‹ Scénes et comédiesChapitre 6 sur 46 · BOUVIÈRE, DUPUIS, MARIANNE · texte numérisé non relu

BOUVIÈRE, DUPUIS, MARIANNE

DUPUIS

Si fait. Que veux-tu! elle n'est jamais sortie de son trou t.. • Et puis ton arrivée lui avait monté la tète, je crois... Elle ne savait plus ce qu*elle disait... Elle parlait à tort et à travers, patali patata : c^était un chapelet de commérages à dépendre les oreilles.

ROUVIÈRB.

Mais pas du tout.

DUPUIS

Si fait, parbleu!... Ne le nie pas... tu en étais agacé I Moi aussi, du reste... Il semblait qu'elle eût fait vœu de se montrer à toi sous ses côtés les plus défavorables... J'enrageais d'autant plus qu^elle en a de bons — et, à l'occasion, d'admirables... Pauvre femme I

ROUVIÈRB.

Je n'en doute pas le moins du monde, mon ami... Son riz étuit excellent, tiens!

DUPUIS, Tiolemment à la chatt«.

A bas. Minette ! Je ferai noyer cette infâme bèto! (a Marianne, qui Tient d*entrer.) Emmenez co chat. S'il rentre ici, je le jette par la fenêtre. — Apportez le café, et vous nous laisserez.

MARIANNE

Allons, viens-t*en, viens-t'en, ma pauvre blanchette, puisque les messieurs de Paris ne veulent pas de toi... (a deui-voixen •ortant.} Hom I il boulevorso tout dans la maison, cet oslrogot-iàt

il SCÈNES ET 'GOMËDIES.

ROUVLG AB^ (il a pris les pincettes et fourrage dana la cheminée

en fredonnvit.)

helV almainnamoratal o belV aima innamorataf.,, Nous n'ayez pas de théàtnr à Saint-^Sauvear, vous sxtire»2

DUPUIS

De théâtre? Ta fig bon là, toil... Noue ayons le théâtre de la foire, tous les ans, à la mi-carême.

ROUyiBRB.

Diantre, c'est durl... Et qn^est-ce que yoos faites donc de y 08 soiréee?

Heu! Fhîyer, noos bayardons au coin du feu; nous faisons un piquet > ma femme et moi, — ou bien on whist ayec les yoisins...

aouyiÈRB.

Âïel... Et ayec le curé, j'en ferais serment?

Et ayec le curé quelquefois, oui. Uétô, j'arrose un peu dans mon jardin^^ Ensuite, noas nous promenons sur la route, jusqu'au haut da la £Ôte, — ou bien dans le petit bois qui borde la rivière... Et puis on se couche de bonne heure icil

nouyi&RB.

Huml«.. c'est moral, teut Oelal (en r.;aaeiit de tflenee, Marianne ackèfe le serviee «t^ioft.^

LE TILLAGE. 45

DVPUIS.

Enfin, nous voilà seuls I Je puis te serrer la main à mon aise, mon cher Tooi, mon vieux camarade! Mais bois donc, Tom, tu ne bois pas! Tu v«as me dire ce que tu penses de cette eau-de-vie-Ià , mon gaillard!... A ta santé, mon amil — Sais-tu qu'il y a trent^cioq an* que nous ne nous étions vus 1

nouviÈRE.

Oui, parbleu I il y a trente-cinq ans, ou peu s*en faut, que nous nous embrassions, — rue Montmartre, — dans la cour des Messageries, — en nous jurant amitié et correspondance éternelles... La correspondance s'éteignit, comme de raison, au bout de deux ans;... mais Tamitié couva sous la cendre... Gentille eau-de-vie que tu as là!

DUPUW.

Elle est dans ton sentiment? bravo!.. . Eh! ma foi, il y a encore de bons moments dans la vie, Tom, avoue-le!

ROUVIKRE.

A qui le dis-tu, mon garçon ?

Au fait, qui le saurait mieux que toi, Joconde? Mais tu as (knsc signé an pacte avec le diable, Tom? tu n'as pas changé! tu es resté jeune et superbe... « J'étais jeune et superbe! « te rappelles-lu comme Talma disait cela?... Tu as de la barbe et des moustaches comme un lion de TAtlas... Tu ressembles à Henri IV... Bois donc, mon anfrî.

ROUYIÈRÊ.

Cher vieux George, va! (posant sea eondes sur la table et prenant

im ton confidentiel.) Ah çàl quelle idée as-tu eue, toi, de t'enterrer dans ce bailliage, voyons?

DUPUIS , sérieux toat à coap.

Tu me trouves rouillé, hein?

ROUYIÈRB.

Non, non ; mais quelle idée as-tu eue, dis-moi cela, entre nous?

DUPUIS

Si fait, je suis rouillé, je le sens bien. Ahl mon ami, c'est que la province n'est, pas un vain mot! Elle n'a pas volé sa réputation, la misérable!... Je la compare volontiers à ces sources d'eaux thermales qui vous prennent un animal vivant, et vous rendent une pétrification... Quelle idée j'ai eue, distu? Eh! mon Dieu, qu'est-ce que la vie, Tom? Un enchaînement de hasards, un fatal engrenage qui s'empare de vous dès la naissance, et qui vous pousse de filière en filière jusqu'à la tombe I... Voici le rhum, mon ami.

ROUYIERE.

As-tu coutume de t'abandonner tous les soirs à des libations / aussi prolixes, Georget?

Jamais, mon ami. C'est pour te faire honneur.

ROVYIÈRB.

Aussi je me disais... Ceci est le rham, n'est-ce pas? Bon, continue ton odyssée.

DUPUIS

A Paris, comme tu sais, j'étais en passe d'un assez bel avenir : j^allais acquérir, aux conditions les plus avantageuses, le cabinet de cet avocat à la cour de cassation chez qui je travaillais. — Je viens ici pour affaires de famille, comptant y rester trois mois au plus;... mais, oui-da, quand une fois la province vous a mis la main au collet, elle vous tient bien...

Et Tarare Aohéron ne lâche point sa proie I

Bref, je me laissai surprendre au charme... grossier sans doute, mais quotidien, mais incessant, de cette existence provinciale ; j'en savourai, à mon insu, le futile bien-ôtre, les molles habitudes, la douce monotonie : sans défiance contre des séductions si minces qu'elles en étaient imperceptibles, je m'en trouvai un beau jour enveloppé comme d'un réseau de fer; j'y demeurai captif!

ROUYIÈRB.

Oh ! oh ! madame Dupuis, j'imagine, a bien quelque chose à réclamer dans ce dénoûment-là?

DUPUIS

Mon ami, tu me croiras ou tu ne me croiras pas, mais elle était charmante. De plus, j'avais encore ma vieille mère, et c'était pour elle une vive satisfaction que de me voir me

48 SCÈNES ET GOMtDIES.

6xer ici. Enfin, je me mairiaî : j'achetai l'étude de mon beaupère, «t tout ifft dit •*- Preads donc un peu de mon Inrsch, Tom.

EOUYJEJIE.

Tout à l'heure. Mais, dis-moi, tu n'es pas xeslé claquemuré depuis trente-cinq ans dans la vicomte de Saint-Sanveor, j'aime à croire? Tu as fait pour le moins ton tour de France? Tu vas quelquefois à Paris?

Ne me parle pas de cela. J'ai fait mon tour de France dans mon jardin, et je n'ai pas vu Paris depuis notre embrassade de la rue Montmartre!

moiTTikiiB.

Comment, diable l..« mais tu avais la passion des voyages autrefois?

DUPUIS

Ehl je l'ai toujours, mon ami; mais qu'y faire? Quand je me mariai, mon projet était de vendre mon étude an bout â» quinze ans, après avoir réalisé quelques économies. Je comptais alors mener ma femme ^ Paris, — et de là aux Pyrénées... C'étak ma manie de voir les Pyrénées... Et puis voilà une fille qui nous arrive après ciaq ass de ananage'!

RomriÈ&E.

Tu as une fille, toi?

DUPUiS.

Pardi ! je suis grand-père... Eh bien, û a lafla garder mon

LE TILLAGB. 49

éttide itvs. ans ^ plus paur doter convienaUemei>t oette enfant. Quand j'ai eu vendu,... penkit j'étaîe ivieux,... jefluk resté dans mon fauteuil I... Je te Tai dit, c'est un enchaînement de fatalités que ma vie. — Si nous faisions un petit punch, mon amî?

aouviÈRE.

Ya pour \» petit puafih J...„ Ah t tu as .vue fiUet Et tu Tas bien mariée, j'espère?

DU PUIS

Mais fort passablemuent. *£lle a épousé un jsous-préfet.

ROUVIÊRB.

Un sous-préfet I mule du papel... Tu mets trop de citron.

DUPVIS.

Tu crois?... Or çî», Tom, éclaircis-moî un mystère : comment ta modique fortune a-t-elle pu défrayer, pendant près d^un demi-siècle, ce vagabondage grandiose que tu mènes à travers le monde? ^

R O ITTI sue:, f&ûhmMatlU

Mon ami , j'avais dix mïïle livres de rente en terre : je commençai par transmuter mon patrimoine en billets de banque, ce qui doubla mon revenu; puis je plaçai tout à fonds perdu, ce qui le tripla. Affranchi alors de toute considération étroite, de tout lien de famille, de toute entrave sociale, — citoyen de l'univers, — libre icoauaie l'oisean du

ciel, je m'élançai dans Fespacel... Je te porte un toast, ami George. Hop! hopl bourrai

DVPUIS.

Ce diable de TomI £b bien, c'était énergique! c'était grand!

ROUVIÈRS.

Je consacrai majeunesse aux aventures lointaines, réservant pour mon âge mûr les moindres fatigues. — Mon pied, ce pied que voilà, ce pied qui touche le tien sur ce tapis, George, a croisé sa trace avec celles du tigre et de l'éléphant sur le sol de Tlnde. J'ai suivi ces rôdeurs formidables dans leurs forêts de bambous, hautes et solennelles comme des cathédrales.

DUPVIS.

C'était vivre cela, morbleu!

ROUVIÈRE

Deux ans plus tard, j'arrivais à Canton. Quelle arrivée, mon ami! C'était au milieu d'une splendide nuit d'été. On célébrait l'avènement du céleste empereur. Notre canot avait peine à se frayer passage à travers les jonques et les bateaux de fleurs pavoises de lanternes innombrables; des feux de mille couleurs se réfléchissaient dans le fleuve avec les étoiles, et nous apercevions au loin sur les rives miroiter les temples de porcelaine!

DUPUIS

Spectacle féerique! Heureux TomI

ROUVIÈRB.

Je t'épargne les transitions. — De la Chine, je cinglai vers^ les Amériques. JV voyageai plusieurs années, descendant du nord au sud, des savanes aux pampas, des grands bois austères du Canada aux riantes forêts du Brésil, tantôt à pied, tantôt à cheval, plus souvent en pirogue. — Mon plus long séjour fut au Pérou. Je ne pouvais m'arracher de celte coquette ville de Limai... (atm disorétion.) Huml j'avais pour cela des raisons.

Àhl traître! ahl bandit!

ROUVIERE.

Et puis j'étais devenu joueur. Tu te figurerais difficilement, George, Tattrait d'une table de jeu dans cette patrie des galions. Il semble que Ton ait secoué sur le tapis un de ces arbres merveilleux qui s'épanouissent dans la légende orien* taie. On y voit peu qu point de monnaie régulière ; mais l'éclat fauve du lingot s'y mêle au scintillement des paillettes, d'or, le feu du diamant à la clarté lactée des perles ; tous les trésors, ravis de la veille à l'océan ou à la terre, se heurtent et se combattent sous vos yeux dans un pôle-méle fulgurant. On demeure là des nuits entières, des nuits qui sont des minutes, le regard fasciné, la cervelle en fusion, passant vingt fois entre deux soleils du trône de Rothschild au fumier de Job : on y devient chauve> on y devient fou, mais on y sent fortement l'existence!

21 SCÈNES El COMÉDIES.

Eh! sana doute, voilà... Et moi qui n'ai jamais joué que mon galopin de whist a un sou la fiche... Malédiction I Mais poursuis, Tom, tu m^électrisesî

Tout finit, comme tu sais. Dans un Jour de tristesse, je m^embarquai sur un baleinier américain qui allait faire campagne dans les parages du pôle austral. le touchai de la main les froides bornes de notre univers; je vis sur leurs socles de glace ces morses à figure humaine, accroupis et rêveurs comme les sphinx de Thèbes. Au milieu de ces limbes silencieux, dont tous les aspects sont étrangers à la vie terrestre, j'éprouvai les sensations d'un monde différent. J'eus l'illusion, en quelque sorte posthume, d'une planète nouvelle. Je vis là, si je 00* me trompe, des jours et de» nuitâ comme on en doit voir dansf^ notre péle-sstelHte. Quête dirai-je-, mon ami? Après tcois autres aanée» également bien* remplies, je me trouvais à Riû^de^^JaamEO'y d'où je fis voile pour l'Europe, ayant décrit avec le bout de ma. canne* loute la circonférence éxL globe. -— Ainsi S6^ passa ma jeuseise.

Mon ami, il n'y a pas de roi qui ne doive te l'envier I Et depuis lors, Tomf

Depuis lors, je n'ai plus voyagé; Je me suis promené, — d'abord sur la Méditerranée..^ Bahl ïï ma semblait être sur le bassin des Tuileries I — J'en ai visité touâ les rivages. Peu à

peu, à mesure que Tâge est armé^ j'ai restreint mon cercle, et maintenant je réside en Europe, allant de ville en ville, suivant Tattrait du moment. L'Europe, mon cher, mais elle est à moi I c'est ma propriété, mon domaine 1 Toutes les fêtes qu'y donnent les hommes ocr la Datore, ^esl à. moi qu'ils les donnent l C'est pour moi q^e Naplea a. son gplfe et son théâtre Saint-Charles, Paris ses boulevards et Raehel^ Madrid son Prado et ses combats de taureaux I C'est pour moi qu'on vient de faire l'exposition de Londres I Ewiva la lihertà ! A boire I

DVPViSb.

Tom,, tu étais nÀa^to. du génie l Maia tu. ne m'as rieo dit des femmes, mon. ami ? Ta as. dû cependant ea voir de magnifi-^ ques ! A Rome, par exem^el ce beaa t^a romain, ces bnmeft moissonnâuses de YA^ro rotmmaf

ROUVIÊRB, lég&rement.

Oui, oui ;, mais dans le Transtévère surtout.

9VPV19.

Ef en Asie T.. . A Smyme?... Tu es allé S Srayrne? Ces admirables filles d'Ionie, avec des sequins dans le8 cheveux,.., tu les a vues?

Gui, oui ;• je leur' ai môme pai'lé".

DUPUIS

Et les monuments, Tom, tu ne m'en as rien dit non plus T l'Alhambray laCoiisée^ le Parthénoat

ROUVIÈRE

Bah ! des amis à toi, tout celai Je ne t'en dis rien, parce que cela traîne partout. Tout le monde a vu ça. (un moment de suenee.)

DUPUIS, frappant Tiolemment sur la table»

Damnation 1 (ll se lôye» enfonce ses mains dans ses poches et marche à travers le salon.)

EOUYIÈRB.

Eh bien , qu'est-ce qui te prend?

DUPUIS

Ah! Tom I Tom! la rougeur me monte au front quand je compare à la destinée que tu as su te faire celle que j'ai subie I Tandis que ton cœur comptait chacun de ses battements par quelque noble ou gracieuse émotion, le mien marquait stupidement les heures comme une horloge de cuisine ! (n s'arrête.) Car enfin est-ce que j*ai vécu, moi? Fi donci Je suis né, j'ai dormi et j'ai mangé, voilà touti Aussi qu*est-il arrivé? Je me suis éteint, je me suis racorni; je suis descendu dans l'échelle des êtres au niveau du crétin des Alpes,... du coquillage,... du mollusque !

ROVVIÈRE,

Allons I allons I tu vas trop loin. Si tu ne possèdes plus tout à fait la même verdeur d'imagination, la môme vivacité d'esprit que je t*avais connue autrefois...

DUPUIS

Ah 1 ah t tu l'avoues donc enfin, tu me trouves rouillé!

ROUVIÈRB, M lerant, allume ob eigare, s*adosse à la ebemlnée et dit en Ivossant aes moastaelie« de la main.

Écoute, George, je serai franc. — Tu sais que je le fus toujours. — Mon impression, lorsque j'ai mis le pied dans ta demeure, a été sinistre. J'y ai respiré je ne sais quelle vague odeur de nécropole. J'ai cru pénétrer dans une de ces habitations d'un autre âge reconquises sur la mort par la patience de l'antiquaire. Pendant qu'on était allé t'avertir, je regardais, avec une sorte de curiosité hébétée, ces meubles, ces tableaux, ces tentures dont la propreté morne semble attendre la vitrine d'un musée : je me rappelais ta délicatesse d'esprit, ton élégance de mœurs, ton goût éclairé des arts, et je ne pouvais absolument concilier cette brillante image qui m'était restée de toi avec l'existence maussade et plate dont les témoignages attristaient mes yeux. Tu es entré alors ; je t'ai vu, tu m'as parlé... Ma vue, mon jugement étaient-ils altérés par les préoccupations auxquelles tu me trouvais en proie? Je ne sais,..* mais ton langage m'a surpris,... ton front même m'a paru rétréci;... j'ai essuyé une larme furtive, — et j'ai murmuré malgré moi, comme j'eusse fait devant ta tombe : a Voilà donc tout ce qui rest« de mon ami! » Je ne t'offense pas, George?

DUPUIS

Non, Tom, non. J'avais, d'ailleurs, le sentiment de ma décadence. Je m'en doutais du moins, et ce doute était insupportable. J'aime mieux la certitude.

BOUVIÈRE

Parlons d'autre chose, mon ami. — Tu as vendu ton étude? et que compte&-tu faire maintenant ?

DUPUIS

Qae teux-ta que je fasse ? j'achèyerai de mourir!

ROUVIÈRB.

Ehl ssyig-Dteal reseusdte plutôil ^ Caosoix» séfiensemeol^ <ïec^ge. Tu t'étaâs, en te mariant, créé de» deroirs; ta lee a» rempiis iusqn'au Ixmâ : c'est trèB-bien! Mais, anjourd'hui^ ta position est £aiite; raTenèr de ta femme^ celui de ta âlle^ sont largeioent assiarés*.*. Qu'est-ce qui feoe^ehe, peiidai^t de»x ou 4rois ans, de te reploeger dans le courant de ton siècle et d'7 retremper tes fecuHés? Tu sais de quel air miraculeux on voyage à présent : ea deux aii3<, te dis^je^ tu peux parcourir TEurope et môme pousser une pointe en Asie^Tupeux^recou^ vrer, au contact des plus radieuses créations de la nature et des arts, toute la frakheur et tout le mouvement de ta pensée... Tu peux assouvir ces regrets qm te rongent le cœur et qui abrègent tes i&wcsl en deux an^ pas davantage! Ëtmaintemaaàf, fâ tu préfères le suicide à outrance, libre à toi I

DUPUIS

Eh! mon ami, quelle apparence y a-t-il que j'aille, à mon âge, m' embarquer seul par les chemins comme un écolier?

Est-ce qu'il s'agit de s'embarquer seul ? Ne suis-je pas là ? Est-ce que je ne mets pas à ta disposition mon expérience, ma chaise de poste, mon domestique, — tout ce que je possède enfin?

lE VILLAGE. tt

J>VPVlSf

Comment! Tenu, vmmmt^ tsa n'aeoompaguniv partout f

ROUVIERB.

Mais je te conduirai par la main, mon garçon I je t'épargnerai les guides, les cioermii et toute la vermina familière du touriste. Ne me remercie pas, cela m'enchante. Tes impressions raviveront les miennes. Et puis n'est- il pas délicieux, George, de terminer tous deux la vie comme nous Tavons codok mencée, confondant nos aventures, no» plaisirs, jdos cassettes^ Allons 1 c'est entendu, hein ?

SUPVIS.

Je t'avoue, mon ami, que jamais projet ne m'a souri davan-tage; mais...

ROUVIÈRE

Point de mais, c'est entendu 1 Nous irons attendre la fin d& l'hiver à Paris : pour prendre patience, tu auras les musées, les ^)ectacles;... je te mènerai dans les coulisses,... tu entendras' Aâ>om, Gruvdii.., Tu aimais la musique autrefois?

DUPUIS

Je l'aime toujours, mon ami! je joue même encore de la flûte.

ROUVJERE, entraîné.

Eh bien, tu emporteras ta flûte.. , Qu'estK^e que je disais donc? Ah! l'hiver à Paris, — c'est convenu; mais, dès le&

premiers jours du printemps, si tu m'en croîs, nous franchi- ' rons les Pyrénées : nous passerons trois* mois dans la Pénii>sule;... nous profiterons de Tété pour visiter les capitales de l'Allemagne... et nous redescendrons en Italie par Trieste et Venise... Que dis-tu de ce plan ?

DUPUISy s'arrétoiiU

Je dis... (AT6C décision.) je dis qu'il m'ouvre le ciel I... donnemoi un cigare I... je dis que tu as raison, — que j'ai assez longtemps vécu pour les autres, que j'ai fait dans ma vie une part suffisante au sacrifice! Eh morbleu! on a aussi des devoirs

envers soi-même! (U lance d'énormes bouffées de famée.) On doit

compte à la Providence des dons qu'on en a reçus 1 L'intelligence, — l'imagination, — le sentiment du beau, sont des bienfaits qui obligent, TomI C'est une honte, c'est un crime digne des sauvages que de laisser périr ces flammes sacrées sous Téteignoirl

BOUVIÈRE

Eh! à la bonne heure! je retrouve mon George!... Ah çàl mon ami, battons le fer pendant qu'il est chaud... (n appeue.) Marianne I

DUPUIS, baissant In roix tout à coup.

Chut! chut! qu'est-ce que tu lui veux donc?

EOUVIÈRE.

Mais je veux la prévenir de ton départ, afin qu'elle s'occupe de ton petit bagage... Mailanne!

DUPUIS

Chull chutl... comment, mon ami, ost-ce que nous allons partir ce soir?

ROUVIÈRE

A neuf heures... J'ai commandé les chevaux pour neuf heures, tu sais bien.

DUPUIS

Oui, oui> je le sais;..., mais la nuit menace d'être diantrementrude,... il fait un froid de Sibérie... Il me semble que nous pourrions sans inconvénient attendre à demain matin.

ROUVIÀRB.

Oh I écoute, si tu as peur d'une onglée et d'une nuit en voiture, enfonce ton bonnet sur tes deux oreilles, couche-toi et ne me parle plus de voyager I

Mon ami, je n'ai peur de rien ni de personne ; mais la vérité est que cette grande hâte me déconcerte un peu. J'avais compté sur deux ou trois jours pour me retourner, — pour faire mes préparatifs...

ROUVIÈRE

Quels préparatifs? Il te faut une malle et un peu de linge; tu as une heure pour cela, c'est assez. Si tu n'as pas d'argent, j'en ai. Voyons, pas d'enfantillage, George; si tu diffères ton départ de deux ou trois jours,' il est clair, pour toi comme pour moi, que tu ne partiras pas. Je n'ai pas besoin de te dire quelles influences, quels obstacles amolliront ton courage et

ruineront ta résolution. Quoi qu'il en soit, en pareille circonstance, il faut traïicher dans le vif ou renoncer. . .

DU PUIS, après an moment de réflexion.

Tu as encore raison... Touche là, Rouvière; je suis ton homme.

ROUVIÈRE, appelant.

lifar...

DU PUIS, TiTement.

Non, n'appelle pas Marianne,... c'est inutile. Je sais mieux qu'elle ce qui m'est nécessaire. Je ferai ma malle moi-môme, sitôt que ma femme sera rentrée, (n regarde à la pendule.) Hui heures : elle ne peut tarder beaucoup maintenant... Eh bien, quoi? c'est un momeol; à passer^., un triste moment, j'en conviens;... mais, après tout, j'ai ma eonscience pour moi... et puis, si ma coupe est pleine d'une généreuse liqueur, qu'importe un peu d'amertume sur les bords?... Ah! Tom, quelle perspective soudaine I quel horizoni Grenade, Venise, Naplesl... c'est un rôvel... Huit heures cinq... Âhf j« donnerais vingt* cinq louis pour ôtre |^us vieux d'une heure. •• Mon Dieu! d'un quart d'heure seulement... Je sais bien quec^estune feiblesse, mais.*.

Allons, veux-tu que je me charge d'avertir ta femme, moi?

DUPtrifl,

Franchement, Tom, tu me rendras service.

LS VILLAGE. d4

£h bien , c'mt armofié. Va-t'en foii» ta jnalie*

DUPUIS

Ce n'est pas au moins que je craigne une acène violente; ce serait méconnaître son caractère.

EOUYlinE»

Je verrai bien*

DUPUIS

Dis-lui surtout que je ht prie instamment de garder Bon eaim6. Des attendrissements me feraient mal el ne serviraient à rien*

«ouviinc.

Je vais le hâ dire. Allons, ta nmlle!

DUPF18«

Vf cours. (BvraMMi.) lien ami, difr-lui eek tout doucement^ n'esMepas?

ROUViisEJS»

Sois tranquille. Mais, toi, ne va pas n'abandonner, quand me ibifi je me seisd mis en avant*

DUPUIS

Fi donc I dâperfter pendant le combat? Tu ne me connais pUia^ TomI

ROpviàRB.

Non».. C'est que, daas ce ca&*là, je jouerais un fort sot peiv 8onnage> tu conçois?

DUPUIS

Tom Rouviôre, j'ai l'honneur de vous afBrmor qne ma réso* lution esi prise; que, ce soir à neuf heures, rescousse ou non rescousse, je pars avec vous, et, s'il vous faut ma parole pour gage, je vous la donne... Es-tu content?

ROUYIERB, le prenant parles épaules.

Va faire ta malle I (Dapou sort.)

ROUYIËRE, seul, se frottant les matas.

Ah ! ahl c'est donc à nous deux, ma chère madame DupuisI Assurément mon principal but en cet affaire est d'obliger George, — de le rendre à lui-même ; mais je ne suis pas indifférent non plus au plaisir de lancer la foudre à travers la sérénité de cette matrone ridicule... Voilà une femme, je l'avoue, qui renverse toutes mes notions morales... Je ne suis pas un Turc,... j'avais cru fort chrétiennement jusqu'ici que la polygamie était un cas pendable;... mais, ma foi ! il est décidément impossible qu'un galant homme soit condamné à Tintimité perpétuelle d'une créature aussi parfaitement désagréable que l'est ce vieux pot-au-feu de village ! — Avant même d'avoir vu cette femme, je l'avais comprise, je l'avais jugée : elle m'était odieuse I Oui, je l'avais devinée tout entière, depuis ses souliers de castor jusqu'à son bonnet à tuyaux plats, dans l'ordonnance de ce monde mesquin, son œuvre et son image, — dans la béate symétrie qui prête à chacun de ses meubles, savamment distancés, un air de si profond ennui, — dans le méthodisme poupon que respire tout cet intérieur de presby-

tère... Il n'y a pas jusqu'à ce baromètre, — terni par sa curiosité banale, jusqu'à ces niaises raretés,— ce bengali empaillé,... ce nécessaire en coquillages,... ce verre filé,... ces absurdes cocos sculptés par les prisonniers, qui ne m'eussent donné fidèlement la mesure de sa personne physique et morale... Cette femme-là — j'en mettrais ma main au feu — conserve des pommes dans ses armoires à linge!... Pauvro George I... un homme d'esprit cependant !

... J'en étais fâché à cause de lui; mais je n'ai pas pu y tenir, je l'ai bourrée comme une caronade pendant tout le dîner. J'ai été maussade comme un almouki au fond, j'en avais honte; mais, ma foi! on n*a pas des nerfs de bronze... M. du Luc! madame Le Rendu I et sa poissonnerie, — et sa chatte, — et son curél Que diable 1 c'était trop fort... Non, je n'imagine pas que l'existence bornée, l'esprit étroit, le langage commun d'une taupinière da province puissent jamais se résumer dans un type plus complet, et réaliser une figure de femelle plus disgracieuse.

Àhl nous allons avoir probablement une chaude explication, car je sais assez quelles âmes de harpie se dérobent sous ces masques débonnaires : j'entrevois la griffe sous le gant ouaté de la dévote... Mais elle va trouver son maître, ou je me trompe fort. J'ai les pleins pouvoirs de George,... j'ai sa parole, je sais qu'elle est solide,... je ne lâcherai point prise.

Excellent George I que n'a-t-il pas dû souffrir avant de courber sa tète intelligente sous ce joug imbécile! Eh mon Dieu, je connais cette histoire-là. Il aura lutté bravement d*abord, — et puis peu à peu il aura été dompté comme tant d'autres par l'action continue, dissolvante de cette volonté

m SCÈNES ET COMÉDIES.

léiBsniiie. -^ C*^&t un martyrie de irente années! mm pardieu! madame Dupuis, le vengeur est arrivé ! (u hu] Ça me rappelle lifâ batâilie conJtre c^4ie mégère indienne à qui j'avais volé son msohou pendit sob Bommeil..* Ah! la méchante drôlessel C'est une cbose^Ltraordioaire comme toutes les vieilles femmes

m resseaibleni; (ài Mm 4e l* por^ 9»l m'oumm, a ff yotte âMfénwnt le dos AU fea.)

BOUVIÈRE, MADAMB DDPUIS.

«&DAIIB punis, ffarlantftttitM»!» fif^Mire 19 «eHiasor

Pas du toutî vous vous êtes fait mettre à la porte, Testez-y. tcue mferme la porte.) Oh f Dieu t... (À! l6S tasuvais Bi^eitst... ils ont Tiimé f

Avons-nous fuméT... tn aspire avec bruit.) Dieu me protège, je le crois I Eh bien, voyez jusqu'où peut aller la distraction, madame Dupuis,... je ne m'en étais pas aperçu, tant nous étions absorbés, George et moi, dans notre grand projet.

Quel. projet?... Vous 'nous restez, monsieur T<yml

BOUVIÈRE

Huml pas précisément! mais, pour George et pour moi, cela revient au môme^ Savez-vous deviner les énigmes, ma- (jm^ Pupuis?

y A ^A If s p pp u IS , là regardant fixement.

Tous n'emmenez pas George, par hasard?

LB TILLAGË. SS

Mais avec votre permission, madame Dupuis, j^ai positivement cet avantage.

MADAME DUPUIS, tonriant avec tedéefifoo, et rinterrogeaat

du regard.

Non, non, n'est-ce pas?... Tous me jugerez bien simple, monsieur Bouvière, de répondre Férieusement à une plaisanterie;... mais je n'en suis pas maîtresse,... vous m'avez atteinte à la source de ma vie... DitesHoaDî... je vous en prie, dites-moi, mon bon monsieur Tom, que vous me laissez mon mari?

ROUVIÈRB.

le vous laisse son cœur sans contredît, ma très-chôre dame; mais la vérité est que je vous enlève momentanément sa personne. En deux mots, George songeait depuis longtemps h reprendre langue dans le monde des vivants, et il a saisi avec joie Foccasion de ce départ précipité, qui coupe court à tout empêchement subalterne.

MADAME DUPUIS, s*appn7aiit d'une main sar an faateoil, les jeu baissés et ragaM, mnmrare & deml-Toix.

C'est vrai !

ROUVIERB.

Tenez, l'en tendez-vous, le forcené? quel tapage il fait làhieiut avec sa malle î II la traîne sur le parquet comme un char d'e triomphe!... Ah çà! il ne vous paraîtra pas merveilleux, j'imagine, madame Dupuis, qu'après avoir séjourné trente

années consécutives à Saint-Sauveur-le-Yicomte, un homme de la trempe de George...

MADAME DUPUIS, simplement, d*aB ton bref.

Oh! ne m'expliquez rien,... je comprends. Où i'emmenez-

vous?

ROUVIÈRE

Mais, à VOUS dire vrai, ma chère dame, un pou partout : d'abord...

MADAME DUPUIS

Pour combien de temps?

ROUVIÈRE

Ohl pour un an — ou deux tout au plus. Ahl madame Dupuis, quel avenir cela vous fait! Combien va s'enrichir en ce petit nombre de mois votre collection, si brillante déjà, d'objets d'art et de curiosités naturelles! Joignez-y une douzaine de reliquaires authentiques, — et de chapelets bénits do la main du saint-père,... propriâ manu!,,. Ah! ah! qu'est-ce que vous dites de cela?

MADAME DUPUIS, qai ne l*a pas écouté, se laisse tomber dans le fauteuil et cache son risage dans ses deux mains.

Oh! mon Dieu!... (On entend ses sanglots étouffés.)

ROUVIÈRE, & part, flronçant le sourcil.

Ah! cela tourne à l'élégie! (Haut, après un mouTement.

Allons, ma. chère madame Dupuis, voyons donc, cela n'est pas raisonnable! de quoi s*agit-il après tout? D'un voyage!

LE VILLAGE. Tl

Ce n'est pas la mort d'un homme qu'un voyage,... on en revient, j'en suis la preuve... Eh! comment font donc les femmes des marins, mon Dieu! Allons, encore?... Ahl véritablement, ce n'est pas bieni vous me mettez dans rembarras, madame Dupuis I vous me rendez mon ambassade inGnimcnt pénible !

MADAME DUPUIS, d'oM tolzbriiéê.

Excusez-moi, monsieur,... vous voyez,... je... je no puis.««

(Elle laisse tomber sa tête daat ta main*)

ROUVliRB fait un geste d'Impatlenee et eommenoe one rapide promenade, pois s'arrête tout à eonp derant madame Dnpuis.

Voilà justement, madame, — j'ai mission formelle de vous le dire, — ce que George tient par-dessus tout à éviter.

MADAME DUPUIS, se leTant è demi avee aoxtéld.

Est-ce que je ne vais pas le voir?

ROUVIËRE..

Vous allez le revoir certainement, si vous reprenez un peu de fermeté : sinon, comme sa détermination est irrévocable, il vaudrait mieux, pour vous et pour lui, en demeurer là.

MADAME DUPUIS

Eh bien, je vais être courageuse, je vous le promets... Quelques minutes seulement,... donnez-moi encore quelques minutes!... Je ne puis pas,... comme cela,... tout d'un coup. Oh! Dieu! Dieu de bonté! (sue pleure.)

as SCÈNES ET COMÉDIES.

BQIIVlàBS> dwammt

Encore une fois, madame, votre désespoir me paraît tont â fiant hors de proportion avec Tévénement» Que diantre f je ne le mène pas à la guerre, votre mari.

MADAME DUPUIS, parlant comme une enfant, en esiayant ses larmes.

Non, non,... je sais bien,... il reviendra.

AOUVIÈRE.

Vous avez de la religion, madame Dupuis, voici le moment de vous en souvenir... Ce n'est pas tout que d'aller à réglise,... il ne faut pas songer uniquement à soi en ce monde.

MADAME DUPUIS, parlant avec peine.

Mais,.,, monsieur Bouvière,... c'est qu'il n'est pas habitué, comme vous, à cette vie de fatigues continuelles;... sa santé

est plus frêle que vous ne le pensez... (Lui prenant les mains avoc

élan.) Vous aurez bien soin de lui, n'est-œ pas?

R ou VIE RE, moins rude.

Homl... sans doute, madame, sans doute : comptez sur moi,... je m'engage à vous le ramener frais et rose comme une demoiselle... Je m'y engage sur Phouneur, enteudezvous?... Mais, je vous en prie, plus de larmes, et surtout point de scène d'adieux.

MADAME DUPUIS

Non, monsieur, vous serez content de moi; vous verrez! C'est fini, (souriant) Il n'y parait plus déjà.

mOUYiÈRE.

Allons, c'est bien, madame Dupuis, c'est bienl... Je fois grand cas, moi, des femmes vaillantes, des épouses sincèrement chrétiennes. — Et, maintenant que nous sommes de sang-froid, permettez-moi de vous répéter que cette immense affliction n'avait réellement pas de raison d'être. Qu'est-ce qu'une année? Mon Dieu, vous passerez six mois chez votre fille, je suppose; le reste du temps, vous vivrez ici, gentiment, au milieu de vos habitudes et de celles de George. 11 ne sera même qu'à moitié absent, car tout ici vous parlera de hii; vous le retrouverez à chaque pas.

MADAHB DUPUIS, seconant U tête.

Prenez garde, monsieur Tom, prenez garde , en me cherchant des consolations, d'augmenter une douleur que vous ne pouvez comprendre.

ROUVIÎERE.

Je vous demande pardon, madame ; je la comprends, — et |e pensais vous le prouver.

KADAITE DUPUIS.

Oh! monsieur, je n'accuse ni votre intelligence, ni votre bonté, soyez-en sûr.

ROUVIERS.

Madame I

MADAME DUPUIS, aT«c elTasion.

Mais enfin il y a des choses qu'on ne devine pas, monsieur Tom... Songez-vous combien votre existence a été diffé-

rente delà nôtre?... Vous avez été sage, vous,... vous n'avez pas laissé votre cœur se prendre dans ces liens dont on ne sait le nombre et la force que le jour où ils se brisent... Oui, vous le disiez bien, tout ici, — jusqu'aux pierres du foyer,— tout fait partie de notre vie commune; — tout unissait nos souvenirs et rapprochait nos pensées,... tout nous aimait et tout nous était cher! Je le croyais du moins... Il n'y a qu'un instant encore, combien j'attachais de prix à ces objets familiers à tous deux depuis tant d^années, aux moindres traces de nos longues habitudes, à tous ces témoins des projets, des plaisirs, des chagrins partagés!... et maintenant, ils ne sont plus, ils ne peuvent plus être pour moi que les ruines d'un bonheur mensonger, les débris d'une illusion!...

ROUVIÈRE

Eh! madame, l'exagération est étrange. En admettant que ce voyage jette quelque trouble dans le présent, le passé du moins demeure intact.

MADAME DUPUIS

Vous vous trompez, monsieur. Ce voyage n'est rien sans doute, mais il répond cruellement à une question que je me suis adressée en secret toute ma vie... George est-il heureux?.,. Eh bien, non. J'étais seule heureuse,... voilà h vérité! (Avec une vive émotion.) Il était résigné... mais pas heureux... Hélas! mon cœur pourtant, j'ose le dire, était digne du sien,... mais pour le reste, je lui étais trop inégale; je le sentais amèrement. De quelle ressource pouvait être pour un esprit comme le sien le pauvre entretien d'une fille de province, étrangère à toute chose, et qui ne savait que l'aimer?

LB YILLAGB. 44

HOUVIERE.

Vous poussez à l'excès, madame, la défiance de vou^-méme : pour moi, plus je vous connais, mieux j'apprécie le choix que George a fait de vous.

MADAME DUPUIS| M lerant et foariant.

Vous me flattez, monsieur Bouvière, parce que vous me voyez souffrir;... vous êtes généreux,... je veux l'être aussi, et vous pardonner toutes les peines que vous m'avez causées, car il y a bien longtemps que je vous ai maudit pour la première fois.

Moi, madame? comment ai-Je pu le mériter?... Mais, avant tout, dites-moi, vous êtes mieux, n'est-ce pas? Je ne sais à quoi cela tient, mais vous me paraissez rajeunie de dix ans,

MADAME DUPUIS, louriant.

Oui,... je crois que j'ai un peu de fièvre,... c'est ce qu'il faut.

ROUVIÈRE

Voyons, courage I... Mais enfin à quel titre ai-je figuré d'une façon si pénible dans votre destinée?

MADAME DUPUIS, an peu exaltée.

Mon Dieu ! monsieur Tom, vous n'ignorez pas que toute femme, dès le lendemain de son mariage, se trouve en présence d'une rivalité bien redoutable, — celle des souvenirs de son mari... C'est une tâche difficile, croyez-moi, que de faire oublier tous les biens qu'on nous a sacriGés, — que d'apaiser, nous seules, dans le cœur de notre époux, les regrets de son âge d'or, — regrets plus vifs chaque jour, à mesure que le

lointain s'accrott et que la jeunesse s'effacel... Quant à moi, Je m'aperçus bien vite, monsieur, que votre nom, si souvent invoqué, était pour George le symbole favori des plaisirs perdus,... la plus riante incarnation des fantômes d'autrefois : vous représentiez, dans cette chère pensée, Tindépendance, Taventure, le temps des courtes douleurs et des espoirs infinis;... moi, j'étais la vie positive, le terre-à-terre du ménage, le souci de la veille et du lendemain... J'étais... la prose, «t vous étiez la poésie; c'était donc vous qu'il fallait combattre : j'y mis tous mes soins, toute mon âme... Hélas I j'avais beau faire, vous étiez le plus forti Tous les jours, George devenait plus rêveur, et je sentais que chaque moment de tristesse marquait un de vos triomphes... Ahl que de fois j'ai caché dans l'ombre de ce foyer, ou sous les saules de ce petit jardin , mes défaites et mes pleurs I... Mais j'étais jeune alors, et Dieu aime la jeunesse; ... il me donna ma fille, vous fûtes vaincu, (noaloureusemont.) Aujourd'hui,... l'ange est parti,— la victoire vous revient.

ROUVIÈRE, d*ane TOlz saccadée.

Qui sait, madame? Le dernier mot n'en est pas dît. Vous allez voir George. Parlez-lui. Vous pouvez encore empêcher ce départ.

MADAME DUPUIS, arec doaoeiir.

Je VOUS l'ai promis, je n'essayerai pas.

ROUVIERE.

Eh! je vous rends votre promesse; je ne veux pas être votre mauvais génie, moi! Je suis brusque, madame... personnel <Iuelquefois, — c'est mon métier de vieux garçon; mais je ne fiuis pas médiant, daignez le croire.

MADAMB DI7PUIS«

Je le vois, je îe vois; mais je connais George, monsieur, tous mes eflforts seraient inutiles; ils Firriteraient, voilà tout... Et quand môme, à force de larmes, je pourrais le retenir, maintenant je ne le voudrais pas... Je n'aurais fait que joindre un regret plus amer et plus récent à tous ceux qui déjà empoisonnaient sa vie. Demain, toujours, son ennui, ses allu« sîoDS involontaires, son silence même, me reprocheraient mon triste avantage... Non, — il faut qu'il parte.

ROUVIEBE, après une panse.

Tout cela est juste, très-juste... Il n'y a pas moyen de le contester,... vous êtes dans le vrai. Comptez du moins, madame, que j'abrégerai autant qu'il sera en moi la durée de son absence.

MADÀUE DUPUIS.

J'y compte... Merci. (Elle luI tend sa main, qae Roayière baise en «'inclinant profondément. — On entend au dehors un grand bruit suivi d'un tumulte de voix. Madame Dapuis reprend arec effirol. ) Mou Diou! qu'y

a-t-il?... C'est luil je reconnais sa voix. (George Dupuis outre la

porte avec fracas et entre suivi de Marianne.)

Les MÊMES, DUPUIS, MARIANNE.

DUPUIS, à Marianne.

Vous êtes une maladroite ! taisez-vous I Ne dirait-on pas que cette malle pleine de linge est une montagne à porter? (a sa

femme.) Figaro-toi, ma chère, que celte ûlle ne trouve rien de si plaisant que de laisser rouler ma malle du haut en bas de resoalier.

MARIANNE

Damel monsieur, depuis que vous m*avez dit que vous alliez à Rome, je ne sens plus ni bras ni jambes, moi ! je n^ai plus de forces! Aller à Rome! ma foi, voilà du nouveau.», et du beau!

DUPUIS

Cette fille est folle I... De quoi vous roêlez-vous, s'il vous plaît?

MARIANNE

De rien. — Mais c'est une drôle d'idée tout de même qui vous prend de laisser madame toute seule, ^ à son âge, — pour aller à Rome! Bien heureux si vous la retrouvez!... je n'en réponds pas...

DUPUIS, se eontenant.

Marianne, prenez garde! vous voyez que je ne suis pas content!

MARIANNE

Je crois bien... Vous n'êtes pas content des autres, parco que vous n'êtes pas content de vous ; c'est l'usage.

DUPUIS, éclatant.

Je VOUS chasse, Marianne!

MADAME DUPUIS, sévèrement.

Allez vite en bas, ma ûlle.

DUPVIS.

Je Yous chasse! Quand ce serait le dernier mot que je dirais dans ma maison, il sera obéil je vous chasse I (Marianne sort. —Dopais, & sa femme.) C*est votre faute aussi, ma chère amie. Vous laissez yos domestiques se mettre vis-à-vis de vous sur le pied d'une familiarité déplacée, et voilà ce qui arrive! Vous avez entendu que j'ai chassé cette fille?

MADAUE DUPU18.

Oui, mon ami. Je lui ferai son compte demain matin, — si tu ne reviens pas sur ton arrôt.

DUPUIS

Si je ne reviens pas ? Est-ce ma coutume de changer d'avis toutes les cinq minutes? suis-je une girouette? ou me jugct-on assez affaibli par Fàge pour me laisser faire la leçon chez moi par mes valets?

MADAME DUPUIS

De grâce, mon ami, pas un mot de plus là-dessus : ello sortira demain. (Pariant Tite. ) Mais je voudrais savoir, George, si tu as bien tout ce qu'il te faut... Permets-moi de jeter un coup d'œil sur cette malle, veux-tu? Les hommes ne sont pas grands connaisseurs en matière de nippes, et il suffit en voyage d'une niaiserie qu'on ne retrouve pas pour vous irriter toute une journée... Je sais bien qu'on peut acheter ce qui manque; mais à quoi bon, si on peut s'en dispenser?... (Gaiement.) Et puis cela vous fera penser à moi le long de la route, vagabond!

DUPUIS

A ta guise, ma chère... Voici les clefs. (Madame Dupnit sort.)

DUPUIS, RODVIÈfiE.

DU PUIS y changeant de ton et de yisage dès qae sa femote est sortie.

Dis-moi donc, mon ami, il me semble qu'elle a très-bien pris cela?

ROU VIE RE, sérieux.

Parfaitement. — Sais-tu, George, qu'elle a du bon, ta femme?

DUPUIS, le regardant areo attention.

N'est-ce pas?

ROUYIÈRE.

Elle est timide, modeste à l'excès ; cela lui fait tort.

Je te le disais bien, mon ami... Elle avait peur de toi... Tiens, je gagerais qu'une fois la glace rompue entre vous deux, tu auras eu peine à la reconnaître?

ROUYIÈRE.

C'est la vérité. Sous le coup de Témotion, •— car je ne te cache pas qu'elle a été vivement émue, — elle a trouvé dans son cœur des accents... qui m'ont surpris.

DUPUIJ.

Oh! pour du cœur, elle en a!

LE VILLÂGS* 47

HOUriBHB.

Ta pourrais ajouter qu'elle a de l'esprit, et du plus délicat, et du plus élevé, au besoin 1

DUPUIS, radlmix.

Ehl mon ami, je le sais bien! je ne suis pas moi-môme une bote, n'est-ce pas? L'aurais-je épousée, je te le demande, si je n'avais compris qu'il y avait là quelque chose?... Aussi, ice serait à refaire, je te le dis la main sur la conscience, je le referais;.*., et non-seulement, Tom, je suis heureux de mon €hoix, mais j'en suis fier I ... Eh ! mon Dieu, elle a des travers, » . . je les vois mieux que personne; mais, de bonne foi, qii'est*<Ge que c'est qu'un peu de gaucherie, de jargon local, — <jtielques préoccupations de clocher, — lorsqu'à côté de ces taches on voit éclater chez une femme la tendresse la plus dévouée et la plus ferniie, le sens le plus droit et le plus exquis, la piété la plus ardente et en môme temps la phis discrète,... toutes les vertus enfin qui peuvent captiver un honnête homme.

HOUVIÈRE, riant et loi touchant Pépaule.

Ah! ah! l'honnête homme! je te vois venir!... Allons, c'est bien.

Comment?

ROUVIÈHE.

fion I la conclusion de ce discours est assez claire : en y songeant mieux, en évaluant plus à loisir tout le prix du trésor qu'on a dans sa maison, on a perdu le courage de le quitter. Tu me laisses partir seul enfin... Au surplus, je le comprends.

DUPUIS

Je te jure, mon ami...

ROUVIÈRE

Âssez^ assez!... je le comprends, te dis-je.

DUPUIS, areo hamear.

Eh! tu le comprends mal... Je n'ai jamais mis en oubli les qualités de ma femme; mais, fût-elle dix fois une sainte, il n'en demeure pas moins vrai que j'ai vécu, moi, comme un limaçon! Eh! pardié, ses vertus, je n'en jouirai que mieux quand le sentiment de ma dégradation intellectuelle ne se mêlera plus, comme la voix de l'insulteur romain, à mes plus douces émotions!

ROUVIERE, haassant les épaules.

Il me fait rire, ma parole, avec sa dégradation Intellectuelle!

DUPUIS

Tu ne riais pas, il n^ si qu'un instant, quand tu me la dépeignais avec des couleurs — dont ton amitié tempérait à peine l'énergie!

Comment! tu n'as pas vu que je plaisantais?... Tous les gens d'esprit qui habitent la province s'imaginent qu'ils y deviennent idiots. Je pressentais chez toi cette manie, et je m'amusais à l'irriter... après boire!

DUPUIS

Quoi qu'il en soit, je tiens à ce voyage plus que jamais : si

j'ai ou UD moment d'hésitation, il est passé; J'ai pu craindre, je J'avoue, l'impression de ce départ sur l'esprit de ma femme; mais sa contenance vient de dissiper mes derniers scrupules.

ROUVIÈEE.

Écoute, George; tu te fies trop aux apparences : pour ne pas te contrarier, ta femme affecte une fermeté qui est bien loin de son cœur. Je sais, moi...

DU puis, «Teo colère.

Tu sais, toi I... tu sais que tu as réfléchi, que je te gênerais, et que tu me plantes là, voilà!

ROUVIÈRE

Mais non, George!... c'est un malentendu, — rien de plus. J'ai cru sincèrement, à ton langage, que tu avais changé de visée... J'ai cru aller au-devant de tes vœux en te rendant ta parole... Dès que tu persistes, il suffit; j'en suis ravi.

MARIANNE, OQTrant la porte.

Voilà les chevaux! (EUe referme la porte brusquement.)

ROUVIERE.

Hon, elle m'égorgerait, si elle pouvait, cette vieille-là. Or

Çà, ceignons nos reins. (Il s*enreloppe de 80D manteau en piaffant sur

le parquet.) A propos,... diable!... je crois me souvenir que tu ne dors pas en voiture, toi?

DOPUIS.

le te demande pardon! le mieux du monde.

Bon, tant mieux... C'est attelé, je pense t.. . Cette fenêtre

donne-t-elle sur la rue? (n renteouTre et la referme annltôt.) Ohl

ohl quelle brise infernale!... c'est à fendre les pierres!... Ah çà! j'y songe,... j'ai une glace brisée,... j'ai peur que tu ne gèles là dedans, mon pauvre ami?

DU PUIS 9 faisant sa loUette de TDfagt.

Ne crains rien ; je si^pporte le froid comme un Lapon.

mouYiisRE.

Oui?... Allons, bravo!... (Neaf heures sonnent. Entre madame Dupais portant un cbAle.)

Les MâMBS, MADAME DUPUIS, MARIANNE.

MADAME DUPUIS, d'une Toix brève et agitée.

Tout est prêt. Voici tes clefs, mon ami. J'ai réparé quelques petits oublis, tu verras, et puis, tiens, je t'ai coupé une moitié cle mon vieux cachemire pour f envelopper le cou.

DUPUIS

Quelle folie! couper son cachemire!.. . Allons, puisque x^'est fait, donne; mais c'est de la folie.

MADAME DUPUIS

Et voici l'autre moitié pour vous, monsieur Tom.

LE YILLAGB, 51

aouviàaB.

Pour moi? (n la regarde fixement) Merci» madame, merci bien.

MADÀXE DUPiriS.

Vous TOUS souviendrez de vos promesses, monsieur,

n'est-ce pas? (RouTtire fait signe qae oal, et se détonne ateo bn»»

qnerie.) Et toi, Goorgo, tu écriras à ta fille, surtout?

DUPUIS

Souvent, — et à toi aussi. (Il enfonoe m easqaette for fei jeux,)

BOUVIÈRE, n se ehanffe les pieds, et ooasnlte aree distraetlon nu calendrier posé sur la clieminée ; toat à ooap il s'éerie :

42 janvier I... Comment I c'est aujourd'hui le 42 janvier?

UADAUE DUPUIS.

Oui, — je pense... Quelle date est-ce donc, le 4 S janvier?

ROUVikRB.

Ohl c'est une date qui ne regarde que moi... Il y a cinq ans, — à pareille époque et presque à. pareille heure, — je traversais une épreuve qui sortira diflBcilement de ma mémoire... (Frappant du pied.) Y sommes-nous, Goorgo?

DUPUU,

Quelle épreuve? Un accident?

ROUVIERB.

Non. J'étais malade, tout simplement, — et malade dans une auberge, ce qui n'est pas gai.

D U P U I s , sèchement.

On est malade partout.

ROUVIÈRB.

ÉvidemmeDt; mais à quel point les impressions de la maladie et de la mort elle-même peuvent être différentes suivant les conditions oii elles nous surprennent, voilà ce qu'il faut avoir éprouvé pour le concevoir*

DUPUIS

Ueu ! la mort est toujours la mort

ROUVIÈRE

Tu crois cela, toi?... J'aurais voulu t'y voir... Tiens, c'était à Peschiera, sur le lac de Garda, joli pays d'ailleurs;... nous passerons par là, je te montrerai la maison... J'y fus retenu par je ne sais quelle fièvre d'un méchant caractère. Pendant huit jours, tout alla bien, car j'étais dans un délire continuel ; mais, un beau soir, — dans la soirée du 42 au 13 janvier, justement, — je m'éveillai tout à coup avec un tel sentiment d'anxiété et de faiblesse, et en même temps avec une lucidité d'esprit si bizarre, que je ne doutai pas de ma fin prochaine... Eh bien , George, j'ai affronté dans ma vie bien des scènes d'épouvante, — et je me les rappelle avec une sorte de plaisir; mais, quand je songe à l'instant de mon réveil dans cette misérable chambre d'auberge, — des frissons d'horreur

me courent dans les os. (Uorianne entre; sur un signe de madome Dupuis, elle s'arrête près de la porte.)

DUPUIS, M rapproehaDU

Qae yis-^tu dans cette chambre?

EOUYIÀAB.

Rien d'extraordiDaire cependant. — Des gens qui croyaient, comme moi, que j'allais passer; une vieille femme et un jeune médecin, qui causaient bas dans un coin, un prêtre agenouillé au pied de mon lit, et, pour encadrement à ce tableau d'une banalité funèbre, les rideaux flétris et les meubles dépareillés d'un hôtel garni. Mais ce qui me révolta, ce qui me remua jusqu'au fond de l'âme, ce ne fut ni l'aspect ignoble de cet intérieur, ni môme l'appareil de mort qui le remplissait : ce fut Tair d'insouciance et de distraction barbare répandu autour de moi, ce fut l'abandon profond, le vide où je me sentais mourir. — Je ne pouvais parler; mais... Dieul que cette vision m'est demeurée présentai... je regardais comme un suppliant de tous côtés, essayant de rattacher à quelque faible lien la vie qui m'échappait, demandant avec angoisse à ces visiteurs impassibles un signe d'intérêt ou seulement de pitié, interrogeant dans Fombre les murs mêmes, les meubles, tout!... cherchant un seul objet qui me parlât au cœur,... un seul souvenir qui me berçât mon dernier sommeil,... quelque chose qui m'eût connu et qui me dit adieu. — Tout m'était étrangerl

DUPUISf tombre et bourra.

Ehl la mort n'est jamais une circonstance agréable! En ce moment de crise, Tisolement peut avoir ses tristesses;

U SCÈNES ET GOMlDIES.

mais Tentourage de famille a les siennes, qui ne valent pas mieux.

ROUVlÈEE, aTee ane méloncoUe grava.

Le penses-tu?... Quant à moi, la mort, telle que Dieu Ta faite pour tous les hommes, telle que le plus grand nombre la souffre, la mort attendrie et consolée, celle qui est pleurée et qui pleure aussi, m'apparaissait, auprès de mon agonie solî* taire, comme une douce fête à peine troublée I... Ah! je Bs, cette nuit-là, de singulières réflexions 1... (use frappe lé front de la main.) Voyons, es-tu prêt?

DUP1TIS

Quand tu voudras... Quelles réflexions pouvais-tu faire?

ROUVIBRB.

Ahl pour te dire vrai, je perdis quelques grains de mon orgueil; je me félicitai moins de TexîslJBDoe que j'avais choisie hors de Tornière commune... Pourquoi le nier? Le vrai livre de la vie s'ouvrit tout à coup sous mes yeux, et j'y lus à toutes les pages , écrits d'une main divine, les mots devoir et sacrifice f Je n'avais pas voulu de cette loi vulgaire; je n'en avais vu que les rigueurs : j'en connus les bienfaits I j'en avais déserté les entraves pour courir à l'indépendance, et je n'avais trouvé qu'un étemel exil;... j'avais pensé conquérir sur la routine humaine des biens inconnus de la foule, je n'avais conquis qu'une jeunesse sans affections, — une vieillesse sans appuis, — une mort sans larmes I... (Ayec force.) Alors, Geoffge, alors, je sus à quel prix Dieu nous vend régoïëmol

DUPUIS

Tu fus longtemps dans cet état?

ROUVIÈEB.

Assez pour ne l'oublier jamais... Le jeune médecin, voyant mon regard se fixer sur lui, s*approcha de mon lit, et je sentis sur mon bras le contact de sa main froide, indifférente comme son cœur. Je le repoussai et je fermai les yeux. — J'avais vu mourir mon père; je me rappelai soudain, avec une clarté de souvenir qui m'éblouit comme une apparition, tous ceux qui l'avaient assisté à cette heure suprême, les serviteurs familiers de la maison, le vieux docteur et le prêtre à cheveux blancs, l'un et fautre ses amis d'enfance, -» ma mère enfin, mon excellente mère, tous penchés vers lui, tous hii souriant à travers leurs pleurs, et lui charmant la mort après lui avoir enchanté la vie I A cette pensée, à ces images, mon cœur, tout desséché qu'il était, se fondit en sanglots... (s« toIz m brise.)

J étais sauvé ! [n fait quelques pas; madame Dupuis, debout, lu oonde appuyé sur la cbeminée et la tète dans sa mais, détonnie 1m Teoz.)

DVPUIS, troublé.

Ces souvenirs te font mai, mon ami J

ROUVIÈRE, d'une voix rauque.

Us me font mal, — oui 1..* c'est que tout ce je vois ici, dans ce salon même, les réveille,... les exalte encore l (se pariant è lui-même.) Tous ces logls d'autrefois se ressemblent.». J'ai vu tout cela dans ma première,... dans ma meilleure jeunesse... Près de la fenêtre, comme ici, était la petite table de travail

devant laquelle je retrouvais ma mère chaque année; au coin du feu, le grand fauteuil d'où mon père se levait pour m'embrasser ; sur les murs, les portraits de famille, gardiens de la paix et de l'honneur domestiques; partout, comme ici, la trame visible de deux existences étroitement unies,... à jamais enlacées I... C'est là que je les ai vus... J'aurais dû m'instruire à leur exemple,... et il m'a fallu traîner par toute la terre l'en- Qui de ma vie déracinée et le remords sans trêve du devoir méconnu — avant de comprendre qu'ils étaient heureux!... Eux-mùmesle savaient-ils?... Hélas! n'ai-je pas entendu mon père envier ces amers plaisirs que je devais goûter ? n'ai-je pas été plus d'une 'fois le témoin ou le confident de leurs plaintes, de leurs griefs mutuels ? Pauvres vieillards I et, dès que l'un d'eux eut disparu, l'autre ne put vivre...

Dirpuis.

Mon ami I

AOUVIËRE, très-émn.

Eh bien, moi. sitôt que cette maison fut vide, je la vendis!... j'eus ce cœur-là I... La chambre où j'étais né, la fenêtre où travaillait ma mère, où j'avais vu le soleil pour la première fois, toutes les traditions, toutes les fidèles amitiés du sol natal, je vendis tout!... Je fis mieux : j'aliénai mon patrimoine,... je rivai à jamais la chaîne de mon égoïsme;... si bien qu'aujourd'hui je ne puis plus même assurer à ma vieillesse, par l'appât d'un héritage, le mensonge d'un peu de dévouement... Hélas ! ce qui m'est plus sensible, je ne puis racheter cette pauvre maison de village, pour y être aimé... au moins par des ombres,... pour y vivre moins seul les derniers jours

qui me restent, pour y mourir !... (Arec vioieDee.) Eh bien, par* tirons-DOUs enfin ?

DU PUIS, «TM élaOt lui faisitsantla main.

Oui, Tom, oui, nous allons partir, — si tu refuses d accepter pour toujours à mon foyer de famille la place d'un ami, la place d'un frère? (a sa femme.) Et toi, •— ne pleure pas... oublie cette heure d'ingratitude,... la première de ma vie,... la dernière aussi I

MADAME DUPUIS, loi lautaDt an ooo.

Ohl George ! (courant h Roayière, qui les regarde d^un œil humide.)

Oh l monsieur Tom, si ce bonheur que vous venez de nous rendre pouvait vous tenter, avec quelle joie nous vous en ferions votre part!

ROUyiËllB, hétitallt.

Madame!... mes amis!... Ah! George, on ne joue pas avec la vérité... Je me suis pris comme un enfant au piège que je

te tendais, (n s'assied comme près de défaillir : Georga et sa femme rcntoarent en le sappUant. Il reprend & demi-voix. ) C'est un doux SOngO

cependant pour un pauvre abandonné comme moi 1

MADAME DUPUIS, Joignant les mains avec tronsport.

11 reste !

MARIANNE, qui s'essuie les yeux dans un coin.

Je vas lui' faire son lit dans la belle chambre bleue, n'est-ce

pas, madame ? (Elle court veri la porte.)

5i SCÈNES ET COMÉDIES.

ROWIÀRE, se Itrant préQtpItanimnt.

Eh ! diable, Marianne I Je vous dis que j'y vas 1

EOUVIÈRB*

Eh bien,... oui, c'est bon; mais n'allez pas me mettre les pieds plus haut que la tôte, ma toute belle!... Soixante centimètres d'inclinaison, s'il vous platt 1 et puis, Marianne, gardezvous, sur votre vie... (U «PtntamiDpt, seooiw la této en fonriant et

«Joute arec doueeur. ) Faites comme VOUS l'ontondrez, Marianne^ ce sera très-bien, (varianne son.) Vous voyez, mes amis, toujours ce maudit égoïsme qui perce,... mais vous me déferez de cela, vous autres... Ahl je vais donc me reposer un peul (n se rassied.) Faites-moi un grand plaisir, madame Dupuisi... Je connais par expérieace les misères de l'exil : rappelez votre chatte!

PERSONNAGES

PERNAND DB LUSSAC, quarante-cinq ans.

OLOTILDB, sa femme, trente-cinq ans.

La scène se passe à Paris.

LE

La chambre de ^lotilde : intérieur somptaevx et élégant. — Porte à droite dans un pan coupé; porte an fond. — Une cheminée dani nn pan coapé à gauche; une lampe allumée et du feu. ** Fenêtre à gauche. ~ Il est une heure du matin. Clotilde, en toilette de bal et en burnous, entre par la porte de droite. M. de Lussac reste au dehors sur le palier, nn bougeoir 4 la main, comme s*apprôlant A monter à l'étage supérieur : il porte par-dessos ion costume de bal un paletot dont le collet est releré.

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