‹ Scénes et comédiesChapitre 16 sur 46 · LE PRINCE KALISCH · texte numérisé non relu

LE PRINCE KALISCH

Et pour moi. Poûh I

IiEIONQ^A.

Vous, prince Kalipch, je vous soupçonne d'apprécier principalement, en fait de musique, le son martial du tambour*

Ciel ! vous voilà plus rouge qu'une fraise des Alpes, chère marquise... Vous n'êtes pas indisposée?

LA MARQUISE, •ftebement.

Non. — Vous connaissez sans doute particulièrement Tau* teur de ce charivari flamand, ma belle?

Je le connais si peu particulièrement, ma belle, que j'ai entendu ce soir son nom pour la première fois, et c'est de votre bouche... II est môme bizarre, quand j'y songe, que le chevalier Carnioli ne m'ait jamais parlé de ce Roswein, puisque c'est lui qui l'a inventé, à ce qu'on dit.

LA MARQUISE

Le chevalier avait à vous entretenir apparemment de quelque objet plus intéressant, ma toute belle.

LEONORA

Apparemment, ma mignonne. — Prince Kalisch, est-il vrai que vous ayez eu, dans le Caucase, les deux oreilles emportées par un boulet de canon?... Cela m'expliquerait, jusqu'à un certain point, votre goût musical.

LE PRINCE KALISGH.

Ce sont des histoires composées à plaisir, princesse. II ne m*est jamais arrivé rien de pareil, je vous le jure.

LEONORA

Ah ! si vous me le jurez !... Gomment, Giulia, est-ce que vous nous quittez?

LA MARQUISE

Oai, cette musique batave m'est insupportable. Un acte do plus me tuerait... — Prince Kalisch, pouvez-vous m*offrir votre bras jusqu'à ma voiture?

LBONORA.

Certainement, et même jusqu'en Sibérie, n'est-ce pas, prince charmant?... Adieu, chère enfant bien-aimée.

LA MARQUISE

Adieu, ma belle chérie. (La marquiie la dnpe et fort, ralTia 4n prinee Kallseh.)

LBONORA.

On ne saurait jouir d'une plus belle paire de favoris que oe prince Kalisch.

LE MARQUIS DE SORA

Vous l'avez ce soir fortement endommagé, madame.

LBONORA.

Mon Dieu, c'est uniquement par amitié pour ma petite NarnlI.*. mais il parait qu'il n'y a pas moyen...

GARNIOLI, paraisMDt à l'antréo de le lofe.

Eh bien, mon cygne dalmate, qu'en pense-l-on par ici? (toos

battent des maine, et erient : «RraTOl braTol »)

LE MARQUIS DE SORA

Cest un succès de rage... Vous êtes heureux, j'espère?

CARNIOLI.

Heureux, mon ami? Je suis exaspéré!. m Mon cygne egtune poule mouillée, un oison I Mais quel génie, hein?... Le fafcî j'ai failli l'étrangler de mes mains tout à l'houre.

Bahl... Et à quel propos?

Ne m'en parlez pas, je vous en prie... Un poëtel... un niais 1 mais quel génie, hein?... Est-ce du génie, cela, voyons, princesse?

LEQNQR^.

Mais cela y ressemble beaucoup... Et où est-il donc, votre astre? On Tpppelle h tout rompre : pourquoi ne paraît- il pas?

GARNIOLI.

Peuhl est-ce que je sais? il vague par les rues comme un insensé, tous les machinistes courent après lui; c'est comique. Petit misérable, va!... — Ah çàî qu'est devenue la marquise aiij^ujjô? ^e croyais l'avoir aperçue à côté de vous?

LEONORA

Elle vient de s'en aller.

GARNIOLI.

Ah! harhara! elle est donc malade?

LEONORA

Non, Elle trouve cela trop savant, et elle a4 partie avec

DALILÀ. U3

le prince Kalisch, qui ne lui offre pas le même inconvénient. Mais, dites-moi, chevalier, où avez-vous déniché votre prodige ? Qu'est-ce qu'il y a de vrai dans tout ce qu'on raconte?

CARNIOLI, exalté.

Je ne sais ce qu'on raconte, mais voici la vérité. J'avais été chargé d'une mission en Turquie, il y a une douzaine d'an« nées» pour les lieux saints... J'eus la fantaisie de revenir par terre en côtoyant l'Adriatique,... une inspiration ! — Je traversai la Dalmatie de part en part;... un pays superbe, plus beau que celui-ci, le climat de l'Ile de Galypso^ et un peuple taillé comme les bas-reliefs de Ninive; mais, par malheur, une musique de Hottentots... Ils n'ont qu'un instrument par Ik, figurez-vous, et cet instrument n'a qu'une corde, notez bien..* Us appellent oda une guzla. Quand on en joue, c'est comme si on éternuait dans un chaudron... Voilà où ils en sont... La serinette est de la civilisation auprès de ça» -^ D*abord j'essayai d'en rire; je suis un voyageur assez accom^ modant, j'ai mangé du fromage en Suisse... Mais, ma foil entendre la même note... sur la même corde^.*^ du mémo instrument, pendant cent quatre-vingts lieues de poste, c'était trop fort! Je tombai dès le second jour de ce régime dans une mélancolie qui dégénéra bientôt en marasme... et le moment arriva où la plus lointaine vibration de cette guimbarde nationale m'arrachait des sanglots plaintifs.. Les postillons mé prcînfliêot pour un ofphelin... d'un certain âge...

iEONORA

n est bête, ce Garnioli !

GARNIOLI.

J'en étais là, princesse, quand un soir, — c'était quelques lieues avant Fiùme, dans un petit village frais et coquet, assis sous Tombrage des tilleuls, entre les montagnes et la mer, comme une jeune nymphe qui se baigne les pieds... •— je relayais en me bouchant les oreilles... Tout à coup je crois saisir dans Fâir les échos d'une harpe, d'un piano,... je ne sais quoi,... des sons humains, au moins... Je me précipite hors de ma voiture... C^était un violon,... un simple vioIooT tourmenté par une main ignorante, mais inspirée,... une harmonie sauvage, fantasque, admirable,... des traits inouïs courant comme des farfadets sur un océan de tierces, de quintes, d'accords éoliens... Je me demande si Fâme de Paganini revient dans cette bourgade... J'interroge un vieillard biblique, à longue barbe blanche, qui prenait le frais sur le seuil de sa porte... Il me montre du doigt une espèce d'œilde-bœuf... un trou pratiqué dans l'argile de sa grange, ^ et là j'aperçois un petit bonhomme en haillons, — attelé à un violon de quatre sous, dont il s'escrimait avec l'ardeur frénétique d'un écureuil qui fait tourner sa roue.

LEONORA

Pauvre innocent!

GARNIOLI.

Le curé du hameau passait par là... Je le presse de questions... L'enfant n'avait plus ni père ni mère; on le nourrissait par charité dans cette ferme, oii il était employé à garder les chèvres.

LEONORÀ.

Apollon parmi les bergers.

GÀRMIOLI.

Tout juste.» Ce brave curé lui avait appris tout ce qu'il savait lui-môme, un peu de latin et de musique. It me parla des progrès surprenants xle son élève avec une sorte d'épou* vante : il n'était pas loin de le croire possédé. — Sur ces entrefaites, Apollon était descendu de son grenier, et, pour m'achever, il me chanta, en s'accompagnant de sa pochette, devinez quoi?... La cinquième églogue de Virgile, la mort de Daphnis... Cur non, Mopse boni,.. Un opéra en latin !..• Je D'y tins pas,... je lui sautai au cou. « Mais tu as du génie, galopin! lui dis-je; viens avec moi, et, dans quinze ans, tu seras un grand homme, je t'en donne ma parole d'honneur I... »

LEONORA

Et il vous suivit, comme cela?

II hésitait, s'il vous plaît... Tantôt il me saluait jusqu'à terre en riant aux éclats, tantôt il secouait la tète d^un air pensif, en répétant à demi-voix : « Non, non... Sylvia,... Sylviaî... » Au nom de Sylvia, je supposai naturellement une amourette arcadienne éclose avant le temps dans ce cœur de poëte... a £b bien, qu'est-ce que c'est que ta Sylvia? lui dis-je; je l'adopte,... je l'emmène;... je relèverai avec toi, et tu l'épouseras... Ya me la chercher. » Là-dessus, il disparut d'un bond,

146 SCÈNES ET GÔMÉDIE&.

et revÎDl la minute d'après :. pettaitt.dans ses bras une petîta oJièvre blanche et noire; c'était Sylvia.

Page 1