R08WEIN
J'ai failli être prêtre, — saviez-vous eela?... Le vieux curé de San-Jacob m'avait pris en affection. Il me donnait des souliers et m'apprenait le latin. Il voulait me mettre en état de lui succéder un jour... Il vit encore... Je suis tenté quelquefois d*aller le retrouver... Ce pauvre presbytère, avec sa cour pleine de mousse, son tilleul et sa fontaine, m'apparaît comme un asile enchanté... Pourquoi pas? Je ferais un assez bon prêtre de campagne... Rien ne manquerait -^ que la foi 1
MARTHE, Tiyement.
S'il vous plaît de déraisonner en ma présence, signer Roswein, que ce soit sur d'autres sujets, je vous prie.
ROSWEIN,
Ah ! de la colère , je crois ! de la colère, vous ! Il y a donc du sang dans les veines du marbre?... la mer de glace a donc ses tempêtes?
MARTHE, se leyant
Tous désirez être seul apparemment.
DÂLILA. 449
EOgWKlN.
Je vous ai offensée,... je vous ai oiTenBéo... Pardon I C'est la première fois de ma vie, ce sera la dernière,.. Marthe, je sens bien qu*il faut que je vous quitte... Ce rôle doit vous coûter; ce masque de froideur et de dureté que vous portez pour moi seul, je suis sûr qu'il vous pèse... Je voua en délivre... Vous ne me verrez plus. Jamais je ne repasserai le seuil de cette chère maison, je vous le promets... J'aurais dû vous comprendre plutôt... Je vous comprenais,... mais le courage me manquait... Maintenant, ma résolution est prise, comptez-y... Seulement, ne nous quittons pas sur un mot de colère, je vous en supplie... votre main... votre main en signe de bon souvenir,
de souvenir fraternel. (Marthe, qui »*wt rasilse lêntêmant, lai tend U main ; Roswein la porte à let lèTres, en ditant h Toix batse. ) AdieU t adieu ! ( Marthe dAtoarae la tête, tendit qne le Jtnae homme rtaire dtM I4 partie la moine éclairée de la ehambre. )
MARTHE, aprèp nq moment.
Et mon père, André?
Roswmif.
Pauvre vieillard!... au moins, qu'il ne me croie pas Ingrat Marthe, je vous en prie. Dites -lui tout plutôt. Ditee-lui la vérité.
La vérité.,. Il faut donc que je la devine, AP<Jré?
ROSWEIN.
Dites-lui que je vous aimais et que vous ne m'aimiez pas, et tout sera dit.
m SCÈNES ET COMÉDIES.
MARTHE, d*iine Toix basse.
Je ne vous aimais pas,... non, je ne pouvais vous aimer. D'autres sentiments me séparaient de vous à jamais.
ROSWEIN.
D*autres sentiments T. •• Allons 1... c'est le dernier coup... J'espérais que vous n'aimeriez qu'au ciel.
Je ne pouvais vous aimer, André, et c'est un bonheur, laissez-moi vous le dire, un bonheur pour nous deux, — pour vous surtout. L'existence qui vous est réservée ne veut point d'entraves, elle ne veut point de racines prématurées... Votre avenir se fût trouvé à la gène dans l'humble rêve de votre jeunesse. Je me serais reproché toujours d'avoir enchaîné dans l'ombre d'un ménage votre belle vie d'artiste!
ROSWEIN.
La vie d'artiste m'est odieuse!... Depuis que je la connais, mon amour pour vous a grandi de toute la haine qu'elle m'inspire! Désormais je n'ai plus contre elle ni soutien ni refuge... Elle fera de moi ce qu'elle voudra,... soit! mais, de grâce, au moins ne me la vantez pas.
MARTHE
Qu'a donc cette vie de si terrible T Je ne puis vous comprendre.
ROSWEIN.
Afi! votre père me comprendrait... Cette belle vie d'artiste.
il sait assez, lui, qu'elle ne réside pas sur ces hauteurs idéales, où vous Ja voyez tout entière, comme je Ty voyais moi-même autrefois, — dans des nuages d'or et sous des pluies de fleurs 1 II sait dans quels tristes abîmes elle se traîne, entre ces fugitives apothéoses! Ce n'est pas sans raison, Marthe, croyez-moi, qu'il écrase de son mépris tout ce qui hante ces régions malsaines de l'atelier et de la taverne, de la coulisse et du boudoir, — cette tourbe vaniteuse d'âmes flétries, dMmaginations surmenées et de cœurs malades, que dévorent, au bruil des rires éclatants et des pleurs étouffés, la passion sans règle et la pensée sans frein!... Un Êrèbe plein de flammes et . de ténèbres! un monde hors du vrai, un monde hors la loi, qui révolte — et qui entraîne! Votre père le sait! 11 sait quelles ivresses courent dans l'atmosphère d'orgie qu'on y respire,... quels monstres enfante ce brûlant chaos, et combien le meilleur d'entre nous a peine à s'en défendre !
HARTHB.
Vous, du moins, vous vous en* défendrez, André. Je vous connais.
ROSWEIN.
Vous me connaissez, Marthe;... oui, depuis tant d'années que ma vie a été comme la sœur de la vôtre, vous devez me connaître,... et vous pensez que j'étais né pour le bien, n'est-il pas vrai ?
HARTHB.
Vous ou personne. •
ROSWEIN, areo forée.
Oui, vous me rendez justice... Dieu sait que faîmaîs le bien comme j'aime la face radieuse de ce firmament!... Aussi de quels amers dégoûts ce monde m'abreuve!... Et cependant il me trouble,... il m'imprègne malgré moi de ses poisons... 11 mêle aux nobles tourments de l'art et du travail je ne sais quelles fièvres importunes,... quelles insomnies perverses! il m'attactie aux flancs je ne sais quels lambeaux de la tunique du centaure!... Âh! ceux de nous qui ont près d'eux une mère, une sœur, une famille, — quelqu'un qui leur rappelle Dieu,... ceux-là sont heureux I ils ont le remède à côté du mal,... ils peuvent chaque jour retremper leur âme, leur talent, leur honneur, h la source du devoir et de l'éternelle vérité I — Pour moi, je suis seul... Cette vie factice m'enveloppe et me possède sans relâche. Je ne m'en reposais qu'en vous, chère Marthe, dans le présent comme dans l'avenir. Que de fols votre doux fantôme est venu bénir mes heures éprouvées, m'apportant le courage, ou du moins le remords! Cette paix que je cherche, je ne la trouvais que dans vos yeux ; cette force qui me manque, elle passait dans mon cœur dès que je touchais votre main,... môme en songe... Dieu! vivre là, entre votre père et vous, dans la sérénité sainte et recueillie de votre foyer de famille, sous le charme de votre présence, sous l'inspiration de votre beauté, sous la garde de votre vertu!... vivre là, mourir là! Ahl pourquoi la pensée m'en est-^elle jamais venue?
MARTHB.
Cette pensée... soyez juste, André... aî-je rien épargné pour réloigner de votre esprit?
DALILA. 42à
ROSWBIN.
Rien... Près de youg, je ne pouvais m'abuser : voire accueil, votre langage, votre silence môme —• depuis un an, — tout me disait que vous ne m'aimiez pas... mais à peine vous avais-je quittée, j'oubliais tout,... je me rattachais aux plus légères ombres d'espérance,... je me rappelais un regard moins sévère, une parole plus tendre, échappée à votre pitié, et je vivais là-dessus... — Depuis quelques mois surtout, vous voyant moins souvent, je me faisais de plus faciles illusions; je cherchais à me persuader que votre devoir filial pouvait comprimer vos secrets sentiments, que l'horreur de votre père pour ce nom d'artiste était le seulobstaole qui noui séparât...
MARTHE , baissant les yaux.
Eût-il été le seul, il eût suffi.
ROSWEIN.
Ah ! je l'aurais vaincu.
MARTHE
Jamais, André.
ROSWKIN.
Cette nuit même, peut-être... C'était un projet ardemment caressé dans ma tête depuis longtemps,... une chimère dont je me repaissais encore il n'y a pas une heure, en venant ici,... et que votre premier regard a fait évanouir... Aussi,. main tenant, que mon opéra tombe ou qu'il aille aux nues, je vous jure que je m'en soucie peu.
MARTHE, lentement.
Comment?... Pçurquoi?... Pensiez-vous que votre succès dût changer les idées de mon père?
ROSWEIN.
Je l'espérais à peine;... cependant, malgré lui, il m'en eût estimé plus haut... Vous savez comme moi, Marthe, à quel point ces succès du théâtre, qui ont été l'ambition de sa jeunesse, rémeuvent et Texaltentl... Je me serais armé contre lui de son unique faiblesse... Si j'avais réussi, je me faisais une fête de venir le surprendre dans sa retraite;... au moment même où il m'aurait cru sans doute plus oublieux que jamais, je serais accouru;... oui, je lui aurais offert à genoux ma jeune gloire, toute palpitante... Il eût oublié l'artiste,... il m'eût ouvert ses bras,... il m'eût appelé son fils!... il m'eût tout accordé...
H ART HE, d*ane TOiz étouffée.
Essayez.
ROSWEIN.
Marthe 1 que me dites- vous?
MARTHA
Silence I Voici mon père.
ROSWEIN.
Bonté du ciell
MARTHE, ROSWEIN, SERTORIUS , entamt. n «t
fort paréi il tient an flambeau de chaque main et B*aTance comme ane chAMe.
SERTORIUS
Or çà, que chacun ici me considère à loisir... Eh bien, où sont-ils donc, ces enfants? — RosweinI (i*aperceTant.) Ah! ah! tu as l'air tout effaré, mon garçon? Tu ne m'avais jamais vu si beau, eh? — J'offre à tes regards en ce moment, mon ami, le costume d'ensemble que je portais à cette fameuse soirée où je restai court devant mon auguste auditoire... Boucles d'or, jabot de malines, habit tabac d'Espagne et gilet à ramages, — avec des oiseaux sur les poches... Ah çà! comment me trouves-tu, Marthe, en définitive? car vous ne dites rien, tous deux... Est-ce que je suis ridicule, voyons?
MARTHE
Tous êtes très-bien, mon père.
ROSWEIN, gaiement.
Tous êtes charmant et majestueux... Il faut que je vous embrasse I
SERTORIUS
Qu'est-ce qu'il a donc?... Est-ce que tu veux dévorer mon jabot? Laisse-moi tranquille. — Admire-moi de loin, si tu veux, et même je t'y engage : tu peux ici te donner une idée exacte de ce qu'était la tenue d'un artiste dans mon temps, jeune homme : la sévérité mariée discrètement à Télégance.
Il vous manque de la poudre.
SERTORIUS
Il ne me manque rien, gamin 1 — Partons, ma fille, allons siffler ce jeune insolent.
MARTHE
Partons! Une poignée de main, Roswein, et bon courage! (A demi-Toix.) A bientôt!
SERTORIUS, lui serrant les deax mains.
Allons! du calme, du calme, — Fume, si tu veux, en attendant Carnioli : je te permets, vu la gravité de la circonstance, d'empoisonner mop domicile, (Arrivé prè» dt la porte, u §6 retourne.) Ah çà! si tu as composé de la musique de guinguette, du fredon d'opéra -comique, i! vaudrait mieux me le déclarer tout de suite que d'exposer ton yim^ mattre da sa personne au plus sanglant des afironts, mon garçon !
MARTHE
II n'y a pas de fredon ; vous verrez, mon père. Vene^. (ns
sortent.)
ROSWEIN, seoL
Est-ce vrai? est-ce possible?... Elle m'aimait!... elle m'aime! je suis donc sauvé 1 Plus de fièvre, plus de vertiges, plus de combats, plus d'enfer! Dieu me reprend! Mon Pioul
je vous remerGie, je voug bénis du fond de l'âme, (u •«•ppfMiie
de la fenêtre, an brait de la ToUare qai enpofte Sertorint et Matthe : il la stdt de VttU à traFera les Unèbiei ereissantet. ) Elle m'aime 1 Splendeur
du ciel, il me semble que je vous vois pour la première foisl Pure clarté des étoiles, chants des vagues, brises italiennes, je vous retrouve, vous m'inondez le cœur! (n fait quelques pas dans la ehambre.) Son époux, ô chasto vision de mes nuits troublées, tu n'es plus un songe 1 (u regarde ••tour de ini.) J'aime cette chambre, ces objets familiers,... ces meubles que sa main touche à chaque moment,... cet air même qu'agite le froissement de sa robe... J'enfermerai ma vie dans ce sanctuaire I... Quelle joie que le travail près d'elle!... Quand je venais sous cette fenêtre, le soir, avec Carnioli, je la voyais là, tantôt penchée sur son aiguille de fée, gracieuse et immobile comme la statue de la vertu domestique, tantôt relevant sa tète, pour mieux écouter son père, sa tète pensive et grave comme celle d'une muse... Il me semblait que j'avais sous les yeux quelque tableau d'un monde supérieur,.,, d'une vie meilleure que celle des hommes... Et je prendrai ma place entre ces deux créatures de Dieu!... — Elle m'aime!.., quel repos profond s'est fait en moi tout à coup. J'avais le cerveau plein de désordre et d'orages... Le souffle d'un ange a passé sur mon front!... J'éprouve une paix immense,... bienheureuse... (iprès un
moment.) Tout m'ost égal maintenant... (En allumant un cigare.) Si
je tombe ce soir à Saint-Charles, ce sera une contrariété sans doute, très-vive même; mais je retrouverai cette occasion perdue.. J'ai cent opéras qui me chantent dans la tète!... ce
sera un délai; rien de plus... (n s'assied dans le grand fauteuil de
sertorius.) Oufl je suis brisé! Je voudrais qu'on me laissât là
tranquille toute la soirée... (U regarde 1e etel, rêve et nrarmore dec
phrasM entreconpéeg.) Non, jamais je DO la tromperai, jamais je ne ferai couler une larme de ses yeux,... jamais!... Acres séductions, spectres ardents, magiciennes fardées,... je vous défie,... l'ombre de ses ailes vous chassera. — Que je suis las !
VSE VOIX, aa dehors.
Rosweinl Andréa mio! (bd récitatif.) È venuio, il terrihil tslantef-
ROSWBIN.
Qui m'appelle?