HÉLÈNE, PAUL
PAUL, t^évemutst sa terut brnytjqeiBattt;»
YoiUl..* Qtt'eftt-ce que e'efit? Huml buml... Qu'< qv'il y a doDe?».. Ahl madame, je yom» diwnaiide millfi ùà$ fiardaii!
Mais c'est moi, monsieur, qui vous prie «fagréer toutes mes •excuses; je vous interromps... Tous obasnea, Je crois?
PAUL
Oui, madame, daas le pays des songes.^ Je crois même y •être eoeore»
HÉLÈNE
Youa êtes bien beureax. Moi, je me troute dans la piv plate réalité du monde : je me suis lancée étourdiment dans eette forêt saais la connaître, et je m'y sais égarée...
PAUL
Mon Djfiii, madame l
Mon Dieu, oui. J'ai qmtté les bains rers crnq heures...
PAUL
Vous demeurez aux bains, madame?
HBLBNE.
Depuis ce matin, amecMma fami^.. Yotlà donc piàe ëe dm»
beures, je pense, que je fais le manège dans ce labyrinthe, et
j& vous supplie de vouloir bien mMndiquer le chemin le pluB court et le plus direct pour regagner la vallée.
PAUL
Veuillez accepter mon braç, madame.
HBLKNB.
Non, non, je vous remercie. Indiquez-moi le chemin seulement.
Ayez Tobligeance d'accepter mon bras. La route est longue et très-compliquée...
Ohl j'ai fort bonne mémoire... Une simple indication me suffira.
PAUL
En conscience, madame, ne suig-je pas oa&ez confus déj^ de m'être laissé surprendre dans une occupation peu digne d'intérêt, — dans une posture sans gloire, et y a^tril de l'humanité à m'achever p^r une méfiauce ()U9 rien n'autP" rise ?
Je n'éprouve aucune méfiance, mais j? pféfèw retpijfiier seule, et...
PAUL
Madame, vous me mortifioz cruellement... Est-ce mon inco*
gnito qui vous inquiète ? Souffrez que je reprenne ma respon- Babilité : je me nomme Paul du Kerdic...
HÉLÈNE
Ah!
PAUL
Fils du lieutenant-général de ce nom, oui, madame; voici, madame, mon port d'armes,
HÉLÈNE, riant.
Ôh! c'est bien inutile.
Est-ce inutile? Cependant, je lis encore un peu d'indécision dans vos regards, et j'o^e dire que j'en connais la cause : vous craignes que, chemin faisant, je n'aborde comme malgré moi le genre d'entretien que votre présence est si bien faite pour inspirer? Si, contre ces appréhensions, madame, la parole d'un étranger vous parait une trop faible garantie, permettez-moi d'y ajouter celle de ma position exceptionnelle : elle est de nature à m'interdire l'ombre d'une prétention auprès d'une femme ; en un mot, je vais me marier. — J'espère, madame, que je brûle mes vaisseaux ? Daignerez-vous prendre mon bras?
âBLÈNE.
Mais si réellement cela ne vous dérange pas trop?...
PAUL, riant.
J'en étais sûr... C'est par ici, madame, s'il vous plat t.. • (us fe
mettent en mwobe.) Oui, je savais quo Thomme publiquement Toué à un prochain hyménée rerôt immédiatement aux yeux de votre sexe un caractère spécial d'innocence, — ou plutôt d'innocuité : il n'est plus de la terre et n'éveille plus aucune passion mortelle; c'est une créature indifférente, déclassée, neutre...
HÉLÈNE
Dites sacrée.
PAUL
Sacrée, soit. La robe du fiancé a effectivement un faux air de soutane; mais on sait que la plus honnête jeune femme fait peu de cas d'un prêtre dans un salon.
HÉLÈNE
Et pourquoi cela ?
PAUL
Eh ! mon Dieu, madame, c'est que l'amour.
HELENE
Oh! l'amour!
PAUL
Je l'ai nommé... C'est que l'amour, visible ou caché, ali« mente seul les légers commerces du monde et seul leur donne le mouvement et la vie. H forme, entre vous et nous autres, la trame subtile et inaperçue des dialogues les plus irréprochables : supprimez-le, tout intérêt s'affaisse et toute conver-* sation tombe. On cause de toute autre chose; on le croit bien loin : il est là cependant, et si, par exception, il n'y est pas et ne peut y être, on meurt d'ennuis
«6 SCÈNES BT COMÉDIES.
On ne saurait dire plus discrètement g[ue nous sommes toutes •des coquettes déterminées.
wAnh»
On n*est point coquette .pour cela, madame. On aime la vertu, mais on veut en avoir le mérite, et cela est très-juste : il n'y a pas plus d'honneur que de plaisir à se sauver, s'il n'existe aucune chance de se perdre. On ne veut assurément ni faillir soi-aièiaa ni mettre à mal aoo interiocutour, maii il ^t ia)^upporUbl0 qii« ada soit imposmiblQ».
HÉLÈNE
Vanité des vanités! Il ne vous entre pas dans l'esprit qu'une femme puisse s'occuper avec plaisir, si elle ne s'occupe de vous ! C'est une erreur, monsieur du Kerdic, je vous assure. Je suis mondaine au premier cbef^ ot je voua certifie qua le monde nous offre une variété infinie de divertissements aux- 4]uels l'amour demeure parfaitement étranger.
4e YOM HÊêx obligé, madanui, de m»^re lesqw^.
Par exemple, moi, je passe mes jours ^ me feire be!1e peur le soir*.. PensBE-^TOtt* que ce ne soit pas une fête conti* miellé, je ne dis pas d'être èelle, maïs d'y travaiRèrf... Vot» froncez le sovrcit^ toonsieur du Kerdiet le devine sur tos lèvres un mot que votre courtoisie retient à grand'peine,,.. m
mot terrible oh les hommes résument tout ce qu'ils peuimt concevoir pour notre sexe de mépris, d'indignation et de pitié... a Chiffons! » disent^ils, et tout est dit sur notre compte. Pauvres gens t.. . Savent-ils seulement ce que c'est qii\in chiffon? Ils savent ce que cela coûte, et voilà tout! Mais ce que c'est en réalité, je vais vous le dire à vous, monsieur, qui me paraissez être un homme sérieux et réfléchi... C*estia dentelle qui frissonne, le velours qui miroite, le salin qui craque sous le doigt ; ce sont mille tissus légers comme l'air, gracieux comme les fleura, briilatute comme les aatnes, que notre main tourmente, ploie et assouplit à sa fantaisie. Dites tant que vous voudrez que cela est frivole, mais avouez que cela est charmaot. (wesit,]
PAUL
C'est une source d'émotions qui m'était inconnue, mais que TOUS faites jaillir à mes yeux d'une façon éblouissante et irré<sistible... Je demeure dè^ ce. miam^nt convaincu que toute 1^ destinée d'une femme est écrite dans ce j/oM loot: a Cbiffojus! » et que l'esprit et le cœur n'ont rien à voir au delà.
Âhl voilà un homme raisonnabfe It la fini... Je pars de 1& pour prédire une félicité sans bornes à la jeune personne que vous allez épouser... Pui&-je vous demander si elle est de ce pays ?
PAUL
n est poemble «fn'c^ en soi€, madame, mais je ne pui»
vous l'affirmer, n'ayant pas encore l'avantage de la connaître.
HÉLÈNE
Comment! votre choix n'est donc pas arrêté?
PAUL
Pas encore, madame. C'est le seul obstacle qui s'oppose à mon bonheur.
HÉLÈNE
Mais, s'il en est ainsi, vous avez surpris ma confiance? (sue
•*anr6te.)
PAUL
Permettez, madame, mon choix n'importe point à votre sécurité. II doit vous suffire que je me marie, que ce soit mon dessein irrévocable et que je vous l'aie déclaré. En déployant ce drapeau inoffensif, j'ai abjuré, ce me semble, tous les droits des belligérants, et vous ne sauriez désirer de meilleure sauvegarde pour les courtes relations que le hasard vous impose et dont il me favorise.
HÉLÈNE, se remettaDt gaiement en marehe.
A la bonne heure, si toutefois ce mariage est un projet sérieux, et non une plaisanterie de circonstance.
PAUL
Ce projet est tellement sérieux, madame, et il absorbe à tel point toutes mes facultés, que je ne saurais vous parler d'autre chose, quand môme je le voudrais. Déterminé à le réaliser d'ici à fort peu de temps, j'en parle tout haut, j'en subis sans
relâche et j'en fais subir sans pitié aux personnes obligeantes les fiévreuses préoccupations.
"HÉLÈNE
Parlez-m'en donc, monsieur du Kerdic, et ne me parlez que de cela : j'en serai bien aise tout à fait. C'est un terrain sur lequel vous ne pouvez vous égarer.
PAUL
Quoi, madame!... et, si j'osais invoquer, pour guider ma vue dans l'abîme qui m'attire, l'assistance de vos lumières...
HÉLÈNE
Des conseils? encore mieux! supposez que je suis votre grand'tante. C'est ce que je demande. Je ne suis pas fière. Ainsi, allez !
PAUL
Eh bien , madame, je commence.
HÉLÈNE
C'est ça, commencez.
PAUL
Je suis, madame, dans une perplexité extraordinaire : je veux me marier...
HÉLÈNE
C'est convenu !
PAUL
Je le veux, un peu parce que c'est ma propre inclination
il70 SCÈNES ET COMÉDIES.
é'ea venir là, et beaucoup parce que c'est celle û^ mou pèce •de m'y voir venir.
HBLSNB,
Cela est d'un bon fils.
PAUL
Or, madame, je m'étais donné trois ou quatre ans pour méditer à fond cette résolution suprême : me voici arrivé à la limite d'âge que je m'étais posée, et toutes mes méditations n'auront abouti qu'à un mariage de désespoir.-
HÉLÈNB.
Vous me faites frémir.
PAUL, s*échappant areo énergie.
J'épouserai une laideron abominable et stupide I — et elle me trompera, encore : vous verrez cela I
HÉLÈNE
Je ne verrai rien, mais vous le mériterez. Pourquoi faire de i^propos délibéré un mauvais choix ?
PAUL, ayec brusquerie.
Et le moyen d'en faire un bon, madame?
BÈukumm
Ne vous fâchez pas, je vous en conjure. Je ne suis pas cause •de ce qui vous arrive, moi, monsieur du Kerdic. Voyons, rai- .«onniMis tranquillement. Puisque vous jouissez encore de toute
L'ER3IITAGE. 274
votre liberté, qu'est-ce qu'il vous en coûtera de prendre une femme agréable au lieu d'un monstre?
PAUL
Madame, dans ma première jeunesse, quand j'étais au bal, j'invitais à danser de préférence ces fagots abandonnés qui sen^lent fixés à demeure sur les banquettes : ce n'était pas que j'eusse naturellement le goût des objets hideux; non 1 mais ma timide courtoisie appréhendait mortellement les dédains, ou seulement la glaciale indifférence des beautés trop sûres d'elles-mêmes. Je voulais qu'on me sût gré de mon choix, et je prétendais faire des heureuses. C'est un sentiment analogue qui me pousse aujourd'hui à chercher la main de quelque fille de, campagne disgraciée. Il me semble qu'à défaut d'autre vertu, je pourrai compter sur sa reconoaissance.
HÉLÈNB
Mais pas du tout. Pour apprécier le mérite de votre abnégation, il faudrait d'abord que votre fille de campagne eût conscience de ses disgrâces, et vous n'en rencontrerez aucune de ce caractère, pas plus à la campagne qu'à la ville; c'est moi qui vous le dis.
Vous conviendrez an moins» madame, qu'en épousant m» femme sans attraits (f aucune sorte, je m^assure une sorte de garantie matérielle contre ces soucis vulgaires, ces inquiétudes, ces soupçons, pour ne pas dire ces catastrophes risibles qui empoisonnent l'existence de la plupart des maris.
Vi SCÈNES ET COMÉDIES.
HELENE
Bon, soit I supposons que les choses tournent à votre gré de ce côté-là, que vous ayez, monsieur du Kerdic, cet avantage, si flatteur pour une âme délicate, de voir votre femme suivre le droit chemin, non point par attachement à votre personne ni à ses devoirs, mais par Timpossibilîté d'en sortir et de trouver votre égal en courage;... croyez-vous qu'en moins de six mois vous ne serez pas mort de honte, d'ennui et de haine comprimée, au bras de votre affreuse et fidèle compagne ?
PAUL
Eh ! madame, je ne demanderais pas mieux que de guider mon choix par des raisons plus spirituelles; mais, au nom du bon Dieu, comment pénétrer ce voile naturel de dissimulation que la pratique du monde épaissit encore sur le front des jeunes filles? Les plus belles années de ma jeunesse se sont consumées à tenter la conquête de cette terre promise,... et, vous le voyez, madame, quelques cheveux argentés, une vieillesse précoce, voilà les seuls fruits de mon opiniâtre labeur.
HÉLÈNE, grarement.
Us sont amers I — Mais, monsieur du Kerdic, si vous avez tant de peur des jeunes filles, que n'en prenez-vous une vieille?... Les vieilles sont plus communicatives.
PAUL, d*an ton bonrra.
Elles le sont tropl
BÉLÈNB.
J'ai une grande idée... Si vous preniez une veuve?
PAUL, Tirement.
Oh) pour cela, noni
HÉLÈNB, riant.
Honl... Tous ne savez pas ce que vous refusez... (sue i*ar.
réte brusquement en face d'une clairière qui s'onyre an détour dn sentier.)
Qu'estr-ce que j'aperçois là?... Une ruine dans les bois,... effet de soleil couchant... Ohl que c'est jolil Comment appelezvous cette ruine?
PAUL, areo humeur.
Je l'appelle une vieille cabane de charbonnier.
HELENE, s'arançant dans la clairière.
Une cabane de charbonnier avec des gargouilles, des colonnettes, des ogives d'un pur gothique flamboyant I c'est curieux
et rare... Il faut voir cela de près. (Elle rAde à trayers les débris, grattant la mousse et souleyant !« tapis de lierre qui recouvre le Tieux mur. — Une croix en granit, élcTée sur deux marches, est restée debout au miliea de renceinte. — Hélène appelant Paul tout à coup.) MOUSioUr du
Eerdic, venez donc à mon secours I voici comme des lettres au-dessus de la porte;... mais je crains que ce ne soit du sanscrit.
PAUL, qui s'est approché.
n me semble que c'est tout bonnement un nom... en latin*
HlItàNB.
Le Dom du charbooni^r probablement* Pouvez-yous lire?
PAUL, grinapaat aar a» paa de muraille.
Permettez,... ça fait comme Sara.,, Je ne sais trop.
HE L£NB^
Mais savez-yons le latin, d'abord? car, si yousne le savez pas^ il est inutile de yous donner une entorse»
PAUL, toajoars sar le mur.
Non, ce n'est pas Sara^ c'est sancta !
HÉLÈNE
En effet, c'est plus plausible... Et ensuite?
PAUL
Ensuite, il y a... attendez... il y a Ma..» Marc... ehl saint
AfôrC, parbleu 1 (U saute à lene d*im air aatitifait.)
HÉLÈNE
Saint Marc et la madone! c'est possible... Mais, moi, j& croirais plutôt, si ma yue ne me trompe pas, qu'il y a Mar-cella, d'autant plus que ça s'accorderait mieux ayec sanctâ qui est féminîn... (sue rit.) Au reste, c'est toujours de la môme famille, n'est-ce pas, monsieur du Kerdic?
PAUL
Ma fori yous ayez raison.*. Marcelia^.* Jeyoyais bien qu'il
y avait encore des lettres après âfatrc,,., mais je croyais que c'était le parafe.
HELENE
Les antiquaires n'en fout jamais d'autres. Serait-ce abuser de votre complaisance que de vous demander cinq minutes de halte dans cette oasis?... Je serais heureuse de charbonner... cette charbonnerie...
PAUL
Je suis absolument à vos ordres,. madame. (Hélène s'assied sur
les marches de la croix, en face des ruines de la chapelle, et se met à deiâiner. Paul, aftftls h quelque distance, remue deft feuilles mortet areo ton flèft. Komeat 4.9 sUvace.)
HELENE
Dormez-vous, monsieuuxiu Kerdic?
PAUL
Non, madame.
HELENE, grossissant sa Toix.
Non, madame!... (De sa toit naturelle.) Ça n'empêche pas que je sais mieux le latin que vous, quoique je ne Taie jamais appris que dans les litanies des saints... Je vous avertis que» pour votre mariage, on vous fera dire des prières en latin... Ainsi arrangez-vous de sorte... Mais, à propos de cela, puis-ja
vous faire une quéstioti indiscrète?
PAUL, souriant. " ,
Je VOUS en prie. •
«76 SCÈNES ET COÎÏÉDIES.
HÉLÈNE
Quelle espèce d'homme ôtes-vous, là, franchement?
Mon Dieu, vous m'embarrassez beaucoup... Je suis on homme comme tous les autres.
BÉLÈNB.
Tant pis.
PAUL
Je suis un peu brusque, mais point méchant... Voilà pour le cœur. Quant à mon esprit,... dame! j*ai beaucoup de mémoire;... j'ai fait mes études au collège Louis-le-Grand.
HELENE
£te&-yous reçu bachelier?
PAUL
Oui, oui.
HÉLÈNE
Eh bien, mais vous pouvez faire un très-beau mariage avec tout celai
PAUL
Vous êtes trop bonne, (n m Uto et Tient regarder le
dessin d'iiiiioe.) Comment, madame I vous dessinez comme M« Ingres!... le gothique flamboyant est surtout parfaitement rendu... On dirait le Parthénonl
H B L È NB , sériante.
N'est-ce pas? (Paul s*inclino et fait lentement quelques |»as à traTert les décombres. Hélène reprend après un interralle.) tfODSieur du KerdiCy
comment comptez-vous vous conduire avec votre femme ?
PAUL
Mais, madame, en galant homme.
HBLÈNB.
Qu'est-ce que c'est que ça, en galant homme?... L'aimerezvous?
PAUL
C'est mon intention. Je n'irai pas, vous pensez bien, prendre une guitare et me planter sous ses fenêtres comme un Espagnol; mais tous les égards d'un cœur mûri par l'expérience lui seront exclusivement consacrés.
HELENE
Ça la flattera, soyez-en sûr... C'est assez gentil, tenez, cette petite chose que je mets là ?
PAUL, regardant le dessin.
Ravissant!... Qu'est-ce que cela représente?
HÉLÈNE, après une pause.
Un éléphant! (Paul sMucliae, retourne s'asseoir et parait se plonger dans tle profondes réflexions. Au bout d*un instant, Hélène Jette sur lui un regard furiif et se met à rire.)
PAUL
PeutF-on sayoïr ce qu'il y a, Biadame?
HE LE NE , continaant à dessiner et sans leTer les yeax.
Il y a que je ne puis m'empècher de rire de toute la peine que vous vous donnez... Je parie que vous pensez encore à votre mariage ; mon Dieu, à quoi cela vous sert-il, toutes ces méditations, ces défiances, ces calculs.^ Je veux bien vous dire, quoique vous soyez très-injustement fâché contre moi...
PAUL
Non, madame, en vérité.
HÉLÈNE
Si fait. — Quoique vous me boudiez, quoique vous cberchiez à jeter du discrédit sur mes petits talents, et tout cela à propos de saint Marc...
PAUL
Mais, madame, je vous jure que non.
HÉLÈNE
Je vous jure que si. Toutefois, je veux bien vous dire que TOUS perdez complètement votre temps, que vous cherchez le secret de votre avenir dans des éléments qui ne le contiennent pas. C'est de vous-même, de votre conscience, de vos qualités ou de vos défauts que vous pouvez dégager Tinconnu qui vous épouvante si fort et tirer votre horoscope conjugal. J'essayais de le faire tout à Theure, quand vous m'avez décou» ragée par vos réponses dérisoires.
PAUL
Mais, madame, quand je serais moi-même un assemblage inouï de perfections, si j'épouse à mon insu les sept péchés capitaux, vous avouerez bien qu'ils m'étoufferont plutôt que je ne les étoufferai.
HÉLÈNE
Laissez donc. Estrce qu'on épouse à son inau las sept péchés capitaux! N'exagérez donc rien^ Les âllea qui font pleures leur mère et qui battent leur femme dû chambre sont rares d'abord, et ensuite on les montre au doigt;... ce sont des scandales publics. Quand on les épouse, c'est qu'on le veut bien. Â part ces exceptions qui crèvent les yeux et qu'il est facile d'éviter, il" y a peu de filles honnêtement nées, bien peu, croyez-moi, quelles que soient les nuances incertaines de leur caractère, qui n'aient au fond de l'âme tout ce qu'il faut pour honorer le nom d'un homme et bénir son foyer.
PAVL.
Sur ma parole^ madame, si je le croyais*..
HÉLÈNE
Eh! vous le croyez, vous le savez, comme moi, car cela est évident; o^is vous savez aussi que ces bons germes ne se dévekxpperont pas tout seuls, que la meilleure mère ne peut que vous préparer l'éducation de votre jeune femme... Et c'est cotte tâche qui effraye votre conscience et qui gêne votre pa-> resse. Oh! je vous comprends très-bien!... ce que vous voa— 4riez, ce que vous poursuivez, c'est une femme d'une verta
assez supérieure pour compenser le défaut de la vôtre, une femme si heureusement douée, que ses dispositions au bien se soutiennent sans appui et mûrissent sans culture, une femme enfin si solide en ses principes, qu'elle accomplisse sa destinée avec Tinflexible précision des astres, caressant de ses rayons ou protégeant de son ombre votre indolente sécurité. Eh bien, cette femme-là, monsieur du Kerdic, cette femmelà, vous ne la trouverez ni ici, ni ailleurs, ni en Chine, car elle n^existe pas... Ainsi ne cherchez plus,... c'est inutile. (EUe
ferme ion albam et §e 1ère; le Jour déorott senftiblement.)
Hélds ! madame, étes-vous sûre de faire à la justice, à la vérité, toute leur part légitime dans une apologie aussi libérale de votre sexe, dans une condamnation si rigoureuse du nôtre? Je comlais le monde : il y a de mauvais maris, il y ea a beaucoup ; mais il en est de bons aussi. Sont-ils payés suivant leur mérite? en éte&-vous certaine? L'honneur le plus loyal suffit-il toujours, ou même habituellement, à chasser du cœur d'une femme la mobilité, l'astuce, la trahison et tout cet héritage fatal de la première épouse et de la première coupable?
HéLÈNE.
D'abord, ne me donnez pas pour arguments ces pauvres banalités poétiques, ces profanations pitoyables des choses saintes; ne me parlez pas d'héritage fatal I... cela est puéril. Notre sang serait aussi pur que le vôtre, vous ne pouvez l'ignorer, si vous ne le troubliez par vos enseignements, si vous ne vous attachiez incessamment, dans le commerce du
monde, à éveiller en nous, au profit de vos passons, de vos plaisirs, ces mauvais instincts qui sont le mélange inévitable, mais non le fond de notre nature; et puis vous criez anathème, TOUS parlez de corruption originelle, quand ces vices, que TOUS avez fait naître, se retournent contre vous, quand vous êtes victime de ces flammes que vous avez attisées, quand vous vous blessez à ces tristes jouets qui sont l'œuvre de vos mains! Puisque vous aimez la vérité, la voilà!...
PAUL
Oh 1 je ne tiens pas à Théritage fatal; je tiens à établir qu'un bon mari, tout aussi souvent qu'un mauvais...
HELENE, debout sur les marehet do la croix, et parlant OTOC une énergie enthouiiaste.
Qu'appelez-vous un bon mari? Le mariage est donc, à votre avis, une de ces transactions, une de ces affaires purement humaines où il suffit d'apporter le facile honneur, les qualités superficielles qui font un galant homme, comme vous dites ? Oui, vous le pensez ; mais c'est une profonde méprise, monsieur du Kerdic !... et ne cherchez pas ailleurs la cause de vos déceptions et de nos égarements. Vous vous mariez, comme les prêtres de certaines religions barbares accomplissent les rites de leurs ancêtres, dont le sens est perdu pour eux ; vous vous mariez pour obéir à la vague influence de l'exemple, de la tradition, de la routine... Vous enfermez toute la vie d'une femme dans un épisode indifférent de la vôtre, et voilà le mariage! Mais, dites-moi, sur quelle étrange divination, sur quel miracle comptez-vous pour nous apprendre
nt SCÈNES ET €OMËDIES.
lt9 reriuB de notre état BoaTeau? ¥otro iégàrefed d'klées, principes flottants» votre insouciant scepticbme, aarontHOs te don de nens in^rer le resped^ la gravité, la satnleté de réponse? Ces sentiments^ qui sont au-dessus de l'konaear mondain autant que le mariage est snpérienr à une inlrigoB Tulgaire, s'ils ne sont pas dans ^otre eoBor,.- «t ils n'y sont pas,*., pensee-vous que le cœur de votre fesirae fes<30DC9vra de lui-môme?... Jamais, jamais ^ entendez-to inenl... Et, tenez, monsieur du Kerdic, le conseil que vous me demandiez, je vais vous le donner avec une franchise qui vous déplaira peut-être... Vous devez sentir pourtant qiie je tous traite en ami plus qu'en étranger,... je ne sais pourquoi, et j'ai tort sans doute... N'importe! — Eh bien, ne vous mariez pas ! Vous avez, je le crois sincèrement, beaucoup de loyauté, et môme de bonté;... vous seriez un bon mari, à votre compte, — mais pas au mien, pas au nôtre... Je vous le prédis, vous seriez, comme tant d'auLi*es, malheureux, jaloux à boa droite trompé peut-étœ,... parce qu'il vêtus manque, comme aux autres, l'iatelli^ttce sérieuse, élevée, moiaie^.. et, laisses» mm vous le dire, la main sur cette croix que vous oubliez trop! la pensée Teligieuse de «e qu& vous lûtes, de Taete oà v^as vous engagez, parée ifoe vous fomeK trcp légèrement ces Uensqne iv>ns vùoksi^ si soidosi,. etqui ne tienant à ineB quand ils^ ne tiennent pas au ciei; parce qm vous manqua de de foi, comprenesHoioi bîen^ de foi en vousrmôme, en aons et en Dioil.».
C'est un langa^ biea sév^e, maïkme, et j'y sens^re^rer
e^nd«iut une tufiHTeUIaBee si sérieuse «pie f«i wb c(Mifi]& Chacune de vos paroles, en me pénétrant du respect que je vous dois, me fait sentir amèrement combien peu je vous Tai témoigné.
HÉLÈNE , qui est detcendae prêt de lui.
Oh! mon Dieu, monsieur du Kerdic, une femme qui eopraiet en plein znp sièc}& b grave- imoBaêqoffoci» de ft*égarer dans les bois ne doit pas se monûrer bien scrapttleuse sur Tétiquetle. Tai nème, rolativemeiil à la cftevalerle fBodern^, des idées assez exactes pour m'estlmer fteufenss 4e ¥OQS avoir rencontré plutôt qu'un autre, ef, malgré quelques nuances douteuses de vatr& entf^tîett, je tous sais gré tant ée ce que vous m*avez dit que de ce que vous' m'avee épargne. Non, je ne me plains pas ; je craindrais plutôt, et je vous en demande pardon, d'avoir laissé trop éclater, dans un sujet si essentiel au cœm d'une £smme^ TaréBiir d» aura âge et de mes convictions. •
PAUL
BTadame, je croyais entendre une jeune prophétesse, et je vous aurais écoutée toute la nuit avec un plaisir extrême.
SEftXKB.»
TDute la mdt, ce seraiC u» peu l)eaucoiip, pour votre agrément et pour mon fronneur. Heureusement, faî fini. Aflonsoous-en bien vite.
PAyL,.
revient lentement yen Hélène en promenant attentiTement tes regards antour de lui.)
HÉLÈNE
Que regardez-vous donc?
PAUL
Je voudrais, madame, imprimer dans ma mémoire chaque détail de ce rêve qui m'échappe, — ce cadre mystérieux des bois, ce beau jour qui s'éteint, votre image délicate et respectée au milieu de ces ruines et de ces ombres, — au pied de cette croix;... les moindres traits d'un tableau qui sera le dernier, le plus précieux souvenir de ma jeunesse, et que vous aurez oublié demain.
HELENE
Non, monsieur. Mais venez. (EUe vent s^éioigner.}
PAUL
Vous l'aurez oublié. Quel attrait y ramènerait votre pensée? Sans la vie enchantée que votre parole, votre bonté, votre âme épanchée tout entière, viennent de prêter à ce coin perdu du monde, que serait-il pour moi-môme, sinon un poétique hasard de promenade, qui traverse et qui n'est plus? Vous emporterez d'ici, madame, un dessin dans un album : en le revoyant, vous vous souviendrez quelquefois de la vieille chapelle, des arbres, des pierres, mais jamais de mor, car rien de moi ne s'est mêlé à vos impressions, pas un rayon de ma vie, pas une goutte de mon cœur, <» rieni Vous avez
L'ERMITAGE. 2a5
rencontré an étranger, et c'est un étranger que vous allez quitter.
HÉLÈNE
Non,... pas au point que vous le dites... Mais la nuit nous gagne, et je vous supplie...
Pourquoi ce souci dont je vous importune? Qu'êtes-vous? que pouvez-vous ôtre pour moi? Je ne vous connais pas... Nous sommes séparés sans doute à jamais et de toute façon. Que m'importe une place dans votre souvenir ? Et d'où vient le chagrin que j'éprouve en songeant que je ne l'ai point conquise? Non,... je ne puis... je ne puis demeurer sous le coup de ce conseil que vous dictait le mépris... De grâce, madame, n'en croyez pas cet orgueil misérable, cette lâche pudeur du bien qui retient sur mes lèvres, qui pervertit en railleries, mes sentiments les plus vrais, les meilleurs, les plus dignes d'être avoués...
HBLÈENE, à deml-TOiz
Oh 1 que c'est vrai I
PAUL, arec ehaleur.
Cet orgueil, ce masque, je le brise à vos pieds. Jamais; je veux vous le confesser, jamais aucun espoir humain, jamais aucun mot d*amour ou d'ambition ne fut caressé dans un cœur comme l'a été dans le mien ce mot presque ridicule, — ce mot de mariage I... Ma jeunesse, toute ma jeunesse s'était comme ajournée à cette date mystérieuse pour se payer
de ses doaleurs ei réparer ses faiblesses, pour répandre enfin dans une source pure toutes ses vertus, souvent refoulées, jamais taries, jamais souillées 1 Affection bénie, tendre protection, confiante intimité, chères visions du foyer domestique, que de fois je vous ai invoquées, et avec quelle ferveur, avec quel attendrissement! Dieu m'*en est témoin... Et ce Dieu, puisque je l'ai nommé, pouvez-vous croire que je Toublie au moment même où je tends les mains vers la loi la plus sacrée, la plus douce qu'il nous ait faite? Ma religion, madame, n'est pas sans doute aussi précise, aussi heureuse que la vôtre ; mais, telle qu'elle est, elle domine toute mon intelligence; elle n'est absente d'aucune de mes pensées. Comment me laisserait-elle méconnaître le sens austère, le sens divin que Dieu a caché dans chaque loi de notre vie, et qui prolonge au delà de la terre la chaîne de nos devoirs, de nos tendresses, de nos espérances?... Non, non,... je n'apportais point à l'acte le plus grave, le plus décisif de la destinée d'un homme, cette légèreté, cette insouciance, cette froideur que votre juste colère a flétries, que votre dédaigneux conseil a châtiées!... Eit cependant» co conseil, je le suivrai, je vous le promets!
HÉLÈNE, d'une Yoix basse.
Oubliez-lô, je vous prie; oubliez-le«
PAUL, très-émn.
Je ne le puis maintenant; je ne puis promettre désormais à aucune femme une fidélité exempte de trouble^ d'amertum«,^ pure de regret.
L'ERMITAGE. ÎSl
HÉLÈNE
Je ne sais, moDsieur du Eerdic, si je vous comprends., mais ceci n'est qu'une chimère indigne de nous deux... Dans une heure, vous n'y penserez plus... Voici la nuit tout à fait... J'ai été bien imprudente... Vous allez me conduire encore quelques pas, el puis vous me laisserez... — Monsieur du Kerdic, croyez-moi, prenez hardiment la main d'une gentille petite femme, qui sera honnête, pieuse et fidèle ; en attendant, prenez la mienne en signe d'adieu, — de bon souvenir, -«
d'amitié ! (Panl saisit la main qa*Hélène lui offire.)
Les Mêmes, LE GÉNÉRAL, LA BARONNE,
UNE VOIX DE TONNERRE, aortast da bois.
Sur la joue, mon garçon! sur les deux joues 1 ou tu n'es
qu'une poule mouillée 1 (in même instant, le général se précipita dans la clairière; la baronne le suit en conrant et en criant.)
Non pas, s'il vous plattl... Méchante fillette, que tu m'as inquiétée!
H É LE NE , l'embrassant ayeo eilùsion.
Ma mère!
LE GÉNÉRAL, ouTrant ses bras.
Et votre père, ma mignonne! est-ce qu'on n'embrasse pas
son vieux père? (Hélène, interdite et hésitante, interroge sa mère da
jegard.) Je VOUS dis quo je suis le père de ce bavard-là... Ainsi
n% SCÈNES ET COMÉDIES.
embrassez-moi, que diable! (n la serre sur son cœur. Hélène s'échappe tout elSirouehée.)
LA BARONNE
Vous allez tout faire manquer, vous, vous allez voir, avee vos jolies façons!... Pauvre petite, comme elle tremble! Allons, (a n'es pas raisonnable... Nous avons tout entendu, le général et moi... Vous êtes deux grands enfants, voilà tout!... Venezvous, messieurs? (Elle prend le bras d'Hélène, et remmène en continaant
4b lui parler.) Je ne puîs Cependant me dispenser, ma (ille, de vous faire remarquer qu'une forêt, surtout à la nuit tombante, n'est pas un séjour convenable pour une jeune personne... (zues
s^élolgnent.)
LE GÉNÉRAL, à PaaU
Et toi, te voilà resté là comme un mât de cocagne! Suivons la piste, morbleu! (ii lui prend le bras.) Et ne viens pas me dire que tu ne veux pas l'épouser, après l'avoir compromise indignement... Sinon, je répare tes torts, et je l'épouse, moi, net!
Mais, mon père, dites-moi au moins qui j'épouse... Et, avant tout, est-ce une demoiselle, une veuve, quoi?
LE GÉNÉRAL
Chut! mon garçon! elle est veuve, — mais avec des circonstances... qui te feront plaisir. Je te conterai cela, (iis dispa-
rolasent dans le bois.)
PERSONNAGES
LB MARQUIS
LA MARQUISB,
LISETTE, femme de chambra.
FRONTIN
LAFLBUa.^
Vv Pbtit Nftoms.
.La scône se passe da temps des japes à panien, de la poudre et des mouches.
Pj^STEL
Tn'» j>«lmiM étrast un chàiaam. Balla ■■Ihéa 4» yiteimpt. hm t m éir m éa. obAteaa tont euTertei et aspiraBl l« totoil. la feoè da pcrrM, ww avtraw; derrière let «rbrM «a érentail qui encadrent la eoor, on apergoit à droite les bosquets d'an parc baignés dans les Tapeurs du matin, des statues dant leurs niches de charmilles, des eaux jaillissantes dans tes olairi&res.
LISETTE, UN Petit Nàgrb.
Utette arraufe dM ileurs dam des tmcs de Chine. On néfrnion, en tiTréo rouge et or, se tient près d'elle, coupant les branches et enlevant les fleurs Ihnées.
LISE TTC fiiNAlt à d«ni«T0ix» W poaip»iM«l ses fleurs.
Hé ! la fille au fin corsage^ Bit Tpasseax du gué, L*beaa pas^eux du gné; Pour passer sur mon passage,
O gué!
Sar iii<m passag* pour paSBer, Morgue!
tra deri dera, deri deral (Regardant du e^ti de varenue.) Eh! qiio vois-je là>bâs? Moricand^ quel est ce cbapeati galonné qui nous
tn SCÈNES ET COMÉDIES.
arrive dans Tavenue en ébranchant les arbres à coups de fouet?... N'est-ce point monseigneur t
LE MÈGRB.
Oui, c'est le maître.
LISETTE
Le maître t vil esclave! Qu'est-ce que c^est qu'un maître? Un animal de ton pays sans doute? Ah! vraiment oui, un maître à nous autres!... Mais c'est bien, en effet, M. le marquis... Et d'où revient-il à huit heures du matin, ce gentilhomme? De compter avec ses fermières, apparemment? Ma foi! il faut être juste t M. le comte, le premier époux de madame, pouvait avoir ses défauts ; mais, ayant une femme adorable comme madame, il ne poussait pas la furie jusqu'à se lever avec l'aurore pour couronner des rosières, — ô gué! — il attendait le soir,
morgue! (Le marquis, à eheral, entre en piaffant- dans la conr; Lisette, fïdsant des mines effarouchées.) Âh! mon Diou! à l'aide! aU SOCOUrs!