SUR LES ROMAINS
Dans les premières années de notre ère, les Romains purent croire la Germanie soumise. Quand Tibère vint prendre le commandement de l'armée du Rhin, tous les peuples lui envoyèrent des ambassadeurs et demandèrent à être admis dans l'alliance de Rome. Tibère encouragea ces dispositions; il attira les chefs des Germains auprès de lui et les gagna par des présents; on envoya leurs fils à Rome pour les instruire et on les admit aux grades et aux honneurs. Dans chaque peuple se forma un parti dévoué aux Romains.
Les Germains commencèrent à faire le commerce avec les envahisseurs, et les Romains, qui, au temps de César, ne passaient pas le Rhin sans avoir fait leur testament, se mirent à dire qu'on pouvait vivre en Germanie et que le ciel même et le sol y étaient devenus moins rudes.
En l'an 7 après Jésus-Christ, Varus fut nommé gouverneur de Germanie. Varus était un des favoris d'Auguste, dont il avait épousé la nièce. Gouverneur en Syrie, il s'y était conduit comme se conduisaient ordinairement les administrateurs romains dans les provinces orientales : il s'était enrichi par
a SCÈNES ET ÉPISODES DE L'IIISTOIRE D'ALLEMAGNE.
ses exactions et avait terrorisé les liahitants par sa dureté; un jour, pour punir quelques désordres, il avait fait crucifier s>, ooo prisonniers le long des chemins.
Jusqu'à l'arrivée de Varus, les Germains avaient conservé toutes leurs coutumes. Ils n'avaient pas de justice civile; chacun vengeait son offense personnelle. Les Romains ne leur imposaient pas d'autre charge que le service militaire.
Varus crut pousoir gouverner la Germanie comme la Syrie. Il étal)lit des impôts payables en argent et ordonna que la justice fut rendue comme à Rome, au nom des mêmes lois, avec le même appareil compliqué et les mêmes formules obscures. 11 fit ûiire des enquêtes, interrogea des témoins, s'entoura d'houimes de loi iiui plaidaient longuement en latin, et de licteurs qui, pour exécuter ses sentences, frappaient les accusés de verges ou de la hache. Les Germains se mirent à haïr cette justice rendue suivant des formes étrangères et dans une langue qu'ils ne comprenaient pas.
L'armée romaine était alors dans son campement d'été, au confluent du Wéser et de la Verra, au milieu des Chérusciues, l'un des plus grands peuples
de Germanie.
Les Chéruscpies semblaient complètement soumis; leurs deux principaux
chefs, Segimer et Ségeste, étaient de fidèles amis de Rome; Inguiomer, le
frère de Segimer, ainsi que ses deux fils, Arminius et Flavius, étaient ofliciers
dans l'armée romaine; le fds de Ségeste, Segimund, était prêtre de l'autel
d'Auguste à Cologne.
Arminius avait alors aO ans. Il avait été élevé à Rome, et, pour ses brillants services dans les légions, avait obtenu le droit de cité et le titre de chevalier. Varus avait une confiance absolue dans son dévouement et dans son habileté militaire et lui demandait fréquemment conseil. Mais le dévouement d'Arminius n'était pas sincère; dans le fond, il détestait les Romains et
rêvait de les chasser de son pays.
Quand il vit (pie l'administration de Varus mécontentait les nobles Chérusques, il eut avec eux des entrevues secrètes dans Icstpielles il les excita à la révolte. Une conjuration se forma; les chefs des peuples voisins y entrèrent; Arminius fut choisi comme chef.
Les conjurés savaient qu'il était impossible de vaincre 4o ooo Romains dans leur camp; il fallait les diviser, les faire sortir de leurs retranchements et les surprendre. Sur l'ordre d'Arminius, il y eut dans divers cantons des soulèvements partiels; les chefs de ces cantons vinrent dire à Varus que des
incursions de brigands les inquiétaient et demandèrent des garnisons romaines pour leur sûreté. Varus, conseillé par Arminius, accorda tout ce qu'on demanda. Une moitié de son armée fut bientôt disséminée le long du Wéser. Quand il n'eut plus avec lui que trois légions, il apprit qu'un peuple éloigné se révoltait. Arminius lui persuada de s'y porter lui-même avec toutes ses forces. Varus annonça son départ.
Ségeste, un des chefs des Chérusques, avait refusé d'entrer dans la conspiration, par amitié pour Rome ou pr-r haine contre Arminius qui lui avait enlevé sa fille, la belle Thusnelda. Il dévoila à Varus les projets des conjurés, a Fais arrêter tous les chefs, lui dit-il, et moi avec eux; nous absents, le peuple n'osera rien entreprendre. Plus tard, tu feras une enquête et tu sépareras les innocents des coupables. » Varus ne voulut rien croire et se mit en marche. Les légions s'avancèrent avec une longue suite de bagages, sans ordre et sans précaution, comme pour une promenade en pays romain, jusqu'au massif montagneux de l'Osning qui borde à l'est la plaine de l'Ems. Ce sont des collines parallèles, séparées par des vallées étroites et souvent inondées, qui ne communiquent entre elles que par un petit nombre de défdés. Ces hauteurs étaient alors couvertes jusqu'à leur pied de forêts presque impénétrables, dont l'une est appelée la Forêt de Teutberg. A l'Est et à l'Ouest s'étendaient de vastes marais.
Quand les Romains furent engagés dans ce pays dangereux, ils se virent attaqués de tous les côtés en même temps par les Germains qui arrivaient sur eux après avoir exterminé les garnisons dispersées dans le pays. Arminius avec quelques-uns de ses compagnons était resté auprès de Varus pour mieux le tromper; un soir, après avoir dîné avec Varus dans sa tente, il disparut et alla se mettre à la tête des révoltés. Rientôt après on apprit que, sur l'ordre d'Arminius, les Rarbares avaient massacré les légionnaires de l'arrière-garde.
Tout le jour, les Romains marchèrent sous une grêle de pierres et de traits, impuissants à se défendre contre les ennemis postés sur les rochers ou abrités par les bois. Le soir, ils purent camper dans une position assez sûre; mais le manque de vivres les empêcha de s'y arrêter pour soutenir un siège. Le lendemain, ils partirent après avoir brûlé leurs bagages; jusqu'au soir, les Germains les massacrèrent à travers les forêts où ils étaient obligés de s'ouvrir un chemin à la hache. Ce qui restait des trois légions coucha dans un camp qui eût suffi pour une légion.
Le troisième jour, ils sortirent des montagnes et entrèrent dans une
plaine marécageuse; on était en automne, une pluie torrentielle et un vent violent les empêchaient .le voir oi. ils allaient. Les Germains les poussèrent ,lans un marais où ils n'eurent plus qu'à les tuer avec leurs longues p.ques.
Le lieutenant de Varus, Memonius Vala, s'enfuit à la tête ,1e la cavalerie et tomba sur une l.an<Ie de Germains qui le massacrèrent avec sa troupe ; Varus, blessé ne voulut pas survivre à son .lésastre, et se perça de son epee; un des préfetl du camp, Ceconius, se tua, après avoir proposé de se rendre.
Les trois légions furent anéanties, et avec elles, trois corps de cavalerie et six cohortes d'auxiliaires. Les légions détruites étaient la 17', la .8 et la 19". Ces numéros furent désormais proscrits; jamais plus aucune légion ne les porta jusqu'à la lin de l'histoire de Rome. ,. .
Les Germains n'épargnèrent que quel.,ues sol.lats et les vendirent comme esclaves; ,.uclques-uns ne furent délivrés que quarante ans plus tard. Les officiers qui furent pris vivants furent sacrifiés aux .lieux sur le champ de batVille Tous les hommes de loi furent égorgés; on raconta même que les Barbares avaient coupé la langue .l'un avocat, lui avaient cousu la bouche et lui disaient en ricanant : « Siffle <lonc à présent, vipère !»
Deux .les aigles tombèrent aux mains des barliares; l'officier .[ui portait l'autre put, avant de mourir, l'arracher .le sa pique et l'enfoncer dans le marais. Six ans après, Germanicus la retrouva; la deuxième fut reconquise en l'an 16, la troisième seulement sous le règne de Claude.
Les Romains avaient pu enterrer le corps de Varus; mais les Germains le déterrèrent et Arminius lui coupa la tête, <i«il envoya à Marbod pour u. annoncer sa victoire et linviter à se join.lre à lui. Marbo.l était le chef des Marcomans ciui habitaient précédemment la légion .lu Mein; on 1 avait eleve a Rome comme Arminius; mais, de retour en Gernianie, il avait emmené son peuple ,lans le pavs que protègent les monts .le Rohême. Il voulait y créer un royaume in.lépen.lant ; il avait une capitale, une cita.lelle et une armée de 70000 hommes organisée à la romaine.
Quand la nouvelle .lu désastre de Varus arriva à Rome, elle y jeta la consternation. Auguste ne put cacher son désespoir; il déchira son vêtement et se mit à pleurer; pendant un mois il garda le deuil et souvent .ans la nuit on lentciulait crier : . Varus, Varus, rends-moi mes légions ! » H ordonna de prières publiques et promit à Jupiter des cérémonies extraordinaires s .1 venait
au secours .le la République.
Comme on croyait Rome menacée, on se l.àt^ de prendre des mesures de
sûreté; Tibère fut rappelé frillyrie, où il était allé réprimer une révolte, la garde de la ville fut doublée, les Gaulois et les Germains qui se trouvaient à Rome ou dans les environs furent déportés dans les îles de la Méditerranée. On croyait que tout le monde barbare allait marcher sur l'Italie.
Bientôt on apprit que la Germanie ne s'était pas soulevée toute entière; les tribus de l'ouest, les Bataves, les Frisons et les Chauques étaient restés fidèles. Marbod refusait de faire cause commune avec Arminius ; il envoya même la tête de Varus à Auguste, qui la fit inhumer dans le tombeau de sa propre famille. Les pays où l'on craignait des soulèvements, la Pannonie, la Dalmatie et la Gaule, ne remuèrent pas. L'Italie n'était donc pas menacée, la terreur se calma.
Mais, pour venger l'honneur de Rome, il fallait des légions nouvelles. On eut beaucoup de peine à les former; il fallut rappeler les vétérans, enrôler les affranchis, menacer les citoyens de confisquer leurs biens s'ils ne s'enrôlaient pas. On put ainsi lever huit légions qu'on envoya sur le Rhin, sous le commandement de Tibère auquel on adjoignit Germanicus.
Bientôt après, Auguste mourut. Tibère lui succéda et Germanicus resta seul chef de l'armée de Germanie. Ses soldats voulant profiter du changement de règne, se révoltèrent pour obtenir une réduction de la durée du service et une augmentation de solde. Sa femme et son fils durent quitter le camp romain et demander asile aux Trévires. Aussitôt la discipline rétablie, et bien qu'on fût à l'entrée de l'hiver, il passa le Rhin et tomba sur les Marses; de tous les alliés des Chérusques, c'étaient les seuls qu'il put atteindre à ce moment. Il les surprit au milieu de leurs fêtes religieuses, en massacra un grand nombre et rasa le bois sacré qui servait de temple à leur déesse Tofana. Comme il revenait de cette expédition, il apprit que Ségeste, assiégé par Arminius, implorait le secours des Romains. Au printemps suivant, il alla le délivrer. Thusnelda, femme d'Arminius et fille de Ségeste, était alors chez son père; Germanicus la fit prisonnière et l'envoya en Italie.
Arminius furieux, appela les Chérusques à la vengeance; une nouvelle ligue se forma que Germanicus se hâta d'attaquer. Il envoya quatre légions, sous les ordres de Caecina par la vallée de la Lippe; lui-même avec quatre autres légions, descendit le Rhin et remonta l'Ems ; sa cavalerie traversa le pays des Frisons. Les trois corps se rejoignirent sur la rive droite de l'Ems et pénétrèrent dans la forêt de Teutberg. Germanicus visita le marais où Varus avait péri six ans auparavant; il fit enterrer les débris humains dont le sol
était couvert et éleva un tombeau sur lequel il offrit un sacrifice expiatoire.
A quelque distance de la forêt de Teutberg, Arminius l'atteignit; après une bataille indécise, Germanicus donna à son armée le signal de la retraite. On était à la lin de septembre et les Romains ne pouvaient hiverner dans cette région. Germanicus s'embarqua sur l'Ems avec ses quatre légions; Caec.na ramena les autres par la voie de terre.
CcTcina devait se bâter, le pays qu'il traversait, difficile en tout temps était surtout dangereux en automne. C'était une immense plaine basse couverte de marais et de tourbières; les rivières, sans pente, y étaient fréquemment débordées et le sol n'était nulle part assez ferme pour qu'une armée put s'y
engager sans danger.
Du Wéser au Rhin, les Romains n'avaient pas d'autre chemin; ailleurs ds auraient trouvé d'épaisses forêts où les embuscades les auraient décimés. Pour franchir cette plaine marécageuse ils avaient fait une route qu'ils appelaient les Longs-Ponts. C'était une chaussée longue de i5o kilomètres et large de trois mètres, bordée de fossés profonds et couverte de madriers posés en travers. En été, c'était un chemin assez sûr, mais après les pluies d'automne, la chaussée était souvent submergée. D'ailleurs les Germains l'avaient détruite en plusieurs points, et la marche des Romains était ralentie par les réparations qu'ils étaient ol)ligés d'y faire.
Arminius les avait devancés; son armée était cachée sur une colline boisée qui bordait le marais. Il y eut un premier combat où les Romains eurent le dessous; la nuit les dégagea. Le lendemain Caecina essaya de sauver ses bagages; mais les soldats qui devaient entourer la chaussée s'effrayèrent de combattre dans un marais où leurs armes les gênaient et où ils ne pouvaient se défendre; ils s'enfuirent et allèrent se reformer ailleurs. Les barbares prirent les bagages; leur avidité sauva les Romains, qui purent, sur le soir, arriver à un terrain solide où ils campèrent. Ils n'avaient plus que leurs armes; leurs outils, leurs tentes et leurs vivres étaient perdus. Ils passèrent une nuit d'angoisse, obsédés par le souvenir de Varus, qui avait péri dans une situation pareille à la leur, et entourés de près par les Germains qui les injuriaient. Un cheval échappé ayant renversé quelques hommes, ils crurent leur camp envahi et se précipitèrent, pour fuir, à la porte la plus éloignée des ennemis. Caecina se coucha en travers de la porte; les soldats n'osèrent fouler aux pieds leur général et se calmèrent; Cœcina les rassembla et leur montra que la fuite, c'était pour tous la mort assurée dans le marais ou sous les coups des Barbares,
que la seule chance de salut, c'était de sortir et de vaincre ensemble. Puis il distribua ses chevaux et ceux de ses officiers aux meilleurs soldats, qui seraient chargés le lendemain d'ouvrir un passage pour l'infanterie.
Pendant ce temps, les Germains détournaient les ruisseaux pour noyer le camp des Romains et leurs chefs tenaient conseil. Arminius était d'avis de ne pas attaquer; les Romains n'ayant pas de vivres seraient bien obligés de sortir, et il serait facile de les massacrer dans le marais. Son oncle Inguiomer préférait l'attaque immédiate; ce serait plus vite fini et les Germains feraient plus de prisonniers et plus de butin. L'avis d'Inguiomer prévalut; ce fut le salut des Romains.
Dès le matin les Barbares entourèrent le camp, comblèrent les fossés et essayèrent d'arracher les palissades. Brusquement les Romains sortirent; sur ce terrain solide ils retrouvaient leur supériorité. Les Germains furent taillés en pièces; Arminius et Inguiomer s'enfuirent, blessés tous deux. Cœcina arriva au Rhin : on ne l'attendait plus, et on avait été sur le point de couper le pont pour empêcher les Germains d'envahir la Gaule.
L'année suivante, Germanicus fit construire mille bateaux sur la Meuse et sur le Rhin; il y embarqua huit légions, descendit le Rhin, atteignit la mer par le canal de Drusus, longea la côte, puis remonta l'Ems jusqu'à Amisia. De là, il amena son armée sur la rive gauche du Wéser. Arminius avec les Germains occupaient déjà la rive droite; son frère Flavius était dans l'armée romaine; d'une rive à l'autre les deux frères purent s'injurier.
Les cavaliers Bataves de Germanicus mirent leurs chevaux à la nage et passèrent le fleuve, leur chef Cariovald en tète; mais les Romains n'ajant i)as osé les suivre, ils se virent seuls aux prises avec les Chérusques, qui les massacrèrent jusqu'au dernier.
Trois jours après, quand les ponts furent achevés, l'armée romaine passa et vint se ranger dans une plaine que les Germains appelaient Idistavisus, c'est-à-dire « prairie des fées » .
Germanicus avait plus de cent mille hommes. A l'avant-garde il mit les Gaulois et les auxiliaires Germains; en deuxième ligne, les archers à pied et quatre légions; au centre, deux cohortes et la cavalerie d'élite qu'il commandait lui-même; enfin, quatre autres légions, les archers à cheval et le reste des cohortes auxiliaires.
Arminius avait disposé dans la plaine la plus grande partie de son armée; lui-même s'était placé un peu en arrière, à mi-côte des collines qui limitent à
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ViCTOiBF. i»'Ar>h\ii-s siii i.i-s Rom\i\s. — Composilion et d,<siii dr Miitlm.