L'EMPEREUR LOTHAIRE ET LE PAPE INNOCENT
Ces honneurs ne suffisaient pas à Innocent; il attendait de Lothaire un service important. Il comptait sur lui pour chasser de Rome Anaclet. Il lui représenta que l'empereur était le protecteur de l'Église et devait faire triompher le pape qu'il avait reconnu. Lothaire se laissa facilement convaincre; il promit d'aller à Rome avec une armée aussitôt qu'il pourrait.
Pour tant d'humilité et de dévouement, Lothaire espérait une récompense. Il pria le pape de renoncer à quelques-uns des avantages que le Concordat de Worms avait accordés au Saint-Siège et que lui-même avait confirmés avant son couronnement. Depuis, il avait reconnu que l'investiture par le sceptre, après l'élection et la consécration, n'était qu'une vaine formalité qui laissait en dehors de l'autorité de l'empereur les giands fiefs ecclésiastiques.
11 demanda donc qu'on revînt aux anciennes investitures, un peu modifiées. Le pape fut embarrassé et ne répondit pas tout de suite. Les cardinaux tremblaient, pensant que la vieille querelle du pape et de l'empereur allait
recommencer.
Alors saint Bernard intervint, avec son éloquence à laquelle ses contemporains ne résistaient pas. Il déclara à l'empereur que toute concession sur ce point était impossible au pape. Lothaire n'insista pas; il voyait les archevêques et les évêques allemands peu disposés à le soutenir.
Quelques jours après un synode eut lieu à Liège. On y excommunia Anaclet et tous ses adhérents, on y proclama de nouveau les canons contre les prêtres mariés et on y interdit aux fidèles d'entendre leur messe. En conséquence Lothaire envoya un évêque à Rome, pour sommer Anaclet d'abandonner la tiare.
Au commencement d'avril, Lothaire et Innocent se séparèrent. Ils pensaient se revoir à la fin de l'année en Italie.
Innocent revint en France; on l'y revit avec peu de plaisir. Il était sans ressources et dépouillait les églises pour entretenir sa suite. Il passa ensuite
en Italie.
Dans un concile qu'il tint en Lombardie, tous les évêques le reconnurent pour le véritable Pape, sauf celui de Milan.
Au printemps de l'année suivante, Lothaire le rejoignit; il amenait deux mille chevaliers allemands et trois cents guerriers Bohémiens. Le pape et l'empereur se dirigèrent sur Rome, lentement, avec beaucoup de difficultés. L'argent leur manquait.
A la fin d'avril, Lothaire campa devant Rome près de la porte Nomentane; queKiues barons, anciens partisans d'Innocent ou récemment ralliés à sa cause, et avec eux le préfet de la ville, Téobald, vinrent lui rendre l'hommage. Il entra dans Rome sans résistance, conduisit Innocent au palais de Latran, et s'intalla tout près de lui, dans un palais du mont Aventin. Les soldats dressèrent leur tente près de Saint-Paul Ijors-les-murs, Anaclet restait maître de la rive droite et du château Saint-Ange. Lothaire le déclara
ennemi de l'empire.
Le 4 juin 1 133, Innocent donna à Lothaire la couronne impériale, après avoir reçu de lui le serment habituel, de « défendre la personne du pape, la puissance de l'Église, et les régales de saint Pierre ». La cérémonie ne put se faire à la basilique de Saint-Pierre dont Anaclet était maître; et la procession ne se fit qu'entre l'Aventin et Saint-Jean de Latran où Innocent attendait Lothaire.
Les Romains avaient cédé à la force mais, après le départ de l'empereur, Anaclet redevint maître de toute la ville, et Innocent dut s'enftiir à Pise.
Ce fut seulement trois ans plus tard que Lothaire revint en Italie. Il amenait cette fois une forte armée; à Pise, il assista à un concile qui reconnut Innocent. Mais les Milanais continuaient à obéir à leur archevêque Anselme qui restait fidèle à Anaclet. Saint Bernard entra dans la ville et par son éloquence il parvint à retourner tous les esprits. Anselme fut déposé et prit la fuite. Après avoir fait pénitence et reçu l'absolution, les Milanais proposèrent à Bernard d'être leur archevêque; l'abbé, qui s'en souciait peu, s'en remit, dit-on, à la décision de son âne. L'âne, resté libre, s'en fut vers la porte et sortit de la ville; Bernard le suivit.
Après un hiver passé en Romagne, Innocent et Lothaire marchèrent ensemble contre le roi de Sicile, Roger II, qui venait de conquérir l'Italie méridionale et l'obligèrent à s'enfuir en Sicile.
Vainqueurs, le pape et l'empereur faillirent se brouiller. Quand il s'agit d'investir Rainuif du duché d'Apulie qu'on venait de reconquérir, chacun prétendit à recevoir de lui l'hommage : Innocent, comme héritier des droits de Grégoire VII; Lothaire, comme héritier des droits d'Otton. Us se mirent pourtant d'accord : pendant la cérémonie, ils tinrent tous deux la bannière, le pape par la pointe, l'empereur par la hampe.
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SAINT BERNARD Eï CONRAD III
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En ii44, Edtliii Zenki, émir de Mossoul, prit Edesse et la détruisit.
Les chrétiens de Palestine, se voyant impuissants à défendre Antioclie et Jérusalem, envoyèrent plusieurs ambassades au roi de France pour l'appeler à leur secours. Louis VII fut facile à convaincre; à Noël ii45, il invita les princes et les évéques réunis à Bourges à prendre la croix avec lui; l'évêque de Langres émut l'assemblée par le tableau des malheurs de l'Orient. Mais comme le conseiller du roi, Suger, s'opposait de toutes ses forces à la croisade, on décida que la question serait résolue dans une autre réunion plénière qui se tiendrait à Vézelay, en Bourgogne, aux prochaines
fêtes de Pâques.
Pour ne pas s'exposer à un échec, Louis VII s'adressa à saint Bernard, abbé de Clairvaux, dont l'autorité était très grande en France; évéques et seigneurs recevaient ses avis comme des oracles. Il avait alors cinquantecinq ans et, depuis trois ans, il ne sortait plus de son cloître. La responsabilité que le roi lui demandait de prendre l'effraya; il refusa de prêcher la croisade jusqu'à ce que le pape lui en eût donné l'ordre.
Le pape Eugène III aurait voulu prêcher lui-même cette croisade, mais une émeute le retenait à Rome. Il chargea l'abbé de Clairvaux de le remplacer et adressa au roi et aux nobles de France une bulle les invitant à s'armer pour défendre le tombeau du Christ. Saint Bernard consentit alors à présider au nom du pape l'assemblée de Vézelay.
Une foule énorme y accourut; on dut construire une tribune à mi-côte d'une colline, et saint Bernard harangua cette foule en plein air. Sa parole excita un grand enthousiasme, tous les assistants prirent la croix.
Au mois de mai, saint Bernard put écrire au pape : « Vous avez
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ordonné, j'ai obëî; c'est votre autorité qui a fait fructifier mon obéissance. J'ai parlé et les Croisés se sont multipliés à l'infini. Les villages et les bourgs sont déserts. Vous auriez peine à trouver un homme pour sept femmes. On ne voit partout que des veuves dont les maris sont encore vivants. »
Saint Bernard ne songeait pas d'abord à prêcher la croisade en Allemagne; Conrad III luttait alors contre les ducs de Saxe, maîtres de la moitié de l'empire; il ne semblait pas possible qu'il consentît à aller en Palestine. Mais un moine, nommé Rodolphe, avait déjà entrepris de prêcher la croisade sur les bords du Rhin; de Strasbourg à Cologne, un dixième de la population avait, dit-on, reçu la croix de ses mains. Rodolphe tourna contre les Juifs l'enthousiasme qu'il avait excité; il les désignait comme les plus dangereux ennemis du Christ et répétait qu'il fallait les tuer avant de partir pour la Terre Sainte. Les Juifs demandèrent la protection des évêques; l'archevêque de Cologne leur offrit un asile dans le fort de Falkenberg; mais ailleurs on ne put les défendre et beaucoup furent massacrés. .
Voici comment un Juif raconte ces événements auxquels il a assisté. « Moi, Jeschua Ben-Meir, je suis né au mois de Tebeth 5267. Ma famille appartient à la race d'Aron, et mon père, chassé du royaume d'Espagne, alla s'établir dans la ville d'Avignon, en Provence, baignée par le Rhône. De là nous allâmes à Gênes où nous restâmes jusque vers ces temps-ci.
« Lorsque les Occidentaux apprirent que les Turcs avaient renversé la ville d'Edesse conquise autrefois par les chrétiens, le pape Eugène envoya de tous côtés des messagers pour dire aux princes : « Que faites-vous? Les « calamités sont à leur comble, et vous n'êtes pas émus! Courage! partez pour « la terre d'Israël, exterminez les Turcs. » Le prêtre Bernard alla de ville en ville et fit entendre les soupirs des chrétiens.
a Mais ce temps-là fut pour la maison de Jacob un temps de désolation. Elle fut accablée de maux et frappée de plaies, ses genoux fléchirent, sa douleur cria dans ses entrailles. Un prêtre, nommé Rodolphe, vint en Allemagne, afin de marquer d'une croix tous ceux qui s'engageaient à combattre pour Jérusalem. Ce méchant homme excita le peuple par de violents discours à nous exterminer. Il disait : « Allons! le temps de ce peuple est « venu! il faut l'égorger jusqu'au dernier. »
a Ce prêtre prêcha dans beaucoup de villes, séduisant partout les chrétiens, montrant qu'avant de partir pour la Palestine, il fallait massacrer les Juifs. Les Juifs étaient en proie à la terreur.