SERTORIUS, MARTHE
SERTORIUS
Tu ne dis rien, ma fille !
MARTHB.
Non* J'ai peur de yous troubler ; vous avez Fair si heureux!
n SCÈNES ET COMÉDIES.
L'enfant qui dort dans son berceau n'a pas Tair plus heureux que vous, mon père.
SERTORIUS
J'aime Jta comparaison, petite. S'il y a en effet deux images qui présentent également la vie humaine sous une face heureuse et touchante, c'est, d'une part, un enfant innocent qui repose sous l'œil de sa mère, et, de l'autre, un vieillard hon* note qui digère paisiblement au coucher du soleil.
MARTHE sourit, l^embrasse doucement, et se penchant au dehors.
La belle soirée» et le ravissant tableau I
SERTORIUS
N'est-ce pas, ma ûlle?... Plus je vais, plus je m'applaudis de mon acquisition. Je ne . changerais pas cette chaumière modeste contre les plus splendides palais du Bosphore... Je dois dire que je vénère profondément le Romain qui eut la pensée d'élever en ce site délicieux un temple à la Fortune. On suppose que ce fut Lucullus, et l'idée lui en vint, selon toute apparence, par une soirée comme celle-€i... Il me semble que j'assiste à cette scène de noble gratitude... Oui, sur une de ces terrasses dont nous voyons les ruines de marbre à deux pas, couché dans la pourpre de Tyr et couronné de roses de Pœstum, le vainqueur du Parthe achevait sans doule un de ces repas célèbres où il savait allier^ le faste à la délicatesse; aspirant doucement, comme moi-même en cet instant, l'haleine parfumée de cette belle terre napolitaine, il suivait do l'œil sur le golfe vermeil, et du rôve jusque sur les mers fabuleuses, les blanches voiles des trirèmes ; le chant lointain des
DâLILA: 93
pécheurs de corail, mêlé aux soupirs de la vague dormante, berçait son extase enchantée... Tout à coup, levant vers Tazur de ce ciel sans égal son regard humide d'une divine volupté : a Je voue, s'écria-t-il, je voue un temple à la Fortune! » Ainsi, ma fille, n'en doute pas, ainsi eut lieu cette dédicace. Et remarque, mon enfant, je te prie, que vingt siècles écoulés ont encore fécondé ces merveilles depuis le jour où elles charmaient ce délicat épicurien. Combien de souvenirs, combien d*ombres illustres qu'il ne put cennaltre, peuplent aujourd'hui ce coin radieux du monde, du cap Misène au Vésuve, du tombeau du Pausilippe à la villa de Sorrentel Je serais donc, à plus d'un titre, pire qu'un païen, si je ne vouais à ma façon mon temple à la Fortune, c'est-à-dire, ma fille, si je ne découvrais mon front pour remercier le Dieu de bonté qui me
fait ces loisirs! (n Ate sa toqaé; après un moment de mMitation, il se
recouvre et dit. ) Il faut avouer, Marthe, que le ciel m'a comblé de ses faveurs.
Certainement.
MARTHE, distraite.
SERTOniUS.
Me voici arrivé à la vieillesse, c'est-à-dire à un âge où ce grand bienfait de la vie semble perdre pour la plupart des hommes quelque chose de sa valeur; eh bien, moi, jamais je ne l'ai goûté avec plus de plénitude.
MARTHE
Il y a peu d'hommes qui vous ressemblent, mon père bienaimé.
SBRTORIUS.
n y en a très-peu, tu dis vrai. Ainsi, n'est-il pas en quelque sorte prodigieux que j*aie conservé à soixante ans la santé d'un athlète? Au surplus, je ne sais, ma ûlle, si tu Tas remarqué, mais j'ai été doué véritablement d'une constitution extraordinaire. Il semble que la nature, par une grâce spéciale, ait violé en ma personne ses lois les plus constantes, logeant dans l'enveloppe grossière d'un Hercule le génie d'un Athénien... J'entends par ce mot génie, Marthe, tu ne t*y trompes pas, j'entends uniquement ce goût naturel du beau qui distinguait les moindres citoyens de la ville de Périclès. Je D*ai pas à cet égard de prétentions plus élevées.
MARTHE
Hoi, j'en ai. Je suis la ûUe d'un grand artiste, et je m'en vante.
SERTORIUS
Si tu ne veux pas me faire une peine sensible^ ma fille, n'accole jamais au nom de ton père ce titre banal d'artiste; tu sais combien je le méprise. Toutefois, puisque tu en parles, je ne le nierai point : le dieu de l'harmonie, pour parler comme un ancien, avait semblé présider à ma naissance. Oui, j*ai vu un temps oi^, sans ôti^e taxé de présomption, je pouvais espérer pour ce pauvre nom de Sertorius, voué maintenant à l'obscurité et au dédain...
MARTHE
Au dédain, mon pèrel vous n'y pensez pas. N'ai-je pas entendu dire vingt fois au chevalier Carnioli quUl vous cod-^
8Îdère comme le plus fort violoncelliste et le premier compositeur de notre temps?
SERTORIUS
Bahl... dit-il cela, ce Garnioli? C'est une espèce de fou et, qui pis est, un homme sans mœurs ; néanmoins, il se connaît à la musique, j'en conviens... Le plus fort violoncelliste... Non;... c'est une erreur... il faut qu'il n'ait pas entendu Batta... Mais* où diantre m'a-t-il entendu moi-môme? car, depuis vingt ans, je pense ne pas être sorti une seule fois, si ce n'est dans notre tôte-à-tête, ma fille, de mon humble rôle de professeur... Ëhl si fait cependant; je me souviens qu'un jour, cédant aux importunités de cet enragé, je lui esquissai sur mon violoncelle le thème d'un motet de ma composition... Ah I il se le rappelle donc ?
MARTHE
Il ge le rappelle si bien, qu'il a passé, depuis ce temps-là, plus d'une nuit à la belle étoile, dans l'espoir de vous entendre malgré vous. Il prend une veste et un bonnet de pôcheur, et vient se planter sous l'ombre de ce jasmin, comme un amoureux d'Espagne. Nous l'avons fo'**. bien reconnu, Gerlrude et moi.
SERTORIUS, souriant.
Ahl le tratlre! Comment diable! pour un simple motet, lo voilà qui bat la campagne? Parbleu I je serais curieux de savoir ce qu'il eût dit ou fait si je lui avais joué seulement huit mesures de mon chant du Calvaire?
MARTHE
Et quand Tentendrai-je, moi, ce fameux chant du Ca^ vairef
SERTORIUS
Le soir de ton mariage, mon enfant, comme je te Pai promis. Tu es dès à présent capable de Tapprécier; mais je préfère le réserver pour cette solennité. Ah! ce sera un beau moment, petite ! Ou je me trompe fort, ou tu verseras bien des larmes.
MARTHE
Et si je ne me marie pas, je ne Tentendraî pas?
SERTORIUS
Pourquoi ne te marierais-tu pas? Quelle singulière hypothèse I Que te manque-t-il donc? D'abord, tu es gracieuse et jolie," quoique un peu grave pour une jeune fille... Tu es même, selon moi, une beauté... En second lieu, quoique jamais, Dieu merci, tu n'aies eu ni ne doives avoir Timpudeur de te produire en public, ce qui est de la part d'une femme le dernier degré du cynisme, — tu possèdes en musique des talents hors ligne dont tout homme de goût te tiendra compte. Quant aux qualités morales, tu apporteras au foyer de ton époux, j'en puis répondre, tout le trésor des saintes vertus domestiques. — Joins à ces considérations de premier ordre mes trois cents écus de rente, le revenu annuel de mes leçons, et enfin cette maisonnette, que je compte abandonner à ton jeune ménage.. •
Mon père...
8ERT0RIUS.
En te priant, bien entendu, de m'y garder une petite place;... car, sans toi, ma fille, je ne jouirais de rien au monde... Tu es le soleil qui éclaire tout; tu fais le chant dans ma vie!.. . Mais enfin, avec tout cela, je te demande un peu, de bonne foi, ce qui te manque pour te marier?
MARTHE, Mariant et embamisée.
Mais, mon père, vous me jugez avec trop de complai* sance... Vous serez trop difficile,... trop ambitieux pour moi...
SBRT0RIU8.
Ambilicux, grand Dieu! Et quelle ambition puis-je avoir en ce monde, si ce n'est celle de te voir heureuse? Va, ma fille, qu'un jeune homme te plaise, le premier venu, et je lui ouvre mes deux bras sans marchander.
MARTHE, lofant les yeux arec une attention particulière.
Le premier venu?
SERTORIUS
Le premier venu; telle est ma confiance en ton goût et en ton jugement. Ton choix me répondra des qualités personnelles do mon gendre. Quant à sa profession et à sa condition sociale, peu m'importe; riche ou pauvre, prince ou berger, tout m'est égal, dis-je; —pour peu, bien entendu, qu'il n'apparliennc ni de près ni de loin à la caste détestable des
artistes... Choisis donc librement, mon enfant... Et, puisque nous en sommes là, voyons, n'aurais-tu pas quelque confidence à me faire? Je Fécouterais avec plaisir, ma fille.
MARTHS.
Aucune. Je n'y pense pas. Ainsi il est inutile d'en parler.
SERTORIUS
Non?... Et ce petit Crocelli, ce jeune bureaucrate que nous voyons le jeudi chez madame Santa-Fede, et .gui me fait si assidûment ma partie d'échecs, — en cravate blanche, — tu crois donc, Marthe, qu'il aime sérieusement ce jeu-là?
MARTHE
Je Fespère.
SERTORIUS
Ahl fort bien! — Du reste, je ne savais rien de particulier sur son compte, si ce n'est qu'il passe pour laborieux et qu'il ne porte point de moustache, ce qui indique chez un jeune homme une dose de bon sens plus qu'ordinaire.
MARTHE
Je n'ai pas remarqué. — Voyez donc, mon père, cet eflet de soleil couchant sur la merl
SERTORIUS
Glorieux spectacle!... (Aprèg une pause.) Un poëte dirait que le divin Phœbus,
Pour descendre aux balcons de leurs palais humides, Fait un escalier d'or aus blondes Néréides l
DÂLILA. 99
Ce sont ma foi des vers... Gronde-moi, ma fille, gronde ton vieux fou de père! — Toutefois, ils sont viables... Je les donnerai à Rosweio pour son opéra... Peuthl il les trouvera trop classiques, ce jeune homme!
UARTHB.
A propos, mon père, n'est-il pas étrange que nous n*ayons psiS vu M. Roswein depuis plus de quinze jours?.
SERTORIUS
Nullement, mon enfant. 11 doit être dans le feu de ses répé« titions. Poëte et compositeur tout à la fois, ce n'est pas une mince besogne I... Pauvre André! voilà une rude épreuve pour sa santé de demoiselle !
MARTHE
Vous n'avez pas entendu dire qu'il fût malade?
SERTORIUS
Du tout,... au contraire. Le chevalier Carnioli, qui faillit m'écraser hier sur le quai, me cria du haut de son char : « Bonjour, maître... André va bien... » Puis il ajouta quelques paroles que je n'entendis pas... C'est un tourbillon que ce Carnioli... Mais qu'as-tu donc, ma fille? tu semblés troublée,... inquiète?
MARTHE, prenant un journal sur la tabla.
Y0U8 n'avez pas lu ce journal, mon père? il annonce pour ce soir l'opéra de M. Roswein...
SERTOmuS, Ttrement.
Pour ce soir?.., c'est impossible, Marthe.
Voyez... Cela m'a préoccupée tout le jour.
SERTORIUS, lisant.
« Théâtre Saint-Charles. — Ce soir, 15 mai, première représentation de la Prise de Grenade, opéra en trois actes, attribué pour les paroles et pour la musique au jeune maestro dalmate André Roswein. La présence de la cour ajoutera à r éclat de cette fête, impatiemment attendue par le monde entier des diiettanti. On sait que le maestro, déjà eonnu à Naples par plusieurs compositions transcendantes, est Télève favori du savant Sertorius. » 15 mai... c'est ce soir en effet... Voilà ce qu'ajoutait Carnioli... Allons! c'est bienl (a rend le ioumai & s
fiUe d'une main tremblante.)
MARTHE
Il est à peine croyable, mon père, que M. André ne vous ait pas môme envoyé un billet pour cette représentation ?
SERTORIUS, ayeo amertome.
Pourquoi donc? est-ce que tu n'as pas entendu f ta cour y sera! qu'a-t-il besoin de nous?... (n reprend le joumai.) Ah! le savant S:rtorius! Oui, cela fait bien dans une réclame!... mon éicve favori!... sans doute I — et. reconnaissant!... cela va sans dire!
MARTHE
C'est une erreur do ce journal, mon père;... un tel excès do négligence vis-à-vis de vous, qui Tavez fait ce qu'il est, serait trop surprenant, trop indigne !
Surprenant? pas du tout. Indigne, c'est différent! (Ayeo use «motion croissante.) Oui, quo Cet enfant, que j'ai enrichi en peu d'années de toute la science d'une longue vie, dont j'ai fécondé le génie au feu le plus ardent de mon ânae, à qui j'ai versé pour ainsi dire dans les veines le meilleur sang de mon cœur, que cet enfant, dès sa première heure de triomphe, dédaigne son vieux maîlro, le père de son esprit! et le laisse a la porte comme un valet à la livrée,... oui, cela est indigne!... Pardon, ma fille, tu m'as vu supporter en riant bien des ingratitudes; mais celle-ci ne me serait pas plus sensible quand la main d'un fils m'en aurait porté le coup;... oui, la main d'un fils! c'est la pure vérité !
MARTHE, Tembrassant.
Mon père, un peu de patience seulement, et tout s'expliquera pour le mieux, vous verrez.
SERTORIUS
Tout est expliqué, ma fille. ,Ce n'est pas d'aujourd'hui que
je connais cette espèce, (n se lève et marche avec agitation.) Si le
sept péchés capitaux ont besoin d'un blason, je me charge de le leur fournir : une plume et un pinceau, un ébauchoir et un archet! — Il sem^e véritablement, Marthe, qu'une sorte do
malédiction pèse sur ce nom d'artiste dont s'affuble aujourd'hui tout ce qui défriche ou pille, à un titre quelconque, le champ de l'idéal... Voilà ce Roswein : si jamais visage humain porta l'empreinte d'une âme élevée, simple, loyale, c'est le doux et sévère visage de ce jeune homme. Eh bien , tu le vois, il n'a pas fait deux pas dans sa fatale carrière, qu'il se retourne et nous montre le front d'un traître; il faut bon gré mal gré qu'à la première page de sa vie d'artiste il inscrive une lâche action,... il faut que l'enfant gagne ses éperons! — Âh! ma ûlle, il y a eu« tu le sais, dans ma vie un moment terrible : celui où, tout près de recueillir dans l'applaudissement public le fruit de mes veilles enthousiastes, je sentis tout à coup mes doigts et mon cerveau même comme frappés de paralysie; cette timidité maladive, pétrifiante, qui me suivit partout où j'essayai, sous quelque forme que ce fut, de répandre au dehors les flots harmonieux qui bouillonnaient dans ma tête, ce mal bizarre et ridicule me plongea dans les derniers abîmes du désespoir... Mais combien de fois depuis j'ai remercié Dieu de sa rigueur paternelle! combien je le bénis surtout aujourd'hui, dans la paix de ma conscience et dans la
dignité de ma vieillesse! (Hanbe m a pris le brag et marche pr&s de
lai; après un sUence, u reprend. ) Quelle heure est-il donc, mon enfant?
MARTHE
Voici VAngelus qui sonne aux Camaldules.
SERTORIUS
V Angélus,,», déjàl — Allons! il ne peut venir mainteliant,.,, tout est dit.. Pour aujourd'hui et pour toujoursi c'est
un ingrat I (André Ronreln «ntM rar eet mots et le jette dani les brai de Sertorius.)
SERTORIUS, ROSWEIN, MARTHE.
ROSWEIN, rembrassant areo force.
Que vous ai-je fait, voyons? comment ai-je mérité cela? qui est-ce qui est injuste? qui est-ce qui est ingrat? — Ah Dieu! quel homme!
Allons, la paix! la paix! ne m'étouffe pas, mon garçon... Je suis bien aiso de te voir, mon ami!... je suis enchanté de te voir, j'en conviens. C'est ce journal, cet imbécile de journal qui annonçait ton opéra pour ce soir.
ROSWEIN.
Mais il a raison.
SERTORIUS
Eh bien, mon enfant, tu m'avoueras, en ce cas-là, que j'avais quelque droit d'attendre aujourd'hui un message de ta part, et que, voyant approcher la nuit, j'étais fondé en quelque sorte à désespérer?
ROSWEIN.
Certainement, cher maître, j'aurais pu vous envoyer votre loge ce matin; mais je tenais à vous l'apporter moi-même et à vous embrasser une dernière fois avant la bataille... A ma première minute de liberté, je suis accouru.
404 SCÈNES ET GOBIÈDIES.
SERTORIUS
Bien, très-bien, André, n'en parlons plus... J'ai eu tort... Ah çà! c'est donc pour ce soir, sérieusement?
ROSWEIN.
Très-sérieusement.
SERTORIUS, se frottant les moins, avec joTialité.
Diantre! ohi ohl... Mais, dis-moi donc, jeune homme,... sais-tu que c'est fort grave, cela?... Et tu ris, je crois?... Il rit, Marthe, ma parole d'honneur! Ces jeunes gens riraient à la bouche du canon!... Mais, voyons, André, sois franc, quelle est ton impression réelle à l'approche de cette crise? Quel effet ressens-tu intérieurement? Le cœur bat-il un peu la chamade, hein, garçon?
Je suis dans un état singulier. Je m'entends parler et marcher, comme si je marchais et parlais sous une voûte d'une sonorité particulière. Quoique j'aie passé mes trois dernières nuits à refaire mon ouverture, il me semble que de ma vie je n'aurai besoin de dormir. Je me sens la légèreté d'un oiseau, et je ne sais pas pourquoi je ne m'envole pas, car j'ai une belle peur.
SERTORIUS
Pàverol — Mais tu es satisfait cependant, eh? L'exécution est suffisante? Parle-nous-en donc un peu... Ton ténor, ta prima donna, ton orchestre, çava-t-il un neu, tout ça?
ROSWEIN.
L'orchestre, supérieurement. Ce n'est pas moi qui le conduis, au reste. Le ténor, c'est Chiari, vous savez... Il y a des choses qu^il ne dit pas mal;... par exemple, le chant de Boabdil, à la fin du trois... Quant à la prima donna, c^est une sotte, — et musicienne comme un Anglais, avec cela... Mais elle a un superbe contralto, et, en la serinant, elle marche.
SERTOniUS.
Entends-tu cela, Marthe ? Il fait marcher les prime donne à présent... Ah çàl comment t'y prends-tu, jeune homme? car cela ne passe pas généralement pour une petite affaire... Quant à moi, lorsque j'essayai dans mon temps de me lancer au théâtre, je ne pus jamais me rompre aux façons de ces créatures-là : elles ont un aplomb infernal! — Je me souviens que, dès que j'en rencontrais une dans un couloir (tu sais que les théâtres sont pleins de couloirs), je me collais contre la muraille comme une planche. Ah ! les gaillardes ! — Or çà, que voulais-je donc te demander encore?... Ah!... que pensent-ils de ton œuvre, ces gens de théâtre?
EOSWEIN.
Rien. Ils me le diront à minuit. — Âh! cher maître, si vous aviez voulu me faire la grâce d'entendre une seule répétition, je serais plus tranquille; car, en vérité, c'est vous que je redoute bien plus que le public.
sërtorius.
Von ami, j'ai eu pour m^ refq^r à ton désir plusieurs rai*
sons excellentes. D'abord, mon appréciation, portant sur l'ensemble de l'œuvre, sera plus sûre, plus complète, et te sera plus profitable. Ensuite, j'ai pu en toute conscience déclarer à droite et à gauche que je ne connaissais pas une seule note de ton opéra, de sorte que personne n'aura le droit d'associer mon nom au tien, et de dire, je suppose: « Sertorius par-cî... Sertorius par-là, » ce qui aurait pu te blesser et entamer ta couronne.
ROSWEIN.
Ma couronne f que Dieu vous entende 1 car, si je tombe, je suis mort!
SERTORIUS
Allons, Roswein, point de cela! point de faiblesse, mon enfant! que diable! on tombe et on se relève. D'ailleurs, quoi I mets les choses au pire : t'arrivera-t-il jamais rien qui approche de ce que j'ai éprouvé, moi qui te parle?... Figuretoi donc, André, cette immense salle de l'ancien opéra de Vienne remplie jusqu'au comble, et, au premier rang, la cour impériale d'Autriche, qui vaut bien, je crois, ta petite cour de Naples : j'arrive, mon violoncelle à la main ; un silence imposant se fait dans l'assemblée; je m'assieds; je place mon archet,... puis je prétends préluder... Ohl Dieu puissant! mes doigts sont de fer,... mon bras est inerte! on murmure dans l'assistance,... c'était naturel... Je veux parler, et je demeure la bouche béante, immobile, glacé, stupide, pareil à la femme de Lolh! Les huées éclatent, et l'on m'emporte évanoui! — Voilà, mon garçon, ce qu'on peut appeler une chute, et cependant, tu le vois, je n^en suis pas mort, bien que le seul 8ou-
DALILA. m
Tenir de cet instant me fasse perler la sueur à la racine des cheveux.
MARTHE
Est-ce pour le rassurer, mon père, que vous lui contez
cela?
SERTORIUS, riant.
Sans doute : c'est pour Taguerrlrl.. Allons (n le leooue.], courage, grand homme!... Et à quelle heure commencet-on?
ROSWEIX.
A neuf heures. Vous avez encore une heure et demie. Tenez, pendant que j'y songe, voici votre loge : il y a une place pour Gertrude.
SERTORIUS
Ahl tu as pensé à la vieille Gertrude? Entends-tu, Marthe? il a pensé à la vieille Gertrude... Tu dis à neuf heures, mon ami?
ROSWEIN.
Oui, maître. Je suis venu dans une voiture à trois places dont je vous prie de disposer,... car, moi, je dois attendre ici le chevalier Carnioli, qui est allé porter un billet dans les environs, — chez la princesse... je ne sais comment, et qui m'a promis de me prendre en revenant.
SERTORIUS
Ahl... à propos, comment supporte-t-il cette circonstance, ton Carnioli ?
BOSWEIN.
Ohl coDvalsivement : il rit aux éclats et rugit comme un tigre; il danse, il chante, il interpelle les passants, il invoque le ciel, il menace le public... C'est un drame, une comédie et un ballet tout à la fois... Il a passé ces trois nuits dans ma chambre à copier les parties et à me faire du café, m'appelant tantôt son âme et sa vie, tantôt misérable faquin, suivant le style mélangé que vous lui connaissez... Ah! le terrible protecteur!... mais il a beau faire, je ne puis oublier que, sans lui, je garderais encore, à l'heure qu'il est, des chèvres dans mes montagnes.
SERTORIUS
Gela est vrai. Tu lui dois beaucoup. Il a tiré le bloc de la carrière. Il s'entend d'ailleurs à la musique, on ne peut le nier, et, do plus, il use noblement de sa fortune. Pourquoi faut-il qu'aux vertus de Mécène il unisse les mœurs d'un lansquenet!... Ai -je rôvd qu'il était nommé ambassadeur à i^Iadrid?
ROSWEIN.
Non, vous ne l'avez pas rôvé. 11 doit môme partir celte nuit, dos que mon sort sera décidé.
SERTORIUS, préoccupé.
Ah! il va en Espagne... Diantre! mais je ne sais pas trop comment la rigide Rspagne... Au reste, ça la regarde.
MARTHE
Mon père, est-ce que vous n'allez pas vous habiller un peu?
Un peu? Tu pourrais dire beaucoup, Marthe, car, de par le ciel, je compte déployer à cette occasion tout le luxe de rOrient... Mon jabot de malines est-il en état, ma fille?... oui?... eh bien, va t' apprêter, va te faire belle, ma chère petite. Pour moi, il ne me faudra que deux minutes, et je désire parler à Roswein en particulier, («aruie sort.)
SERTORIUS, ROSWEIN.
SERTORIUS, avec gravité.
Mon enfant, lorsqu'un élève sort de mes mains, je crois de mon devoir de lui donner quelques conseils que j'adapte, autant qu'il est en moi, à son caractère, à ses talents et à son avenir présumé. Toutefois, et bien que cette leçon suprême soit à mes yeux le couronnement essentiel de ma tâche, je ne Fimpose à personne. Je te demande donc, André, s'il te convient de m'écouler, et si tu veux bien encore, pour un instant, me reconnaître vis-à-vis de toi l'autorité d'un maître^ d'un vieillard et d'un ami?
ROSWEIN.
L'autorité d'un père, d'un père chéri et respecté, maître Sertorius, et non pour un instant, mais pour toute ma vie.
SERTORIUS
Je te remercie, jeune homme mais, sans t'oflenser, c'est
plus que je i>e demande, et ma rude expérience me force d'ajouter : c'est plus que je n'attends. Au surplus, il n'importe. HemI assieds-toi, je te prie. HemI heml (u lui donne un siège, et
se pose en face de lui dans son fauteail.) — André Roswein, parmi
les différentes ramifications de l'art sublime qui a fait depuis sept années l'objet de nos études, tu as choisi, pour y tailler ton chef-d'œuvre, la branche dramatique... Je ne te le reproche pas : il faut qu'un jeune homme sacrifie à la mode dans une certaine mesure; mais, si tu parviens, comme tes rares talents me donnent tout lieu de Tespérer, à te faire accepter du public sous cette forme populaire, il m'est doux de penser que tu profiteras de ta renommée pour remettre en honneur les fortes et viriles compositions de nos pères. Tentends par là d'abord la musique sacrée, qui semble renvoyer à Dieu le plus beau de ses dons; j'entends V oratorio, cette épopée de Tharmonie ; j'entends môme la sonate et le concerto da caméra, autrement dit la musique de chambre, œuvres sévères, nobles récréations du génie, auxquelles la futilité moderne a substitué la fantaisie, Tair varié et la romance, — tes productions de l'impuissance et ces délices des niais. — Défends-toi, comme du péché, des flonflons de ta rue et de la musiquette de salon. Ne flatte le goût de la multitude que pour le redresser peu à peu. Tâche d'amener la foule dans le sanctuaire, mais surtout n'en sors jamais. -^ Respecte l'école et les anciens. Écris hardiment sur ton drapeau ces deux grands mots ou plutôt ces deux grands principes qui font la risée et la terreur de l'ignorance : le contre-point et la fugue f C'est comme si tu y écrivais en toutes lettres: Palestrina, Pergolèse, Bach, Haydn^ ces noms de
cent coudées, (u t'anime.) Le contre-point et la fugue pour toujours! Et écoute, André ; tout homme qui se prétend musicien et qui dédaigne ces deux bases éternelles de Tart, dis-lui de ma part, de la part de Serlorius, qu'il n'est qu'un ménétrier do carrefour^... qu'il n'est qu'un bâtard I et pis qu'un bâtard, car il ne connaît ni son père ni sa mèrel c'est un poëte qui fait û de sa langue maternelle! c'est un prêtre qui renie la sainte Biblo et les saints Évangiles I... (ii ^arrête, «t r«pr«nd d'vM Toiz eaime et basse.) Je terminerai ici, mon ami, la partie en quelque sorte professionnello de cette instruction. Ce n'est» comme tu le voi.^, et ce ne pouvait être qu'un bref résumé de l'esprit général qui a dominé mon enseignement. — A^Ux quelque objection à m'adresser, mon enfant ?
Aucune, maître, ie vous promets de demeurer fidèle, suivant ma force, à la dignité de mon art et aux pures traditions que vous m'avez transmises.
SERTORlUSé
C'est biefii ^ Maintenant, mon cher André, le maître a parié : c'est le tour de l'ami et du vieillard, (ii se reoueiue nn testant et reprend. ) André Roswein ^ le ciel t'a doué avec une munificence que j'ai souvent admirée : il t'a fait musicien et poëte, il t'a donné «la lyre et la harpe; il a exhaussé ton jeune front pour y placer deux couronnes^.. Songe, mon ûls, que l'ingratitude se mesure au bienfait. Tu n'as qu'une façon de t'acquitter envers Dieu : il t'a prêté le génie, rends-lui la tertu; il t'a fait grand, sois honnête l Et ai ce n'est pas
448 SCÈNES ET COMÉÇllS.
assez que ta conscience te le commande, j'ajoute, André, que ton avenir et ta gloire sont à ce prix. Oui, si tu ne veux pas, comme tant d'autres, disparaître de la sphère des arts après une nuit d'éclat, si tu ne veux pas que le souffle te manque au milieu de ta carrière, si tu te soucies de porter jusqu'au sommet ton noble fardeau, règle ton cœur et ta vie; ceins tes reins en brave, et préserve avec soin ta virile jeunesse. Un corps énervé ne recèle plus qu'un génie fourbu. Ne pense pas, jeune homme, trouver une inspiration sincère et durable dans les émotions du désordre, dans la fougue des sehs et dans l'excitation maladive des passions : le délire n'est point la force. La contemplation austère et sereine des merveilles de Dieu et des misères de l'homme; le reflet de Tœuvre divine dans une intelligence élevée, voilà l'éternel et unique foyer où s'allume l'inspiration d'un poëte digne de ce nom. — Sou-> viens-toi que les anciens, nos maîtres, appelaient du même nom la vertu et la force, l'ordre et la beauté 1 Souviens-toi que, dans leurs profondes allégories, ils faisaient les vestales gardiennes du feu sacré, — les Muses chastes, — et Vénus idiote! — C'est assez te dire que je n'ignore pas quels dangers t'attendent, quelles tentations assiègent la vie fiévreuse de l'artiste, quels philtres se glissent dans sa veine sans cesse enflammée... Mais, André, lorsque Dieu t'a ouvert dans Tâme ces deux larges sources de jouissance plus qu'humaines : le sentiment du beau et la puissance créatrice, si tu n'as pas la force de repousser la coupe des ivresses vulgaires, tu es un lâche, et tu es perdu. Que la mort ou la folie t'enlèvent, comme tant d'autres, à la conscience amère de ta précoce décrépitude, ou que tu ailles grossir la foule envieuse et
ridicule des soupirants de coulisse, des. vagabonds d'atelier et des grands hommes de tabagie, peu importe, tu es perdu l — Je te le répète, André : règle ton cœur et règle ta vie; tout est là. Dans tes nuits de défaillance, évoque à ton aide les ombres des vaillants et des forts, évoque ces illustres bénédictins de notre art, les seuls peut-être qui aient heurté du front les voûtes de l'idéal, Palestrina, notre Moïse, — Beethoven, notre Homère, — Mozart, notre Molière et notre Shakspeare à la fois... Ceux-là n'étaient pas seulement des grands hommes,... ils étaient des saints!... (atm «motfoii.} — Et si j'ose me nommer après ces colosses, songe aussi quelquefois, mon ami, à ton vieux maître; du sein de la gloire qui t'attend sans doute, retourne quelquefois ton regard vers mon obscurité, (sa toIx se trouble.) Nous allous nous quitter, mon ami; nous allons rompre la chaîne de nos études communes et de nos enthousiasmes partagés; c'est un déchirement pour mon cœur, je ne te le cache pas... Jamais je n'ai semé sur un sol plus heureux,... jamais moisson plus féconde ne paya les soins de l'humble laboureur... Je te remercie, André, des joies que tu m'as données, et je prie Dieu qu'il t'en récompense!... Et maintenant (ii se lèye, très-éma.), maintenant, adieu« mon enfant; adieu, mon disciple bien-aimé... Embrasse-moi!
ROS WE IN, se Jetant dans ses hras.
Mon père ! (U plenre.)
SBRTORIUS.
Oui, tu es bon, je le sais; mais tu es iàible aussi, prends
garde à cela. (La porte s'onvre. Marthe reparaît en toil«tte de fête, iim lumière à la main.)
4U SCÈNES ET GORIÉDIES.
MABTHE.
Encore ici, mon père... et huit heures passées, y pensezvous?
SERTORIUS
Ne me gronde pas, ma chérie. Quelques minutes vont me suffire. Mais que je te voie donc, mon enfant... (n prend le flambeau des mains de Marthe et la contemple.) Ohl Oh! diantre! Ehl SlgnOf
maestro, Thomme au chef-d'œuvre, regardez donc un peu par ici, s'il vous plaît.
MARTHE, soufflant la lami&re et riant
Votre barbe n'est pas faite, mon père.
SERTORIUS
Est-ce une raison pour humilier ce jeune homme, Marthe? Tu lui donnes à croire que tu dédaignes son jugement. Qu'estce qu3 vous avez donc eu ensemble?... Je remarque souvent qu'elle te traite de Turc à Maure, mon garçon... Au reste, ce sont vos affaires... (se touchant le memon.) Dis-moi, fillette, il me semble, à moi, que cette barbe pourrait fort bien aller.
MARTHE
Ohl mon père!
SERTORIUS
Au fait, la cour y sera; je ne veux point passer pour un démiigogue : je vais me raser, (n sort.}
ROSWEIN, MARTHE.
la chambre est à demi éclairée par les dernières lueurs du crépuscule, Ifar» the va s'asseoir sur le borA Û9 U fenélre ; elle regarde au debort, le coiide appuyé sur la balustrade et la tête dans sa main. — Rosweia marcha & trayers la chambre en mettant ses gants.
flQSWfîINj à demi-TOix, avec an ont
Allons!
MAaTHB.
QVya-t-il?
aOSWBlN..
Rien;... un bouton de mon gant.
MARTHE
Est-il parti? Attendez. (Elle se lèva et va prendre une aiguilla dans sa corbeille.) AppiOCheZ-VOUS du JOUF.
ROSWEIN.
Non, je vous en prie.
MARTHE
Venez donc. Un gant sans bouton est horrible. Il vous faut une tenue sans reproche ce soir, (sue lui prend la main.) Ah I si vous tremblez, je pique. — Vous avez mal aux nerfs, eh?
ROSWEIN.
Jdsui^ un peu agité, oui... Quelle ravissante coiffure vous avez!... Ces larges tresses blondes, qui encadrent vos joues et
couronnent votre front, vous donnent Fair d'une jeune reine de vos légendes du Nord.
MARTHE
Mille fois trop poli. — Allez, c'est fait.
ROSWBIN.
Je vous remercie. (Iprès une pause, il ajoute d'une Toix émna. )
Vous et votre père, vous êtes ce qu'il y a de meilleur au monde!
MARTHE, sèchement.
Vous me rappelez le seigneur Carnioli, à qui je venais de rendre le môme service, et qui me dit que j'étais une divinité.
(Hos'wein hausse légèrement les épaules, et fait quelques pas. Marthe reTient s'asseoir sur la fenêtre.)
ROSWEIN, se rapprochant d'elle et s'appuyant sur Pespa^nolAtte.
N'était-ce pas YAngeltts qui sonnait aux Camaldules pendant que je montais à votre ermitage ?
MARTHE
Oui.
ROSWEIN.
Toutes ces cloches de village se ressemblent... Ces sons me parlaient au cœur... Ils me parlaient de mon enfance et de ma patiie... En quinze ans à peine, quel changement dans ma vie et dans ma pensée !
MARTHE, avec indlflérenoe.
Il y a quinze ans, à cette heure où nous sommes, qu'est-ce que vous faisiez?
DALILA. 4n
ROSWEIN.
Je rassemblais mes chèvres sur la lisière des bois, et je reprenais à leur suite le chemin de la vallée... Les premiers tintements de ï Angélus à la petite église de San-Jacob nous donnaient chaque soir le signal do la retraite... Je me souviens que je m'arrêtais sur chaque pointe de rocher pour voir s'allumer derrière moi les feux des bûcherons sous les noires arcades des sapins; — à mes pieds, dans la brume, les fanaux des pécheurs, — les étoiles sur ma tète. La nuit tombante emplissait Tair de parfums et de rosée. De temps à autre, la voix sauvage de la mer lUyrienne, s' élevant comme par bouffée?, répondait aux graves murmures descendus des forêts... Quelles scènes grandes et tranquilles! de quelle allégresse elles me pénétraient I Je ne pouvais m'en détacher... Je demeurais souvent une partie de la nuit accoudé sur ma fenêtre, perdu dans je ne sais quelle extase attendrie, versant des larmes avec des prières... Puis je passais, sans en avoir con-> science, de cette douce veille au doux sommeil, comme un enfant passe d'un songea un songe... J'étais heureux I
MARTHE
Sérieusement, Roswein, et poésie à part, voudriez-vous de ce bonheur-là aujourd'hui ?
ROSWEIN.
Oui, Marthe 1... oui, si je devais retrouver, avec ma misère et mon obscurité, la paix... la paix divine de mes premières années!
UARTHH.
La paix est dans le cœur.
Elle D'est pas dans le mien. Ni dans mon cœur, ni dans mon esprit. Jamais*
MARTHE, froidement.
Que voulez-vous que je vous dise, mon ami? Tant pis. (sue
•e détourne*)