‹ Scénes et comédiesChapitre 26 sur 46 · LA MARQUISE, LE MARQUIS, LISETTE · texte numérisé non relu

LA MARQUISE, LE MARQUIS, LISETTE

LE MARQUIS, sombre et graTO.

Madame, qu'est-ce que cette urne?

LA MARQUISE

Cette urne?

LE MARQUIS

Oui, madame, cette urne I

LA MARQUISE, baissant les yeux.

Mais... c'est du porphyre, je crois. (Lisette rit.)

LB MARQUIS

Sortez, Lisette. (Lisette sort. Il dépose Pome sur une console.) Je VOUS

demande fort sérieusement, madame, ce que c'est que cette urne, et quel est le sens de la belle inscription qu'on lit sur la base?

tA IfARQUISB.

Une inscription?

LB MARQUIS

Oui, madame, ceci : (ii ut.)

 la mémoire d'un homme excellent.

Il n*eat qu*an défaut, Ce futd*ôtre mortel!

£h bien, qu'en pensez-vous?

LA MARQUISE

Gela me paraît asset bien rédigé.

LE MARQUIS

Vous croyez apparemment, madame, ma patience inépuisable? •— A la vérité, je vous en ai donné une grande idée, lorsque je me suis résigné sans conteste au caprice inouï par lequel vous avez cru devoir inaugurer vos bizarreries... Je n'en parle qu'en passant, madame. Ce qui est fait est fait... Toutefois, vous savez si alors — et depuis... puisque. Dieu merci I vous vous l'êtes mis en tête... je me suis montré, — malgré la stupeur profonde où ces sortes de catastrophes vous plongent un homme, •— surtout, madame, lorsqu'elles se prolongent à l'infini...

LA MARQUISE

Voilà une phrase qui tourne à la catastrophe, marquis, pre?nez garde, — et remerciez-moi d'interrompre cette exposition de vos griefs, où le manque de mémoire le dispute au défaut de générosité. — Quand vous eûtes /monsieur» la condes-

310 SCÈNES BT COMÉDIES.

cendance de rechercher m laain , est^e que je vous fis mystère de rétat de mon cœur? La perte, toute récente encore, de l'homme rare qui fut mon proqûer époux, — les circonstances profondément douloureuses qui l'avaient marquée, me laissaient un souvenir difficile à effacer. Je ne vous le cachai point; je réclamai, pour tous les scrupules d'une affliction si légitime, vos égards et vos respects* Vous me les promîtes, marquis, — vous me les promîtes, dis-je, et ce serait le fait d'une délicatesse ordinaire que de m^^argner le noin de toos le rappeler.

LE MARQUIS

Eh! madame, j'ai promis,... j'ai promis! A la bonne heure. Mais, outre qu'on s'explique rarement à fond sur ces matières, et que j*ai bien pu ne pas saisir toute retendue des obligations que je prenais, -— ne devais-je pas me flatter que le temps ferait ici son office habituel, qall m'aiderait k venir à bout de cet amour posthume?... Au lieu de cela, et au rebours de toute prévision, cette douleur étrange ne fkit que croître et s'épanouir,... et se compliquer chaque Jour... On multiplie les anniversaires, on invente des dates,... on compose des épifa* phes,... on me transforme mon parc en cimetière!... MadROie, ceci n'est plus du deuil, c'est de la dérision! Ëh morbleu! la femme du roi Mausole, — qui s'y connaissait, je crois, — quand elle eut avalé les cendres de son mari, jusqu'à la deraiôre pincée,... elle se tint tranquille,... elle n'en park plttt

LA MARQUISB.

Tous êtes un brutal , marquis, ^ et, de plus, vous ignora

LTRNE. 344

rhîstoîre : cette reine infortunée mourut au bout d'un an de veuvage.

LE MARQUIS

G*est encore mieux , madame I £h pardié I tandis que vous y êtes, que ne Timitez-vous jusqu'au bout?... Mourez,... mourez de chagrin, — pour achever de me tourner en ridicule I

LA MARQUISE

Ahl le ridicule I... Le mot est dit : voilà ce qui vous touche l

LE MARQUIS

Eh! sans doute, madame, cela me touche! Pensez-vous que réquivoque de notre situation soit pour échapper à la malignité de nos gens? et un homme de ma s<Mrte est-il bien aise d'être pendu aux langues de ses valets? Pensez-^vous même que cela s'arrête à notre intérieur? Non, madame, non; le régal est trop friand pour que le public n'en ait point sa part un jour ou l'autre... Ehl donnez-moi cent fois plutôt, madame, un rival en chair et en os... Par le sang du Christ 1 je m'y prendrai de façon qu'on ne rira pas !••• Mais celui-ci est mort,... il a beau jeu.

LA MARQUISE

Àhl cette insinuation contre la mémoire d'un homme qui fut notoirement un héros, vous couvre de gloire I... « H a beau jeul » Voyons, qu'entendez- vous par Ait

LE MARQUIS, Tlolent.

J'entends, madame, que, puisqu'il est au diable, je ne puis l'y envoyer. — Dont j*enragel

LA MARQUISE

n suffit. Lorsqu'ane femme se voit en butte à une telle démence d'emportement et à un tel cynisme de langage, le parti du silence est le seul qui lui reste. — Tirez votre épée et percez-moi le cœur : je ne bougerai pas. (EUe »*enTeiopp6 dans sas

dentelles aree dignité.)

LE MARQUIS

Non, madame, je ne tirerai pas mon épée, et je ne vous percerai point le cœur : cela n'est pas dans mes mœurs. Mais chacun a sa vocation en ce monde : la mienne n'est pas, malheureusement, pour les mariages en peinture. Je vais plus loin, et, puisque la communauté d'existence n'est bien résolument entre nous deux qu'une chimère importune, j'ose vous proposer humblement d'y mettre un terme.

LA MARQUISE

Si je vous dois, monsieur, la liberté de pleurer désormais à loisir et dans la solitude celui qu'on a pris à tâche de me rendre plus regrettable de jour en jour, comptez, à défaut d'un sentiment plus vif, sur ma reconnaissance.

LE MARQUIS

Eh bien, madame, vous avez, chez monsieur votre père, une retraite ouverte, un asile honorable: aussitôt que vous en manifesterez le désir...

LA MARQUISE, ae leranV

Je le manifeste, monsieur.

L'URNE. 34a

LE MARQUIS

Soitl Partez, madame, — partez dès à présent, et je D*y mets qu'uDe condition, — c'est que vous emporterez cettô orne!

LA MARQUISE, saisissaot rame.

triste et doux souvenir de tout ce que j'ai aimé I froide, et chère image d'une tombe qui renferme ma vie, mon cœur, ma jeunesse et mes amours t Précieux symbole...

(La porto s'oarre, Lisette entre avec préoipItaUon.)

Les Mêmes, LISETTE.

LISETTE, esfoufflée.

Âhl madame la marquise! ahl madame! quel coup de foudre !..• je veux dire quel coup du ciell

LA MARQUISE

Quoi donc, Lisette?

LISETTE

Frontin, madame I Frontin, qui est revenu!

LA MARQUISE

Frontin I le valet du comte? Mais il est mort, Lisette!

LISETTE

Non, madame... Il a survécu, à ce qu'il dit... Et, tout men-

teur qu'il est^ il faut bien le eroire> puisqu'il est là... Ah! madame, quel événement I Les yeux m'en sortent de la tôte.

LA MAKQOISE.

Mais c'est à n'y pas croire eu effet.,. Et il est là, dis-tat

LE MARQUIS

Quelque intrigant, tous allez voir.

L18BTTB.

Un intrigant I On ne connaît pas son Frontin peut-être ?••« ^Oui, madame, il est là,... il me suit,... il demande à voir madame.

LA MARQUISE

Qu'il entre, qu'il entre, Lisette !

L I s E T T B , allant à la porte.

Pstt! pstt I — Le voici, madame. (U marvnlB s*«ssied dans as coin «n faisant un geste d*humear. Frontin entre d*an air penaud et efhré.)

Les MÊMES, FRONTIN,

LA MARQUISE

Est-il possible ? Comment 1 mon pauvre Frontin, c'est toi ?

FRONTIN, d'une voix faible et dolente.

Oui, madame, c^est moi : c'est moi-même, grâce à Dieul

LA*MARQCTISE.

Il 66 soutient à peine! Donne-lui vite une chaise, Lisette.

Ln7RNE. Ut

FBONTIN, s'atfeyant.

Madame la comtesse est mille fois charitable.

LA MARQUISE

Madame la comtesse I... Hélas t Lisette, il ignore doncf..«. Ghutt moQ enfant. -^ Et d'où viens- tu» mon ami?

FHONTIN.

D*Alger, madame, d'Alger en Turquie.

LA MABQiriSB.

D'Alger... Bonté du del! Et comment as4u fttît la routef

FHONTIN.

A pied, madame, directement.

LE MARQUIS 9 aree éolat, d« fon eola.

Tu veux dire à la nage, sans doute, maraud?

FRONTIN

A pied depuis Toulon, je dis.

LA MARQUISE

Cela s'entend. — Vois donc, Lisette, comme il est maigra et défait... — Tu as beaucoup souffert, n'est-ce pas, mon amit

FRONTIN

Oh! oui, madame, beaucoup, — surtout de soif.

LA MARQUISE

Je le crois bien, — dans les pays chauds ! — Je suis sûre qu'il est mort de besoin. Lisette, donne-lui des biscuits et du vin de Chypre, en attendant qu'on lui ait préparé à déjeuner.

— Tiens, Frontin, prends. (Frontin, entouré et ehoyé par les deux lenaei femmes « trempe des biscoits dans on Terre qae Lisette lui empUt à

plusieurs reprises.) Eh bien, cela rovicnt-il un peu, hon?

FRONTIN, éclaireissant sa Toiz.

Oui, madame, oui, cela revient.

LA MARQUISE

Il sourit, Lisette ; c'est à fendre le cœur. — Maintenant, dismoi, mon ami, ne crains point de m' affliger. Ma douleur est de celles qui se plaisent dans leur excès môme. Conte-moi tout. Ne m'épargne aucun détail de cette cruelle aventure à laquelle tu parais avoir échappé miraculeusement.

FRONTIN

Si madame la comtesse me l'ordonne?

LE MARQUIS, de son eoin.

Puisqu'on te le dit, faquin 1 Va donci va! mais tâche d'aller droit!

FRONTIN, bas, à Lisette.

Quel est donc ce monsieur qui parle si haut dans la maison?

LISETTE, de même.

Rien, c'est un voisin.

LTRNE. 317

FRONT IN, faisant la moae.

C'est un voisin que je n'aime pas. (Haat, avéc importance et di»-

créUoii.} Hem ! — Madame la comtesse n'a pas oublié que nous étions chargés par le roi notre maître de le représenter — tant bien que mal — aux noces de l'infante d'Espagne. Telle était du moins notre mission avouée; mais, pour ne rien vous celer, nous avions des instructions secrètes d'une nature beaucoup plus délicate; elles consistaient... (Avec précaution.) Nous sommes ici, j'espère, en sûreté?... elles consistaient, entre nous, — à voir de près... les choses, — à nous bien pénétrer... des apparences, à saisir les nuances les plus fugitives et les plus subalternes, — à ne point perdre trace, en un mot, de ces mille riens — qui n^existent pas, — mais dont un ambassadeur se préoccupe néanmoins à juste titre, — attendu qu'ils sont en définitive les grands rouages des affaires.

LE MARQUIS

Va donc, triple fat !

FRONTIN, à deml-Yoix, après avoir regardé le marquis

ayec inquiétude.

Voilà un voisin bien incommode! (Haut.) Quoi qu'il en soit, les noces se firent, madame, avec la pompe usitée entre personnes souveraines. Il y eut force joutes, castilles, combats d'animaux et autres cérémonies — espagnoles. Nous primes notre part de ces divertissements , et nous passâmes là quelques jours, — ma foi ! fort agréables, -^ sans jamais négliger, bien entendu, notre objet principal, qui était, comme j'ai eu Fhoimeur de le dire à madame la comtesse, de scruler à droite ^ 48.

Mè SCÈNES £T COMÉDIES.

et à gdiiche, par devant et par derrière^ les plis, les replis, les...

LB MARQUIS

Yas-tu recommencer, drôle?

LA MARQUISE

Passe, passe, Frontin. Tu dois comprendre, mon enfant, toute la vivacité de mon impatience. — Votre mission terminée, vous allâtes vous embarquer à Cadix, n'est-il pas vrai?

FRONTIN

Oui, madame. Ayant résolu de nous embarquer, nous choisîmes Cadix, — à cause qu'il y a un port de mer, d'abord, — et ensuite pour vérifier par nos yeux la beauté, la grâce, la gentillesse proverbiales de ses... (n se troabie.) Hemt... de ses..* Diantre de biscuits I

LA MARQUISir.

De ses quoi, Frontin?

FRONTIN

De ses promenades, madame.

LA MARQUISfi.

Je reconnais bien là le emnte : il se fût dérangé de eeiit lieues pour voir qd joli site. Cétaft, comme toutes les âmes supérieures, un amant de la natore*

FRONTlN.

Oui, madame, de toute la nature. — Bref» le 43 juin au mar

L'URNQ. m

tin» DOUB noas embarquâmes sur un vaisseau de Marseille, ^ nous prîmes la mer. — Ah Dieu I c'est ici que j'ai besoin d»

toutes mes forces, (n ylde le terre que loi tient Lisette et reprend area

gravité. ) Madame 4a comtesse n'ignore pas que la mer est une vaste étendue d'eau soumise à Tinfluence des lunaisons? '

LA MARQUISB.

Je sais cela, Frontin.

FRONTIM.

Eh bien, madame, c^est ce qui fit notre maiheur, car la syzygie s'étant déclarée' soudain avec une puissance énorme, il en résulta naturellement un contre-coup sur la maiée, — - si bien que notre capitaine, malgré toute sa bonne volonté, ne put gagner le large avant la nuit close. La conséquence fut que nous rencontrâmes en travers du détroit cette maudite felouque algérienne* qui nous salua d'abord d'une effroyable volée dans les côtes»

LA MARQUISE

Miséricorde! Et alors le combat s'engagea, dis, Frontin?

FRONTIN

Il ne fut pas long, madame. Le Turc,- suivant sa coutume, ett vint tout de suite à l'abordage; ce que voyant, moi, je montai promptement dans les hunes, pour mieux dominer l'ennemi. Là, je me comportai de feçon, je crois, que, si chacun eût fait de mdme, les choses auraient pu tourner différemment. Au reste, pour ne pas insister sur ce qui m*est personnel/ vous> saurez simplement, madame, qu'après le combat, lorsqu'on

déchargea mon mousquet, on y trouva quinze cartouches à balle Tune sur l'autre.

LA MARQUISE, arec admiration*

Quinze cartouches, Frontin?

FRONTIN

Quinze, madame. J'en ai retenu le chiffre. C'est assez vous dire de quelle rage j'y allais.

LB MARQUIS

Dis que tu avais peur, coquin, et que tu ne savais plus ce que tu faisais

FRONTINy M l«T«]it aT«c une indignation oontenne.

Décidément, il paraît que monsieur connaît mieux l'histoire que moil Eh bien, quUl la conte 1 quHl la conte I Je récoute.

LA MARQUISE

N'y prends pas garde, Frontin. — Mais ton maître, mon ami, ton malheureux maître?

FRONTIN

Oh! pour M. le comte, madame, c'était un archange 1... Entouré de cadavres, les pieds dans le sang jusqu'à la cheville, il tenait lôte lui seul au flot des corsaires, lorsque tout à coup... son épée se rompit à ras du pommeau.

LÀ MARQUISE

Achève, FrontÎD, achève!... Par qui,... comment reçut-il le coup mortel?

FRONTIN

Le coup mortel! madame?... mais il ne le reçut pas, Dieu merci ! puisqu'il vit encore.

LA MARQUISE

Qui?... le comte ?... Que dis-tu?... le comte vivant?

LE MARQUIS, aecoorant.

Parle, parle vite, misérable I

FRONTIN

Mais, sans nul doute, madame, il est vivant, et je vous cautionne que, sauf un peu d'ennui de son esclavage, il se porte à merveille.

LA MARQUISE, défUlUnt.

Ah!... ciel!..* (EUe se laisse tomber siur un canapé; Lisette lui donne dH secoon. )

LE MARQUIS

Voyons, marquise, voyons, remettez-vous! Il y a ici quelque imposture, quelque infernale machination dont j'aurai le secret. ^* Approche, toi, traître! Confesse que tu as menti!

FRONTIN

Monsieur, je n'ai dit que T immaculée vérité. (La marqaise entr'ouvre les yeox et écoute.) M. le comte, blessé et fait prisonnier, ainsi que moi, a enfin obtenu du dey, après dix-huit

m SCÈNES ET COMÉDIES.

mois de captivité, des cooditioDS de rachat raisonnables, et Ton m'a envoyé, moi, pour chercher la rançon convenue. J'ai sur moi, monsieur, divers parchemins à Tappui de mon dire : et d'abord voici une lettre du père prieur du couvent de la Merci, avec le cachet de Tordre, (n montre le parohtmin.)

LB MARQUIS, aprèa «Toir la.

Et qui m'assure que cette pièce n'est point fausse?

PRONTIIf.

En traversant Paris, j'ai feit apposer au bas le visa du ministre.

LE MARQUIS

On surprend tous les jours des signatures*

FRONTIlf.

Enfin, monsieur, — qui avez la créance si dure, — je pourrais vous faire voir un certificat du consul de Naples à Alger, attestant...

LB MARQUIS

Ah parbleu I tu tombes mal, mon garçon I le consul de Naples à Alger est M. de Gariga, que j'ai connu intimemeol à Paris, et dont j'ai reçu nombre de lettres. Yoyons, voyons ce certificat.

PRONTIN.

Le voici, monsieur. (Le mwfak prend la lettre ot la Ut attentivement.)

L'URNE. ttr.

tk KARÛVISB» 4'BMtofX MM*.

Eh bien, marquis ?

LE MARQUIS, brusqQemrat, rendant la lettre à Frootin.

Eh bien, madame, je suis cassé aux gages, voilà tout !

{n t'assied areo Tiolenoe.)

LA HARQVISS.

II est donc vraî ! — Et Ton f envole vers moi, Frontfnt

FRONTIN

Expressément, madame 1 Gomme toute la fortune de M* le comte a passé, sur le bruit de sa mort, aux mains d'héritiers qu'il faudra dessaisir par un procès, H. le comte espère que madame la comtesse lui fera l'avance de la rançon qu'on lui demande.

LA MARQUISE

Et quelle rançon demand&-t-on?

FRONTIN

Pour lui et pour moi, madame, l'un dans l'autre, cent mille éeus.

LA MARQUISE, areo une nonchalaaee plnintire

Cent mille écus! la somme est forte, Frontin; cependant, elle ne m'effraye pas, -- et, si je l'avais, je la donnerais de grand cœur. Mais, quand je vendrais tout ce que je possède, quand je me priverais de tout au monde, je ne crois pas que je pusse disposer de cent mille écus. Au reste, je suis prête à tout. Le comte connaît ma position. Teut^il que je tombe

dans la plus extrême misère, que je n'aie plus de quoi me couvrir?,.. S'il le veut, qu'il le dise.

FRONTIN

Madame, il voudrait bien ne plus recevoir le fouet. ^. Yoilà ce. qu'il voudrait pour le moment.

LA MARQUISE

Le fouet I. . Est-il possible qu'on fasse subir un traitement si indigne à un homme de sa qualité? ^

PRONTIIf*

Obi madame, si encore il n'y avait que sa qualité en jeu;*., mais ce n'est pas sur sa qualité qu'on le fouette t.. . — Enfin, que me commande madame la comtesse?

LA MARQUISE, lentement, areo mesure et réflexion.

Écoute, Frontin, voici ce que tu as à faire : — Tu vas retourner à Alger ; tu- diras au comte que je n'ai point cessé de le pleurer jour et nuit, que la fidélité de mon amour et l'obstination de ma douleur sont ici le bruit de toutes les conversations; qu'au demeurant, j'ai peu de temps à vivre, parce que je suis attaquée d'un mal intérieur qui déjoue là science des plus habiles médecins; que, quant aux cent mille écus, je ne les ai pas,... mais que je vais, dès à présent, m'appliquer à faire des économies, me mettre au pain et à l'eau^ s'il le faut, et que, dans peu d'années, si je vis...

LE MARQUIS, se levant.

Non, madame, non! il ne sera pas dit qu'une personne

L'URNB. 325

qui, après tout, m'a honoré d'un instant de bienveillance, en soit réduite aux privations, et peut-être à un deuil éternel, lorsqu'il dépend de moi de Ty soustraire! J'ai, moi, ces cent mille écus, et je les prête, non pas à vous, madame, qui probablement les refuseriez de ma main, mais au comte, dont la situation autorise de ma part cette liberté.

FRONT IN, d*an ton pénétré.

Ah! monsieur, vous faites là une belle action I

LÀ UARQUISE, tonjoan plaintire.

Oui, marquis, c'est bien , c'est très-bien ; mais j'ai à vous parler. — Lisette, conduis Frontin à roffi,ce, puis tu reviendras.

FRONT IN, avec dignité.

Monsieur, vous faites là une belle action I — allons déjeuner! (Il fait quelques pas et se retourne.) Je Vais boirO à VOUS,

monsieur, et à la belle action que vous faites! (ii sort avee

Lisette.) ^

Les Mêmes, hors LISETTE et FRONTIN.

LA MARQUISE

Ce trait chevaleresque, monsieur, me pénètre de gratitude. J'ai pcuir seulement que vous ne vous gêniez beaucoup,

LE MARQUIS

Non, madame : l'existence à laquelle je suis voué désoi*»

B^ SCÈNES BT COMÉDIES.

mais, les projets ullérioars qM je médite me i^nneileiil t» sacrifice.

LA XARQCISB.

Quelle existence t quels projets ?

ItS XAEQUIS.

Mais, madame, l'existence d'un célibataire, car, votre premier époux n'étant point mort, notre mariage devient nul de plein droit. Quant à mes projets, je vous Tavoee, je ne compte point demeurer longtemps en France ; j'y serais exposé à de trop pénibles souvenirs et à de trop fâcheuses rencontres. La guerre d'Amérique ouvre en ce moment aux gens de cœur une séduisante carrière : j'irai voir ce que peut pour la cause de la liberté Tépée d'un gentilhomme. (Lisaue rentre.) Souffrirezvous, madame, que je m'installe dans votre bibliothèque pour écrire sans délai à mon procureur au sujet de ces cent mille écus?

LA MARQUISB.

Faites, monsieur, faites. (le marquis entre dans nne pièce Toisine

dont la porte reste entr*ouverte. )

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