‹ Scènes de moeurs électoralesChapitre 15 sur 19 · SA JEUNESSE · texte numérisé non relu

SA JEUNESSE

Le dix octobre 1863, naissait, à Saint-Cyprien de Xapierville, un enfant dont les exploits musculaires devaient attirer l'attention du monde entier. Cet enfant avait nom Louis Cyr (Cyprien-Noé), et il était fils d'humbles cultivateurs. Son père était d'une force bien ordinaire, mais sa mère possédait une robustesse peu commune, même chez un représentant du sexe masculin.

Cyr grandit dans la région que Grenache avait le plus fréquentée et où ses moindres exploits étaient journellement cités ainsi que ceux des nombreux hercules des environs de Saint-Hyacinthe. Frappé de ces propos, et hanté de l'idée qu'il avait hérité des qualités physiques de sa mère, il commença, dès son enfance, à rêver gloire et fortune, et à s'habituer à manier des poids lourds. Il avait une douzaine d'années au plus lorsqu'il se fabriqua une sorte d'haltère avec une barre

LOUIS CVR

de fer et deux bûches de bois. Tous les jours il s'exerçait avec cet agrès primitif, et lorsqu'il s'apercevait qu'il le soulevait facilement, il enfonçait des clous et

des fiches dans les bûches pour alourdir celles-ci. Sa force surhumaine est donc autant le résultat d'un entraînement tenace et patient que l'effet de l'hérédité.

Cvr avait quinze ans quand sa famille émigra aux Etats-Unis, vers 1877, et ce déplacement servit beaucoup son ambition comme on va voir. Il passait, un jour, dans une rue de Lowell, Mass., lorsqu'il vit une foule occupée à regarder des forts-à-bras qui tâchaient de soulever une grosse pièce de bois. Quelqu'un avait parié que personne ne pouvait mettre cette bille sur son épaule et parcourir ensuite une distance de vingt-cinq pieds. Plusieurs essayaient sans réussir. Cvr se présenta et, au grand ébahissement du public, qui n'en pouvait croire ses veux, il accomplit le tour de force du premier coup. C'était un beau succès pour un adolescent de seize ans, aussi les sportsmen présents l'engagèrent à fréquenter le gymnase de Lowell.

Peu après, il donna une performance dans un bazar au proftc d'une œuvre de charité et les journaux vantèrent beaucoup ces premiers essais.

Cyr se maria à dix-neuf ans et commença presqu'aussitôt à s'exhiber dans les centres canadiensfrançais des Etats-Unis. Vers 1883, H entreprit une tournée dans la province du Nouveau-Brunswick, qui eut quelque retentissement, surtout par l'aventure suivante. A Moncton, petite ville industrielle située à la tête de la navigation sur la rivière Petitcodiac, il reçut de la part du capitaine Beers, un défi qui intéressa toute la population. Le marin, un géant de six pieds et demi, réellement fort, s'était fait une spécialité cl 'enlever

sur ses épaules, une ancre de navire pesant 700 livres et il paria $50 que le jeune Cyr était incapable de faire ce tour de force. Notre compatriote accepta le pari avec empressement, et au jour convenu, sur le pont du navire mouillé devant la ville, en présence des centaines de spectateurs accourus de partout, Cyr souleva l'ancre tel que spécifié, puis il invita en plus, l'énorme capitaine à monter sur ses épaules et portant l'ancre et le marin, il fit le tour du pont. Cette prouesse provoqua beaucoup d'enthousiasme, et Beers proclama partout que Cyr était un phénomène.

C'est à l'issue de cette tournée que Gus. Lambert invita Cyr à venir demeurer à Montréal. Ensemble, ils se produisirent dans les milieux sportifs, puis, le 17 mars 1885, un match était arrangé, à Québec, avec David Michaud pour le championnat de force d'Amérique. Les exercices imposés furent les suivants : dévisser un haltère d'une main; jeter une barre à sphère des deux bras et enlever un fardeau sur les épaules. Cyr fut vainqueur par 300 livres.

Un mois après son retour dans la métropole, Cyr obtint un engagement dans le corps de police de Sainte- Cunégonde qu'on venait justement de réorganiser. Faute d'une direction énergique, et d'agents de police compétents, Sainte-Cunégoride, municipalité alors indépendante de Montréal, était impuissante à réprimer les désordres qui se commettaient chaque jour dans

ses limites. L'endroit avait même acquis une triste réputation et les paisibles citoyens voulaient tenter l'impossible pour faire cesser cet état de chose, si préjudiciable à leurs intérêts.

M. Joseph Page avait été nommé chef, et Louis Cyr fut enrôlé. Ses camarades étaient David Young, surnommé l'homme à la mâchoire de fer, Charles Froulx, Joseph Beausoleil et Nelson Vermette.

Jamais je n'oublierai le spectacle qu'offrirent les rues de Sainte-Cunégonde lorsque Louis Cyr fit ses premières rondes dans la petite ville. On avait éveillé la curiosité des citoyens en racontant des faits étonnants sur ce policier, et chacun avait hâte de contempler l'athlète sans pareil qui devait ramener la tranquillité dans la banlieue tapageuse.

Cyr n'avait que 22 ans. Sa jeunesse jointe à un air de mansuétude qu'accentuaient des yeux bleus, et une ronde figure resplendissante de santé, ne lui donnaient pas une apparence bien terrible, mais il se singularisait par une belle taille, un poids de 240 livres et une longue chevelure blonde, flottant sur ses massives épaules. Très tôt, il donna des preuves de sa superbe puissance musculaire.

Un jour, rue Notre-Dame, entre les rues Vinet et Dominion, un tombereau lourdement chargé vint en collision avec une autre voiture. Une roue du tombe-

reau quitta l'essieu et le pesant véhicule s'écrasa. Rien n'était brisé, mais pour remettre l'essieu en place, il fallait décharger le tombereau, et la perspective de cette longue besogne enrageait le charretier. Quelle tempête d'injures! Quel vacarme! Toutes les expressions pittoresques du vocabulaire déniaient pour l'amusement des badauds. Voyant un rassemblement, le policeman Cyr s'approcha. Mis au courant de l'incident, il voulut raccommoder les choses. Il ordonna au charretier malheureux de relever sa roue et de la mettre en position, puis saisissant le côté du véhicule qui touchait au sol, il le souleva à la hauteur du moyeu. Tout fut réparé en un clin-d'œil.

Parfois il n'appelait pas la voiture de patrouille pour transporter ses prisonniers. Il les cueillait sous ses bras et les portait au poste, comme des paquets de chiffon, deux à la fois.

Il avait rassemblé au poste ses poids et ses haltères, et chaque jour il travaillait. Son haltère de deux cents livres qu'il enlevait d'une main excitait beaucoup la curiosité, et nombre de gens venaient assister à ses exercices. Une fois, un spectateur lui demanda s'il tirait bien au poignet. Cyr lui répondit qu'il n'avait jamais essayé. Le spectateur lui proposa alors un pari. Cyr accepta et triompha aisément, mais son adversaire plein de prétentions, ne voulut pas s'avouer vaincu et

il insulta gravement le formidable athlète. Irrité, Cyr empoigna le grossier personnage et le lança dans la caserne des pompes à incendie, avec une telle force que tes assistants redoutèrent un malheur. On trouva l'individu engagé sous un dévidoir d'où on eut mille peine à le sortir. L'affaire n'eut pas de suites, mais Cyr fut admonesté et prié de ne plus se faire justice lui-même.

Depuis son entrée dans la police, les rouglis de Sainte-Cunégonde s'étaient tenus cois, mais ils guettaient une occasion de se débarrasser de ce gêneur. Le 23 septembre 1885, Cyr, Young, Proulx et Yermette revenaient au poste, vers midi, quand, soudain, on les couvrit d'une grêle de pierres. Cyr et Proulx foncèrent sur les assaillants, mais ils furent blessés tous deux. Le premier reçut une pierre à la tempe gauche et le second fut mis hors de combat d'un coup de hache au front. Cyr réussit toutefois à capturer le chef de la bande et deux autres furent arrêtés, quelques heures plus tard, par les agents de police de Sain' -Henri. Ces trois redoutables garnements furent condamnés à sept ans de pénitencier.

Un mois après, Cyr passait rue Bonaventure, aujourd'hui Saint-Jacques, tout à coup une hache lancée on ne sait d'où ni par qui, l'effleura presque et s'enfonça devant lui dans le trottoir. Jugeant qu'il était inutile de rester plus longtemps parmi des gens qui attentaient à sa vie lâchement, il retourna au poste.

enleva son costume et offrit sa démission, laquelle fut acceptée le 10 novembre 1885.

Lors de son départ les citoyens lui présentèrent une médaille d'or.

Page 1