleines 4e pensées affreuses , si la pauvre Pépita se hasardait à demander : -^ Mo^ ami ^ souffres -tu ? Quelquefois Balthazar ne répondait pas 3 pu i^'il répondait^ il revenait à lui par un tressaillement comme un homme arraché en sursaut à son sommeil^ et disait un non sec et caverneux qui tombait cqmi^e un poids sur Je cœur de sa femme palpitante,

Quoiqu'elle cachât à ses amis la bizarrç situation où elle se trouvait^ elle fut obligée

SCÈNES DE LA VIE PRITÉE. Jl

d'en parler. La ville entière causait du dérangement de M. Claës. Comme en beaucoup de circonstances semblables , la société l'avait pris pour sujet de ses investigations^ et savait plusieurs détails ignorés de madame Glaês. Néanmoins^ malgré le mutisme de la politesse^ quelques amis lui' témoignèrent de si vives inquiétudes qu'dle s'empressa de justifier les singularités de son mari.

— M. Balthazar avait^ disait-elle^ entrepris un grand travail qui l'absorbait ; mais dont la réussite devait être un sujet de gloire pour sa famille et pour sa patrie.

Cette explication mystérieuse caressait trop l'ambition d'une ville où ^ plus qu'en aucune ^utre f règne l'amour du pays et le désir de éotï illustration^ pour qu'elle ne produisit pas dans les esprits une réaction favorable à M. Claës» Les suppositions de sa femme étaient^ j usqu'à un certain points assez fondées . Plusieurs ouvriers de diverses professions avaient longtemps travaillé dans le grenier de la maison de devant^ où Balthazar se rendait dès le mar tin ; et y après y avoir fait des retraites de plus en plus longues^ auxquelles s'étaient insensiUement accoutumés sa femme et ses gens, i)

en éttit aiTriné àj; dameurer des joaviiéci^ eib- Uèrefi. Mais, douleur inouie^ madame vCbëfi apprit par Us conkBdeQeea biwMitMiites de ses bonnes amies étonnées de soi^ ignopaoee^ que son mari ne («tssait d'ac^beterà Paris des iiisivumcais de ph^sMfue^. de& malièires^ pré^ eiettses.^ des livres y des madtàiies /et se: ruinaît à diercber^ disaîlh-oa;, la pierre plnLosoi^iale; elle devait songer^ ajoutaieni les amie^, à ses enfanâ, à son profure avenir^ et serait eriniiBelle de ne pas employer son influence pour détourner son mari de la £ausse voie oh il s'était enrgagé. Si ipadame Claës retrouva son impertinence de grande dame pour imposer silence à oea discoiiirs absurdes^ elle fut prise de terreur malgré son apparente assurance^ et résolut de ^tter son rôle d'abnégation. Elle fit naître une' de oea situations pendant lesquelles une fèmmè est avec son man sur un pied cT^a- Uté; moins tremblante akirs^ die osa de^ mander à Balthaaar la raison de son ehangement 9 et le motif de sa constamle retraite. Le Slamand fronça les sourcils^ et lui répondit: -*- Ma chère ^ tu n'y comprendrais rien.

Un jour, Joséphine insisia darrantage , en se plaignant avec douceur de ne pas pairtager

toute la pensée de celui dont die partageait la tie.

— Puisque cela tlntéresse tant^ répondit Balthasurr en gardant sa femme sur ses genoux^ et loi caressant avec douceur ses d^tCTeux noirs^ je te dira» que je me suis remis à. la chimie y et siris l'homme le plus heureux du monde.

Deux ans après Tbiver où M. Çiaês était devemi chimiste , sa maison avait changé d'aspect. Soit que l'a société se choquât de la distraction peipétuelle an savant ou crût le gêner; soit que seq anxiétés secrètes eussent rendu madame Claës mgins agréable y eUe ne recevait ptue que se» amis inthne». Balthazar n'allait nulle part^ s'enfermait dans son laboratoire pendant toute la jouxvée^ y restait par fois la mât^ sy recidaic $ouvenl avant tejour^ et n'apparoiasait au sein de sa familfe qm'à Piieure du . dioer. Dès ladeuxième année^ il cessa de passeV la bette saison à Sfi campagne que sa femme ne voulut phia habiter seule. Quelquefois^ Balthqzar soptait de ehea lui^ se promenait et. ne rentrait que le lenfdemain , laissant madame Clafe pendant toute une nuit livrée a de mortdies inquiétudes. En efifet^ après Favoir fait iarfroetueusement chercher dans une ville dont

74 ÉTUDES DE MÛfiURSJlU XIX^ SIÈCLE.

les portes étaient fermées le soir^ suivant Tusage des places fortes y elle ne pouvait envoyer à sa poursuite dans la campagne. La malheureuse femme n'avait même plus l'espoir mêlé d'angoisses que donne l'attente^ elle était forcée de pâlir jusqu'au lendemain. Bal thazar avait simplement oublié l'heure de la fermeture des portes^ et arrivait le lendemain tout uniment sans soupçonner les tortures que sa distraction devait imposer à sa famille. Le bonheur de le revoir était pour sa femme une crise aussi dangereuse que pouvaient l'être les appréhensions. Elle se taisait^ n'osait le questionner; car^ quand elle s'était hasardée à lé faire ^ il avait répondu d'un air surpris : — Eh bien , quoi , Ton B^ peut pas se promener ! Les passions ne savent pas tromper. Les inquiétudes de madame Claês justifièrent donc les bruits qu'elle s'était plu à démentir. Sa jeunesse l'avait ha^ bituée à connait;^^ la pitié jiolie du monde ^ et y pour ne pas la subir y elle se renferma plu9 étroitement dans l'enceinte de sa maison , que désertèrent ses derniers amis.

Le désordre dans les vêtemens y toujours si dégradant pour un homme de la haute classe; devint tel chez Balthazar^ qu'entre ces diverses

causes de chagrins^ ce ne fut pas l'une des moins sensibles qui dût affecter une femme habituée à l'exquise propreté des Flamandes. De concert avec Lemulquinier^ valet;, de chambre de son mari 9 Joséphine remédia pendant quelque temps à la dévastation journalière des habits ; mais il fallut y renoncer ; car^ le jour même y où y à Finsu de Balthazar^ des effets neufs avaient été substitués à ceux qui étaient ta^ chés^ déchirés ou troués^ il en faisait des baillons.

Cette femnxe^ heureuse pendant quinze ans y et dont la jalousie n'avait jamais été remuée^ se trouva tout-à-coup n'être plu* rien en apparence dans le cœur où elle régnait nà^ guères. Elsppgnole d'origine^ le $entiment«dé la femme espagnole se réveilla chez elle ^ car elle se découvrit une rivale dant la Science qui lui enlevait $on mari. Les tourmens de la jalousie lui dévorèr<çnt le cœur, et rénovèrent son amour « Mais que fisiire contre une science ? comment en combattre le pouvoir incessant y tyrannique et croissant? Co.mment tuer une rivale invisible ? Comment une femme dont le pouvoir est limité par la nature, peut-elle lutter avec une idée dont les jouissances sont infinies et les attraits tou-^

76 ÉTUDES DB MOBUaS AU XIX^ SIÈCLE.

jours aouveaux?QuetaitercQB4relacoquetlerie des idée$ qui se rafraîchissent ; renaissent plus belles dans les diffîcuUés^ et entraînecit un homme si loin du monde qu'il y oublie ses plus dbères affèqtions ?

Enfin un jour ^ malgré les ordres sévères que Balthazar avait donnés ^ sa femme voialut au moins ne pas le quitter ^ s'enfmner afvec lui dans ce grenier où il se retirait , combattre corps à corps sa rivale y en assistant son tnari durant les longues heures qu'il prodiguait à cette terrible maîtresse. Elle veolut se glisser secrètement dans ce mystérieux atelier de se* dçiction y et acquérir le droit ây rester tou^ jours.^Elle essaya donc de partager avec Lemulquiaier^ le droit d'entrer dans le laboratoire ; mais ^ pour ne pas^ le rendre témoin d'une querelle qu'elle redoutait^ elle attendit un jour où son mari se passerait du valet de chambré.

Depuis quelque temps y elle étudiait les allées et venues de cedomestique avec une impatience haineuse. Ne savait^l pas tout ce qu'eHîe' désirait apprendre^ ce que son marrlui cachait el ce qu'eUe n'osait lui demander? EHe trouvait Lemulquinier plus favorisé qu'elle ne l'était;, elle, l'épouse! Elle vint donc tremblante et près-

SCÈ1^E8 DE LA VIE PHIVÉB. 77

que heureuse ; mais^ pcnir la première ùm de sa > vie elle connut la colère de BaltbSMr. A peine avait-elle entr'ouvert k porte^ qrfil fondit sur elle, la prit, la jeta rudement surl'esca*lier où elle faillit rouler du haut en ba&.

-^Dieu soie loué, cria Baicfcazar en la relevant, tu existes !

Un masque de verre s'était brisé en édats-sur madame Claës qui vit son mari , paie , iAètM^ effrayé.

— Mél ch^e , je t'avais dé£Biu)u de venir ièi > dit-il en s'assejant sur une marche de l'esôiH'

lier comme un homme abattu. Les sâuits t'ont

préservée de la mort. Par quel hasard nies yeux étaient-ils fixés sur la porte 1 Nous avons failli périr.

— raarais été bien heureuse dl<>r$, tbt-elle.

— Mon expérience est manquée ! reprit Bal^ tliazar. Je ne puis pardonner qu*à- toi la douleur que me cause ce cruel décompte. J'aillais peut*-étre décomposeri'azote; Va, retourne àtesaffidres.

Balthazar rentra dans son laboratoire.

— T ^iais pèulr^tpe décomposer Vazotei se dit la pauvre femme eh revenant dans sa ebambi^e où oile fondit en larmes.

Cette phrase était inintelligible pour elle. Les hommes^ habitués par leur éducation à tout concevoir , ne savent pas ce qu'il y a d'horrible pour une femme à ne pouvoir comprendre la pensée de celui qu'elle aime. Plus indulgentes que nous ne le sommeis , ces divines créatures ne nous disent pas quand le langage de leurs âmes reste incompris ; elles craignent de nous faire sentir la supériorité dé leurs sentimens , et cachent alors leurs douleurs avec autant dé joie qu'elles taisent leurs plaisirs méconnus; mais plus ambitieuses en amour que nous ne le sommes, elles veulent épouser mieux que le cœur de l'homme^ elles en veulent aussi toute la pensée. Ot, pour madame Claës^ ne rien savoir de la science dont s'occupait son mari^ engendrait un dépit pluià violent que celui causé par la beauté d'une rivale. Une lutte de femme à femme laisise à celle qui aime leplus^ l'avantage d'aimer mieux; mais^ ce dépit accusait une impuissance et humiliait tous les sentimens qui nous aident à vivre. Elle ne savait pas ! Il se trouvait^ pour elle y une situation y où son ignorance la séparait de âônmari. Enfin^ dernière torture^ et la plus vive y il était souvent entre la vie et la mort, il courait des dangers^ loin d'elle et près

d^elle 7 sans qu'elle les partageât ^ sans qu'elle les connut. C était comme Fenfer^ une prison morale sans issue ^ sans espérances. Madame Claês voulut au moins connaître les attraits de cette science y et se mit à étudier en secret la chimie dans les livres. Alors cette famille fut comme cloîtrée^ et rompit entièrement avec la société.

Teliels furent les transitions successives par lesquelles le malheur fit passer la maison Claês, avant de l'amener à l'espèce de mort civile dont elle était frappée au moment où cette histoire commenk^e.

Mais <^tte situation violente se compliqua. Comme toutes les femnle^ passionnées^ madame Claës était d'un désintéressement inouï. Ceux qui aiment véritdbleiiilsnt^ savent combien l'argent est peu de chose auprès des sentimens^ et avec quelle difficulté il s'y aggrège. Néanmoins, elle n'apprit pas> sans une cruelle émotion^ que son liiari devait une sommede trois cent mille francs hypothéquée sur ses propriétés. L'authenticité des contrats sanctionnait lés inquiétudes/ les bruits^ les conjectures de la ville. Madame Claës , justement alarmée^ fut ÎForcée, elle ^i fière, de

8o ÉTUDES DE MOEURS 4U XIX^ SIÈCLE.

questionner le noudre de son mari^ de le mettre dans le secret de se» douleurs ou de les lui lakiser deviner^ et d'entendre enfin cette fauflûliante question .

—- Comment M. Ctaesae vous a-^tnil enoore rien dît?

Heureusement que lenotadre de Ballhamr kd étaitpresque parent^ et voici coniment. Legrand* père de M. Oaês avait épousé une Pierquin d'AnveriS y de la même fiBUmUe que les Piierquin de Douai; depuis ee mafibge^ ceuaiH:;i, 4|uoi-^ qu'étrangers aux Glaës^ les traitaient de cou** sins. M. Pierquin, jeune notaire d'environ trente ans , était la seule personne qui eûlaocès dans la maison ClaëSv Mtdmne Batehascar avait depuis plusieurs mois véc^ dans une si com^^ plète solitude , que le notaire fut obl%é de Ini confirmer la nouvelle des désastres déjà ootmns de toute la ville. Il lui dit que> vraisemblable^ ment ^ son ma,ri devait des soifeiaies Mnsidéva» blés à la maison qui lui fournissait des pix)^ duit£ chimiques ; car après s'étré enqtiis de la fortune et de la considétf tion dont jouissait M. Claës^ cette maison prenait toutes S€S eoiu^ missions et s'en acquittait saaà aVoir la ;moifipdre inquiétude sur l'étendue des crédîftiv

SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 8l

Madame Claês chargea M. Pierquin de demander le mémoire des fournitures faites à son mari .. Deux mois après, MM. Protez et Chiffreville , &bricans de produits chimiques, envoyèrent un arrêté de compte, qui montait à environ cent mille francs. Madame Claës et Pierquin étudièrent cette facture avec une surprise croissante. Si beaucoup d'articles exprimés scientifiquement ou commercialement, étaient, pour eux, inintelligibles, ils furent effrayés de voir portés en compte, des parties de métaux, des diamans de toutes les espèces, mais en petites quantités. Le total de la dette s^expliquait facilement par la inultiplicité des articles, par les précautions que nécessitait le transport de certaines substances ou l'envoi de quelques machines précieuses, par le prix exhorbitant de plusieurs produits qui ne s'obtenaient que difficilement, ou que leur rareté rendait chers ; enfin , par la valeur des instrumens de physique ou de chimie confectionnés d'après les instructions de M. Claës. Le notaire avait pris, dans l'intérêt de son cousin, des renseignemens sur MM. Protez et Chiffreville, et la probité de ces négocians devait rassurer sur la moralité de leurs opérations avec M. Claës,

ë!2 ÉTUDES DE MC^URS AU XIX^ SIÈCLE.

auquel ils faisaient souvent part de$ réMltats obtenus par les chimistes de Paris , afin â»

lui éviter la dépense de quelques expériences.

Madame Claës pria le notaire de cacher à la société de Douai ^ ces excessives dépenses ^ qui eussent été taxées de folies ; mais Pieiv quin lui répondit que^ déjà pour ne point affaiblir la considération dont jouissait M. Claës ^ U avait retardé jusqu'au dernier moment^ les obligations notariées que l'importance des somtiiea prêtées de confiance par ses clieas avait enfin nécessitées. Il dévoila l'étendue de la plaie ^ en disant à sa cousine , que si elle ne trouvait pas le moyen d'empêcher son mari de dépenser sa fortune aussi follement^ dans six mois ses biens patrimoniaux seraient grevés d'bypothè^ ques qui en dépasseraient la valeur. Quant à lui, ajouta-t-il, les observations qu'il avait faites à son cousin avec les ménagemens dûs à un homme si justement considéré n'avaient pas eu la moindre influence. Une fois pour toutes, M. Claës lui avait répondu qu'il travaillait à la gloire et à la fortune de sa famille.

Ainsi , à toutes les tortures du cœur que madame Claës avait supportées depuis deu^ ans , dont chacune s'ajoutait à l'autre et accroissait

^ÈNÏS DE LÀ YIB 'PRiyÉK. S3

la tlouleur du itioment de toutes les douleurs passées , se joignit uae crainte âfFreuse , ince^ saute ^ qui lui rendait raVénir épouvantable. (Les femmes ont des pressentimens dont la justesse tient du pr^ige. Pourquoi en général trerablent-^elles plus qu'elles n'espèrent t|uand il s'agit des intérêts de la vie ? Pourquoi n'ont-elles de foi que pour les grandes idées de Taven^ir reli^eux? Pourquoi devinent- elles si babileo^ent les catastrophes de fortune, ou les crises de nos destinées? Peut-être le sentixhent qui les unit à Thomme qu'elles aiment, leur en fait-elle admirablement peserles forces, estimer les facultés, connaître les goûts, lespassions, les vices, les vertus; et la perpétuelle étude •de ces causes , en présence desquelles ^les se trouvent sans cesse, leur donne sans doute ]a fatale puissance d'en prévoir les effets dant toutes les situations possibles. Ce qu'elles voieni du présent leur fait juger l'avenir avec une hftc: bileté tiaturellem^it expliquée par la perfectid« de leur système nerveux, qui leur permet d»

saisir tes diagnostics les plus légers de la pensée et des ^^itimens. Tout en elles vibre àTunisson des grandes commotions morales; et, alors > ou elles àentent^ ou elles voient. Or, quoique

séparée de son mari depuis deux ans ^ madame Claês pressentait la perte de toute sa fortune. Elle avait apprécié la fougue réfléchie^ l'inaltérable constance de Balthazar. S'il était vrai qu'il cherchât à faire de l'or^ il devait jeter avec une parfaite insensibilité son dernier morceau de pain dans son creuset. Mais que cherchait^il ?

Jusques-là^ le sentiment maternel et l'amour conjugal s'étaient si bien confondus dans le cœur de cette femme , que jamais ses enfans , également aimés d'elle et de son mari , ne s'étaient interposés entre eux. Mais tout à coup, elle fut parfois plus mère qu'elle n'était épouse, quoiqu'elle fiit plus souvent épouse que mère. Et néanmoins, quelque disposée qu'elle pût être à sacrifier sa fortune et même ses enfans pour le bonheur de celui qui l'avait choisie, aimée, adorée, pour qui elle était encore la seule femme qu'il y eût au monde, les remords que lui causait la faiblesse de son amour maternel , la jetaient en d'horribles alternatives. Ainsi, comme femme, elle souffrait dans son cœur ; comme mère, elle souffrait dans ses enfans; et comme chrétienne, elle souffrait pour tous. Elle se tai-

sait et contenait ces cruels orages dans son ame . Son mari y seul arbitre du sort de sa famille y était le maître d'en régler à son gré la destinée^ dont il ne devait compte qu'à Dieu. D'ailleurs^ pouvait-elle lui reprocher l'emploi de sa fortune, après le désintéressement dont il avait fait preuvç pendant dix années de mariage? Etait-elle juge de ses desseins? Mais sa conscience, d'accord avec le sentiment et les lois, lui disait que les parens étaient les dépositaires de leur fortune , et n'avaient pas le droit d'aliéner le bonheur matériel de leurs enfans. Pour ne point résoudre ces hautes questions, elle aimait mieux fermer les yeux, suivant l'habitude des gens qui refusent de voir l'abîme au fond duquel ils savent devoir rouler. Depuis six mois , son mari ne lui avait plus remis d'argent pour la dépense de sa maison.

Elle fit vendre secrètement à Paris les riches parures de diamans que son frère lui avait données au jour de son mariage , et introduisit la plus stricte économie dans sa maison. Elle renvoya la gouvernante de ses enfans, et même la nourrice de Lucien, son dernier. Jadis le luxe des voitures était ignoré de la bourgeoisie à la fois si humble dans ses mœurs, si fière dans ses

^eatimens , riea n'avait donc été prév» dans là DEiaison Claës^ pour cette în^eation modePDe. M. Balthazac était obligé d^avoir son écuri# et' sa remise dans une maison en £ace de la «ienne ; et ses occupations ne lui permettaient plus de surveiller celte partie du ménage^ qui regarde essentiellement les hommes. Madame CFaës supprima donc la dépense onéreuse des équipages et des gens que leur isolement rendait inutiles. Malgré la bonté de ces raisons^ elle n'essaya point de colorer ses réformes par des prétextes; jusqu'à présent les faits avaient démenti sesparoles; et le silence était désormais ce qui convenait le mieux. Le changement de son train n'était pas justifiable dans un pays où, comme enHollancie^quiconquedépense tout son revenu passe pour un fou. Seulement comme sa fille aînée, Marguerite , allait avoir seize ans, elle parut vouloir lui £aire faire une belle alliance, et la placer dans le monde, comme il convenait à une filie alliée aux Molina, aux Van-Ostrom-Temninck , et aux Casa-Réal.

Quelques jours avant celui pendant lequel commence cette histoire , l'argent des diamansf ëtaitépuisé. Enfin, ceméme jour, à trois heures, encoiiduisant ses enfans àvêpres, madameClaës

actopa DE LA yi9 p&iyxb. 87

^vait rencontré M. Pierquio ({ui venait la voir, et qui l'accompagna jusqu'à Saint-Pien*e ^ en causant à voix basse sur sa situation.

— Ma cousine y dit^il avant d'entrer dans l'église , je ne saurais^ sans manquer à l'amitié qui m'attache à votre famille ^ vous cacber le péril où vous êtes , et ne pas vous prier d'en conférer avec votre mari. Qui peut, si ce n'est vous y l'arrêter sur le bord de l'abîme où vous marchez. Les revenus à^ biens hypothéqués ne suffisent point à payer les intérêts des sommes empruntées; ainsi vous êtes aujourd'hui sans aucun revenu. Si vous coupiez les bois que vous possédez , ce serait vous enlever la seule chance de salut qui vous restera dans l'avenir . Yan-Claës est en ce moment débiteur d'une ;sommé de trente mille francs, à la maison Protez et Chiffreville de Paris. Avec quoi les paierez-vous , et avec quoi vivrez-vous?

Et que deviendrez vous , si Claës continue à demander des réactifs, des verreries^ des piles de Volta, et autres brinborions. Toute sa fortune, moins sa maison et son mobilier, s'estdissipéeengaz eten charbon. Quand il a été question, avant-hier, d'hypothéquer sa maison, savezvous quelle a été sa réponse : —Diable, diable!

Voilà depuis trois ans la première trace de raison qu'il ait donnée.

Madame Claês pressa douloureusement le bras de Pierquin , leva les yeux au ciel , et dit :

— Gardez-nous le secret.

Malgré sa piété , la pauvre femme, anéantie par ces paroles d'une clarté foudroyante, ne put prier. Elle resta sur sa chaise entre ses enfans^ ouvrit son paroissien et n'en tourna pas un feuillet. Elle était tombée dans une contemplation aussi absorbante que Tétaient celles de son mari. L'honneur espagnol, la probité flamande résonnaient dans son être intérieur d'une voix aussi puissante que celle des tuyaux de l'orgue. La ruine de ses enfans était consommée ! Entre eux et l'honneur de leur père , il ne fallait plus hésiter. La perspective (l'une lutte prochaine entre elle et son mari l'épouvantait, car il était à ses yeux, si grand, si imposant, que sa voix l'agitait autant que l'idée delà majesté divine. Elle allait sortir de cette constante soumission dans laquelle elle était saintement demeurée comme épouse. L'intérêt de ses enfans l'obligerait à contrarier dans ses goûts un homme qu'elle idolâtrait. Ne faudraitil pas souvent le ramener à des questions posi-

SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 8g

tives^ quand il planerait dans les hautes régions de la science^ le tirer violemment d'un riant avenir pour le plonger dans ce que la matérialité présente offre de plus hideux^ aux ar^ tistes et aux grands hommes. Pour elle, Balthazar Claës était un géant de science y un homme gros de gloire, car il ne pouvait l'avoir oubliée que pour les plus riches espérances.

Puis il était si profondément sensé , elle l'avait entendu parler avec tant de talent sur les questions de tout genre, qu'il devait être sincère en disant qu'il travaillait pour la gloire et la fortune de sa famille. Son amour pour sa femme et ses enfans n'était pas seulement immense, il était infini^ ces sentimens n'avaient pas pu s'abolir ^ ils s'étaient peut-être agrandis en se reproduisant sous une autre forme. Elle si noble , si généreuse et si craintive, allait donc faire retentir incessamment, aux oreilles de ce grand homme, le mot argent et le son de l'argent ; lui montrer les plaies de la misère, lui faire entendre les cris de la détresse, quand il entendrait les voix mélodieuses de la renommée. Peut-être l'affection qu'il avait pour elle, s'en diminuerait-elle? Si elle n'avait pas eu d'enfans , elle aurait embrassé courageusement

ÉTUDES m ¥Oi;qR$ au xn;^ siIscle.

<)t «iireQplaâdiir la deatimée aouveUe quelnî »fHk mari Xes finîmes élevées dans Fc^utencesententpromptement le videquecouvrent sesjoukn simces tristement matérielles; et quand leur çeeur plus fatigué que flétri*leur a fait trouver le bonheur que donne un constant échange de senti mens vrais ^ elles ne reculent point de^ vant une existence médiocre, elle convient à L'être dont elles se savent bien aimée& Leurs idées , leurs plaisirs, sont soumis aux caprices de cette vw en dehors délateur; et^ pour elles ^ le seul dvenij? redoutable est de la perdre.

£n ce moment donc^ ses en£ans la séparaient de sa vraie vie^ autant que Baltbaaar Claës â'étaii( séparé d'elle par la science. Aussi ^ quiand elle fut revenue de vêpres^ qu'elle se jeta dan^ sa bergère^ renvoya-t-elle ses enfans^ eo iréclamant d'eux le plus profond silence. Ella fit demander à son mari de venir la voir; mais quoique Lemulquinier^ son vieux valet de chambre y eût insisté pour l'arracher de son laboratoire, il y était resté. Madame Claês avait donc eu le temps de réfléchir. Et elle aussi de*meura soingeuse^ sans faire attention à l'heure ni au temps y ni au jour. La pensée de devoir trente mille francs et de ne pouvoir les payer.

SCÈI^SS B£ JJl YXE P1U.TBE. 9I

réveilla les^ éaïaàenrs passées^ les. JMgfiit à oel-cr les du présent et de revenir; qette masse d'iiifr térêt-s/ d'ïdées^ de sensations^ la trouva trop £siible; elle pleura.

Quand elle vit entr^ Batlhàzi»)^ dont alors la physionomie lui parut plus terrible^ plus absorbée ^ plus égarée qu'elle ne Favait jamais été ; quand il ne lui répondit pas^ eHe resta d'abord fascinée par l'immobilité de son regard blanc et vide ; par toutes les idées dévorantes que distillait son front chauve; et^ sous le coup de cette impression ^ elle désira mourir. Puis ^ quand elle eut entendu cette voix insouciante exprimer un désir scientifique au moment où .elle avait le cœur écrasé^ son courage revint; elle résolut de lutter avec cette épouvantable puissance qui lui avait ravi un amant^ qui avait enlevé à ses enfans un père ^ à la maison une fortune, à tous le bonheur. Néanmoins, elle ne put réprimer la constante trépidation qui l'agita, car, dans toute sa vie, il ne s'était pas rencontré de scène plus solennelle. Ne contenait-elle pas virtuellement son avenir, et le passé ne s'y résumait-il pas tout entier?

Maintenant, les gens faibles, les personnes timides, ou celles à qui la viva,cité de leurs sen-

salions agrandit les moindres difficultés de 1^ vie y les hommes que saisit un tremblement involontaire devant les arbitres de leur destinée . peuvent tous concevoir les milliers dépensées qui tournoyaient dans la tête de cette fepmie^ et les sentimens sous le poids desquels son cœur était comprimé^ quand son mari se diri-; gea lentement vers la porte du jardin.

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