MARCHILDON
Tout cela, c'est pour dire que j'ai de l'expérience en pareille matière.
Le fait est que cette expérience date de mes années de collège. Oui, je n'étais encore que jeune collégien lorsque j'entendis pérorer publiquement un homme politique qui a laissé dans le pays un souvenir légendaire. Je veux parler du fameux Marchildon, un bon patriote, un homme bien intentionné, doué d'une verve peu commune, mais chez qui l'instruction et l'esprit de progrès laissaient déplorablement à désirer.
On l'avait invité, dans une certaine paroisse, à donner son opinion sur les questions publiques du jour. Tout son discours serait à reproduire, mais je n'ai retenu que la péroraison :
Pour terminer en finissant, s'écriait-il, je ne vous dirai qu'un mot en deux paroles, qui sont tirées d'une petite fable de M. La Fontaine. Ecoutez bien ! Un chien-t-et un coq voyageâient-z-ensemble. La nuit-zarrivée, le coq se jousque (renne branche, et Pataud se
gratte un petit réservoir dans les racines de l'âbre. Passe un renard, aperçoit le coq.
—Bonsoir, l'ami ! —Bonsoir !
— Ça va bien ?
— Pas trop mal, et vous?
—Ça doit être ennuyant tout fin seul sus c te branche.
— Chacun son goût.
Vous aimeriez pas à venir faire un petit tour au clair de la lune?
— J'suis pas sorteux.
—Ça serait-y rien que pour fumer une pipe.
— Je fume pas.
—Vous fumez pas? vous prisez peut-être.
—Je prise pas non plus, mais j'ai un associe, la, en bas qui chique quèquefois, réveillez-le donc.
Comme de faite, le renard réveille le chien; Pataud saute sus le renard et lui fait son biscuit en deux tours de gueule. Morale: Le coq ce sont les Canayens. Le renard ce sont les Anglais. Le chien ce sont moi ! Je sauterai sur les Anglais et je les mettrai-z-en pièces.
On rapporte bien des anecdotes sur le compte de ce brave Marchildon. Au parlement, c'était l'ennemi juré des chemins de fer. ^ On a conservé la mémoire de plusieurs de ses sorties là-dessus.
—Pensez donc, s'écriait-il, à cette bete a feu qui passe d'une paroisse à l'autre, sans comparaison comme un steamboat écarté qui chercherait de 1 eau, pendant que les vaches montent les clos et sautent les barrières, la queue raide comme des chandelles ! Croyezvous que c'est pas assez pour faire térir ces pauvres bêtes? Et qu'est-ce qu'arrivera quand on n'aura plus
de lait ? Pas de lait, pas d'enfants, n'est-ce pas? Pas d'enfants, pas de familles! Et pas de familles, pas de Canayens ! Rien que des Anglais et des Irlandais, voilà!
Un jour, l'impayable député s'était endormi sur son siège, lorsqu'une discussion animée l'éveille. Comme cette discussion se faisait en anglais, et que M a rchildon ne comprenait pas un mot de cette langue, il demanda à son voisin ce dont il s'agissait.
On veut faire passer un bill, dit celui-ci, un loustic, pour qu'il n'y ait
Je prétende que non seulement chaque habitant ait le droit d'avoir son coq d'Inde à lui, etc.
plus qu'un seul coq d'Inde par paroisse : le coq d'Inde du bedeau.
A ces mots, Marchildon bondit sur ses pieds- — Monsieur l'Orateur, s'écrie-t-il, c'est encore une affaire pour aumolister les Canayens, cela. Je prétends que non seulement chaque habitant ait le droit d'avoir son coq d'Inde à lui, mais encore que chaque paroisse ait le droit d'avoir autant de coqs d'Inde qu'elle pourra en contenir, si ça fait son affaire.