‹ Scènes du bord et de la terre ferme par le capitaine Basil HallChapitre 10 sur 11 · SCÈNES BU BORD · texte numérisé non relu

SCÈNES BU BORD

celui de l’arrière, la proue du balsa, conservant son point d’appui sur l’eau, s’inclinera du côté du vent, tandis que la poupe , ayant perdu le sien , cédera tout aussitôt. En élevant et abaissant ainsi judicieusement l’un ou l’autre des guaras, le radeau pourra être non-seulement gouverné , mais encore viré de bord avec un degré de précision qui semble merveilleux lorsqu’on en est témoin pour la première fois.

Je n’oublierai jamais l’impression produite un soir sur la côte du Pérou à bord d’un vaisseau que je commandais : nous gouvernions vers la rade de Payta, si célébrée dans le voyage d’Anson; nous vîmes un immense balsa qui en sortait avec le vent de terre , et faisant jaillir devant lui des tourbillons d’écume, comme le ferait la proue d’une frégate voguant à toutes voiles. Aussi longtemps qu’il eut vent arrière, il n’y avait à cela rien d’incompréhensible ; mais lorsque nous le vîmes manœuvrer pour doubler la pointe de la rade , et qu’après avoir navigué quelque temps le long de la côte, nous le vîmes virer de bord, ce fut à peine si nous pûmes en croire nos yeux. Le , Vaisseau hollandais n’aurait pu exciter davantage notre admiration.

L’intéressant voyage d’Ulloa, dans l’Amérique du Sud, donne une description détaillée du balsa; je la recommande à l’attention des marins ; elle se termine en ces termes : ,

v « Si cette manière de se diriger avait été plus tôt connue en Europe, elle aurait pu être mise à profit dans plus d’un naufrage; ainsi, en 1730, le Génois , frégate de Sa Majesté, s’était perdu sur le Vibora; les hommes de l’équipage construisirent un radeau , mais , s’abandonnant à la merci des flots , faute de moyens pour diriger leur course, ils ne firent qu’ajouter quelques cruels instants à leur existence. » (Tome IV, chap. xv.)

J’ai vu dernièrement un modèle de radeau imaginé, il y a quelques années, précisément d’après le balsa de l’Amérique du Sud, par le contre-amiral sir Frédéric Maitland , pour être construit avec les bois de réserve dont chaque vaisseau de guerre est approvisionné. Il propose de former chaque guara de deux des tables à manger de l’équipage réunies ensemble ; mais il ne voit pas de raison pour en limiter le nombre , et pense que ces guaras pourraient être utilement distribués sur toute la longueur de l’arbre du centre , de manière à prévenir efficacement la dérive sous le vent. Sir Frédéric présume que, de cette manière, un radeau capable de porter l’équipage entier d’un vaisseau pourrait naviguer à des distances considérables avec facilité et sécurité. Je suis heureux de me rencontrer avec une autorité à juste titre si grande dans le métier, en mettant au jour une idée qui me parut praticable dès le premier balsa que je vis.

Il est généralement digne d’un officier de remarquer par quels moyens les habitants d’une côte, quelque sauvages qu’ils puissent être, réussissent à surmonter les difficultés qu’y présente la navigation. Il y a de ces choses qu’il est pour nous très-simple et très-facile d’exécuter, lorsque nous avons toutes les ressources sous la main ; mais comme il peut se présenter souvent telles circonstances qui nous privent de plusieurs de ces moyens, et nous réduisent ainsi, par le fait, à la condition des sauvages primitifs, il devient important de connaître ce que la nécessité, cette mère vénérable de toutes les inventions, leur a enseigné pour les cas dont il s’agit. Par exemple, il est généralement fort aisé pour un vaisseau de guerre de relever son ancre à l’aide de ses propres chaloupes; mais il arrivera quelquefois que les grandes chaloupes seront employées ailleurs , et alors il

serait important de savoir comment relever sans chaloupe une ancre pesante.

Il nous arriva, avec le vaisseau de Sa Majesté le Min - ' den, de courir sur le bas-fond du Coleroon , à l’embouchure de la grande rivière de ce nom, environ à cent milles au sud de Madras. Après avoir jeté une ancre et avoir halé le vaisseau sur son câble, nous allions préparer les chaloupes pour la relever par les moyens ordinaires; mais le surintendant du port de Porto-Nevo, venu à notre aide avec une flotte de canots et de radeaux, suggéra à sir Samuel Hood que ce serait une bonne occasion de mettre à l’épreuve l’adresse si vantée des naturels à retirer de lourds fardeaux du fond de la mer. La proposition plut beaucoup à l’amiral , qui aimait tout ce qui était nouveau. En conséquence, il se plaça dans sa chaloupe comme observateur , et laissa toute la besogne aux nègres , à qui il fit fournir successivement des cordages, des leviers et tout ce qu’ils demandèrent. Les officiers et les matelots, à l’exemple de leur chef, se groupèrent dans les embarcations et dans les chaloupes, pour être témoins de cet étrange spectacle : une ancre d’affourche, du poids de près de quatre tonneaux, relevée par une troupe de pêcheurs du pays, dont les canots n’étaient pas plus grands que la plus petite yole du vaisseau 1

Le surintendant servait d’interprète , allant et venant du vaisseau au théâtre des opérations , non pour les diriger, mais seulement pour expliquer ce dont les naturels avaient besoin pour leur manœuvre. Ils nous demandèrent d’abord deux mâts et deux vergues de perroquet, avec quantité d’autres pièces de bois plus petites ; ils en formèrent, avec une rapidité étonnante, un radeau parfaitement cylindrique de deux à trois pieds de diamètre; ils lièrent ensuite le tout ensemble solidement avec des cordes, et remplirent tous les espaces vides avec des

barres de cabestan , de manière à en former un cylindre compacte et uniforme d’un bout à l’autre. Rien ne peut se comparer à la dextérité avec laquelle ils allaient et venaient, en nageant à l’atentour , pour entrelacer les cordages ; ils semblaient dans leur élément , et paraissaient aussi à l’aise dans l’eau que nos matelots sur leurs chaloupes ou dans les manœuvres.

Le ressac de Madras.

De Ceylan, nous nous rendîmes dans la rade de Madras, où nous nous familiarisâmes bientôt avec le fameux ressac qui , après tout , n’est réellement pas plus élevé que ceux que l’on rencontre dans d’autres régions ; mais, certainement, c’est le plus élevé et le plus incommode qui existe comme obstacle permanent en face d’une grande cité commerçante. A force d’industrie, d’activité, de persévérance, l’homme est parvenu cependant à surmonter cette difficulté ; à peine si le passage occasionne aujourd’hui une interruption sérieuse au commerce. Cependant, il y a encore certaine circonstance où ce n’est point une opération agréable, ou même sans danger, de traverser le ressac, et, par exemple, lorsque souffle la mousson du nord-est. Les deux ou trois premières fois que je fis ce trajet, je me rappelle que je m’en faisais une sorte de divertissement, et que je ne sympathisais que fort peu aux expressions d’inquiétude de quelques marins plus âgés qui m’accompagnaient. La barque, les bateliers, la forme singulière de leurs rames, le bruit étrange qu’ils faisaient, et les catamarans qui nous escortaient pour recueillir les passagers si la barque venait à chavirer, toutes ces choses étant nouvelles pour mes yeux , et d’ailleurs assez bizarres par elles-mêmes, absorbèrent si fortement mon attention, que je n’eus pas le loisir de penser au danger jusqu’au moment où la barque fut jetée

violemment sur le rivage, où nous fûmes tous lancés à ^ terre la tête la premières je trouvai que c’était une trèssingulière manière de débarquer; mais, supposant qu’elle était régulière et dans l’ordre , je me contentai de murmurer un juron entre mes dents , et je me traînai du mieux que je pus sur le sable humide.

La nature du danger et les moyens employés par les naturels pour prévenir les accidents sont faciles à décrire. Le ressac de Madras forme deux lignes distinctes, parallèles entre elles et au rivage. Ces montagnes écumantes sont causées par une succession de vagues qui roulent l’une sur l’autre et viennent se briser contre des bancs formés probablement par l’action du reflux de la mer, qui entraîne les sables en se retirant. Les brisants eux-mêmes doivent incontestablement leur origine au grand courant de l’Océan, qui, traversant la baie du Bengale, longe, dans un espace de près de cinq cents milles, les côtes d’Arracan , la péninsule malaise et l’île de Sumatra. Ce courant est à peine sensible dans l’Océan sans fond des Indes ; mais lorsqu’il atteint les côtes en pente de Coromandel, les vibrations se trouvent arrêtées par le fond. La masse, qui, jusqu’à ce point, n’ayant pas rencontré d’obstacle, s’était avancée sans mouvement apparent de la surface , est alors poussée vers la terre ; mais la profondeur décroissant toujours, elle trouve de moins en moins d’espace pour développer ses vagues furieuses, et finalement jaillit en collines menaçantes audessus du niveau général de la mer : c’est une des plus rudes épreuves pour le courage des marins , que cette soudaine et mystérieuse impulsion, lorsqu’elle entraîne un vaisseau qui, arrivé trop près de la côte, ne peut, à cause de la faiblesse du vent , regagner la haute mer.

Pendant que j’étais sur les côtes de Madras, il m’est souvent arrivé de rester plusieurs heures de suite dans

mon lit, les fenêtres ouvertes, écoutant , à une distance ' de plusieurs lieues , le mugissement de ces vagues, et je m’imaginais presque sentir encore le tremblement du sol, qui est toujours très-distinctement perceptible près du rivage. Quand la distance est grande, on ne distingue plus les battements successifs de la mer, et le fracas non interrompu des brisants au milieu d’une nuit sereine, entendu par-dessus les plaines unies de Carnate, offre le plus puissant intérêt.

Longtemps après, me trouvant à cinq milles environ, en ligne directe, des chutes du Niagara, je me rappelle que le bruit continu de la cataracte produisit sur moi à peu près le même effet que les brisants de Madras. Ce qui ajoutait à la ressemblance, c’étaient les variations accidentelles du vent, qui rendaient les sons plus ou moins sourds, exactement comme la coïncidence ou la non coïncidence de plusieurs vagues; il y avait aussi quelque variation dans la force de la brise de terre, qui interrompait la continuité du bruit du rivage.

Mais il faut bien l’avouer, il n’y a dans l’aspect des brisants rien de beau ni de pittoresque (quoiqu’il puisse y avoir une teinte de sublime) lorsqu’on les voit de dessus une barque ballottée au milieu de ce bruit étourdissant, et que le spectateur est menacé à chaque instant de tomber sans ressource au milieu des bandes de requins qui escortent les barques masullahs avec autant de régularité que les catamarans. Ces petites barques de sauvetage, qui accompagnent toujours le grand masullah ou bateau de passage, sont formées de deux ou trois pièces de bois léger solidement liées ensemble, et peuvent porter plusieurs personnes; cependant elles ne sont montées en général que par un seul homme : mais, quoique ces radeaux soient destinés à recueillir les passagers des bateaux assez malheureux pour chavirer, les Euro-

péens nouveaux venus ne sont guère rassurés en traversant la vague furieuse, par la pensée que, dans le cas d’un accident possible, les hommes des catamarans réussiront probablement à les retirer de l’eau avant que les requins aient pu les attraper par les jambes. Je soupçonne fortement les bateliers des masullahs, ainsi que ceux des catamarans , d’exagérer à dessein les dangers du passage; il est même probable que les rusés coquins donnent lieu de temps en temps à quelques légers accidents, dans le but de faire valoir leurs services, et d’augmenter ainsi leur droit aux deux ou trois sanams qu’ils sont enchantés de recevoir à titre de péage.

11 est bien rare que l’ou tente le passage dans une chaloupe ordinaire, et je me rappelle avoir entendu parler d’un officier de marine qui le traversa dans sa yole sans accident ; mais il fut submergé dans une seconde épreuve, et peu s’en fallut qu’il ne se noyât avec son équipage.

Les masullahs, ou barques du pays, ne ressemblent à rien de ce qu’on voit ailleurs. Ce qui les distingue, ce sont des fonds plats avec des bordages perpendiculaires et des becs brusquement relëvés. Ils ont de douze à quatorze pieds de longueur , sur cinq ou six de large , et quatre ou cinq pieds de profondeur. Il n’entre pas un clou dans toute leur construction; toutes les planches sont jointes entre elles par des cordes ou des courroies qui passent le long des planches, et à une petite distance des bords, à travers une suite de trous. Une couche de coton est ensuite placée entre les planches, et une bande étroite d’une espèce de bois dur et fibreux est appliquée tout le long de la suture. La corde est ensuite passée par les trous , et embrasse la petite bande de bois , de sorte que, lorsqu’elle est bien serrée , nonseulement les planches sont amenées au contact le plus

parfait que puisse permettre l’interposition du coton, mais la longue bande de bois est tellement pressée sur la jointure, que toute infiltration de l’eau devient impossible. Le bois avec lequel sont construites ces embarcations est en même temps si élastique et si résistant que, lorsqu’elles touchent le fond, la partie atteinte cède à la pression sans se briser , et reprend sa forme primitive presque aussi aisément que si c’était du cuir. Dans des circonstances semblables, une barque ordinaire, avec sa quille, sa charpente et ses bordages clouées ensemble, manquant d’élasticité , serait inévitablement mise en pièces.

Sur l’arrière , une espèce de pont règne d’un bord à l’autre; c’est là que se place le pilote; il tient à la main une rame ou pagaie qui consiste en une perche de dix ou douze pieds de long, portant à son extrémité un disque de bois circulaire d'environ un pied ou un pied et demi de diamètre. Les rames dont se servent les six hommes qui conduisent le masullah sont semblables à celle du pilote , qui est toujours un homme d’une longue expérience et d’une habileté reconnue. Les rameurs sont assis sur de hautes traverses, et les pagaies sont maintenues par des couronnes en cordes à des chevilles enfoncées dans les plats-bords , de sorte qu’on peut les manier à volonté sans risquer de les perdre. Les passagers, pauvres victimes ! sont assis sur un banc plus bas environ d’un pied que les sièges des rameurs , et tout près du pont réservé au pilote , qui est presque au niveau des plats-bords du bateau.

On ne peut rien imaginer de plus désagréable que cette opération de débarquement , depuis le moment où l’on quitte le vaisseau jusqu’à celui où l’on se trouve en sûreté sur le rivage , et je puis dire , pour ma part , que mes craintes augmentaient à chaque passage. Ce fut vers la

huitième ou la dixième fois que je commençai réellement à me sentir mal à l’aise; à la vingtième , j’éprouvai une appréhension considérable de faire un plongeon; mais à la trentième fois, j’imaginais à peine qu’il y eût une faible chance de salut. La vérité est qu’à chaque débarquement successif on devient plus capable d’apprécier les dangers et les probabilités d’un accident , à peu près comme un vieux soldat n’est en aucune façon aussi indifférent au sifflement des balles autour de lui, que peut l’être un conscrit sans expérience. , ,

Quoi qu’il en soit, toutes les personnes qui ont l’intention d’aller à terre, à Madras, doivent nécessairement traverser les brisants ; elles descendent avec tout le courage qu’elles peuvent déployer dans leur chaloupe amarrée le long du vaisseau, qui reste à l’ancre dans la rade, à une couple de milles de distance. L’eau est trop basse pour que les grands vaisseaux puissent approcher davantage. La barque prend ensuite le large , et rame jusqu’au revers du ressac , où l’on jette ordinairement une ancre, ou bien on se retient sur ses rames jusqu’à l’arrivée du masullah. Le revers du ressac est cette partie de la rade qui se trouve immédiatement au delà de l’endroit où l’on commence à apercevoir la tendance des flots à se soulever en vagues ; et tout bateau dont la construction n’est pas spécialement appropriée à ce parage ne s’approche jamais au delà, mais attend l’arrivée de la barque de passage. Vient alors l’opération du transbordement, opération extrêmement difficile pour les dames et pour toutes les personnes qui n’ont pas le pied marin ; car les plats-bords des masullahs s’élevant de trois ou quatre pieds au-dessus de l’eau, l’enjambée est fort incommode, même pour les personnes qui ne sont pas embarrassées de jupes, espèces de vêtements si contraires à la locomotion , et imaginés par les hommes , suivant la remarque 270 l

plaisante que j’entendis faire un jour par un Chinois , tout exprès pour contrarier les penchants vagabonds du Beau sexe.

Je sais même , par ma propre expérience , et aux dépens de maintes contusions aux jambes, qu’il peut arriver à un homme élevé sur mer de glisser en passant d’une barque dans l’autre, particulièrement lorsque la brise ■ souffle et qu'il survient ce que les matelots appellent une farce, de la mer , expression qui entraîne avec elle l’idée de faiblesse et d’instabilité de l’estomac et des jambes. Cependant le passage est bientôt effectué d’une manière ou d’une autre, et l’on s’assied sur le banc des passagers, assez semblables à des criminels entraînés au lieu de l’exécution. Au devant d’eux, mugit et bouillonne une montagne effrayante de vagues furieuses, tandis que, derrière eux et à leurs oreilles , le pilote hurle et frappe du pied ; c’est ainsi qu’il communique ses intentions aux bateliers sous ses ordres , non avec le calme et le sangfroid d’un officier à qui sont confiées les vies de tant d’individus, mais par une variété de cris les plus bizarres et les plus propres à effrayer les gens timides et novices. Dans le fait, une longue expérience ne saurait même réconcilier homme , femme ni enfant , avec ces bruits alar- , mants, qui , s’ils n’augmentent pas réellement le danger , ajoutent certainement d’une manière fâcheuse aux sentiments d’inquiétude qui assiègent les malheureux passagers.

J’ai à peine besoin de dire que le pilote est maître absolu sur son bord, ainsi que doit l’être tout commandant de navire; qu’il porte un uniforme et des épaulettes, ou qu’il soit limité aux vêtements indispensables , comme cela a lieu pour les pauvres bateliers des masullahs. Ce pilote à demi nu se tient donc sur la poupe, comme je l’ai déjà dit, précisément derrière les malheureux passa-

gers , dont la tête arrive à peine à la hauteur de ses genoux. Sa rame s’appuie sur une fourche fixée à l’extrémité de l’arrière-bec, et lui sert non - seulement de gouvernail , mais encore lui donne le moyen de virer de bord avec une incroyable rapidité lorsqu’il est secondé par les efforts des rameurs. Il est nécessaire que le pilote attende et choisisse le moment favorable pour ne pas chavirer. On attend quelquefois ainsi pendant dix ou vingt minutes sur le revers du brisant.

Pendant tout ce temps , l’œil du vieux pilote se promène de tous côtés, suivant avec attention les mouvements de la vague dans la pleine mer jusqu’au lieu où elle vient se briser. De temps en temps il adresse un mot à son équipage , de ce ton à demi interrogatif auquel se laisse aller un officier commandant lorsqu’il est assuré de l’approbation de ceux qui sont sous ses ordres, et sans s’inquiéter s’il en reçoit ou non une réponse. Jr Eu général , cependant, il garde ùn silence absolu durant ce court espace de temps , ainsi que les rameurs , qui tiennent leurs rames horizontales , ou en laissent flotter les palettes sur la surface de l’eau. En attendant , la barque est ballottée à droite et à gauche, ou soulevée par la vague lorsqu’elle s’élève, et retombe .de nouveau lorsqu’elle se retire avec la rapidité la plus désagréable, j’aurais dû dire que , durant cette pénible expectative , le masullah est placé de travers , parallèlement à la ligne du rivage, et par suite exactement sous l’action des vagues.

J’ai souvent cherché avec la plus grande attention à, découvrir quels étaient les signes extérieurs auxquels ces bateliers expérimentés reconnaissaient que le moment favorable était arrivé de traverser le ressac sans danger, mais je n’ai pu y parvenir d’une manière assez complète pour que ce puisse être d’une grande utilité

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pratique. Il me semblait , cependant , que le moment convenable pour prendre un grand élan se présenterait lorsqu’une des plus hautes vagues serait au moment de se briser; car plus grande était alors l’élévation des flots , plus grand aussi était leur abaissement le moment d’après. Mais quels moyens avaient ces gens de reconnaître d’avance que la vague sur le dos de laquelle ils s’élançaient était de cette espèce, c’est ce que je n’ai jamais pu découvrir. A l’approche d’une telle vague, le pilote quitte tout à coup son attitude calme et presque contemplative, il saisit la rame avec une vigueur redoublée , et , déployant tous ses efforts , redresse la barque et en présente la proue du côté du rivage.- En même temps il excite l’activité de son équipage, tantôt en frappant violemment des pieds , tantôt par de bruyantes et véhémentes exhortations , et souvent par une répétition d’horribles hurlements , parmi lesquels domine le mot yarri ! yarri ! yarri ! qui suffirait pour détruire chez un étranger tout sentiment de confiance , et pour remplir de vives alarmes l’àme d’un passager aux nerfs délicats.

Ces mots redoutables sont répétés avec force , et sur des tons fort peu rassurants , par tous les autres bateliers, qui se courbent si vigoureusement sur les rames, que la barque dans sa course rapide suit presque le mouvement de la vague , sur le sommet de laquelle le dessein du pilote est de la maintenir. A mesure qu’elle s’avance impétueusement vers la barre, on sent trèsdistinctement dans la barque la mer qui se gonfle sous elle et la soulève de plus en plus. Enfin la montagne , près du sommet de laquelle la barque se trouve placée , commence à se recourber, la crête se divise tout à coup et jaillit en écume du côté du rivage, vers lequel elle avance avec une rapidité prodigieuse. Le grand objet des

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bateliers paraît alors consister à maintenir leur position, non tout à fait sur la cime de la vague, mais un peu plus du côté de la mer, sur la pente, de manière à passer, pour ainsi dire, par-dessus ses épaules. L’importance de cette précaution devient évidente lorsque la vague , ne pouvant se soutenir plus longtemps , retombe furieuse en avant , se disperse en immenses jets d’écume , puis se divise en brisants innombrables et ir- » réguliers. Cette espèce d’explosion donne naissance à des tourbillons qui souvent entraînent le masullah, en dépit des cris désespérés du pilote et des efforts redoublés de l’équipage pour maintenir la proue en ligne droite.

J’ai essayé de décrire la méthode sûre et positive de franchir la barre extérieure sur le dos d’une vague , opération réellement très-difficile ; mais malheur au pauvre masullah qui s’est un peu trop avancé : alors que la vague se recourbe et se brise , il est entraîné , la proue en avant , sur le penchant du précipice humide, et donne du nez sur le banc de sable. Même alors, si par bonheur il se trouve une assez grande profondeur d’eau au-dessus de la barre pour qu’il soit à flot , il peut encore échapper ; mais si le sable est à découvert, ou à peu près, la barque y touchera presque inévitablement , si, au lieu de suivre le mouvement de la vague, elle le précède maladroitement. Dans ces cas malheureux , l’embarcation est aussitôt renversée sens dessus dessous , tandis que l'équipage et les passagers sont lancés violemment au milieu de l’écume des flots.

Il s’établit alors une lutte entre les hommes des catamarans et les requins, les uns pour sauver, les autres pour détruire : ce sont absolument les Brahmas et les Shivas du ressac. Il est juste d’ajouter, cependant, que ces accidents sont si rares , que je n’en ai jamais vu

d’exemple pendant tout le temps que je suis resté dans l’Inde.

Il y a encore à passer un second ressac , celui de la barre intérieure, environ à soixante ou cinquante verges plus près du rivage , mais je ne me rappelle pas exactement de quelle manière on le surmonte. La rapidité avec laquelle le masullah est enfin jeté sur la rive est quelquefois vraiment effrayante , et le moment où il retombe à terre , lorsque la vague se retire , a quelque chose d’étourdissant. J’ai vu souvent des personnes jetées tout à fait hors de leurs places , et plus d’une fois j’ai moi-même été culbuté avec le reste des passagers. Mais, en général, ces accidents désagréables ne se présentent pas, et le bateau touche enfin sur le sable avec sa poupe à la mer. Comme cependant le bateau n’est jamais assez avancé sur le rivage pour que les passagers puissent en sortir aisément et sans danger avant qu’une nouvelle vague sé brise, d’honnêtes Indiens viennent aider puissamment à l’impulsion de la vague, en maintenant la barque dans une bonne direction, et l’empêchant de chavirer. Cette dernière partie de l’opération est quelquefois très-désagréable; car, chaque fois que la vague atteiùt le bateau , elle le soulève et le laisse ensuite retomber brusquement à terre avec une violente secousse. Lorsque enfin il est hors de l’atteinte des flots, chacun s’élance à terre , ou bien l’on descend par le moyen d’échelles , comme de dessus l’impériale d’une diligence ; et si on se retourne alors , on regarde avec étonnement les brisants que l’on a traversés.

Le retour du rivage au vaisseau dans un masullah est plus ennuyeux , mais moins dangereux , que l’opération du débarquement. Cette différence sera facilement comprise si on se rappelle que , dans le premier cas , le bateau est poussé impétueusement par les vagues , et

que , à partir d’un certain moment , les bateliers n’ont plus aucun pouvoir pour ralentir son mouvement. En partant du rivage , au contraire , la barque peut toujours être gouvernée , parce qu’ alors l’opération ne dépend plus que des talents et de l’expérience du pilote. Il attend au-dessous des brisants qu’un moment favorable se présente , ce qui a lieu généralement après une grosse vague , et alors il essaye, par de grands efforts , de profiter de l’instant de tranquillité relative qui suit , pour franchir la barre avant l’arrivée d’une nouvelle vague. S’il s’aperçoit, ce qu’il est censé pouvoir toujours faire, que cette vague se brisera et retombera sur lui avant qu’il ait eu le temps d’en gagner le sommet et de glisser sur son revers , son devoir est d’ordonner à ses gens de ramer en arrière de toutes leurs forces et le plus rapidement possible. Ce mouvement rétrograde sauve la barque de tout accident , ou du moins permet à la vague de perdre beaucoup de sa violence , et la barque n’en est atteinte que dans un endroit où la profondeur de l’eau la préserve du danger d’être jetée sur le banc de sable , au risque d’être culbutée.

Il est très-intéressant d’observer les habitudes des bateliers des catamarans , qui vivent presque continuellement au milieu des brisants. Indépendamment de leur occupation principale d’escorter les masullahs, ils sont souvent envoyés comme messagers aux vaisseaux dans la rade. N’importe le mauvais temps , quelque étrange que cela puisse paraître , ils réussissent en toutes saisons à porter les lettres sans les mouiller, quoique en traversant les brisants il leur arrive d’être couverts par les vagues une douzaine de fois. Je ne sais rien de comparable à leur adresse et à leur persévérance , que celles de la fourmi lorsqu’elle transporte un grain de blé pardessus un mur, malgré des chutes mille fois répétées.

Je me rappelle avoir une fois été chargé, pour l’officier commandant le vaisseau amiral, d’une note que sir Samuel Hood désirait vivement faire remettre à bord; mais comme le temps était trop mauvais pour permettre même à un masullah de traverser le ressac , je fus obligé de confier le message à un batelier de catamaran. Le pauvre compagnon ôta de dessus sa tête une petite calotte de peau, de drap huilé, ou de vessie, et y ayant déposé ses dépêches, procédât à l’exécution de sa tâche.

Nous pensâmes d’abord que notre messager s’était noyé en franchissant la barre intérieure, car nous le perdîmes bientôt de vue au milieu de l’écume jaillissante des vagues, dans lesquelles il reparut cependant par intervalles avec son catamaran, ballotté à peu près comme un morceau de liège dans un vase d’eau bouillante. Mais il lui restait encore la partie à beaucoup près la plus difficile du trajet, après qu’il eut atteint l’intervalle relativement paisible entre les deux lignes de brisants, où nous.pouvions le voir aller et venir, en quête d’un passage dans le mur mobile de vagues furieuses qui le séparait de l’intérieur de la rade.

Après avoir laissé plusieurs vagues se briser avant d’essayer de franchir la barre extérieure, il saisit enfin le bon moment, dirigea son petit radeau vers la haute mer, et se mit à ramer aussi vite que possible. Cependant, juste à l’instant où il atteignait la partie la plus élevée de la barre, et lorsque nous imaginions qu’il était sauvé, une vague immense, qui s’était gonflée avec une rapidité extraordinaire, éleva sa tête écumante droit devant lui, se repliant à plusieurs pieds au-dessus de ses épaules. En un moment il abandonna sa pagaie, et, sautant sur ses pieds, il se tint sur son catamaran, surveillant d’un œil hardi l’approche de la montagne humide. Il conserva

cette position d’un air tout à fait résolu, jusqu’à ce que le ressac se fût avancé à deux verges de lui environ, et, s’élançant alors la tête la première, il traversa la vague dans une direction horizontale, avec l’agilité et l’assurance d’un dauphin. Nous avions à peine perdu ses pieds de vue lorsqu’il se lança ainsi au centre de la vague, laquelle retomba avec une violence qui l’aurait écrasé, s’il fût resté sür son catamaran. Mais jetant les yeux de l’autre côté du ressac, nous aperçûmes notre naufragé dansant gaiement au milieu des vagues, la poitrine audessus des brisants, et cherchant dans toutes les directions d’abord sa pagaie et ensuite son catamaran, qui était allé bondir sur la plage. Ayant retrouvé l’une, il nagea ensuite du mieux qu’il put vers l’autre, et y remonta comme un héros.

Cependant le courant qui longe le rivage l’avait fait dériver de quelques centaines de verges au nord de son point de départ. A sa seconde tentative, il parut s’être un peu mépris dans son calcul ; car la mer se brisa si près de lui avant qu’il eût le temps de quitter son catamaran et de plonger dans l’eau, que nous pensâmes qu’il avait dû inévitablement se noyer. Il ne parut pas avoir souffert le moins du monde, car nous le revîmes nageant vers sa grossière embarcation. Il fut ainsi plusieurs fois encore emporté par les vagues, ramené vers le rivage, et aussi souvent obligé de se lancer la tête la première au milieu des flots. Enfin, après une heure environ de lutte continuelle, après avoir dérivé de plus d’un mille, il réussit à atteindre le revers du ressac sans s’être séparé de sa pagaie ni de son catamaran. Ce ne fut plus ensuite qu’une facile navigation ; il arriva bientôt au vaisseau, et remit dans les mains du premier lieutenant la lettre de l’amiral, aussi sèche que si elle avait été apportée dans la boîte' aux dépêches de l’amirauté.

Je me rappelle qu’un jour, étant à bord du Menden , j’avais reçu de terre une note apportée par un catamaran, à qui je fis dire d’attendre la réponse. Là-dessus, il demanda une corde, et ayant attaché sa frêle embarcation, il se coucha pour dormir sous les rayons perpendiculaires d’un soleil de juillet. Un de ses bras et un de ses pieds pendaient dans l’eau , quoiqu’une douzaine de requins eussent été aperçus autour du vaisseau. Il semble, en vérité, ■ qu’il existe un contrat tacite entre ces gens et les requins, car je n’ai jamais vu et je ne me souviens pas d’avoir entendu dire que quelque mal ait été fait aux uns par les autres. Pendant le temps que j’avais mis à écrire ma réponse, le soleil avait séché l’écume sur le corps du pauvre Indien, y laissant une telle couche de sel, qu’il semblait qu’il eût été saupoudré de farine. Quelques sanams, petite monnaie de cuivre, furent tout son salaire, et trois ou quatre morceaux de biscuit que j’y ajoutai en firent le plus heureux des mortels.

J’ai quelquefois pensé que les hommes du métier, tant dans l’armée que dans la marine, devraient étudier la manœuvre de ces masullahs et apprendre le principe de leur construction. De quelle importance par exemple n’eussent pas été, en 1814, cinquante ou cent de ces bateaux pour le débarquement de nos troupes à travers les brisants, à l’embouchure de l’Adour ?

C’est une chose tout à fait surprenante pour quiconque a vu les effets du môle de Brighton, qu’un travail semblable n’ait pas été fait à Madras. L’eau est basse, les brisants ne s’étendent pas à une grande distance du rivage, et il ne paraît pas y avoir de raison pour qu’pn n’y puisse pas construire un môle ou une chaussée.

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l'.T DE LA TERRE FERME.

Les sunyasses de Madras.

J’étais invité par un ami, qui demeurait de l’autre côté de Madras, à aller goûter avec lui. Après avoir chevauché quelques lieues le long du rivage, je me repentis presque de ma complaisance, car la chaleur était excessive, et les premiers souffles de la brise de mer ridaient à peine la surface des flots. Tout au plus si les barques du pays, appelées pattymars , et un ou deux autres petits bateaux côtiers, pouvaient profiter de ces capricieuses bouffées qui arrivaient par intervalles jusqu’à la terre pour y expirer, une grande heure avant que la brise régulière soufflât de la haute mer. Pas une feuille d’arbre n’etait agitée, et l’on ne voyait pas un oiseau ; pas un son n’était entendu, excepté le bruit continu des brisants : la nature entière semblait sommeiller.

Je suivais lentement le rivage, à demi suffoqué par le manque d’air, à peine garanti des rayons directs du soleil par les cocotiers, et tourmenté par la réflexion éblouissante d’un sable de corail, presque aussi blanc que la neige, qui semblait brûler les pieds de mon cheval. La solitude était si complète que je n’avais pas la moindre espérance de rencontrer qui que ce fût, Indien ou Européen; d’autant plus que, dans cette saison, non-seulement toute espèce de travail est suspendu dans l’Inde, mais les cérémonies religieuses même sont interrompues.

Juste au moment où j’en faisais la réflexion, mon

oreille fut frappée par le son des tamtams, ou tambours du pays, qui retentissaient à une certaine distance dans le bois; j'arrivai à une clairière sur le bord de la mer, où étaient réunis au moins une centaine de naturels. Au centre de l’espace, était plantée une perche ou mât de quelque trente ou quarante pieds de haut, portant en travers, à son sommet, une longue vergue, attachée à peu près par le milieu et s’étendant de chaque côté à la distance de quarante ou cinquante pieds. L’une des extrémités de la vergue était tenue abaissée par quelques hommes, de manière à toucher presque le sol, et l’autre bout s’élevait en l’air en proportion. Près de l’extrémité supérieure de cette vergue, et sous un dais magnifiquement décoré de guirlandes de fleurs et de draperies, je fus étonné de voir une créature humaine suspendue, à ce qu’il semblait, par deux menus cordages. Cet homme ne pendait pas verticalement comme un criminel attaché par le cou, mais flottait pour ainsi dire horizontalement dans l’air, comme un oiseau dans son vol, agitant librement les bras et les jambes. Autour de son corps était attachée une espèce de sac ou de panier rempli de fruits et de fleurs qu’il jetait de temps en temps au milieu de la foule ravie, et qui faisait retentir la forêt de ses cris d’admiration.

En approchant davantage, je découvris avec autant d’étonnement que d’horreur, que l’Indien qui était ainsi balancé dans les airs, quoique en apparence satisfait de son élévation, était réellement suspendu par des crochets enfoncés dans ses chairs ; cependant on ne voyait rien dans sa contenance qui annonçât la douleur , quoiqu’il ne pût pas manquer de souffrir, car il n’y avait ni cordes ni courroies passées autour de lui pour soutenir le poids de son corps , et les seuls moyens de suspension consistaient en deux longs crochets enfoncés dans ses épaules.

J* éprouvai d’abord de la répugnance à approcher ; mais les naturels, qui paraissaient prendre beaucoup de plaisir à la cérémonie, m’invitèrent à m’avancer.

L'homme qui voguait ainsi dans les airs au moment de mon arrivée, ayant été descendu et décroché, un autre fanatique fut appelé. Il ne faut pas croire qu’il fût besoin de violence pour l’amener, ni qu’il témoignât aucune crainte : il s’avança au contraire gaiement et de bonne grâce vers la pagode, devant laquelle il s’était prosterné la face contre terre. Un prêtre s’approcha ensuite, et désigna du doigt les places où les crochets devaient être enfoncés. Un autre prêtre se mit alors à frapper avfec les mains et à pincer violemment le dos de la victime, pendant qu’un troisième enfonçait adroitement les crochets juste au-dessous des omoplates. Aussitôt que cette opération fut terminée, le dévot sauta gaiement sur ses pieds; et, au moment où il se leva, un bassin d’eau, qui avait été préalablement consacrée à Shiva, lui fut lancé au visage. Il se rendit ensuite processionnellement de la pagode à une petite plate-forme élevée sur un des côtés de l’enceinte dans laquelle le mât et la vergue étaient placés. Le fracas d’un grand nombre de tambours et de flûtes mêlé aux cris de la foule signala son approche.

En montant sur la plate-forme, il déchira une quantité de guirlandes et de couronnes de fleurs dont il avait été décoré, et en dispersa les fragments au milieu de la foule empressée. Son vêtement, si on peut lui donner ce nom, outre le langooti ordinaire qui entourait sa taille, se composait seulement d’une très-courte jaquette, qui lui couvrait les épaules et le haut des bras, et d’une paire de caleçons allant à peine jusqu’aux genoux, le tout formé d’une espèce de filet clair, dont les mailles avaient un pouce de largeur.

Comme les naturels, loin de s’offenser de ma présence,

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m’encourageaient à approcher, je montai sur la plateforme pour m’assurer s’il n’y avait point là quelque supercherie. Les crochets, formés d’un acier très-poli , avaient à peu près la dimension d’un petit hameçon à requin , et leur grosseur était celle du petit doigt. Les pointes, extrêmement aiguës, étaient enfoncées adroitement sans déchirer les chairs, et pas une goutte de sang ne sortait des blessures ; par le fait, l’Indien ne paraissait souffrir aucune douleur et causait de bonne humeur avec ceux qui l’entouraient. J’ajouterai, parce que le contraire a souvent été rapporté , qu’il n’ÿ avait pas , du moins en cette occasion, la moindre apparence de sorcellerie. Aux crochets étaient attachées de fortes cordes de coton, qui, après certaines cérémonies, étaient fixées à l’extrémité de la vergue. Aussitôt que les cordes étaient solidement liées, l’autre extrémité de la vergue était graduellement abaissée par des hommes placés à l’autre bout de l’enceinte, et ainsi le sunyasse était élevé à cinquante ou soixante pieds au-dessus des têtes delà multitude , qui saluait de ses cris cette ascension.

Pour prouver son sang-froid, le sunyasse prenait dans le sac attaché autour de ses reins des poignées de fleurs, et les lançait au milieu de la foule d’un air souriant et avec des paroles de gaieté. Rien ne pourraif égàler l’ardeur des naturels à attraper ces saintes reliques ; et, afin de donner à tous des chances égales, les hommes placés à l’extrémité inférieure de la vergue faisaient le tour de l’enceinte de nffcnière à amener le patient au-dessus des diverses parties du cercle. Le fanatique , qui paraissait réellement prendre plaisir à toute cette cérémonie , était ainsi promené trois fois, chaque tour durant environ deux minutes; après quoi, on le descendait sur la plateforme , et les cordes étant détachées , il retournait à la pagode au [milipu du son des tamtams et des flûtes. On

retirait les crochets de Son dos, et il se joignait à la foule qui accompagnait un nouveau patient de la pagode à la plate-forme.

Je restai dans ce lieu pendant une heure environ, et je vis quatre autres fanatiques traités de la même manière , sans qu’aucun d’eux laissât apercevoir le moindre symptôme de souffrance. Durant tout ce temps, je ne découvris pas même un signe d’impatience, si ce n’est qu’un des dévots ainsi suspendus parut une fois s’imaginer que ceux qui le faisaient tourner marchaient trop lentement. Il leur cria d’accélérer leur pas, mais sans aucune marque de colère, ni aucun tremblement dans la voix qui pùt faire soupçonner qu’il souffrit.

A peu près quatre ans plus tard, j’eus une autre occasion d’être témoin , près de Calcutta , de cette cérémonie et d’un grand nombre de tortures , auxquelles ces sunyasses se dévouent soit en l’honneur de leurs dieux, soit pour l’accomplissement de quelque vœu particulier.

L’effet de cérémonies semblables à celle que je viens de décrire , lorsqu’elles sont vues pour la première fois par un Européen, est un étonnement sans mélange et une curiosité vive; mais lorsque les mêmes scènes sont répétées avec cent autres épreuves volontaires , par l’épée, par le fouet et même par le feu, le sentiment qui domine dans l’esprit du voyageur est celui de la tristesse.^ S’il était possible que plusieurs centaines de personnes de tout âge fussent soumises , par l’action d’un pouvoir tyrannique, à ces cruelles tortures, un pareil spectacle exciterait l’horreur et l’indignation; mais lorsque c’est le peuple lui-même qui non-seulement invente ces tortures, mais encore réclame avec empressement et comme un honneur d’être déchiré ou traversé par des lames de fer, d’être brûlé avec des fers rouges, d’être suspendu dans l’air par des crochets ; lorsque, dans l’extravagance de

son zèle , il va jusqu’à sauter par-dessus des échafauds sur des épées nues, le sentiment d’indignation se change en pitié : car il est impossible de ne pas se sentir affligé de la dégradation déplorable où cette population est tombée; mais certainement il doit se mêler à ce sentiment un ardent désir d’améliorer la condition d’un peuple descendu si bas dans l’échelle de la nature humaine.

Ces réflexions conduisent naturellement à deux questions importantes : Quel mal produisent réellement ces coutumes barbares? et par quels moyens peut-on les détruire? Car on doit se persuader que ce n’est pas toujours par des mesures d’autorité que l’on peut changer tout d’un coup les habitudes d’une nation^ et même la Compagnie des Indes orientales, quoique exerçant sur ces contrées une autorité morale et militaire plus grande que celle qu’ont jamais possédée Gengis-Kan et Tamerlan, ne réussirait pas à changer en un instant les mœurs et les usages de ses sujets hindous. Elle peut renverser une dynastie et en fonder une autre ; elle peut tailler en pièces des armées de cent .mille hommes bien disciplinés et même franchir les monts d’Himaleh, pour déposséder d’autres conquérants et leur ravir les ferres qu’ils ont gagnées bravement l’épée à la main; enfin, ce qui est d’une importance bien plus grande , et d’une exécution bien plus difficile, elle peut étendre,- et l’on peut dire qu’elle a déjà étendu l’empire des lois et de la justice sur ses vastes possessions ; elle a procuré la paix, la sécurité des personnes et des propriétés, et un degré considérable de bien-être à ses nombreux millions de sujets : eh bien, malgré toute cette influence, qu’elle doit non-seulement à ses fidèles armées et à ses immenses richesses , mais encore à une source plus puissante d’autorité, à l’opinion, elle n’ose pas entreprendre trop brusquement de réprimer ces usages barbares et superstitieux des naturels,

avant que tous ou presque tous aient été amenés naturellement à les condamner eux-mêmes.

C’est à la politique d’épier l’occasion favorable pour cette réforme et d’interposer le bras puissant de l’autorité pour réprimer les abus. La pratique de l’infanticide est depuis longtemps abolie parmi les Hindous , grâce à l’énergie et à la sagacité du colonel Walker. De même aussi la grande expérience du gouverneur général actuel, lord William Bentink, lui fît reconnaître qu’en supprimant l’abominable coutume du meurtre ou du suicide des veuves, il aurait pour lui les sympathies des Hindous éclairés , et qu’il n’affaiblirait en aucune façon notre autorité politique; il publia donc hardiment une ordonnance (datée du 4 décembre 1829) qui défendait positivement cette pratique, et déclarait meurtriers ceux qui s’y livreraient. Cette fois, un seul trait de plume, donné à propos, abolit pour toujours l’un des plus révoltants et des plus pernicieux usages des Hindous.

Voyage en palanquin. — Réservoir pour les irrigations dans la province de Mysore.

, J’ai eu l e rare bonheur, tout en continuant mon service comme officier de marine dans l’Inde, et sans la perte d’un seul jour, de faire deux voyages par terre au sein de la péninsule de l’Hindoustan , et de voir ainsi l’intérieur du pays, rarement visité par les marins.

« Les bons amis font les bons vents, » dit un proverbe maritime. C’est ce qui arriva pour moi :car mon excellent patron, sir Samuel Hood, qui, à l’exemple de Nelson, était sans cesse occiàpé à chercher ce qui pouvait être à la fois le plus utile et le plus agréable à ceux qui servaient sous ses ordres , me donna une mission qui me fit faire une des excursions les plus délicieuses possibles. - Vers le milieu de l’année 1813, le vaisseau de Sa Majesté le Comwallis, de 74, fut lancé à Bombay, sur la côte occidentale de l’Inde. Le capitaine DOmmé pour ce nouveau vaisseau commandait le Thébain, alors en rade à Madras, sur la côte orientale de la péninsule ; mais comme cette frégate avait besoin d’un radoub qu’on ne pouvait lui donner qu’à Bombay, elle reçut l’ordre de doubler la péninsule pôur se rendre dans ce port.

Heureusement pour moi, l’officier désigné pour prendre le commandement du Thébain se trouvait en croisière à l’est sur un autre vaisseau , au milieu des îles Moluques ou Philippines; sir Samuel Hood m’offrit le commande-

ment temporaire de ce bâtiment jusqu’à l’arrivée de son capitaine.

« Vous irez à Bombay, me dit-il, pour réparer la frégate, et vous la ramènerez ensuite; mais vous pourrez aller par mer, ou voyager par terre en traversant la péninsule ; seulement vous vous arrangerez pour arriver à temps à Bombay et relever l’officier commandant le Thébain , afin qu’il puisse se rendre à bord du Cormoallis. »

Je profitai avec joie de l’alternative qui me permettait de visiter une partie de l’Inde aussi intéressante que le pays de Mysore, théâtre des guerres de Hyder Ali et du sultan Tippoo, guerres rendues si fameuses par la catastrophe de Seringapatam.

Les préparatifs du voyage furent bientôt faits; je quittai Madras le plus tôt possible, stimulé non-seulement par le désir de tirer le meilleur parti de ma bonne fortune, mais aussi par la secrète appréhension qu’il ne survînt quelque obstacle imprévu. 11 me semblait, en effet, que ce fût un rêve ; je pouvais à peine me persuader que je fusse réellement au moment de faire un voyage dans l’intérieur de l’Inde, et qu’avant une semaine écoulée je pourrais dormir dans le palais de Tippoo, et fouler le rivage où ce formidable ennemi du nom anglais fut trouvé mort sous un monceau de ses plus dévoués partisans.

Je ne connaissais que peu ou point du tout la manière de voyager dans l’Orient, et ma connaissance du langage était alors, comme à présent, fort bornée, quoique je me fusse appliqué à apprendre un peu d’hindoustani , qui , sans être le dialecte habituel de toutes les provinces que j’allais traverser, était employé, me dit-on, par les voyageurs dans tous les villages de la route. Le cutival, ou notable, dont l’une des fonctions est d’assister les voyageurs, parle toujours la langue franque, qui est un jar-

gon composé d'arabe, de persan et de sanscrit, avec un mélange de mots portugais, anglais et malais. Malheureusement, tous ces idiomes étaient pour moi à peu près également difficiles ; et si je n’avais voyagé dans le pays, je ne serais jamais sorti des phrases élémentaires : « Donnez-moi un verre d’eau. — Amenez le palanquin. — Allez plus vite, » et autres semblables, avec un honnête assortiment de ces jurons brefs que chacun semble . très-disposé à apprendre et sans efforts. Mais quand on voyage tout à fait seul, la langue même la plus rebelle est forcée de se façonner à l’idiome usuel de la grande route. La faim, la soif et la fatigue sont de fameux maîtres de langue ; il se présente en voyage une foule d’incidents qui, non-seulement mettent à l’épreuve le caractère, mais encore forcent le voyageur à exposer ses besoins ou à se tirer de quelque embarras : ces leçons de la nécessité se gravent dans la mémoire la plus ingrate.

L’utilité des langues pour un officier de marine est si grande, non-seulement pour son avantage ou son agrément particuliers , mais sous le rapport de l’intérêt du service, que je verrais avec plaisir un règlement qui imposerait aux aspirants, outre la connaissance du français, la condition de lire et de parler passablement l’espagnol, l’italien et l’hindoustani, quatre langues principales pour les marins. Un semblable règlement donnerait lieu probablement, parmi la génération naissante de nos officiers, à un fameux hourra de malédictions contre le conseiller d’une pareille mesure; mais, avant peu, tous en sentiraient les avantages pour le service.

Ma première pensée fut de me pourvoir de lettres; mais un voyageur expérimenté m’en dissuada, en me disant que c’était tout à fait inutile et que mon uniforme serait partout ma meilleure recommandation.

« Prenez un passe-port en cas d’accident, me dit mon ami , et votre habit bleu , uniquement pour montrer ce que vous êtes , mais rien de plus. Vous trouverez partout, à chaque station, un accueil franc et hospitalier de toutes les personnes civiles ou militaires. Vous n’avez absolument rien à craindre, ajouta-t-il; mais si, par hasard , vous vous trouviez embarrassé, adressez-vous seulement à la station anglaise la plus voisine , et aussitôt seront à votre disposition toutes les ressources de l’endroit. »

Je partis avec ces instructions rassurantes; mais, je dois l’avouer, je ne pus me défendre de mille rêveries bizarres la première nuit que je me sentis transporté seul sur la grande route dans un pays qui m’était totalement inconnu, et dont je connaissais à peine le langage. Après m’être tourné et retourné pendant près d’une heure dans mon palanquin, je m’endormis, mais ce fut pour rêver de tigres et de voleurs, jusqu’à ce que tout à coup le palanquin fut violemment lancé de côté et jeté à terre. Je me réveillai en grande alarme, et, mettant la tête dehors , j’aperçus un serpent devant les pieds des premiers porteurs, qui avaient laissé là leur fardeau et se sauvaient à droite et à gauche dans le bois. Je tirai aussitôt mon sabre du fourreau, et, avant que l’aSjreux reptile eût le temps de s’échapper, je le coupai en deux , à la grande admiration des porteurs , qui revinrent successivement sur la route. Il est assez singulier que ce soit le seul serpent que j’aie rencontré dans l’Inde à l’état sauvage, quoique j’y aie parcouru plusieurs milliers de milles dans mes voyages.

Un voyage en palanquin peut, sous quelques rapports, se comparer à un voyage sur mer, en tant que le voyageur porte avec lui sa maison, son ameublement, sa cuisine et sa garde-robe. Il ne dépend pas du vent à la vé-

ritê, mais il n’est guère moins sous l’influence du temps, pour son bien-être, que s’il -était sur mer; d’un autre côté , les porteurs , quoique en général assez dociles , sont aussi obstinés dans leurs habitudes que les moussons et les vents alizés. Il faut s’accommoder à leurs heures ou à leur allure; ils réclament le privilège de faire pendant la marche tout le bruit qu’il leur plaît, au grand ennui du voyageur. Tout résident possède un palanquin comme objet de nécessité, absolument comme en Europe nous avons un chapeau ou un parapluie. Un cabriolet ou un cheval de selle semblerait peut-être un meilleur objet de comparaison; mais, hélas! en Angleterre, que de gens n’ont ni l’ün ni l’autre ! Dans l’Inde, au contraire, on ne fait guère un pas sans son palanquin. Ceux qui veulent être à la mode ou qui se piquent de la donner n’ont pas moins de douze porteurs; mais les gens raisonnables se contentent d’une demi-douzaine, si ce n’est en voyage. . -

Le palanquin , remisé généralement sous le vestibule de la maison , est chaque matin brossé et lavé , s’il le faut, par les porteurs, qui le placent ensuite à l’ombre, près de la porte. Si leur maître ne sort pas aussitôt après déjeuner, ils se couchent par terre pour dormir, ou se mettent à causer entre eux à voix basse et d’une manière presque inarticulée. A la vue de leur maître, ils se lèvent à l’instant sans attendre ses ordres; car c’est .un des agréments du service des Indiens, que cette faculté instinctive qu’ils semblent posséder pour deviner ce que l’on désire d’eux ; et il arrive bien rarement que l’on ait besoin de leur parler ou de les réprimander. Avant d’avoir visité l’Inde, on ne peut se faire une juste idée du bonheur que l’on éprouve à se sentir dispensé de se plier à la routine, ou d’étudier le caractère et l’humeur des domestiques européens.

Les porteurs de palanquins, qui forment, je crois, une caste particulière, sont une race d’hommes actifs et fidèles ; un voyageur peut en toute sûreté laisser traîner ce qu’il veut dans son palanquin. Cependant j’ai entendu faire une exception pour la bouteille d’eau-de-vie, qui se trouverait bien exposée : car la pauvre nature humaine, quelle que soit la couleur de la peau qui l’enveloppe, n’est jamais à l’abri des séductions de cet admirable breuvage. Pour ma part, je crois que je n’en avais jamais goûté avant de voyager dans l’Inde ; mais j’y fus attrapé aussi complètement que le roi sauvage dont le capitaine Cook fait une description si plaisante , et qui prit une bouteille de cette liqueur nouvelle pour l’un de ses dieux venu sur terre sous cette forme. Au moment de mon départ de Madras, un de mes bons amis, ayant avancé la tête dans mon palanquin, s’écria :

« Eh quoi ! homme imprudent! vous n’avez pas d’eaude-vie ! vous ne pouvez partir sans ce soutien indispensable. »

Et , courant à sa maison , il me rapporta un petit flacon de cristal élégamment taillé, plein d’un cognac si délicieux, assurait-il, qu’une seule goutte suffirait pour ranimer un mort.

J’oubliai complètement cette provision; mais à quel ques jours de là je me trouvai au milieu des bois par une après-midi d’une chaleur brûlante ; dans les régions élevées de l’atmosphère, il n’y avait pas même assez de vent pour agiter les feuilles si mobiles du bambou ; audessous, la terre desséchée était sillonnée de crevasses, et l’air si étouffant, qu’il semblait qu’on fût au moment de rendre l’àme. Les porteurs avaient fait halte près d’une source naturelle d’où s’échappait en murmurant un petit ruisseau d’eau fraîche qui coulait à travers les rochers et répandait sa bienfaisante influence à plusieurs

brasses de chaque côté. J’étais torturé par une soif ardente; je m’élançai hors de mon palanquin, et j’allais plonger ma figure dans le bassin et m’y désaltérer sans précaution , si un des porteurs ne s’y était vivement opposé en me recommandant de mêler un peu d’eau-de-vie à l’eau fraîche de la source. Je n’avais rien à objecter; j’en versai donc quelques gouttes dans un gobelet que je remplis d’eau jusqu’au bord, et j’avalai le tout d’un seul trait avec délices. La sensation que j’éprouvai fut si agréable et si nouvelle, que je ne pus résister à la tentation de répéter l’épreuve. Me voyant remplir mon verre pour là seconde fois , le vieux porteur sourit avec une expression que je compris seulement plus tard. Peu à’ peu je sentis un désir irrésistible de boire un coup de ce breuvage délicieux ; mais comme il me parut trois fois plus délicieux, et qu’en même temps ma soif augmentait dans la même proportion, j’y revins encore une fois. Nous avions repris notre marche, mais je commençai à devenir impatient, et j’ordonnai aux porteurs d’aller plus vite.

« Plus vite encore! » répétai-je avec vivacité.

Ils prirent leur course avec tant de vitesse, que je fus presque jeté dehors. Je leur dis alors de ralentir, et cet ordre fut plus facilement exécuté que le premier. Je profitai de ce moment pour remplir un nouveau verre de grog.

« Plus vite ! plus vite ! » m’écriai -je avec violence lorsque j’eus vidé le verre; mais toute leur vitesse n’était à mes yeux que la marche d’une tortue, et, après quelques autres vociférations et menaces, je m’élançai hors du palanquin pour faire exécuter mes ordres, mais je tombai la face dans la poussière. Les porteurs, épouvantés , abandonnèrent le palanquin sur la route , et , se sauvant dans la forêt, me laissèrent seul regagner mon lit comme je pus.

J’ignore combien de temps je dormis; mais, en me réveillant, je m’aperçus que les porteurs avaient relevé le palanquin; ils terminaient précisément leur course de la nuit, et me déposaient sur le bord d’une fontaine à vingt ou vingt-cinq milles de l’endroit où je les avais si vivement effrayés le soir précédent.

Les rayons du soleil commençaient à pénétrer à travers le feuillage tout humide de rosée ; l’air était si frais et si agréable, que je demandai un bain pour me laver le visage. Je me déshabillai, et, m’étant assis sur les de- . grés de la pagode , les porteurs me versèrent successivement une douzaine de grandes cruches d’eau sur la tète. Après cela, dès que je me fus rhabillé, je réunis mes hommes et leur distribuai le reste de l’eau-de-vie. En dépit des assurances de mon ami lors de mon départ, je ne m’en trouvai que mieux par la suite.

Quand on doit faire un voyage de plus de trente ou quarante milles, on en prévient les porteurs, afin qu’ils puissent se pourvoir de torches et d’huile de riz, d’ingrédients pour le curri et autres provisions de bouche, ainsi que de tout ce qui peut être nécessaire pour euxmêmes. Le cuisinier, qui ne compte pas dans le nombre des douze porteurs, dispose aussi ses pots et sa vaisselle pour le voyage. Un des porteurs charge sur ses épaules un bambou , à chaque extrémité duquel il suspend une petite malle de voyage , faite ordinairement en osier et recouverte d’une toile cirée verte. La nuit est généralement choisie pour voyager dans l’Inde, par les voyageurs et par les porteurs. La chaleur du jour serait un obstacle à la durée et à la rapidité de la marche ; et, quoique dans l’intérieur des palanquins on soit à l’abri des rayons directs du soleil, on serait bientôt suffoqué par la chaleur ou étouffé par la poussière que soulèvent les pieds des porteurs. La nuit même, dans la saison la plus chaude ,

est toujours rafraîchie par une rosée abondante qui abat en même temps la poussière.

On part ordinairement après le dîner ; lorsque la nuit tombe, la torche est allumée et tenue par un des porteurs, qui court à côté du palanquin. Cette torche peut avoir environ quatre pieds de long ; elle est à peu près grosse comme le bras ; elle est faite de chiffons de coton , bien imbibés d’huile et de graisse, et roulée en cylindre. La flamme est entretenue avec de l’huile que le porteur tient de l’autre main dans un vase de fer-blanc. Malheureusement, il est plus commode pour les hommes que la tor- , che soit portée au vent du palanquin que sous le vent, en sorte que la fumée arrive souvent au visage du voyageur. Au commencement de mon voyage , j’essayai par toutes sortes de moyens, ordres, menaces, prières, argent, de réformer cet usage, mais le tout en vain : Bap ke dusloor, « C’est la coutume de nos pères, » était l’unique réponse. Le fait est qu’en portant la torche du côté opposé au vent, l’ombre du porteur intercepte la lumière , s’il la tient d'une main, et s’il la tient de l’autre, la flamme lui brûle la figure. J’ai souvent fait changer de côté au musalgce (porteur); mais je l’entendais murmurer entre ses dents jusqu’au moment où, me croyant endormi, il revenait du côté du vent. Je compris enfin que le mieux était encore de me soumettre avec toute la patience dont j’étais capable. Dans quelques parties du pays , ces torches sont faites de longues tiges de bambous ou de roseaux bien desséchées, quelquefois de menus branchages liés ensemble. J’avais de la peine à obtenir des porteurs de se servir de lanternes , à moins que leur provision de torches ne fût consommée. Cette lumière, disaient-ils , n’était pas suffisante pour guider sûrement leurs pas.

Le palanquin a six pieds environ de longueur sur deux

Digil

et demi de large ; il sert de lit la nuit, et de salon le jour. A la partie antérieure est ajustée une large planche sous laquelle se trouve un tiroir, et au-dessus est tendu un filet comme on en voit dans les diligences de voyage ; à l’arrière, comme dirait un marin, est fixée ordinairement une autre planche pour les livres , un filet pour des fruits ou autres menus objets, et des portemanteaux pour chapeaux, habits, essuie-mains. Il y a deux portes ou panneaux à coulisse de chaque côté , avec des châssis à jour dans la partie supérieure , et à chaque extrémité du palanquin deux petites fenêtres. Le fond, ou le siège, est formé d’écorces de bambou entrelacées comme le fond d’une chaise, et l’on étend par-dessus un matelas élastique fait de crin , ou , ce qui vaut encore mieux , je pense, de ces légers copeaux qui proviennent du bambou et du rattan.

En travers du palanquin , à fin pied et demi de distance de la tète , est tendu d’un côté à l’autre un coussin carré qui sert de dossier au voyageur, tandis que ses pieds sont retenus par une traverse contre laquelle ils s’appuient. Cette barre , qui peut se lever ou se baisser en glissant dans des rainures pratiquées sur les côtés , peut aussi s’éloigner ou se rapprocher suivant la longueur des jarilbes. Dans l’espace ménagé derrière le dossier, on range pendant le jour les draps , couvertures, oreillers et autres objets de nuit ; et, dans le filet qui est au-dessus, on met des vêtements de rechange, pour le cas où l’on serait par accident séparé de ses gros bagages. Dans le tiroir, on peut serrer les objets pour la barbe et quelques articles délicats , comme une boussole, un thermomètre, un album. Sur la planche de derrière on place quelques livres , entre autres un guide du voyageur et un dictionnaire hindoustan , ainsi qu’une théière et un sucrier. ISous le matelas on cache une infinité de petites

choses plates et non fragiles. Dans chaque coin de cette maison mobile on ménage de petits compartiments pour des verres et des bouteilles. Il est d’autres dispositions qui se présentent d’elles-mêmes dans le cours du voyage, ou qui se trouvent toutes faites dans des palanquins plus recherchés ; je ne parle que des commodités dont le mien était pourvu, d’après l’usage ordinaire. Sur le haut, mais à l’extérieur , est étendue une couverture en toile cirée que l’on tient roulée lorsque l’on ne veut pas s’en servir; mais par les temps de pluie , ou lorsque la nuit est froide, on déploie cette toile, qui enveloppe le palanquin tout entier.

A chaque extrémité est fixée une forte barre qui repose sur les épaules des porteurs. Ces barres, un peu plus grosses que le bras , n’ont point cette élasticité qui rend si désagréable le mouvement des chaises à porteurs ; elles sont fixées solidement par des liens en fer. A l’une de ces barres , et en avant du palanquin , est généralement suspendu un panier de rattan artistement découpé à jour, dans lequel est renfermé un alcarazas ; l’humidité qui s’échappe à travers les pores de ce vase est évaporée par le courant d’air que produit la vitesse des porteurs ; de cette manière, au milieu même de la saison la plus chaude, on peut toujours se procurer une boisson fraîche. On suspend à là barre postérieure la théière, la cafétière et une espèce curieuse, mais commode, de lavabo pour les mains , importée de la Chine ; il est de forme cylindrique et fait de bois recouvert d’un vernis brillant.

Quelques personnes ajoutent une paire de pistolets à l’approvisionnement de leur palanquin. Pour moi, je pensai qu’il valait mieux , le cas échéant , se laisser voler tranquillement , que de livrer bataille à des gens désespérés , et de courir le risque de la perte de la vie ou d’un

membre , pour une mauvaise montre de voyage et une poignée de pagodes. Quant aux tigres, je savais parfaitement que, sur cent cas, il y en avait quatre-vingt-dixneuf où ils fuyaient la présence de l’homme, tout aussi volontiers que l’homme évitait la leur. En vérité , il faudrait que leur instinct fût bien stupide ou leur appétit bien extraordinaire, s'ils ne sentaient pas que, dans l’état actuel des choses, M. Homo est un adversaire trop fort pour M. Brute , malgré ses dents et ses griffes : j’ai vu plus d’une preuve de ce fait dans le cours de mon voyage , et notamment dans une grande fête nationale, près de Seringapatam , où des animaux réellement sauvages , et non pas de pauvres créatures comme celles que l’on donne en spectacle dans nos combats de bêtes prétendues sauvages, furent mis en scène pour notre amusement, vingt- quatre heures après avoir été pris dans la forêt.

Si le voyage doit être court , c’est-à-dire de trente ou quarante milles , on le fait dans une nuit avec une seule halte , pendant laquelle les porteurs allument du feu et préparent leur souper. Y compris ce délai, j’ai fait de huit heures du soir à six heures et demie du matin un voyage de quarante milles , savoir : de Madras aux sept pagodes ou Mahabaliporam , la cité du grand dieu Bali. Dans les circonstances ordinaires , et pour de petites distances d’une maison à une autre, par exemple* pour aller dîner, il n’y a que deux hommes à chaque barre, et la vitesse de la marche est à raison de quatre à cinq milles par heure. Mais pour les voyages , il y a généralement trois hommes à chaque barre , ce qui emploie à la fois six des douze porteurs ; les six autres marchent sur les côtés, prêts à remplacer leurs camarades aux relais. Pendant tout le temps de la marche , ils font un bruit qu’il est assez difficile de décrire. Quelquefois c’est

comme un long et profond gémissement, légèrement modulé, auquel la troupe entière se joint à intervalles réguliers. Le plus souvent , cependant , les porteurs de devant font entendre une espèce de murmure ou grognement auquel répondent ceux de derrière. Ces sons deviennent fréquemment des cris , au milieu desquels s’intercalent des mots d’avertissement pour les flaques d’eau ou les pierres du chemin ; mais ces mots sont prononcés si peu distinctement, qu’il est difficile de les saisir. Je me rappelle une exclamation fort usitée : Hurab high ! Lorsque par hasard un grand effort devient nécessaire, le chef de musique prononce tout à coup un mot, comme shabash! auquel tous répondent en redoublant de vitesse ; en même temps le mouvement et le ton du chant passent du murmure sourd et languissant à une intonation vive et aiguë , empreinte d’un accent de colère et de reproche.

Un étranger, ou griffon^ comme on l’appelle, voyageant en palanquin pour la première fois, est surpris et même alarmé de ces sons discordants; il s’imagine naturellement que les porteurs souffrent beaucoup et sont accablés sous leur fardeau. On a vu même quelques novices attendris au point de mettre pied à terre et de marcher à l’ardeur du soleil, le tout au grand amusement des porteurs, qui ne manquent pas, dit-on, de redoubler leurs cris de détresse lorsqu’ils pensent avoir affaire à un griffon. J’avoue que j’éprouvai d’abord quelque répugnance à me voir ainsi porté par des hommes, mes semblables; mais, en vérité, c’est faire du sentiment en pure perte, attendu que ces hommes sont non-seulement des serviteurs libres, mais encore des serviteurs contents et bien payés, dont le plus grand désir est d’être employés de cette manière le plus souvent possible. C’est ainsi qu’ils gagnent de l’argent, qu’ils font des économies, et

qu’avec le temps ils achètent des terres et acquièrent une honnête aisance. Je ne sache pas qu’ils se trouvent plus humiliés de ce service que ne le sont dans notre Europe les cochers, qui nous mènent en conduisant nos chevaux. Tout cela est affaire d’usage , et ce n’est pas le lieu de mettre en avant tous les grands principes de la philanthropie moderne, pour des gens qui ne songent pas à se plaindre de leur condition, mais se trouvent au contraire très-heureux à leur manière.

Ce chant, cri ou gémissement, comme on voudra l’appeler, des porteurs de palanquins dans l’Inde , varie suivant les différentes parties du pays ; à Bombay, par exemple, il est tout à fait hors d’usage. Il semble aussi qu’il n’y ait pas moins de variété dans la manière de porter les palanquins que dans celle de conduire un carrosse ou de mener un cheval. Il y a des porteurs qui vous brisent tous les membres, et d’autres dont on sent à peine les mouvements. Dans toutes les parties de l’Inde que j’ai visitées, excepté Cananore et Mangalore, sur la côte de Malabar, on porte les palanquins en droite ligne ou parallèlement à la route , c’est-à-dire que les porteurs de derrière marchent sur les traces de ceux de devant; mais dans les lieux que je viens de désigner, le palanquin est porté presque en travers de la route, et les porteurs de derrière marchent pour ainsi dire de front avec ceux de devant, de sorte que les brancards font un angle d’environ soixante-quinze degrés avec la direction de la route. Cette façon bizarre de se mouvoir de côté, qui ressemble à celle des abominables omnibus d’Europe, n’est rien moins qu’agréable, mais vous donne des nausées et des vertiges lorsqu’on n’en a pas l’habitude.

Si l’on doit faire un long voyage, on peut choisir entre deux méthodes : l’une, de beaucoup la plus lente, est de

voyager avec une seule troupe de porteurs ; l’autre serait de prendre des arrangements pour avoir des relais à différentes stations sur la route. Dans le premier cas, on ne peut faire plus de vingt-cinq milles par jour, et c’est déjà beaucoup; voyager par relais est plus expéditif, mais en même temps plus dispendieux. Avant de partir, il faut écrire aux différents collecteurs des divers districts que l’on doit traverser, en indiquant la route que l’on doit suivre et le moment présumé du passage. Quelquefois il vaut autant, pour s’épargner du temps et de l’embarras, envoyer eu avant autant de relais de porteurs qu'on le juge nécessaire pour le voyage.

Ce fut le parti que je pris en partant de Madras ; j’envoyai un relais sur la montagne à huit milles de distance ; un autre à Sri Parmatura, à vingt milles du premier, et un troisième au caravansérail de Baul Chitty, à vingt-quatre milles plus loin : ce dernier se trouvait environ à vingt milles d’Arcot, le lieu de ma première halte. J’ai déjà dit qu’une troupe de porteurs se compose de treize hommes , quand il s’agit d’un voyage. Le prix ordinaire de ce genre de service, lorsque j’étais dans l’Inde, était de trois fanons (ou environ six sous un liard) par porteur et pour dix milles anglais, ou six shellings et neuf sous pour trente milles, c’est-à-dire environ huit sous par mille Il faut payer quelque chose de plus aux relais que l’on envoie en avant, ou à ceux qui vous attendent sur les lieux.

Les fanans, les roupies et les pagodes forment les monnaies courantes à Madras. Il y a douze fanans dans la roupie et quarante-cinq dans la pagode. Le mot roupie

1. Le sou et le liard anglais valent le double du sou et du liard ' de France; le schelling vaut douze sous anglais ou vingt-quatre te France.

(ou rupiga) signifie argent et s’emploie pour désigner ce métal en général. Je me rappelle avoir entendu appeler fullum par les naturels, ce que nous nommons fanan; le sens de ce mot, d’après son étymologie, est petite monnaie d'échange. Quant à l’origine du mot pagode, je la crois inconnue ; la monnaie ainsi nommée parmi nous est appelée par les naturels hoon ou hoong , tandis que les temples que nous appelons pagodes sont nommés par eux dewal. En Chine, nous donnons aussi le nom de pagodes aux édifices sacrés , quoique dans l’idiome européen du pays on les appelle Josshouses (maison de Dieu), évidemment du portugais Dios. Le mot gentoo, comme celui de pagode, est aussi, je crois, d’origine européenne; mais, quoique très-souvent employé par Orme et d’autres écri- , vains, je ne le cfois usité dans aucune partie de ce pays, même parmi les Anglais. J’ai cependant entendu donner la dénomination de gentoos à une race athlétique de porteurs de palanquins, qué l’on trouve dans* un district au nord de Madras. Ils se rendent naturellement à la présidence, qui est le lieu le plus opulent du pays, à peu près comme les Gallegos du nord-ouest de l’Espagne se rendent à Lisbonne et dans d’autres grandes villes de la péninsule européenne ; ou bien encore de même que , dans notre pays, les races vigoureuses de Pat et de Donald 1 se réunissent dans les cités opulentes de Londres et d’Edimbourg.

Quand on voyage par relais ou en poste, les mêmes porteurs parcourent vingt milles en cinq ou six heures au plus sans s’arrêter ; et alors, si tout a été bien ordonné, le palanquin est repris par les nouveaux porteurs sans même toucher terre. On paye les porteurs à la fin du relais, et il est assez amusant de comparer les res-

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