‹ Scénes et comédiesChapitre 11 sur 46 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

CLOTILDE, FERNAND

CLOTILDE

Au nom du ciel, qu'est-ce que vous avez?

FKRNAND.

Croîriez-Yous qu'il m^est impossible d'puvrir ma porte?

CLOTILDE

Comiticnt! ce n'est que cela? (EUe éclate de rire.) Ohl Dieu,

que j'ai eu peurl (sue g*appaie contre an foateuil, contenant son cœur de sa main et riant.)

FERNAND, 5 part.

Quel efiProi ! Décidémeut, il se machine cette nuit quelque cbose d'extraordinaire dans cette tête-là.. • et dans ma maison.

CLOTILDE

Sérieusement, vous ne pouvez pas ouvrir votre porte?

FERNAND

Fort sérieusement^

CLOTILDE, le regardant d*an air de sonpcon.

En ôtes-vous bien sûr?

FERNAND

Je vous l'affirme... Je n'y conçois rien... C'est pourtant bien

ma clef! (Il souffle dans sa clof.)

CLOTILDE

Si le fait est vrai, envoyez chercher un serrurier.

Un serrurier,... à trois heures de la nuit?... Croyez-vous que

ces gens-là ne se couchent pas?... Non,... je m'en vais dans lo salon... J*aî dit à Jean de m'allumer du fou... Je suis très-

contrarié... (Arrivé prèf de la porte, il se retourne et reprend.) Si nOUS

étions... des époux comme d'autres,.. . le malheur qui m'arrivo ne serait oas grand.

CLOTILDE, ffravomeat.

Qu'est-ce que c'est?... Voulez-vous répéter?...

F£RNAND.

Vous avez bien entendu.

CLOTILDC.

Des époux comme d'autres?... Mais il n'en manque pas do notre espèce dans le monde, ce me semble ; c'est mémo l'ordinaire.

FERNAND

Tant pis, madame, tant pis pour lo monde, car cela fait do sots ménages et de vilains modèles.

CLOTILDE

J'en aime la remarque dans votre bouche. Au reste, je no dis pas non; mais à qui la faute?

FERNAND

. A qui? pensez-vous que j'aie oublié ce qui s'est passé dans cette chaijibre, oui, ici môme, il y a dix ans?

CLOTILDE

Et qu'est-ce qui s'est passé?... Mais auparavant permettez-

moi de m'assurer que ma vue ne me trompe p39... Âpprochea^* vous, je vous prie,... plus près...

Quoi?

GLOTILDE9 montant sur on tabonret et se penchant vers son mari.

J*avais bien vu... Vous avez un cheveu blanc, sur la tempe gauche.

FERNAND

Mon Dieu, c'est possible !

GLOTILDE, descendant dn tabouret.

Mon Dieu! c'est sûr... Allez maintenant... Qu'est-ce qui s'est passé dans cette chambre il y a dix ans?

FERNANDf jouant arec une chaise sur laquelle U s'appuie*

Vous le savez bien. Nous étions mariés depuis deux ans à peine;... nous revenions du bal, comme cette nuit... Je ne m'attendais à rien... J'étais assis là tranquillement,.., comme une bête au bon Dieu... Est-ce exact?

tLOTILDE.

Parfaitement... Tantôt vous me contiez les mots d'une actrice qui avait été notoirement votre maîtresse, et tantôt vous leviez ^08 deux bras en bâillant avec bruit... Ësfr-ce exact?

Ces détails m^ont échappé.

GLOTILDB.

Pas à moi : poursuivez.

FERNAND

Eh bîen, tout à coup, je ne sais quelle mouche vous pique,..* vous m'enjoignez de sortir : ce procédé m'étonne,... vous insistez... Sans être, comme vous me fîtes Thonneur de me le dire, un tyran ni un sultan, je n'aime point la bizarrerie... Bref, nous nous brouillons, et le divorce est prononcé... C'est là, madame, je ne l'ignore pas, une scène d'intérieur assez commune dans un certain monde... Je sais par plus d'une confidence que je ne suis pas le seul mari sur la terre dont on ait de la sorte provoqué... les irrégularités,... que vous n'êtes pas la seule femme qui ait sacrifié son bonheur à un futile caprice...

GLOTILDE, graye*

Son bonheur? YOus riez... Épouser un mondain de votre acabit, un mortel superbe et gâté comme vous, atteler à son char nuptial un lion de votre robe,... c'est de la gloire, tant qu'il vous plaira; mais du bonheur,... le croyez-vous sincèrement ? Pensez- vous qu'on trompe longtemps une femme qtiî aime?... et nous commençons toutes par là... Pensez-vous que nous tardions beaucoup à nous apercevoir que vous avez fait en nous épousant d'étranges réserves, que vous n^avez point abdiqué votre jeunesse conquérante, que vous nourrissez au sein de l'hymen des regrets équivoques et des prétentions suspectes? Certes, ce n'est pas en un jour qu'une jeune femme peut concevoir l'étendue et la rigueur d'une telle déception»

(Avec amertume.) ftfais peu à pou, quand vous n'avez plus même vis-à-vis d'elle le courage de la politesse et du savoir-vivre,... lorsque vous vous abandonnez franchement sous ses yeux au sans façon,... au débraillé de votre indifférence...

FEBNAND.

Je crois, madame, n'avoir jamais pour mon compte donné iiou...

GLOTILDE, arec fea.

Laissez-moi parler, e vous priel... voilà dix ans que cela me brûle... Il n'y a pas une femme du monde qui ne comprît ce que je yous dis le,... pas une qui n'ait la mémoire ulcérée de quelque souvenir pareil à celui que vous osiez évoquer tout à l'heure... On revient du bal : on a vu son mari, durant tout le cours de la soirée, déployer à grands frais tous les agréments de sa personne, toutes les amabilités de son esprit;... on se retrouve enfin seule avec lui, dans ce tête-à-tête si ardemment souhaité... Cruelle métamorphose! vous n'avez plus sous les yeux qu'un comédien fatigué qui dépose dans la coulisse ses grâces de parade,... un vainqueur morose qui digère ses lauriers;... s'il ouvre la bouche, c'est pour vous confier avec une suffisance expansive ses bonnes fortun.es d'autrefois, ou vous faire pressentir insolemment celles du lendemain;... son silence respire l'ennui, sa parole la trahison! Alors, Femand, dans une de ces heures amères, — bien amères, je vous assure ! — tout ce qui avait pu survivre jusque-là de nos illusions et de nos songes de quinze ans s'évanouit;... on comprend le peu que l'on reçoit pour tout ce que l'on donne;... on sent quelle place misérable et mortifiante on tient dans votre vie,...

et, si p'^u qu'on ait au fond de Tâme de délicatesse et de iierté, on se refuse à cette banalité de tendresse, à ces mensonges d'amour officiel que vous appelez vos droits, et qui sont des injures! Alors,... puisqu'il faut souffrir,... on veut du moins souffrir avec dignité;... puisqu'on est voué aux larmes, on veut les répandre dans la solitude!

FERNAND, sérlenx.

Madame,... Clotildo, si la résolution que vous prîtes alors devait être irrévocable, vous auriez mieux fait de me laisser ignorer toujours quel cœur j'avais perdu.

CLOTILDE

Non,... non; je m'étais bien promis, au contraire, de vous l'apprendre un jour;... et ce jour devait être celui où je verrais apparaître sur votre front le premier signe de vieillesse...

FERNAND

Et pourquoi ce jour plutôt qu'un autre? Est-ce par un raffinement de vengeance?

CLOTILDE

JPeut-êfre... (Arec émotion.) Peut-être aussi avais-je fondé sur ce premier cheveu blanc,... sur cette base si frôle,... quelque secrète et dernière espérance... Quand je fus forcée de reconnaître que votre pensée ne m'appartenait pas, qu'elle demeurait attachée tout entière au monde, à ses succès, à ses triomphes, il fallut bien m'y résigner sans doute... Je vous rendis votre liberté, mais je ne repris point la mienne. J'espérais, —

on est folle quand on est jeune, — j'espérais que, plus tard, vous m'en sauriez gré, qu'en vous donnant dix années d'indé* pendance, en faisant, comme on dit, la part du feu, je pour* rais encore recueillir un jour dans les cendres quelques débris de bonheur... Oui, j'espérais que la première neige des années vous avertirait de retourner la tête vers mon foyer de veuve,... que nos hivers étroitement unis pourraient encore me payer les douces saisons perdues...

FERNAND, éma et bésitant.

dotilde!...

CLOTILDE , d'ane voix tremblante.

Ce pauvre cheveu blanc!... jo l'allendais comme un ami; il me semblait qu'il marquerait dans ma vie une date heureuse, — la première, Fernand... Hélas! que je Tairaerais, s'il me tenait tout ce qu'il m'a promis I

FERNAND, posant un gcnoB sur le tabooret qui est aux pieds

de sa femme.

Eh bien, Clotilde...

CLOTILDE» EUe le regarde, se penche comme pour lui baiser le front, et, se relevant tout h coup, elle éclate de rire.

Ah! ah! ah! vous avez trouvé votre maître, monsieur de Lussac !

FERNAND , incertain.

Madame...

CLOTILDE

Si j'avais pu garder mon sérieux deux minutes de plus, avouez que vous alliez pleurer...

LB GHEYEU BLÂNG. 9f

FERNAMD, fa leraim

Glotilde, en vérité, •«

GLOTILDE.

Vous alliez pleurer, avouez-le... Âhl ahl monsieur,... &

votre âge I

FERNAND. -

Madame, j*ai pu avoir des torts envers vous; mais, si graves qu*ils aient été, désormais nous sommes quittes, (u fa dirige

Ters la porte.)

GLOTILDE, rlanU

Où allez-vous f

FERNAND, d'an ton but.

Je vais me jeter sur un canapé dans le salon, puisque cette porte maudite.. •

GLOTILDE.

Comment! cette plaisanterie de porte dure encore?... Mais cela est puéril.

FERNAND

Il n'y a pas là de plaisanterie.». Je vous dis que la serrure est brouillée;... il y a du sable dedans.

GLOTILDE.

Du sable?... Bahl du sable!... Et qui voulez-vous qui ait mis du sable dans cette serrure?... Â moins que ce ne soit vous...

FEUNAND. Il tient la porte pour sortir.

Eh non, madame, ce n'est pas moU... De quoi m'allczvous soupçonner 1

GIiOTILDE , riant toujours.

Vous allez voir que ce sera moil

FERNAND

Je ne dis pas que ce soit vous.

GLOTILDE, allant à lui déUbérément.

Eh bien , vous avez tort, car c'est moi. (sue lut t«nd la main.

Fcroand la regarde arec hésitation^ et elle continue en baissant les yeux.)

C'est moi-môme pourtant... Sur la foi d'un simple cheveu,... j'ai hasardé, je le crains bien, une faute énorme, — non pas en morale, comme vous le disiez, mais en politique.

FERNAND, rembrMsaut.

Je vous jure que non.

PERSONNAGES

ANDRÉ ROSWEIN, compositeur et poëte.

LE CHEVALIER CARNIOLI, riche mélomane.

SERTORIUS, violoncelliste et professeur de contre-point.

MARTHE, sa fille.

LEONORA, PRINCESSE FALCONIBRI.

MARIETTA, suivante.

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