III
Suite du voyage.
Qu’on dise ce qu’on voudra des belles gelées des climats froids , je n’ai jamais vu une personne sincère mise à l'épreuve , qui ne se plaignît d’un froid continu comme d’une vraie torture , et qui ne courût au feu pour se dégeler avec empressement. Quant à moi , j’ai rarement dans ma vie trouvé un jour trop chaud. Comme de raison , je tiens pour accordé que l’air aura franc jeu autour de moi, et que ni mes vêtements ni le lieu où j’habite ne seront en contradiction avec la température. J’ai trouvé des jours trop chauds , oui , mais c’est dans les rues étouffantes de Londres , rues semblables à des fours , ou chauffées pour le moins au degré d’une étuve allemande , par la réflexion des rayons du soleil qui parviennent à se faire jour, à travers la fumée du charbon de terre, jusqu’aux briques moitié noires moitié rouges des murailles. Ne me parlez pas non plus de vos soirées d’hiver, quand tous les courants d’air sont soigneusement interceptés dans une salle de bal ou de raout, par l’ordre de ces douairières qui veulent toujours se planter près des fenêtres ; oui, voilà où j’ai trop chaud. J’excepte encore, je l’avoue, les nuits passées à bord d’un vaisseau mouillé dans le port , où arrêté en mer par un calme plat : alors il est permis de déclarer la chaleur insupportable ; et j’en dis de même des marais de Batavia ou de la Nouvelle-Orléans , quand
l’air immobile se charge de miasmes épais et visqueux. Je comprends qu’on se plaigne là de la chaleur. Mais même dans l’Inde, soit en pleine mer, soit à travers une belle campagne , sous les tendelets et les bungalos , étendu dans un palanquin ou à l’abri d’un parasol sur le dos d’un éléphant , je me suis rarement senti incommodé par le soleil.
C’est qu’on entend la vie , dans l’Orient , quand on a la richesse ou l’aisance nécessaire pour y vivre. On voit aussi que je ne parle pas ici des pauvres soldats et des pauvres matelots en marche ou à la manœuvre.
Je reviens à notre voyage. A mesure que nous passions des hautes aux basses latitudes , le soleil s’élevait chaque jour davantage vers le zénith , et le thermomètre montait en conséquence. Ce qu’il y avait de plus agréable dans ce changement du froid au chaud, c’était le peu de différence entre la température du jour et celle de la nuit. Aux approches de l’équateur, le thermomètre baissait seulement, de 82 degrés, qu’il marquait pendant le jour, à 79 ou 80 degrés pendant la nuit, qui était délicieuse sur le pont. Nous n’arrivâmes pas à cette haute température sans transition , car le 6 mai , le lendemain même de notre passage sous le soleil , nous eûmes 73 degrés dans le jour, et la nuit 69 et 70.
On s’imagine bien que tout le monde n’était pas content de ces variations : à bord d’un vaisseau comme à terre , il y a dans tous les temps , dans toutes les latitudes , dans toutes les saisons et dans tous les climats , tme classe d’esprits mécontents, qui, dans leurs habitudes acquises ou naturelles , mettent le bonheur à trouver un défaut à toutes choses , comprenant dans leurs plaintes non-seulement le présent , mais encore le passé et l’avenir. J’ai vu un aspirant de ce calibre , enchanté , en descendant pour dîner, que ses camarades •en appétit
eussent mangé toute la soupe pendant qu’il faisait le quart sur le pont, parce que cela lui donnait un prétexte de s’écrier :
« On me traite pis qu’un chien ! On ne me garderait seulement pas une écuelle de soupe aux pois. C’est une honte ! une damnation ! Je planterai là le service ! »
Les variations du climat dans nos voyages aux Indes fournissent de nombreux thèmes à ces esprits fâcheux. D’abord , il fait trop froid , puis trop chaud , ensuite il n’y a pas assez de vent , ou il y en a trop ; les nuits sont étouffantes , et les jours sont pis encore ; les calmes ne finiront jamais ; ou bien les traîtres alizés , comme ils les appellent , manquent à leur consigne , et soufflent de l’ouest au lieu de souffler de l’est !
La ligne étant passée, et le vent sud-est retrouvé, alors le temps devient ce que ces boudeurs ingénieux appellent trop tempéré; bientôt il est trop froid; enfin au Cap, il y a trop de tourmentes. En cela seul ils ont quelque raison , et j’ai souvent regretté qu’une ordonnance du roi de Portugal ait changé le nom de ce fameux promontoire , habité' par le génie des tempêtes : le Cabo de Tormentos était certes bien nommé. Bref, le plus magnifique voyage n’est pour nos boudeurs qu’un immense panorama de misères ; s’ils y survivent , ils seront bien heureux ! Heureux ! n’en croyez rien. Il n’est pas dans leur nature d’être heureux. Trouver tout mauvais, repousser les biens ^ue les dieux mettaient à leur portée , aigrir la coupe du plaisir par le fiel que distille leur cœur, aggraver les peines véritables par l’impatience et les vaines plaintes, telle est leur joie maladive. ® O douleur! disait le stoïcien , tu n’es pas un mal ! >• Eux , dans un autre sens, ils s’écrieraient volontiers : « O mal! sois mon bien! »
Comme nous voguions au milieu des vents alizés, vers
le détroit qui sépare l’Afrique de l’Amérique , les symptômes d’un changement de climat devinrent chaque jour plus manifestes. Alors toutes les écoutilles furent ouvertes ainsi que tous les ventilateurs de cabine, afin que de libres courants d’air pussent jouer dans le vaisseau toute la nuit. Mais pendant le jour, le goudron qui enduisait les interstices du pont supérieur se mit à fondre , et s’attachant comme une glu aux semelles de nos souliers , toutes les planches en furent barbouillées , au grand déplaisir de notre capitaine du gaillard d’arrière * jaloux de l’éclat de son plancher. Le goudron suintant aussi des cordages nous tombait sur la tête , marquetait les housses blanches de nos chaloupes, et nous obligeait à couvrir les hamacs , de peur que toute la literie ne fût perdue. Sur le bâbord, au côté est du vaisseau, que l’on présente toujours au soleil quand on traverse les alizés dans un voyage de long cours , coulaient de petits ruisseaux de poix. Pour obvier autant que possible à ces inconvénients, nous déployâmes les tendelets sur les pouts, et cherchâmes tous les moyens d’introduire l’air dans toutes les parties du vaisseau. Les faux sabords furent éloignés des caronades, les caillebots mis de côté, et l’on adapta à chaque écoutille une manche à vent. Les pantalons de drap bleu et les chapeaux de castor furent bientôt remplacés par le nankin , les chapeaux de paille et les toques de toile. Dans la chambre du capitaine , la présence du gouverneur, notre passager, maintenait l’étiquette et l’uniforme; mais, aussitôt que les officiers étaient descendus dans la sainte-barbe, ils sautaient sur leurs légères vestes blanches, quittaient jusqu’à leurs gilets, et prenant leurs livres ou leurs clarinettes , ils tiraient leurs chaises aussi près que possible de Uembouchure du ventilateur. La vérité m’oblige de reconnaître qu’au poste des aspirants , près du gouvernail , la ehe-
mise sans col ni cravate , et quelquefois les manches retroussées jusqu’aux coudes , était ce qu’il y avait de plus fashionable. Les matelots et les soldats de marine dînaient alors sur le grand pont , non-seulement pour y jouir du grand air et dé la brise, mais encore pour laisser rafraîchir et aérer l’ entre-pont autant que possible , avant les nuits étouffantes et fébriles de ces régions.
C’est alors que les tables et les tabourets restent en bas , et que pour dîner nos hommes s’assoient comme les tailleurs ou se couchent comme les Romains. Cela n’a point d’inconvénient , car le pont d’un vaisseau de guerre est frotté chaque matin comme un parquet de salon , et balayé du moins une fois par heure ; de tous les airs sifflés par le boatswain, celui qui appelle les balayeurs revient le plus souvent. Quand le signal du dîner a retenti, chaque compagnie de l’équipage vient s’emparer, sur le pent , des places immédiatement audessus de celles qu’elle occupe en bas, autant que les canons le permettent. J’ai toujours aimé à voir le grand pont, depuis la dernière écoutille jusqu’aux fourneaux du coq , lorsque nos marins y savourent leur repas de l’après-midi, aussi délicieux pour eux qu’aucun banquet à soupe de tortue pour nos aldermen; tandis que le sublime grog dont ils humectent le câble rude , sec et salé de leur gosier, surpasse vingt fois dans l’estimation de Jack tous les légers capiteux, les vins de Bordeaux et du Rhône. J’oserais affirmer qu’en de tels moments nul mortel , n’importe quel est son rang dans le monde , n’a plus de jouissance et de contentement que nos joyeux matelots.
Jusqu’à ce que nous eussions passé le vent alizé nordest et atteint les calmes , la course du vaisseau était trop rapide pour nous permettre le bain ordinaire ; mais nous imaginâmes des douches qui réussirent parfaitement. Il
ne s’agissait que de faire deux trous au fond d’une caisse et de la hisser entre deux poulies ; deux matelots , avec des seaux , y versaient de l’eau , tandis que le baigneur se tenant au-dessous , sur le grand pont , recevait cette pluie rafraîchissante. On choisissait généralement pour ce bain délicieux quatre heures du matin , après le quart de minuit, et avant que l’officier, accablé de fatigue, se jetât sur son lit. Une marche de quatre heures , si doucement ménagée qu’elle soit , par une nuit étouffante , porte au cerveau comme une espèce de fièvre , et je n’ai point d’expression pour dire avec quelle volupté on se place alors sous une fraîche ondée. Nous étions ordinairement assez fatigués pour goûter un profond et suave sommeil ; mais combien il était plus doux encore après le bain! Comme nous trouvions l’eau de la mer trop chaude , car sa température n’était que de deux ou trois degrés au-dessous de celle de l’air, nous en remplissions une douzaine de seaux dès huit ou neuf heures du soir, et le matin elle était rafraîchie par l’évaporation de la nuit.
Si nous avions pu douter que nous étions sous les tropiques , nous n’aurions eu qu’à regarder cette pittoresque petite créature appelée le poisson volant. Il est vrai qu’on p?ut en rencontrer quelquefois encore au nord une ou deux troupes , faisant de courtes excursions audessus de l’eau. Je me rappelle même en avoir vu plu- .sieurs non loin des bancs de Terre-Neuve, dans une latitude de 45 degrés. Mais ce n’est que dans le cœur de la zone torride qu’on peut admirer le poisson volant dans toute sa perfection.
Il faudrait être bien indifférent pour découvrir sans émotion et sans curiosité un banc , ou , pour mieux dire, une couvée de poissons volants , sortant de la mer et la rasant pendant des centaines de brasses. Il y a là quel-
que chose de si particulier, de si différent de tout ce que nous connaissons , que notre surprise ne fait que s’accroître chaque fois que nous en voyons encore un seul prendre son vol. En vérité, l’incrédulité de la vieille femme écossaise sur ce chapitre est tout à fait excusable. * Vous pouvez avoir vu des rivières de lait et des montagnes de sucre, la Bible en parle, disait-elle à son fils qui revenait d’un voyage de long cours ; mais vous ne me ferez jamais croire que vous ayez vu un poisson qui pouvait voler. »
J’ai tâché d’évaluer la longueur de ce vol, et il m’a paru que le plus long était de deux cents brasses environ ; mais je sais que d’autres observateurs l’ont porté plus loin. M. de Humboldt croit que, dans cette fuite hors de l’eau , le poisson volant prend ses ébats sans qu’il soit poursuivi par son formidable ennemi le dauphin. Je voudrais le croire aussi; car il serait beaucoup plus agréable de penser qu’après cet essor qu’ils prennent à dix ou vingt pieds au-dessus de la mer, ils retombent doucement dans son sein , et non dans la gueule vorace de leur implacable tyran.
Je ne me rappelle pas si l’éminent voyageur que je viens de nommer, et qui non-seulement a observé beaucoup plus de choses que la plupart des hommes , mais qui encore les décrit beaucoup mieux que personne , dit avoir vu lui-même une de ces chasses. A la vérité , ce n’est pas très-commun ; du moins je ne suis pas sûr d’avoir été témoin de plus de six, quoique j’aie passé et repassé l’équateur quatorze fois. La plus gentille que je me rappelle , comme disent les Français , eut lieu dans le premier voyage que je fis à travers ces régions du soleil. L’agréable alizé qui nous avait entraînés avec divers degrés de vitesse pendant une distance d’onze cents milles tomba enfin peu à peu. Le premier symptôme de 270 &
l’approche du calme fut que les voiles commencèrent à frapper doucement contre les mâts , si doucement en vérité , que nous espérions à demi que ce n’était pas tant une diminution dans la force de la brise, dont nous n’aurions pas voulu nous séparer, que l’effet de ce phénomène particulier de la zone torride, qu’un grand poète a rendu sensible dans une description plus exacte et beaucoup plus technique même dans toutes ses parties , que si elle avait été faite d’après les relations de dix mille voyageurs.
Le même noble poète n’a eu qu’à se livrer aux caprices de son imagination originale pour nous représenter aussi ce qui adviendrait si l’un de ces calmes devenait perpétuel ; son esquisse est si- fidèle à la nature que , maintefois, quand les jours succédaient aux jours sans un souffle d’air, et qu’il n’y avait aucune apparence de brise à venir, je me rappelais cette étonnante poésie, et m’imaginais presque y voir le sort funeste qui nous attendait :
e Les fleuves, les lacs et l’Océan, tout était immobile, et rien ne remuait dans leurs silencieuses profondeurs; les vaisseaux, sans matelots, se pourrissaient sur la mer, leurs mâts tombaient en débris , et en tombant ils restaient 'sur l’abîme sans y soulever l’onde; les vagues étaient mortes ; les courants étaient dans leur tombeau ; la lune , leur reine, était morte- avant eux; les vents étaient évanouis dans l’air stagnant, les nuages n’existaient plus 1 , »
Les faibles zéphyrs qui avaient coqueté pendant une heure ou deux avec nos voiles languissantes , les abandonnèrent enfin tout à fait, et nous vîmes retomber sans mouvement d’abord les basses voiles, puis celles du haut
Lord Byron, le* Ténèbres *
des mâts , enfin les royales , et jusqu’au plus petit cerfvolant de la cime. En vain nous cherchions autour de l’horizon quelques indices du retour de notre ancien ami l’alizé : la mer était un vaste miroir ; nous n’apercevions au loin qu’une surface polie , réfléchissant le disque du soleil dans tout son éclat. La chaleur devint bientôt accablante sur le pont, au-dessous, dans les mâts, plus haut encore dans les huniers, partout; le fond de cale n’était pas plus tenable ; toutes les positions étaient aussi cruelles les unes que les autres , avec cette seule différence que dans les unes nous étions rôtis , et suffoqués dans les autres. La barre du gouvernail , inutile , fut amarrée au milieu du vaisseau, les vergues amenées sur le ton , et les chaloupes trempées dans l’eau, afin d’obvier aux crevasses causées par l’extrême chaleur. On profita de l’occasion pour changer quelques voiles , en raccommoder d’autres , et renouveler aussi les cordages. Mais bientôt une incroyable nonchalance s’empara de nous , et nous gisions sur les ponts , bâillant comme le poisson sur le sable. En vain cherchions-nous quelque soulagement à notre soif d’air en buvant, buvant, et buvant toujours ; hélas ! ce rafraîchissement passager ne faisait qu’empirer notre mal.
Cependant notre convoi, tout en gravissant et redescendant avec lenteur la longue et presque imperceptible déclivité des vagues , s’était dispersé dans toutes les directions : quelques proues se tournaient comme instinctivement vers le pays natal ; d’autres, plus braves , tenaient bon pour le sud. Comme les hommes que la loi d’un puissant intérêt ou d’une volonté supérieure ne pousse pas dans une même direction , les vaisseaux d’une flotte se séparent généralement l’un de l’autre dans le calme, en sorte qu’en peu d’heures toute l'étendue de la mer jusqu’à l’horizon est comme mouchetée de ces
masses presque immobiles. Il arrive aussi quelquefois que deux vaisseaux se rapprochent bord à bord. Est-il besoin de dire que, sur l’onde même la plus unie , deux grands vaisseaux Venant à se heurter doivent éprouver un choc terrible? Tant qu’ils sont à distance, vous pouvez admirer leurs mouvements doux ot gracieux ; mais cette poétique admiration se change en alarmes , quand les navires en viennent au contact ; car ces mouvements si lents et si doux à l’œil ont une force irrésistible. Deux vaisseaux qui se meuvent dans le même sens et dans le même moment ne peuvent que se fracasser s’ils s’approchent bord à bord. La première ondulation de l’Océan emportera leurs grands porte-haubans ; la seconde , en entrelaçant les vergues basses, en mêlant les esparres l’une avec l’autre, abattra, suivant toutes les vraisemblances , leurs trois mâts , « non débris à débris , » comme dans le tableau du poète, mais par un seul ébranlement. Après cette première catastrophe, les deux vaisseaux s’écarteront probablement un peu l’un de l’autre , mais ce ne sera que pour se heurter de nouveau avec plus de force encore, et s’étreindre jusqu’à se couler bas tous les deux ensemble. Dans cette terrible lutte le chêne et le fer se brisent , fondent ou s’émiettent comme de la cire et du verre.
Peu de jours après que le vent alizé nous eut quittés, un nuage monta au sud, s’étendit et déchargea sur nous la plus épaisse pluie que j’aie jamais vue (excepté peut-être une fois à San-Blas, au Mexique); je ne puis la comparer qu’à la chute du Niagara.
Notre commandant, enchanté {de cette occasion de refaire sa provision d’eau, s’écria :
« Mettez du plomb de chaque côté des tendelets pour les former en rigole ; vite ! des baquets et des tonneaux vides! »
En quelques minutes les tendelets furent à moitié pleins d’eau , et la versèrent dans un tuyau adapté à un trou au point le plus bas du tendelet ; affaissé par le plomb, ce tuyau passait par l’écoutille et descendait jusqu’à fond de cale, où il nous remplit six ou huit tonneaux. Bien que cette eau ne fût pas bonne à boire, après avoir passé par le goudron, les cordages et les voiles, elle était excellente pour laver.
Depuis le capitaine Cook (celui qui a fondé notre économie domestique à bord) , c’est la règle d’accorder à l’équipage deux jours de blanchissage par semaine ; j’aurai occasion de revenir sur ce sujet, et sur quelques autres petits points de discipline introduits par ce grand voyageur. Je ne veux qu’avertir ici celui qui n’en a point l’expérience , qu’il y a une différence prodigieuse entre une chemise lavée dans l’eau salée et une chemise lavée dans l’eau douce. Nous connaissons tous le tourment de passer du linge mouillé , ou de coucher dans des draps humides : eh bien, une chemise lavée dans l’eau salée est cent fois pire ; dans le cas du linge mouillé on peut recourir au feu ou au soleil, et, avec un peu de temps et de peine, on en vient à bout ; mais au linge salé, rien ne fait. Vous séchez votre misérable chemise en l’exposant au soleil ou au feu , et vous la mettez , dans l’espoir de goûter la jouissance du linge blanc : hélas ! le perfide sel cristallisé, dont sont imprégnés les fils de la toile, se fond bientôt, et vous voilà de nouveau livré aux mêmes tortures. Dans votre agonie, vous arrachez votre chemise, et vous courez aux fourneaux, ou vous la suspendez à l’air par le plus brûlant soleil des m°rs du Sud ; puis , quand vous n’y voyez plus une seule molécule d’humidité, vous la passez une seconde fois : infortuné ! l’insidieux ennemi n’a fait que se dérober à votre vue ; il vous épie dans les réseaux dont vous allez vous entou-
rer vous-même , et rien ne pourra l’en expulser.... excepté un bon rincement dans l’eau fraîche.
On comprend si l’eau de pluie est précieuse, alors même qu’elle n’est pas potable. Un officier soigneux et actif doit trouver le moyen de donner à chacun de ses hommes deux gallons d’eau 1 par semaine, pendant le plus long voyage.