Sobriquets pour désigner les Irlandais et les Écossais
semblances caractériqùes qui existent entre ces Asiatiques et des êtres si différents d’eux sous d’autres rapports, je veux dire les postillons anglais ou français. Si vous leur payez ce qui leur est dû rigoureusement , ils vous font un profond salam (salut asiatique), et se retirent satisfaits ; mais si vous leur donnez seulement un fanan au-dessus de l’ordonnance , ils vous regardent aussitôt comme un griffon , et par conséquent comme un gibier bon à plumer. Alors ils yous demandent , soit quelque argent de plus, soit du mouton pour leur souper; c’est là leur plus grand régal, car ils ne sont pas de la race baniane, qui ne se nourrit pas de chair. Ils emploient aussi de tels regards de supplication, et vous font tant de signes de fatigue ou de faim , que votre bourse s’ouvre presque en dépit de vous-même et que vous cédez enfin à leur importunité. Là cependant cesse la ressemblance avec le postillon : car si vous donnez à celui-ci un schelling pour boire ou un pot d’oie pour lui réchauffer le cœur, il boit à la santé de Votre Honneur d’un' air de satisfaction parfaite; mais je n’ai jamais réussi, par aucune espèce de gratification, à arracher un sourire de reconnaissance aux porteurs de palanquins. Au contraire, plus vous leur donnez , plus ils font mine cT être mécontents, en regardant tantôt l’argent et tantôt la route parcourue.
Il y a une histoire devenue proverbiale dans l’Orient , d’un voyageur qui perdit le pari qu’il avait fait, nonseulement de satisfaire , mais encore d’étonner ses porteurs, qu’il n’avait pris que pour dix milles. Pour être sûr de son fait, il leur donna, outre leur paye, une pagode à titre de gratification , ce qui était plus du double de leur prix. Ils restèrent impassibles cependant, retournant la pièce d’or dans leurs mains, comme si c’eût été de la fausse monnaie ; et enfin, de ce ton et de cet air qui
nuisent si souvent aux plus justes espérances, lorsqu’on exige comme un droit ce qui serait une pure faveur, ils ajoutèrent ; « Notre maître ne nous donnera-t-il pas un mouton ? »
J’ai dit que généralement on voyageait la nuit , et je crois qu’il est d’usage, lorsque l’on n’a qu’une troupe de porteurs, de leur laisser le choix absolu des heures de marche et de repos. Quand les relais sont distribués sur la route, il n’y a pas lieu à cette restriction. Le secret de tout voyage agréable consiste principalement à s’arranger de manière à atteindre quelque station civile ou militaire aux heures de repas. J’ai déjà dit que je ne pris point de lettres de recommandation, mais que je me confiai dans l’hospitalité habituelle des autorités du pays; je ne fus pas trompé dans cette confiance. Je me souviens d'être arrivé un matin au lever du soleil en vue de Nundydroog, peut-être le plus remarquable de ces forts construits au sommet des collines et pour lesquels l’Inde est si célèbre. Il produit l’effet d’une montagne considérable; car, bien qu’il n’ait que douze cents pieds de haut, il s’élève si soudainement au milieu de la plaine, que sa hauteur réelle en paraît doublée. L’air du matin était froid et pur, et tous les objets environnants brillaient de la rosée qui s’était déposée sur chaque feuille et sur chaque brin d’herbe par une de ces nuits sereines et étoilées, plus communes, je crois, au mois d’octobre que dans tout autre mois de l’année. Entre le fort de Nundydroog et le terrain sur lequel nous nous arrêtâmes pour contempler ce point de vue, s’étendait une vallée de six ou huit milles de largeur, dont le fond était sillonné d’une succession de canaux artificiels employés pour l’irrigation d’une multitude de champs de riz, dont le niveau était plus bas que celui des eaux. Mais, comme les plus beaux modèles du pittoresque ou de l’utile ont toujours peu de
chances de fixer l’attention quand ils sont en opposition avec un appétit aiguisé, je pressai mes porteurs d’accélérer la marche, dans l’espoir d’arriver à la station militaire assez à temps pour le déjeuner du commandant ; au lieu d’admirer le paysage, je nourris mon imagination de mille plats délicieux et recherchés, dont je croyais presque sentir les parfums aromatiques à trois milles de distance.
« Comment me présenterai-je au commandant? me demandais-je à moi-môme ; car je n’ai pas de lettre pour lui, et je ne connais ni le nom , ni même le rang de mon futur ami. » ,
En entrant dans le faubourg , nous rencontrâmes un cipaye à qui je demandai où était située la maison de l’officier commandant. « Voici la maison du capitaine Douglas, » dit-il en indiquant un bangalou près de nous. Mes porteurs s’y acheminèrent sans plus de cérémonie , redoublant seulement leurs cris , comme s’ils se fussent doutés que j’étais un hôte non attendu, et qu’ils eussent voulu avertir de l’approche d’un étranger. Le maître de la maison s’avança pour me recevoir.
« Monsieur, dis-je au commandant , je suis officier sur le bâtiment de sir Samuel Hood; je me rends à Mysore, et en passant j’ai l’honneur de me présenter devant vous avec mon passe-port.
— Avez-vous déjeuné? >• fut la réponse caractéristique ; en même temps il déplia le papier et y jeta un léger coup d’œil pour apprendre mon nom. Sur ma réponse négative : « Garçon ! cria-t-il, qu’on nous serve à déjeuner sur-le-champ ; qu’on remise le palanquin sous le vestibule : nous avons ici beaucoup de choses à voir , monsieur, et il y a quelques personnes aimables à qui je serai charmé de vous présenter. »
Mon hôte était depuis dix-sept ans dans l’Inde, et je
trouvai agréable de pouvoir lui donner, en retour de son hospitalité, une ample cargaison de nouvelles. Peu à peu plusieurs des officiers de la garnison et quelques-uns de ses amis de la ville arrivèrent , tous aussi empressés d’étre utiles ’à l’étranger dans ses recherches, que s’ils l’avaient connu pendant des années. De cette manière, je fus bientôt parfaitement à l’aise. Un jeune officier m’accompagna le lendemain matin sur le rocher; et, comme j’avais d’avance étudié les histoires d’Orme, de Wilks et de Dirom , je surpris mon ami par l’exactitude de mes connaissances sur toutes les particularités du lieu et sur les événements militaires dont il avait été le théâtre. Cependant, ce qui m’intéressa tout autant que les souvenirs du siège et de l’heureux assaut du fort de Nundydroog par le lord Cornwallis, en 1792, ce fut la vue que l’on a du sommet du rocher , et particulièrement celle d’une quantité innombrable de ces ccnaux extraordinaires, ou étangs artificiels pour l’irrigation des champs de riz , qui rendent si remarquable cette partie de la péninsule.
Le plateau de Mysore s’élève de plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer ; ce n’est pas précisément une plaine unie , comme le nom semblerait l’indiquer ; la surface en est même très-inégale, sillonnée par une quantité de petites vallées larges et peu profondes , qui s’étendent dans toutes les directions. En travers de la plupart de ces vallées, les naturels ont élevé des digues , dont plusieurs sont d’une date très-ancienne , quoique quelques-unes ne remontent pas au delà de la dynastie d’Hyder. Ces murs ou bunds (limites), comme on les appelle, sont d’une force considérable, et, lorsqu’ils ont peu d’étendue , ils sont cintrés de manière à offrir leur convexité à la pression des eaux ; mais s’ils sont d’un ou de plusieurs milles de longueur, ils ont
une forme ondulée ; dans quel but particulier, je l’ignore, mais sÆhs doute d’après quelque idée de plus grande résistance. On me désigna une vallée qui peut avoir environ un mille de large et quarante de long d’une extrémité à l’autre ; cette vallée renfermait trente ou quarante réservoirs plus ou moins larges ; chaque partie de l’espace intermédiaire était richement cultivée , tandis que tous les environs semblaient condamnés à une stérilité étemelle. Je crois, en vérité , que presque toute la récolte de riz de Mysore est due à ces irrigations artificielles.
On se procure l’immense quantité d’eau nécessaire pour ces irrigations , tant par le moyen des réservoirs que je viens de décrire, qu’en détournant les eaux du Cauvery et autres rivières , au moyen de barrages appelés annicuts , construits pendant les sécheresses en travers du courant. L’effet de ces barrages est de diriger une portion de la rivière dans des tranchées latérales, qui portent les eaux au loin dans tout le pays ; de ces canaux, on les répand ensuite sur les champs de riz. Je me rappelle avoir entendu un voyageur décrire la manière dont on fait des saignées au grand fleuve l’indus , pour les besoins de l’agriculture, jusqu’à l’épuiser presque entièrement et mettre son lit à sec. On est si accoutumé à considérer une rivière de quelque étendue comme audessus de la puissance humaine, qu’il est besoin de preuves bien convaincantes pour satisfaire l’incréduhté sur cet objet.
Le Cauvery, après avoir traversé le pays de Mysore, et formé, par un de ses replis fantastiques, l’île célèbre de Seringapatam, se précipite du haut du plateau dans la province de Carnate, "par une suite de cascades magnifiques que je visitai dans le cours de mon voyage. Après avoir passé Trichinapoly etTangore, il coule ensuite
tranquillement à la mer, où il se jette près de Tranquebar. Pendant la lutte terrible entre les Français et les Anglais dans le midi de l’Inde, les digues de cette rivière furent souvent coupées , et toute la province submergée. Pour expliquer cela, il est besoin de dire qüe les rivières , qui coulent dans des terrains presque de niveau , étant sujettes à se déborder pendant la saison pluvieuse , il devient nécessaire, pour prévenir les inondations , de construire des digues pour contenir les eaux. Ces digues (appelées levées dans la Louisiane, et bunds dans l’Inde), étant un peu plus hautes que le niveau des plus grandes eaux, maintiennent la rivière dans -ses limites ordinaires. Mais comme les eaux successives de chaque année entraînent une quantité prodigieuse de sable et de gravier provenant des montagnes , des forêts et des plaines que traversent les ruisseaux tributaires , une certaine quantité des plus pesants de ces matériaux se déposent lorsque la rivière parcourt des terrains moins inclinés, où sa vitesse se trouve diminuée. Ces dépôts, quoique peu considérables chaque année, exhaussent graduellement le lit de la rivière. Si l’on ne relève pas les digues artificielles dans le même rapport, il est évident qu’avec le temps les eaux produiront des inondations périodiques qui submergeront le pays. La conséquence de cette lutte continuelle entre les eaux et les habitants a été pour le Cauvery d’exhausser son lit de plusieurs pieds au-dessus du niveau des terres environnantes, dans la partie de la province de Carnate qu’il traverse. La faculté d’inonder les districts adjacents devenait donc une arme facile et terrible en même temps dans les mains du parti qui était maître des digues pendant ces guerres formidables où les Français et les Anglais se disputèrent la souveraineté de l’Hindoustan. Mais pendant le long espace de paix et de sécurité dont ces contrées ont joui depuis la fin de
os le
cette lutte , ces eaux n’ont été déviées de leur cours naturel que pour servir aux irrigations des terrains cultivés.
Dans les parties élevées du pays de Mysore, les paysans sont forcés d’avoir recours à des réservoirs pour les irrigations, les pluies étant trop variables et trop passagères. La masse d’eau rassemblée dans ces étangs sans nombre est si étendue, que plusieurs mériteraient plutôt le nom de lacs.
Je me suis souvent amusé à observer le soin scrupuleux avec lequel les personnes préposées à la distribution des eaux de ces magnifiques réservoirs procédaient à cette opération. Le sol altéré de Mysore, brûlé et crevassé par l’ardeur du climat, absorbe le liquide avec une avidité qui a toujours été pour moi un nouveau sujet d’étonnement.
Les réservoirs de Mysore seraient mieux désignés par le nom de lacs, car plusieurs d’entre eux méritent bien ce nom : le Moota Talon, par exemple, ou Hich Tany, près de Seringapatam, a près de trente milles de circonférence. Je n’ai jamais vu cette immense nappe d’eau ; mais plusieurs des étangs artificiels que j’ai visités ont six, huit, et jusqu’à dix milles de circuit ; leur nombre est si considérable, que j’en ai compté plus de cent du sommet de Nundydroog, le plus petit n’ayant pas moins de deux ou trois milles de tour.
Le docteur Buchanan , dans son voyage dans l’Inde , entrepris par ordre de lord Wellesley, peu de temps après la prise de Seringapatam, décrit minutieusement la formation de ces étangs, ou èrays, comme on les appelle ^dans le langage tamul. Le Sagmbrumbacum Tank , non loin de Madras , a , d’après lui, huit milles de longueur sur trois de large , et sa capacité est suffisante pour fournir de l’eau aux terres de trente-deux villages pen-
dant dix-huit mois, en supposant que les pluies, ordinaires viennent à manquer.
J’ai rapporté de quelle manière un voyageur peut se procurer un déjeuner ou un dîner, un lit, un bon gîte et une société d’amis, lorsqu’il se trouve dans le voisinage d’une station civile ou militaire de la Compagnie des Indes orientales. Mais il lui arrivera bien quelquefois de ne pas saisir exactement le moment propice ; dans ce cas , il doit recourir à ses propres ressources et au savoir-faire de ses porteurs.
Dans les parties du pays éloignées de toute station anglaise, les porteurs fatigués, après urfe nuit de marche , cherchent à la pointe du jour quelque village sur la route. Mais, au lieu d’y entrer, ils s’arrêtent dans le petit bois qui indique la. position de la pagode, et près de l’étang qui avoisine toujours un village. Le palanquin est déposé sous l’ombrage le plus touffu de cette retraite délicieuse. Le voyageur, s’il dort encore, est réveillé par la secousse du palanquin en touchant la terre. Il se débarrasse alors de ses vêtements de nuit pour se plonger dans l’onde claire ; après un bain rafraîchissant, il passe à sa toilette, dont il trouve tous les articles rangés sur le toit de sa demeure mobile.
Tandis qu’il est ainsi occupé, l’un des porteurs retire les couvertures, les draps et les coussins, pour les battre et les secouer à l’air ; puis, lorsque l’intérieur a été bien nettoyé , il dispose tout pour le voyage de jour, serrant les objets de nuit, fixant le dossier et la barre d’appui pour les pieds. En même temps , deux ou trois porteurs ont été dépêchés au village pour chercher du lait et des œufs ; et, si par bonheur il se trouve tout près une eau courante, on y pèche du poisson frais. En attendant le retour des fourrageurs , on a allumé du feu , on a fait bouillir de l’eau, le thé est prêt ; alors on cuit les œufs,
on fait chauffer le lait, griller le poisson sur la braise, et l’on prépare les rôties. L’air frais et piquant du matin a excité l’appétit du voyageur ; il s’assied sur un coin de son manteau , étendu en guise de nappe , et savoure ce déjeimer improvisé.