‹ Scénes et comédiesChapitre 7 sur 46 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

CLOTILDE, FERNAND

CLOTILDE, en entrant

Oufl bonsoir.

FERNAND, du dehors.

BODSOir. (Regardant par la porte qui est restée ouTerte.) Ohl QUel

bon petit brasier vous avez t

CLOTILDE

Dieu merci) car je tourne au glaçon.

FERNAND, du dehors.

Je VOUS en offre autant.

CLOTIU)».

Mais TOUS treï du feu chez vous, je suppose t

FERNAND

Non, car, suivant ma sotte manie, j'ai emporté la clef de ma chambre... Au surplus, ce n'est que Faffaire d'un instant; je ne vais pas tarder à me...

GL0T1LDE, Pfatenompant

Sans m'instruire de vos projets, si vous voulez vous dégour- |

dir à mon humble foyer, ne vous gênez pas.

tj

F E RN A NI) , toajoura sur le seuil.

Merci, merci bien... Ohl diable!

GLOTILDE.

Gomment, diablef

FERNAND

Je ne veux pas vous compromettre.

CLOTILDE

Ahl très-bien... En ce cas, fermez-moi ma porte. Quelque charme que m'offre d'ailleurs votre conversation, je vous avoue qu'elle m'enrhume.

Au reste, puisque vous le permettez, (u entre.)

CLOTILDE

Et la porte ?

•VKENAND.

Âh l pardon. (II ferme la porte, dépose ton boufeoir «t ton ebapean, et te place le dos ao feu.)

GLOTILDB , déblMiit Mi U}oia M lai pouHaat M flwtMil.

Voulez-vous vous asseoir?

FEENAND.

Non,... non,,,, je vous suis obligé,... je ne yeax pas faire d'installation,... je veux simplement rétablir la eirciilation..« Tiens 1 cela rime.

GLOTILOE. Elle ■*appaie, les bras erofsfs, sur le dos d*an Csateall, en

faee de son mari.

Pourquoi emportez-vous toujours la clef de votre chambre, comme Barbe-Bleue? Quel est donc ce mystère?

FEBNAMD.

Penh !... c'est une vieille habitude... dont l'origine est assez plaisante... Vous rappelez-vous Michaiid?

GLOTILDB.

Michaud?

FERNAND

Qui me servait avant notre mariage... Midiand, parbleal eh oui ! vous avez dû le voir cent fois chez voire mère quand je vous faisais la cour.

GLOTILDB.

Il faut que je perde entièrement la mémoire,^ cur les

choses les plus intéressantes m'échappj9nt... Enfin, va pour Blichaud... Qu*est-ce qu'il a fait?

FERNANDf un peu féné par la oontenanoo ironique de sa femme.

J'avais en lui une confiance extraordinaire... Quand je sortais de chez moi, je laissais, comme tout le monde, les clefs aux portes et même aux meubles... Un soir, justement, j'avais dit à Michaud de m^allumer du feu dans ma chambre pour deux heures après minuit ; je ne sais quel hasard fit que je rentrai dès dix heures... Or -il faut que vous sachiez que j'avais à cette époque-là une pipe d'Allemagne, dont je faisais le plus grand cas...

GLOTILDB.

Vous fumiez la pipe?

PBANAND.

Du tout!... seulement, je fumais celle-là de temps en temps, d'abord en souvenir de l'ami qui me Tavait donnée : c'était Staubach, vous savez, de Dresde?... et ensuite pour faire honneur à d'excellent tabac turc que Daussy m'avait rapporté de Smyrne... Vous connaissez Daussy?... Bref, pour vous finir mon histoire, j'arrive à l'improvisto dès dix heures du soir;... une certaine odeur orientale qui se répandait dans les escaliers me donne l'éveil; j'entre sans bruil, je m'avance à pas de loup jusqu'à la porte de ma chambre, qui était entr'ouverto, qu'est-ce que j'aperçois?.,.

GLOTILDE.

Staubach.

LE CHEVEU BLÀNG. 65

FERNAND

Bah!

GLOTILDB.

Daussy, alors.

FERNAND, aTM vnpra d'impatiaBO».

J*aperçois cet animal de Michaud qui s'amusait à lire ma correspondance, en fumant ma pipe.

GLOTILDE, traBqaiUement.

Horrible! — Et cela ne vous fit pas prendre la vie en dégoût?

FERNAND

Non, mais cela m'y fit prendre ma pipe — et Michaud. — Et maintenant je vous laisse, en vous remerciant de vos

bontés. (U raprand aon boagaolr.)

GLOTILDB.

Vous êtes réchauffé ?

FERNAND

Pas le moins du monde; mais, à part l'attention bienveillante que vous prêtez à mes récits, votre attitude me dit si clairement de m'en aller, que je m'en vais.

GLOTILDE.

Quoi! est-ce parce que je suis debout? Me voilà assise. (EUe M jette dans on footeaii.} Restez encoro uii instant, ne fût-ce que pour l'édification de ma femme de chambre.— Comment avez-

TOUS trouvé ce bal?... A propos, Fernand, dites-moi donc quel âge vous avez au juste?

FERNAND

Quarante-quatre. Pourquoi?

GLOTILDB.

Parce que madame de Liais me le demandait ce soir avec passion, et que j'ai eu le désagrément de ne pouvoir la satisfaire.

FERNAND

En quoi cela intéresse-t-il madame de Liais?

GLOTILDB.

Ah! voici... Je me plaignais de ma migraine que la chaleur du bal exaspérait. « Et pourquoi ne vous en allez-vous pas? m'a objecté cette chère Henriette. — Mon Dieu! ai-je répondu en vous montrant du doigt, parce que... — Comment! a repris la belle Henriette, M. de Lussac aime encore le bal? i Làdessus, elle s'est informée de votre âge avec étonnement. — Et voilà mon histoire, qui vaut bien, je pense, celle de Michaud.

FERNAND

Assurément; mais, pour ce qui est de madame de Liais, quand on est née le jour de la bataille de Walerloo, on ne devrait point parler d'âge, et, quand on a une bouche comme la sienne, on ne devrait môme pas parler du tout. — Pour ce qui est de mon âge, je vais avoir quarante-cinq ans... aux prunes; je suis vieux comme Matiiusalem, je ne l'ignore pas,

L£ GHEYBU BLANC. 67

et c'est ce qui fait que réellement je tombe de surprise (n rabat le couet de son paletot), lorsqu'il m'arrive, comme ce soir encore, de recevoir une déclaration à bout portant, — et, ma foi ! une déclaration des plus sortables.

GLOTILDE, arec nonebalanoo.

Gela arrive aux hommes, ces choses-là?

FBRNAND.

Cela m'arrive.

CLOTILDB*

Tous êtes si beau !

FBRNAND.

Ce n'est pas que je sois beau.

GLOTILDB.

Si fait, allez, c'est cela.

FBRNAND.

Non. Je suis laid, au contraire, je suis dififorme; mais, que voulez-vous! il y a des personnes dans le monde qui ont des goûts mystérieux... Je ne suis pas chargé d'expliquer le fait, je le constate. — Décidément, je vous laisse, (n reprend ton boa-

eeoir. et se dirige Ten la perte.)

GLOTILDB.

Allons, il paraît que c'était la soirée aux déclarations, ce soir.

FBRNAND, ««arrêtant

Ahl

GLOTILDE.

Je ne dis pas cela pour vous retenir, je constate.

FERNAND

Croyez- VOUS m'apprendre une grande nouvelle? Est-ce que je ne sais pas que, ce soir, à onze heures et demie, on vous a remis un billet?

CLOTILDE, se lerant TiTemenU

Monsieur, cela n'est pas!

FERNAND

Permettez, il ne s^agit que de s'entendre : on ne vous a pas remis un billet précisément; mais M. de Vardes vous a demandé une valse ; vous lui avez jeté votre carnet en lui disant de s'y inscrire lui-même; il s'est inscrit ;... il y a mis un peu de temps;... puis il vous a rendu votre carnet... (souriant.) Non?... Montrez-moi ce carnet...

GLOTILDE.

Je ne veux pas.

FERNAND, rianU

Ne le montrez donc pas; mais vous conviendrez que c'est tout comme.

GLOTILDE, lui présentant le carnet.

Le voici.

FERNAND, froidement.

Voyons, point de bravade, Clotilde. Reprenez cela. En ce

moment, mieux que jamais, vous pouvez voir que je ne manque ni de parole ni de résolution. Je crois mémo témoigner ici que je suis maître de moi à un degré peu ordinaire; mais encore y a-t-il des limites jusqu'où il ne faut point pousser un homme.

GLOTILDE le regarde fixement; puis eUe reprend, après un Jastant, en se rasseyant.

Et quand ce monsieur aurait abusé de mon étourderie pour écrire sur mon carnet quelque fade compliment, en serais-je responsable ?

FERNAND

Âh! ce n'est qu'un compliment. Je me réjouis d'en être quitte à ce prix-là. Vous allez dire que je suis un grossier,... un matérialiste, mais j'avais l'idée qu'il s'agissait d'un rendez-vouSi

CLOTILDB.

Pour cette nuit peut-être?

FEBNAND.

Il est possible.

GLOTILDE.

Et ici, apparemment?

FERNAND

Ici comme ailleurs. (Ricanant.) N'avez-vous pas un jardin sous votre balcon, et une petite porte secrète à votre jardin? C'est une disposition à l'espagnole qui n'aura pas échappé à M. de Vardes, jeune homme aussi clairvoyant qu'intrépide, et,

en tout cas, il n'est pas sans exemple, dans les fastes miln taires, qu'un carré de papier, à peine large comme une feuille de ce carnet, ah livré à rennemi le plan géométral d'une place assiégée... Ob! je dois vous avertir, madame^ que ces haussements d'épaules et ces lèvements d'yeux, par lesquels vous semblez appeler le plafond à témoin de votre innocence et de ma barbarie, sont des symptômes à double face dont les vieux juges se préoccupent médiocrement...

GLOTILIXB, «ree vivaeité»

Et je vous avertis, moi, que ces ricanements, ce ton dédaigneux, cette forfanterie de fatuité et d'indifférence dont vous récompensez mon hospitalité, sont d'étranges moyens de ramener un cœur un peu fier, et que de telles provocations sont plus faites pour achever de perdre une femme que pour la sauver.

FERNAND

Eh! je ne prétends sauver personne, ma chère enfant,... ne vous fâchez pas. Ne brisez pas votre éventail, qui n'en peut mais... Je me retire sous ma tente; mais soyons justes : en fait de provocations, vous avez eu l'honneur du premier feu. Sans parler de mon aventure de Michaud, que vous vous êtes divertie à me faire conter d'une façon absurde, vous ne m'avez pas, dès l'abord, décoché une syllabe qui ne fût armée en guerre,... et cela lorsque j'étais entré chez vous cofhme le vieux Nestor, roi des Pyliens, une branche d'olivier à la main et la bouche pleine de paroles de paix,... que dis-jel d'amitié... Oui, de bonne foi, je venais expressément pour vous donner

LE GHBYEU BLANC. 74

an cooseil, — le conseil d'un ami et d'un sage^ — uo conseil qui vaut son pesant d'or.

CLOTILDB.

Donnez-le, à condition que je ne le suivrai pas,

FERNAND

Je gage que vous le suivrez avec enthousiasme ; mais, avant de vous le donner, je tiendrais... oui, je tiendrais infiniment à être renseigné sur un point... (n héiite.) Voyons, vous ne manquez pas de bravoure à votre manière... En avez-vous assez pour répondre nettement et sans biaiser à une question qui n'est pas des moins délicates, — surtout lorsqu'elle est posée par un mari,... eh?

CLOTILDB.

Voyons la question d'abord.

FBBNAND.

Nous avons vécu depuis huit ou dix ans trop étrangers l'un à l'autre pour qu'elle ait lieu de vous surprendre. La voici textuellement : N'avez-vous eu jusqu'à ce jour, madame, dans Tordre moral, aucun reproche essentiel à vous faire?

CLOTILDB.

Vraiment? pas davantage? Voilà tout ce qu'il vous conviendrait de savoir?

FERNAND

C'est beaucoup, sans doute; mais enfin je vous atteste sur

78 SCÈNES ET COBIÉDIES.

rhoDneur, qu'il n'y aura pas ici de mari pour vous entendre. Je suis un camarade,... pas autre chose. Je vais plus loin : je confesse que ma conduite personnelle ne m'a laissé aucun droit de blâme ou de colère vis-à-vis de vous... Ainsi, j'espère que je joue largement. Au reste, comme vous voudrez; mais pas de réponse, — pas de conseil.

GLOTILDB.

C'est indispensable?

FERNAND

Tout à fait.

GLOTILDB.

Comment me demandez- vous cela?

FERNAND

Je vous demande si, dans Tordre moral, vous n'avez eu à vous faire, jusqu'à ce moment, aucun reproche essentiel?

GLOTILDE.

Essentiel, dites-vous? (sue pose sa tSte dons sa ntoiD.)

FERNAND

Ahl si vous avez besoin d'y réOéchir!

GLOTILDE le fait un pea attendre et reprend avec dignité.

Non, monsieur, aucun.

FERNAND, respirant malgré lui.

Hem! (Après une pause.) Eh bien, madame, je vous engago fortement à continuer. — Voilà mon conseil.

LE CHEVBU BLANC. 73

* CLOTILDE

C'est une pure escroquerie !

FERNAND

C'est un conseil sérieux, Clotilde, malgré les apparences, et, qui plus est, désintéressé... Vous avez peine à me croire... et cependant le ciel sait que je n'ai pas ici l'ombre d'une arrièrepensée égoïste... Je ne vois que vous;... je me figure que je suis, moi, un ermite, un derviche que vous venez consulter dans sa grotte, et je vous dis : Prenez garde, mon enfant! vous êtes à la veille de commettre uno faute énorme, — je n'entends pas au point de vue de la morale;... vous ririez de moi, si je touchais cette corde,... elle me grillerait les doigts, — mais uniquement au point de vue du bon sens et de la politique.

CLOTILDE, riant.

Je vous vois venir : vous allez insinuer finement que jo suis une vieille femme.

FERNAND

Moi, grand Dieu! Mais, tout au contraire, je déclare que vous êtes à cette heure dans l'épanouissement complet de votre grâce, de votre esprit et de votre beauté 1 Jamais, quant à moi, je ne vous ai vue plus accomplie ; tous vos mérites ont atteint leur perfection. En un mot, vous battez votre plein.

CLOTILDE

Mais ?...

FERNAND

Mais vous avez trente-quatre ans et demi..«

GLOTILDE.

Lhl

FERNAND

Vous avez trente-quatre ans et demi. Or, toute femme qui se lance, k cet âge-là ou environ, dans une passion, dans une campagne amoureuse, se condamne sûrement à un genre de supplice particulier, et tellement cruel, qu*elle y laissera infailliblement son bonheur, et peut-être sa vie.

GLOTILDE.

Bah! c'est un conte de Croquemitaine que vous me faites.

FERNAND

Non, non, madame; c'est authentique... Ehl mon Dieu! quoi de plus simple à concevoir? L'existence mondaine, vous le savez, madame, entoure une jolie femme de caresses si enivrantes et de si douces ovations, que la meilleure et la plus sage ne renonce pas, je pense, à son aimable royauté sans quelques larmes furtives... La jeunesse et la beauté sont des couronnes qu'on ne perd point avec insouciance, môme quand on les perd avec honneur, — même quand elles vous glissent du front noblement, au pur souffle des années... Mais, madame, quand c'est une main bien-aimce qui vous les arrache avec brutalité, lorsque c'est une voix chère qui vous lit votre arrêt de déchéance,... l'épreuve est plus navrante!... Voir sa première ride dans sa glace, cola est dur toujours ; mais la voir.

la deviner dans le regard glacé et dans le sourire pétriGë d'un amant,... cela est mortel !.•. Et, tenez, vous n'avez pas oublié notre petite voisine, madame Lagarde, celte rieuse aux dents roses, cette rieuse éternelle... Elle mourut subitement il y a six mois, et il fut convenu que c'était d'un anévrisrae... a Une femme . si gaie! » disiez-vous... £b bien, je vous confie entre nous qu'elle s'était planté un couteau dans le cœur,... un affreux eouteau de cuisine... que son médecin m'a montré, par parenthèse... Et cela, pourquoi? parce qu'elle avait vu un léger pli de son front se refléter clairement dans l'œil de M. de Yardes... par un phénomène d'optique très-connu.

GLOTILDE, avec ane moue d'horreur.

C'est vrai?

FERNAND, froidement

C'est vrai. Je pourrais vous en citer d'autres; car il n'est pas rare que le dernier sourire d'une coquette soit une convulsion d'agonie... La plupart cependant, je le sais, prennent la chose moins à cœur;... elles se contentent de déserter le monde et de se plonger avec leur désespoir dans l'ombre des églises. Mais entin c'est toujours là pour une femme un malheur poignant et irréparable... C'est pourquoi je vous avertis. Si vous m'aviez tout à l'heure répondu d'une manière dou- ^ teuse, si vous étiez une do ces personnes dont on ne compte plus les galantâ pèlerinages, je n'irais pas à rencontre de cette justice tardive, mais assurée, qui attend au port les femmes heureuses et légères; je ne vous verrais mémo pas sans une secrète joie courir à ce suprême écueil; mais vous avez daigné, madame^ me conserver jusqu'à ce jour des égards aussi mévv*

n SCÈNES ET COMÉDIES.

toires qu'ils étaient immérités... Je vous offre donc ce bon avis par reconnaissance, et vous laisse, d^ailleurs, une entière liberté.

CLOTILDE, ie lerant.

Je crois que votre sermon a eu la puissance d'endormir jusqu'à ma vieille Louison à travers la muraille, car je ne l'entends plus. Prètez-moi votre bougeoir deux minutes, et je

reviens. (EUe sort par la porte da fond.)

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