‹ Scènes du bord et de la terre ferme par le capitaine Basil HallChapitre 1 sur 11 · BUE PIERRE -SARRAZIN, S · texte numérisé non relu

BUE PIERRE -SARRAZIN, S

ET

La liste de l’amirauté. Départ pour l’Inde.

Lorsque sir Samuel Hood fut nommé commandant en chef de la station des Indes Orientales, mes amis me recommandèrent à lui, et il voulut bien m’admettre au nombre de ses lieutenants. La liste de ses protégés, dit-il, était longue, et je ne devais venir qu’en dernier; toutefois, comme il promit de m’aider à mon tour lorsque les anciens seraient pourvus, il n’y avait pas à balancer. Dans ses lettres, l’amiral insista très-fortement pour que le nom de son jeune ami, comme il avait la bonté de m’appeler, fût aussi placé sur la liste de l’amirauté.

L’avantage de cette apostille s’explique aisément. Un amiral , dans une station étrangère , est libre de nommer ou d’avancer, en certaines occasions, tel officier qu’il lui plaît, pourvu que celui-ci soit apte à être choisi ; mais il y a d’autres vacances qu’il ne peut remplir que d’après les instructions qui lui viennent de l’intérieur, et l’ordre de 270 • «

ces nominations est ce qui s’appelle la liste de l'amirauté On dit, et je le croirais assez, que les noms fortunés qui figurent sur cette liste sont écrits de la main du premier lord de l’amirauté lui-même, qui de cette manière conserve sous sa garde la clef de la porte de l’avancement, porte si difficile à ouvrir , hélas ! et par laquelle passent un si petit nombre de ces pauvres diables qui en sollicitent l'entrée.

Autrefois, quoi qu’il en soit aujourd’hui, les amiraux à l’étranger ne pouvaient nommer que dans les vacances occasionnées par la mort ou par la sentence d’un tribunal militaire , tandis qu’ils étaient tenus d’avancer ceux que portait 1* amirauté , lorsqu’il s’agissait de remplacer des officiers malades ou invalides, de monter ds nouveaux vaisseaux capturés ou lancés pendant l’expédition, et lorsqu’il y avait des déserteurs (étrange événement qui est quelquefois arrivé !) : je ne me rappelle pas d'autres causes de vacances ; mais, comme ces dernières sont les plus fréquentes , un officier de la liste de l’amirauté a .beaucoup plus de chances que celui qui n’est porté que sur la liste ordinaire de l’amiral.

En conséquence, avant de partir pour les Indes, je me donnai toutes les peines du monde pour parvenir à cette bienheureuse liste ; j’importunai tant mes pauvres amis et connaissances que je pus enfin espérer. L’un d’eux, membre du parlement, reçut l’assurance positive que mon nom serait sur la prochaine liste que le premier lord enverrait dans l’Inde au vaisseau de Sa Majesté le Volage, sur lequel je partais. On s’attendait à un changement dans l’amirauté. Je pris tous les soins possibles, à ce que je crus , pour que mon nom ne fût point omis par le nouveau lord qui viendrait au pouvoir , quand il enverrait une autre liste à sir Samuel Hood , avec les transpositions , les exclusions et les additions qui sont

ordinaires dans de semblables changements. Je m’imaginais, novice que j’étais , qu’au lieu d’en souffrir , j’aurais le bénéfice de cette nouvelle mêlée des cartes politiques, et que peut-être mon nom se trouverait sur le premier va-tout qui retournerait.

Je ne me doutais pas que, tout au contraire, mon pauvre nom serait entièrement oublié. Je prévoyais moins encore qu’il m’en coûterait près de deux ans de la plus fatigante correspondance, à la distance d’onze ou douze cents milles , à peu près la moitié de la circonférence du globe, pour rectifier une chose si simple en apparence. J’ai toute raison de croire que les promesses qu’on m’avait faites étaient de bonne foi ; mais comme elles ne furent point rappelées au moment du changement, cette chose si importante pour moi , et si insignifiante pour le reste du monde, fut perdue, engloutie dans le vaste océan d’affaires et de recommandations qui envahit toujours un nouveau premier lord de l’amirauté. La conséquence fut que j’eus, dans l’Inde, la mortification de voir passer l’une après l’autre plusieurs bonnes vacances, tandis que si j’avais seulement occupé, sur la nouvelle liste, la très-humble place que j’avais dans l’ancienne, ma promotion pouvait avoir lieu quelques années plus tôt. Par la suite, j’eus la preuve que cette parole manquée avait cependant été donnée avec sincérité ; aussi obtins-je une réparation aussitôt que je fus parvenu à me faire entendre. De sorte même que ce dédélai si irritant, qui me causa tant d’humeur noire et de découragement, fut plus heureux pour moi que s’il n’y avait eu aucune méprise ; mais je fus plus redevable au zèle constant et judicieux de mes amis qu’à ma propre persévérance.

Le vieux Volage , sur lequel nous mîmes à la voile pour l’Inde, était, je le confesse, quoique avec répu-

gnance, un des moins beaux vaisseaux de Sa Majesté. Ma : s alors je me souciaiiort peu de la mine de mon navire, moi qui, un mois ou deux auparavant, aurais regardé comme un point d’honneur d’en proclamer et d’en défendre la beauté envers et contre tous. Je ne pensais plus qu’à une seule chose, au bonheur d’être enfin ( à ce que je croyais) sur le chemin direct de l’avancement; ce bonheur était plus que doublé encore par l’idée que c’était dans l’Inde que j’allais naviguer. Jamais rêveur ne chercha l’Eldorado dans les nuages avec autant d’enthousiasme que j’en éprouvais à l’idée de visiter ces régions poétiques, dont une jeune imagination s’est fait de si riants tableaux par ses lectures des Mille et une nuits et autres ouvrages mêlés de fiction et de réalité ; délicieux contes, où la plus parfaite vérité de la nature et des mœurs orientales s’associe à tant d’événements imaginaires, de dangers affrontés pour l’amour, de combats furieux, d’interventions surnaturelles, toutes choses qui prêtent tant d’intérêt romanesque aux contrées brûlantes où elles sont supposées arriver.

Quoique notre flotte partît de Spithead le 25 mars , elle ne fut à Madère que le 19 avril ; nous eûmes, en levant l’aDcre, une belle et sifflante brise d’est qui, pendant quarante-huit heures, nous poussa tous, tristes et gais, hors du canal Britannique. Ce bon départ est toujours une grande affaire, quoi qu’il arrive ; car si le vent d’ouest attrape un vaisseau avant qu’il ait laissé le canal derrière lui , il peut être rejeté à Plymouth ou à Falmouth, et toutes les angoisses des journaux, des lettres et des adieux, sont à recommencer; tandis que si une fois on a le phare Lizard à quelque cinquante lieues en poupe, tout va bien. Un monde entièrement nouveau, le monde des eaux, nous environne et nous transporte loin de l’atteinte de ces personnes aux longs bras, les gentils -

hommes delà presse, ou de ce son saisissant, ces deux coups du facteur, qui mettent si souvent le pouls le plus régulier au galop. Ceux qui n’en ont point fait l’expérience ne peuvent avoir une idée du changement extraordinaire et délicieux que peu d’heures amènent à cet égard, ni du calme particulier qui succède, quand le vaisseau est en mer, aux orages ou aux rafales des derniers moments passés dans le port.

Ceci a lieu surtout quand un vaisseau part pour une station étrangère , et la transition est encore plus frappante si, outre son propre équipage, il porte des ambassadeurs , des gouverneurs , des généraux , ou n’importe quelle espèce de passagers. Un vaisseau de guerre est exclusivement construit, comme son nom l’indique, pour des fins belliqueuses ; la place de chaque chose y est si étroitement distribuée que, s’il vient à bord des personnes ou des ballots d’extra, c’est toujours un inconvénient, et quelquefois c’en est un très-grand. C’en est un même quand les passagers sont des officiers de marine ou des matelots destinés pour d’autres vaisseaux ; tout étant occupé d’une manière ou d’une autre , il faut que quelqu’un ou quelque chose se dérange pour faire de la place au nouveau venu. Cela ne cause pas peu de murmures, tandis que le premier lieutenant se rompt la cervelle à chercher les moyens de concilier les intérêts des parties diverses, et trop souvent ennemies, confiées à sa charge. Quand les intrus sont des gens soumis à la discipline navale, la difficulté, quoique toujours très-grande, est à son minimum, parce que nos confrères, que cela leur plaise ou non, savent très-bien qu’ils doivent se soumettre , non-seulement aux lois et aux observances générales du service , mais encore aux règlements et aux usages particuliers du vaisseau à bord duquel ils ont passage. De fait, tant qu’ils y sont, ils font partie de

l’équipage : on les met de quart, on leur impose toutes les charges du service , et ils encourent même les peines disciplinaires, s’ils y manquent.

Malheureusement, ce n’est plus cela quand des bourgeois prennent passage sur un vaisseau de guerre. S’ils sont ce que Jack appelle des knobs , c’est-à-dire des passagers qui font pour la première fois connaissance avec la mer, cent fois tant pis. Bien que les personnes de rang soient elles-mêmes les moins exigeantes, les plus remplies d’égards pour les sentiments ou les manières des autres, et, généralement parlant, les plus faciles à satisfaire, enfin les plus reconnaissantes pour les sacrifices qu’on fait à leurs convenances.... toutefois ces aimables qualités descendent rarement jusqu’aux satellites qui accompagnent le knob et tournent dans sa sphère.

Je me souviens d’avoir eu l’ordre, une fois, de recevoir à bord d’un très-petit brick de dix canons une personne d’une telle fortune que toute la cabine , eût-elle été vacante , aurait à peine égalé en dimension le cabinet de toilette dont Son Excellence avait l’habitude. Dans cet embarras, vivement désireux de faire honneur à un hôte si distingué , je consultai un ami qui l’avait connu longtemps, et je lui demandai comment ce grand personnage s’accommoderait du peu de confort et de la chère médiocre que je pouvais lui procurer.

« Comment donc ! s’écria l’ami du chef de la factorerie, car nous étions en Chine ; allez ! le baronnet est un si bon garçon , que vous le jetteriez dans un tonneau , et vous le nourririez à travers la bonde , qu’il ne se plaindrait jamais. »

Mais il ne faut pas attendre tant de complaisance des serviteurs et autres suivants du Ta-yin.

Tout au contraire de leur respectable patron, ils se font une loi de n’étre contents de rien. On dirait qu’ils

s’imaginent que le service naval de Sa Majesté a été institué dans la seule vue de les transporter eux et tout l’attirail de leurs malles, caisses et bagages sans fin. Le règlement dit expressément que, « toute personne faisant partie de la flotte sera soumise aux lois et à toutes les choses d’usage en mer ; » mais quelle discipline exercer sur l’esprit ou le corps de ce fat des fats , de ce gentilhomme des gentilshommes , le valet accompli d’un gouverneur de colonie ? 11 est inutile , pour la pauvre autorité constituée , de dire : « Cela ne doit pas être ! » Le sang-froid de ces gens-là passe tellement toutes les bornes , qu’il nous impose à nous-mêmes, et nous irions presque jusqu’à nous imaginer que les affaires de l’ambassade seraient perdues, si l’intendant de l’ambassadeur était contrarié : arrive que pourra du service public, mais Sa Suprême Grandeur doit être servie !

Aussi c’est une satisfaction considérable , et rarement déguisée par le premier lieutenant , de voir ces délicates personnes horriblement malades, quand l’influence de l’eau bleue commence à prévaloir. Mais, dans le port, il est impossible d’exprimer les désagréments et les embarras qu’elles vous donnent avec leurs aides, leurs sousaides et la hiérarchie sans fin des domestiques. Toutes les fois qu’on appareille pour l’étranger, cela va toujours assez mal; mais c’est bien pis, si la destination est pour les Indes. Les gens qui n’ont pas voyagé sont très-portés à s’imaginer qu’on ne peut rien se procurer hors de l’Angleterre : c’est pourquoi il leur faut des provisions de tout et de quelque chose encore. Peut-être mettrait-on quelque modération dans ces préparatifs , si nous pouvions parvenir à faire comprendre que la plus grande partie de ces extra de nourriture, de vêtements et d’ustensiles, sera non-seulement superflue, mais incommode, à moins que, par bonheur, elles ne soient totalement

avariées et jetées par-dessus le bord pendant la traversée.

S’il est difficile de persuader un gouverneur de l’inutilité d’emporter tant de choses, qu’il pourrait se procurer aussi bonnes et à moins de frais dans l’endroit où il va, il faut surtout désespérer de le convaincre que son régiment de valets lui sera beaucoup plus nuisible qu’utile, d’abord pendant le voyage , et ensuite , qu’une fois à sa destination, ils seront tous supplantés par une invasion de noirs , sous les noms de Dubashes , Hooka-Burdars , Gora Wallas, et cinquante autres dont le plus stupide sera plus utile que le plus adroit valet d’Europe.

Cependant le bon vaisseau, par une sorte de miracle, est enfin prêt pour la mer, ou ce qu’on appelle prêt ; car je crois, en vérité, que, si l’on voulait rester six mois dans le port après le jour fixé pour le départ, on n’aurait pas encore fini avec 1’avitaillement et l’arsenal de la marine. La poste , cette perpétuelle épidémie , et la presse périodique, viennent encore distraire les officiers, tandis que les gens d’hôtel, les tailleurs, les blanchisseuses, pour ne rien dire des amis ou des parents en pleurs , et des maîtresses désolées , concourent à vous ôter tout repos d’esprit, et vous font souhaiter parfois un bon coup de vent qui vous enlève en pleine mer.

Oh! le plaisir! l’indicible plaisir de se sentir enfin entraîné par l’onde! quel bonheur de voir les blanches falaises de la vieille Angleterre s’effacer à l’horizon ! Que d’autres disent ce qu’ils voudront des joies du retour ; donnez-moi un bon départ, et l’immensité d’un nouveau monde devant moi! Si un homme est libre de dettes et d’amour, ou du moins retenu seulement par de faibles liens en ce genre, s’il a jeunesse, santé et quelque confiance en son étoile , un bon vaisseau sous ses pieds , un bon officier au-dessus de lui, et de bons camarades,

pourquoi son cœur s’inquiéterait-il de ceux qu’il laisse derrière lui ? ou plutôt, pourquoi s’affligerait-il de quitter ceux qui aiment mieux sans doute le voir agir en homme de courage que de le garder oisif à la maison? Pourquoi regretterait-il ces jouissances auxquelles il ne peut honorablement participer avant qu’il en ait acquis le droit par quelque noble service?

D’un autre côté , qui est assez insensible pour ne pas éprouver je ne sais combien de craintes et de doutes au retour d’un long voyage? Qui peut dire comment l’on retrouvera les amis qu’on a quittés depuis longtemps, et dont peut-être on n’a plus entendu parler? N’y a-t-il pas à parier que,, parmi les prévisions de l’absence, ce sont les plus tristes qui vont se réaliser? Souvent même, si notre partialité a voulu exempter quelque être chéri de la fatale sentence, c’est celui-là qui a été la première victime. Je m’en suis voulu maintefois , pour changer le cours de mes idées, de ne pouvoir m’empêcher, en dépit de tous mes efforts , de tirer à l’avance ces sombres horoscopes , et de me demander quel était, entre tous ces amis, celui que j’abandonnerais aux coups du sort avec le moins de regrets ! Aussi quand, après un long voyage , les lettres accumulées sont remises entre nos mains , avec quelle anxiété nous regardons d’abord la couleur de la cire!

En laissant Spithead, nos deux jours de bon vent suffirent pour nous tirer du canal, à l’abri du danger du retour ; puis nous eûmes un mauvais temps qui, dans un sens, nous rendit un service essentiel aux dépens de la gent aux habits longs , que les matelots , dans leur langage grossier, mais pittoresque, appellent des voleurs qui font tort aux chiens.

Le vent était pour nous un zéphyr en vérité; mais comme la mer s'élevait* voilà tout à coup les caisses, les

portemanteaux, les nécessaires, les pupitres, les objets fragiles , qui dégringolent grand train dans les dalots. Les passagers , étourdis de la catastrophe , se précipitent après leur trésor, les uns dans l’espoir d’arrêter l’effet de la gravitation et d’une bonne mer houleuse , les autres sans avoir la faculté du choix. Presque aü même instant , voilà que tous ces bagages sont rendus à leur première situation par un coup de vent contraire : cruelle épreuve pour les nerfs novices ! On pouvait croire d’ailleurs que le vaisseau allait se perdre en éclats dans l’abîme. Les cris de détresse de nos voyageurs atteints du mal de mer et ne pouvant se soutenir sur leurs jambes ; le contre-maître hurlant, les marteaux retentissants, et le franc rire des joyeux enseignes, enchantés du vacarme , formaient un admirable concert. L’effet salutaire de ces deux ou trois heures d’apprentissage est à peine croyable pour les hommes d’eau douce; il fut tel qu’en un jour ou deux messieurs Neptune, Borée, le premier lieutenant et compagnie, avaient si complètement rétabli leur autorité légitime, que jamais intendant, cuisinier, Valet de chambre , ou autre citadin , ne prit de cès libertés qu’on s'était imaginé d’abord pouvoir se permettre impunément.

Je dois à notre aimable h6te , sir Evan Nepean , gouverneur de Bombay, malheureusement mort depuis , la justice de dire qu’il était le moins incommode des passagers. J’ajouterai que ceux qui se trouvaient avec lui dans ce voyage, quoique entassés d’une manière tout à fait contraire à leurs habitudes, se rendirent si agréables que nous fûmes vivement affligés de nous séparer d’eux.

J’ai déjà assez écrit sur Madère ; je me contenterai de mentionner que nous y rencontrâmes une personne trèséclairée , un comte italien , qui avait voyagé en France , en Espagne et dans les deux Amériques : ce qu’il nous

dit de l’Amérique méridionale fut déclaré par nous tous entièrement absurde et rempli de préjugés. Comme j’ai changé depuis, et suis revenu à son opinion , je la cite volontiers. « Les peuples de ces contrées, disait-il, ne se font aujourd’hui (1812) que du mal; généralement parlant, les insurgés de l’Amérique du Sud connaissent fort peu ce que c’est que la liberté ; s’ils réussissent à conquérir leur indépendance , ils se mettront aussitôt à se couper la gorge les uns aux autres ; car toute leur liberté, tous leurs principes politiques, ne sont que la parodie du libéralisme de la révolution française. »

En mer, sous les tropiques.

La Princesse Caroline , de 74 canons, et la frégate la Thébaine , partirent de Spithead avec notre Volage , afin de protéger une flotte de la compagnie des Indes Orientales, ainsi composée : V Elphinstone, le Wexford , le Cirencester , le Marquis de Huntly , le château de Bombay et le château d’Alnwick , tous pour la Chine. Comme ces vaisseaux étaient de la plus grande dimension , bien équipés , bien commandés, non moins bien armés, et ressemblant assez à des vaisseaux de guerre, notre force paraissait nonseulement imposante, mais encore, dans le cas où nous aurions rencontré un ennemi même redoutable, nous l’aurions ou battu et pris, ou maltraité si sérieusement, qu’il n’aurait pu nous empêcher de poursuivre notre route.

Dans notre voyage en 1812, le courage et l’habileté de nos vaisseaux des Indes Orientales ne furent point mis à cette épreuve , et nos évolutions les plus intéressantes se bornèrent à échanger de bons dîners ; car nos navires de la Compagnie savent aussi bien manger, boire et se réjouir, que combattre, si besoin est. Leur principale affaire, sans doute, est le commerce ; mais ce commerce est très-différent de celui de la marine marchande ordinaire.

Les officiers de la compagnie des Indes Orientales sont élevés, à beaucoup d’égards, comme les marins de l’Etat ; il y a entre eux et nous une sorte de fraternité, et ce sont

d’excellents auxiliaires dans le combat. Malheureusement, quoi qu’on fasse, les transactions mercantiles s’accordent mal avec les sentiments délicats de l’honneur guerrier. Nul marin, dans aucun service, ne se bat mieux que les officiers de la compagnie des Indes Orientales , quand ils sont une fois dans la mêlée ; mais c’est leur affaire , et nous pourrions dire leur devoir, d’éviter un engagement autant que possible ; leurs habitudes, d’ailleurs, les portent à compter sur la protection d’autrui , plutôt que sur leurs propres forces , et ne cherchant point l’action pour elle-même, ils ne peuvent entretenir, comme nous, le feu sacré du caractère militaire.

Pendant le beau temps , il existe naturellement une très-agréablé correspondance entre les différents vaisseaux d’une flotte telle qu’était la nôtre. Les bons vivants de la compagnie des Indes Orientales , à bord comme à terre, entendent fort bien l’art de la bonne chère. La terre ferme, ou les hautes mers, les sommets de l’Himalaya, ou les bungalos du Gange , c’est tout un pour eux ; de sorte que durant tout notre voyage , k moins du temps contraire , chaque jour le signal de l’invitation à dîner était déployé par le commodore, ou quelqu’un de sa bande. Quand la brise soufflait et que les vaisseaux fendaient l’onde , il fallait quelque adresse pour éviter les retards. D’ailleurs on suppose bien que dans une flotte il y a toujours certains vaisseaux moins bons marcheurs que les autres ; ces tonneaux, comme ils sont justement appelés, ont beau mettre toutes leurs voiles dehors , il faut toujours que les autres se ralentissent pour ne pas trop les laisser en arrière : semblables à Piedléger qui , dans les contes des fées, est forcé de s’attacher les jambes pour courir sans fausser compagnie à ses camarades. Si c’est le commodore qui donne le dîner, son vaisseau vire de bord et attend, ou bien il file à la distance d’un quart de

câble , et pêche ses convives , pour aingi dire , avant de reprendre la tête du convoi.

Les malheureux mauvais voiliers de toutes les flottes ou convois sont, comme on pense bien, exposés à de continuelles malédictions. Il faut avouer que le retard qu’ils causent par une brise belle et fraîche n’est pas peu impatientant pour les autres, et mortifiant pour eux-mémes. Quelquefois ces tortues de navires sont si lentes , qu’il faut leur envoyer un bon voilier pour les prendre à la remorque. Comme cette difficile opération s’exécute en face de toute l’escadre, et qu’elle n’exige pas peu de dextérité et de science nautique, elle est toujours exposée à une vive critique. C’est l’inépuisable sujet des causeries du métier, qui surtout ne manquent jamais à table. Les marins sont , en vérité , aussi mobiles que l’élément sur lequel ils voyagent ; leur esprit et leurs mains sont toujours occupés par la nécessité d’étudier les variations du temps et des vents, la longitude et la latitude.

Tous ces détails de notre navigation donnèrent un haut degré d’intérêt à ce voyage de l’Inde , que la plupart d’entre nous faisaient pour la première fois. Notre temps se trouvait rempli bien plus complètement et plus agréablement qu’on ne l’imaginerait. La transition seule d’un climat à un autre, d’une chaleur croissante au froid le plus vif, et vice versa, était la matière inépuisable d’une foule d’observations astronomiques qui charmaient notre voyage; bien qu’il n’y eût rien de nouveau pour nous dans la théorie , toutefois , l’application pratique de ses règles ne manque jamais de frapper l’imagination, tant les résultats en sont merveilleux.

Nous étions encore dans la Manche quand nous fûmes rudement éprouvés par de mauvais vents du sud et sudouest. Sur le soir du dixième jour, nous aperçûmes la côte nord de l’Espagne ; les rochers de la Galicie furent

le dernier rivage européen que la plupart d’entre nous devaient voir de là à bien des années. Ce ne fut qu’après avoir lutté pendant une quinzaine contre le sud-ouest , que nous jetâmes l’ancre à Madère , du côté de Funchal ; nous nous reposâmes quelques jours dans ce lieu charmant, pour donner le temps de nous rejoindre à plusieurs de nos vaisseaux qui étaient en retard. Après une huitaine d’une halte très-agréable , nous continuâmes notre route vers le sud ; en trois jours nous fûmes en vue de l’île de Palma, la plus au nord du groupe des Canaries. Ténériffe , le roi des rochers de ces mers , était trop loin pour que nous pussions seulement apercevoir son diadème de neige, qu’il porte encore, je suppose, dans cette saison , car on était au mois d’avril. Plusieurs années , après, j’allai le visiter au mois d’août : sa cime était nue, et le thermomètre à 70 degrés de Farenheit.

Avec de plus favorables circonstances de temps, nous aurions pu voir le Ténériffe de notre vaisseau, car nous n’en étions pas à plus de 100 milles. Il faut avouer cependant que G’est beaucoup pour voir la terre, à moins qu'elle ne s'élève également large et haute comme les Andes , et même alors il faut, pour la distinguer, qu’elle se dessine sur un ciel très-clair. Au point du jour, et même une demi-heure environ avant le lever du soleil , on peut reconnaître, si le temps est clair, des pics aussi effilés que le Ténériffe, avec une facilité surprenante, à 100 milles et plus , comme j’en ai fait plusieurs fois l’expérience dans la mer Pacifique. Mais quand les rayons du soleil commencent à remplir l’air, ces formes gigantesques se perdent graduellement dans les nuages ou dans le ciel s’il n’y a point de nuages visibles. On dit qu’en s’éloignant du Ténériffe (ou de tout autre montagne insulaire) sans cesser d’y regarder, on en oonserve la vue à une beaucoup plus grande distance qu’on ne pourrait la découvrir

en arrivant. Cela me paraît assez probable , mais je n’ai jamais eu une bonne occasion d’en faire l’épreuve.

Ce fut vers la fin d’avril , comme nous passions les îles Canaries , que le premier souffle réel des vents alizés réveilla nos voiles endormies , et fit crier tous les cordages qui tiennent aux vergues. C’était un avant-goût de ce que nous devions éprouver à plus de mille lieues au delà, sous la zone torride.

Au moment où nous nous félicitions d’être enfin délivrés complètement de nos liens d’Europe , la vigie signala une voile à distance. Nous marchâmes en avant du convoi pour reconnaître l’étranger, mais c’était un vaisseau anglais venant de Lisbonne. Après le salut, nous demandâmes :

« Quelles nouvelles ?

— Badajoz a succombé, répondit-il , après un siège terrible. »

Cette nouvelle fut reçue avec un murmure général de félicitations joyeuses. En réponse à d’autres questions , on nous parla de trois ou quatre mille hommes tués et blessés dans les tranchées et sur la brèche. L’enthousiasme fut au comble , et s’exprima par trois salves de hourras partis de chaque vaisseau !

Quelques jours après , un petit vent sud-ouest vint remplacer notre vent alizé nord-est. Nous étions sous la latitude 25 degrés et demi nord, où nous nous attendions à une brise régulière, venant précisément du côté opposé. J’appris plus tard combien la position particulière du soleil dans le ciel modifie la force et la direction des vents alizés.

Les changements de température dans un voyage aux Indes sont très-remarquables. Par exemple , nous avions mis à la voile en mars , lorsqu’il faisait encore bien froid en Angleterre ; en vue des côtes d’Espagne ,

le temps devint un peu plus modéré ; à Madère, il est toujours agréable. Vinrent les Canaries, puis le tropique du cancer, et nous entrâmes tout rôtis dans la zone torride ; poursuivant notre route par la ligne équinoxiale , nous franchîmes le tropique du capricorne , et nous éprouvâmes encore l’influence énervante du soleil jusqu’à ce qu’enfin, ayant doublé le fameux cap de Bonne-Espérance , nous voilà encore pincés par le froid. Puis au sud de l’Afrique , en avançant vers l’équateur, nous passâmes une seconde fois , en quelques semaines , de la froidure de l’hiver aux ardeurs de l’été.

Toutes ces vicissitudes provenaient naturellement de la distance plus ou moins éloignée de la grande source de la lumière et de la chaleur. Quelquefois , même au miüeu du jour, nous voyions le soleil tantôt se dérober à l’horizon, tantôt planer sur nos têtes. Le 5 mai, notre latitude était de 17 degrés et demi nord, le déclin du soleil de 16 degrés un quart nord, et son centre à 1 degré seulement de notre zénith ; d’ombre , nous n’en avions pas plus que ce pauvre Pierre Schlemilh, le héros d’un conte allemand, qui avait vendu la sienne au diable , et marchait privé de cet honorable accompagnement.

Le lendemain, je me souviens d’être allé sur le pont, afin de voir , pour la première fois de ma vie , le soleil au nord , et s’avançant de gauche à droite. Personne ne doute que la terre ne soit ronde ; cependant , les preuves présentes et presque visibles de sa forme sphérique intéressent autant l’imagination qui si elles étaient inattendues.

Après avoir navigué pendant quelque temps sous le souffle des vents alizés nord-est, nous atteignîmes cette région des variables, trop bien nommée, parce qu’au lieu des vents réguüers , il n’y règne que des brises iné-

gales , de longs calmes , de lourdes rafales , et quelquefois des vents piquants du sud et sud-ouest.

Ces variables, qui feraient damner d’impatience les marins , n’en sont pas moins soumis aux causes qui régissent les alizés , qu’ils traversent du nord au sud.

Les grandes moussons, ou vents lunaires des mers de l’Inde ou de la Chine , jouent un rôle presque aussi important dans la navigation de ces lointains climats ; mais , avec un peu d’étude , tous ces phénomènes si divers , si opposés en apparence , s’expliquent l’un par l’autre.

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