‹ Scènes et épisodes de l'histoire d'Allemagne [microform]Chapitre 56 sur 56 · ANDRE HOFER · texte numérisé non relu

ANDRE HOFER

ET L'INSURRECTION DU TYROL

Après la campagne d'Austerlitz Napoléon enleva à la maison d'Autriclie plusieurs lambeaux de son territoire : il lui prit le T\ roi et donna ce pa> s au prince bavarois Mr\ Joseph pour le récompenser de son attachement à la France. LesTyrohens supportèrent mal ce chanpfement de domination.

Depuis lonjrtemps le Tyrol était rattaché à la Maison d'Autriche et la famille de Habsbourg était aimée de ses populations. Dès le xiv' siècle les empereurs avaient travaillé à s'unir étroitement ce pays dont les vallées étaient les avenues de l'Italie; des colons, des artisans, des mineurs venus d'Allemagne, des chevaliers possesseurs de fiefs et de châteaux avaient fait pénétrer les mœurs et la langue de l'Allemagne, avaient répandu le loyalisme envers la dynastie hahsbourgeoise, et le Tyrol (pii parlait l'italien n'était pas moins fidèle (|ue le Tyrol allemand.

Au moment même où Napoléon réunissait le Tyrol à la Bavière, la Ua\ ièic su])issait des transformations politiques antipathi(pies aux traditions et aux mœurs des Tyroliens. Le prince bavarois Alax Joseph laissait son ministre INlontgelas, un Savoyard d'esprit ouvert et libéral, partisan des idées philosophi(iues et des innovations françaises, réformer son État transformé en royaume. Montgelas, à la façon de l'empereur d'Autriche, Joseph II. faisait se succéder les ordonnances concernant les impôts, les douanes, l'armée, il améliorait l'instruction publirpie et la justice, modérait les rigueurs de la censure, limitait l'influence du clergé; enfin, pour faire face à la situation financière, il sécularisait les couvents.

Montgelas traita le Tyrol comme les autres provinces du royaume. Là,

il supprima les anciens états, infodu.sit le nouveau eode de Bavière; il cen.raL le pouvoir entre .es mains d'un commissaire gênerai. 11 app ,ua,t ,a conscription n.ili.aire sans respect pour l'ancien mode d --■"-'• «J^^^; pement et de recrutement. Tous ces changements paraissaient d autant plus odieux aux Tyroliens qu'ils étaient faits en vue d'une guerre prochaine contre

Les réformes ecclésiasti.iues indignaient plus encore le Evrol, passionnément attaché à ses évèques et à ses prêtres : les trois évèques du r>rol devaient abandonner au roi la collation .le tous les bénéUces, soumettre leur clergé aux ordonnances royales concernant la police d'Kglise, admettre uniquement aux ordres sacrés les clercs examinés et approuvés par les prolesseurs

de l'université d'Innshruck.

Ces réformes entraînèrent la lutte entre le clergé tyrolien et le gouvernement bavarois; les évè<,ues de Coire et de Trente furent exilés, un cure ut jeté en prison. C'étaient U. de graves griefs pour les Tyroliens. Le c erge et la maison de Habsbourg exploitèrent habilement ces griefs contre le gouver-

nement de Munich. • • r •. «

Au mois de noveml)re 1808 un fonctionnaire bavarois informa, son mii.istre qu'une agitation clandestine se propageait dans le lyrol; les n.ontagnards tenaient des réunions secrètes. Les nombreuses auberges ciui e long des vallées jalonnent les routes suivies par les voyageurs servaient de lieux de réunion. C'est là ciue l'on cachait des armes, des munmons, c est la qu'aux jours de fête on s'assemblait pour les jeux de la c.ble et du tn-. Les hôteliers, les plus influents et les plus écoutés de ces montagnards, étaient les chefs de la sourde conspiration.

Dans le courant de l'été on avait reçu, dans le Tvrol, de mystérieux messages venus de Vienne ; puis l'archiduc Jean, l'idole de ces populations parmi lesquelles il avait séjourné avant la sécession, ht ap,,clcr 1 aubergiste AmlréHofer. Hofer partit avec quelques Tyroliens. On lui numtra, a.nsi qu a ses compagnons, un plan qu'Hormayr, Tyrolien de naissance, lustonen de sa patrie, fixé à la cour de Vienne, avait préparé pour l'émanc.pation du pays. Les n.ontagnards adoptèrent le plan et retournèrent dans leurs montagnes. André Hofer, que l'archiduc venait de désigner ainsi connne le chef de l'insurrection, était alors un homme de quarante et un ans. Il était ne en 1 jbj à Saint-Léonard, dans la vallée de Passeyer, dont les habitants étaient reputes pour la piété, la bienveillance, l'horreur du travail sédentaire et 1 amour

ANDRE HOFER ET L'INSURRECTION DU TYROL

des longues chasses à travers monts et rochers. Le père d'André Hofer était hôtelier. On l'appelait Sandwirth (hôtelier du sable parce que son auberge était dans les environs d'un lieu ravagé par le ruisseau de Passeyer et couvert d'un lit de sable. Sa famille possédait l'auberge depuis le xvii' siècle et elle était influente dans la vallée.

Hofer fit d'abord dans le Tyrol méridional et la vallée de l'Inn le commerce du vin, de l'eau-de-vie, du bétail et des chevaux. Quand il épousa une fille de paysans, Anna Ladiinier, il prit Taubcrge de son père. André Hofer avait le type physicpie de ses concitoyens, mais il était d'une force supérieure. Sa taille était élevée, sa poitrine large, il avait au-dessous d'un visage rouge une longue l)arbe noire qui tombait sur sa poitrine. C'était un homme bon et honnête, dont les projets étaient souvent confus, mais il était dirigé par deux sentiments très vifs, le dévouement pour la maison de Habsbourg et l'attachement fidèle au clergé de son pays.

Déjà Hofer avait fait preuve de son dévouement à la maison d'Autriche; il avait, avec ses compatriotes de la vallée de Passeyer, pris les armes contre les armées françaises, quand en 1797 on apprit que Joubert marchait sur le Tyrol; et quand en 180") l'archiduc Jean se retira, Hofer fut de ceux qui le reconduisirent jusqu'à la frontière. En 1808, au retour de son voyage à Vienne, il fut comme investi de la direction du mouvement par la confiance que lui témoignait l'archiduc, bien qu'il n'ait pas été le seul Tyrolien qui eût organisé l'agitation.

Au mois d'avril 1809, le roi de Bavière apprit officiellement aux T\ roliens que la guerre était déclarée à l'empereur d'Autriche par Napoléon et ses alliés. Le seul évèque qui ne fut point exilé, M. de Tiadron, exhorta par prudence le peuple du T}rol à rester calme. Mais au même moment l'archiduc Jean et le baron Hormayr, qui avait de Vienne préparé l'insurrection, appelaient les Tyroliens aux armes.

Le 8 avril, André Hofer convoque ses concitoyens en ces termes : Cl Demain 9 avril, pour Dieu, l'Empereur et la Patrie, on marchera en avant et chacun est invité à se battre en brave. »

Le capitaine Karl de Bauer, (pii fut témoin de l'insurrection, apprécie en ces termes les sentiments qui poussèrent le peuple à la révolte. « Ce n'était pas la religion toute seule qui inspiiait aux paysans ce belliqueux acharnement, mais l'esprit de liberté dans tous les sens, aussi l)ien dans la religion que dans les afl'aires civiles; de là leur rage contre les juifs et protestants, parce que le

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peuple ne peut souflVir (lue personne pense ou agisse autrement ([ue lui. Le plus maltraité dans cette révolution était l'habitant de la ville; il était persécuté par les Bavarois comme Tvrolien, et par les Tyroliens comme un monsieur, ou, ce qui est même chose pour eux, comme un coquin. Les paysans appelaient Messieurs les Cocpiins cette classe de hour-eois cpii, au milieu du luxe croissant, ne pouvant suflfire à ses exi-ences avec leur revenu peu considérable, sont forcés de s'aider aux dépens du paysan. Le paysan était en outre excité contre le luxe par son sens droit, ses principes sucés avec le lait, ses idées patriarcales, comme contre son ennemi naturel. De là cette raj;e que lui inspiraient les épaules et les seins nus, les cheveux bouclés des dames et les vêtements à la mode des messieurs. Les femmes elles-mêmes prenaient une part ardente à cette haine et dans certains lieux elles se montraient plus

intraitables (pie les hommes. »

A Hall les fennnes voulaient prendre ces libre penseurs, ces jacobins, par la famine, ne plus porter de vivres au marché. La haine des bourgeois faisait la force de Hofer, un homme de la montagne, et llormayr passait aux yeux du peuple à l'arrière plan, car il portait le frac noir et le chapeau viennois et se refusait à prendre, pour flatter l'amour-propre des insurgés, l'habit des paysans.

Dans la lutte entre les Tyroliens et leurs adversaires, les chances étaient bien inégales; les montagnards connaissaient tous les défilés et tous les sentiers de la région; rhal)itu<le de chasser le chamois, munis du pic et de la carabine, approvisionnés d'une maigre pitance, leur rendait facile une guerre d'embuscade. Contre eux d'ailleurs, un petit nombre d'adversaires. Napoléon ayant donné l'ordre à l'armée bavaroise de se masser sur l'Isar, il ne restait guère au Tyrol que cinq mille hommes éparpillés sur les deux versants du Brenner, de lîrixen à Innsbruck, en un grand nond)re de petites garnisons. Les troupes françaises comprenaient deux colonnes; c'étaient des conscrits allant d'Italie en Allemagne combler les vides ([ue la guerre avait faits dans les divisions Molitor et Uoudet, n'ayant jamais vu le feu, commandés par des officiers de dépôt manquant de jeunesse et d'énergie. Les Tyroliens, plus nombreux, combattant sur un terrain favorable, étaient commandés par d'anciens militaires ayant jadis servi dans les armées de l'Autriche; parmi ceux-là se trouvait Teimer, qui avait un brevet de major autrichien et qui portait l'uniforme de son grade, Speckbacher, un laboureur (pii avait fait campagne en 1797, en 1800 et iHoC>, et cpii se montra un bon capitaine. Il avait été convenu cpie les Tyroliens se soulèveraient le 1 2 ou le 1 3 avril et

ANDRÉ IIOFER ET L'INSURRECTION DU TYROL

qu'à ce moment même l'armée autrichienne pénétrerait dans le pays. Mais les Bavarois précipitèrent l'insurrection par leur dessein de couper les ponts pour empêcher l'invasion de l'ennemi. Les montagnards ne voulurent pas laisser détruii-e ces indispensables movens de comnuinication et ils étaient déjà en armes lorsque le feld-maréchal lieutenant marquis de Chasteler, à la tête de six ou sept mille soldats autrichiens de la ligne, de trois escadrons suivis de dix-sept canons, passa de Carinthie à Luitz au milieu d'une population délirante d'enthousiasme. Les jeunes gens end^rassaient les soldats, on leur donnait du pain et du vin, on caressait leurs chevaux.

Les vallées de Puster, de Ziller, du Vintchgau étaient soulevées, les Bavarois attaqués, balayés et vaincus. André Hofer, à la tête des Passeyerois, marcha sur Sterzing. A leur arrivée le major bavarois Speicher, commandant la place, fit sortir ses troupes; il les rangea dans la plaine marécageuse ([ue domine le château de Sprechenstein. L'artillerie fauchait les rangs des Tyroliens; pour faire cesser ce feu meurtrier, Hofer fît avancer des charrettes chargées de paille; à l'abri des charrettes, les meilleurs tireurs de ses troupes démontèrent les canonniers bavarois; désormais la lutte était facile; le major fut tué et la garnison capitula. Le Tyrol méridional était libre jus(|u'à Roveredo.

Après l'affaire de Sterzing la guerre devint atroce. Bavarois et Tyroliens massacrèrent leurs prisonniers ; dans ces condjats entre petites troupes la lutte atteignait à l'exaspération d'un corps à corps. Les montagnards disaient qu'on avait incendié leurs maisons, tué des femmes, des vieillards et des enfants. Les Bavarois prétendaient ([ue, le combat fini, les leurs, faits prisonniers, avaient été lâchement assassinés.

Le II avril 1809, une bande de soixante-dix Tyroliens sous la conduite d'un certain Bûcher arriva sous les murs d'Innsbruck à la poursuite de quelques Bavarois. Dès qu'ils apparurent sur les hauteurs qui dominent la ville les paysans en armes allèrent se joindre à eux. Le général Kinkel, qui commandait la place, ordonna au colonel Dittfuit d'aller avec un régiment disperser ce rassemblement. Mais c'est en vain que Dittfurt lança contre les montagnards ses dragons et ses fantassins ; les troupes s'épuisaient dans cet assaut, avançant et reculant tour à tour, finalement refoulées, précipitées au bas de la montagne.

Le 12 avril, les Tyroliens quittèrent les hauteurs et marchèrent sur Innsbruck : ils enlèvent l'artillerie qui défendait le pont, tuent les canonniers, entrainent les canons ; dans un élan irrésistible, ils entrent dans la ville : les

3io SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE.

Bavarois lâchent pied et le colonel Dittfurt demeuré seul est entouré, menacé et tué. Les officiers sont faits prisonniers; la garnison dépose les armes. On descend le pavillon bavarois, on le remplace par le drapeau aux couleurs

autrichiennes.

Les insurgés devaient remporter encore un brillant succès; les troupes françaises engagées dans le Tyrol avaient été coupées en deux par le soulèvement; les unes se retirèrent à Vérone; les autres plus audacieuses marchèrent sur Innsbruck par le Bremer, espérant joindre le général Rinkel. Mais elles étaient épiées et suivies par André Hofer et ses Passeyerois, par Chasteler et ses soldats autrichiens, qui venaient de concert délivrer le Tyrol allemand. Quand le général français Bisson arriva devant Innsbruck, la ville était aux mains des insurgés; sa troupe était prise entre deux feux, menacée par le canon d'ïnnsbruck, par les tirailleurs d'André Hofer. Il fallut capituler. Le major Teimer reçut la capitulation. Le i3 avril, i généraux, 17 ofïiciers d'état-major, 1 1 5 officiers, 5900 hommes, 3 drapeaux, ") canons et 800 chevaux étaient livrés.

Le i4 avril arriva Chasteler : la ville était dans la joie du triomphe, on allumait des feux de joie, on embrassait les soldats autrichiens, les cloches sonnaient joyeusement à toute volée. Mais bientôt on reprit la campagne ; Chasteler et ses 8000 hommes accompagnés des Tyroliens d'Hofer marchèrent contre Baraguav (rnilliers qui menaçait l'archiduc Charles.

A la fin du mois d'avril, le Tyrol était délivré de la domination bavaroise et les Tyroliens se mirent pieusement sous le patronage de Saint-Georges. On renoua sans tarder avec un passé peu lointain. L'empereur d'Autriche déclara qu'on ne saurait plus désormais détacher le fidèle Tyrol de ses Etats. Hormavr rétablit l'administration traditionnelle.

Mais bientôt arrivèrent pour les vainqueurs du Mont Isel de pénibles nouvelles; les armées autrichiennes avaient été successivement battues sur le Danube par les armées de Napoléon. Des troupes françaises et bavaroises approchaient sous les ordres du maréchal français Lefebvre et du général

bavarois Wrède.

Lorsque le général Chasteler apprit les défaites des Autrichiens sur le Danube, il passa du Tyrol italien dans le Tyrol allemand, arri\ a à Innsbruck et avança vers Sal/bourgpourjoindreungénéral(lerarméeautiichi(Mine,Jellachich.

Chasteler fut suivi dans sa marche par les trois divisions du général bavarois Derroy. Le i3 mai la rencontre des deux corps d'armée ennemis eut

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3ii

lieu dans les environs de Worgl. Le général autrichien s'était retranché sur des hauteurs; il avait disposé ses troupes à l'abri d'ouvrages rapidement élevés; sur ses flancs, les Tyroliens insurgés étaient déployés en tirailleurs. Le ■vieux maréchal Lefebvre, qui accompagnait Derroy, tenta d'abord une attaque contre les ailes de l'ennemi. Mais les Tyroliens en embuscade faisaient une fusillade terrible; ils roulaient des rochers sur les flancs de la montagne pour écraser les assaillants. Devant cette résistance Lefebvre changea de tactique; il porta l'effort de l'attaque contre les Autrichiens et, sous le feu de rennemi, enleva la position; les tirailleurs tyroliens s'éparpillèrent. Trois mille prisonniers étaient aux mains des Français et des Bavarois.

Après la défaite de Chasteler, le maréchal Lefebvre se dirigea sur Innsbruck. La ville était divisée entre le parti de la capitulation et celui de la résistance. Le 19 mai, il entrait dans la ville sans condition. Les Autrichiens avaient évacué le pays.

Le Tyrol n'était point soumis : André Hofer et le major Teimer s'étaient retirés dans les montagnes, menaçant l'envahisseur dans les vallées allemandes et dans les vallées italiennes. Aux premiers jours de juin André Hofer courut délivrer le comte de Linanges assiégé dans Trente. Mais il désespéra bientôt de résister aux quarante mille soldats, français, bavarois et saxons que commandait le maréchal et alla se réfugier dans une caverne de la vallée de Passeyer.

Les Tyroliens vaincus subirent de cruels traitements. La soldatesque déchaînée se livrait au meurtre, à l'incendie, au pillage. Les églises étaient profanées; les femmes, les enfants, les vieillards étaient brutalisés. Les généraux étaient impuissants à réprimer ces excès. En vain de Wrède essayait d'arrêter la fureur de ses soldats. Dans son ordre du jour du 1*2 mai, il leur disait. « Hier et aujourd'hui j'ai été témoin de cruautés, de meurtres, de pillages, de dévastations qui m'ont blessé au fond du c(Kur et qui empoisonnent l'heureuse impression que m'avaient donnée les hauts faits de la division — Soldats ! combien vos sentiments se sont ravalés hier et aujourd'hui audessous de l'humanité ! Tournez les yeux vers cette route que vous avez poursuivie depuis Lofer ! Voyez ces incendies, ces villages pillés, ces hommes désarmés que vous avez égorgés. » A son tour le maréchal Lefebvre disait aux siens : « Napoléon a des hommes dans ses armées, et non des brigands. » Mais la cruauté et les outrages produisirent un prompt eflet. Déjà tout le Tyrol était en armes. Speckbacher, lieutenant d'Hofer, guidait les insurgés; le capucin Haspinger marchait à leur tête le crucifix à la main.

3n SCÈNES ET ÉPISODES DE l/HISTOIRE DAUl.EMAGNE.

André Hofer quitta sa retraite, il prit à nouveau la «lircetion de larméc du Tyrol Avec 6000 hommes postés sur le Mont Isel, il tint en écl.cc la garnison bavaroise dinnsbruek, lui infligea de cruelles pertes. Dans la nuit les Havaro.s

quittèrent la ville. , ™ ,

Pour la deuxième fois les paysans et les montagnar.ls du Tyrol avaient raison des armées régulières de la Bavière. Pour la deuxième fois le San.Kv.rtl. rentrait en vaim|ucur dans Innsl.ruck. U victoire était due i la seule valeur des Tyroliens, et .lans leur ardeur lo> aliste, les insurgés accueillirent avec enthousiasme la déclaration .le Tempereur . quil ne consentirait à aucune paix qui détacherait le fidèle pays .lu Tyrol ,lu corps .le l'empire

d'Autriche ». , , , • i ,

Après la nouvelle de Waiçram, le comte de Huol, gc^ntVal romnian«lanî

les troupes ré^^ulières autrichiennes, déclara qu'il allait rvacuer lo Tyrol cpi «1

livrait à la générosité du maréchal Lefehvre. Los paynans étaii-nt exaspérée;

ils n-écoutèrent personne ni î^fehvre, ni Baraguay d'Ilillicrs, m Callar.lh

nui afiirmaient qu'un armistice était conclu, ni les Autrichie.tH, ... Uormayr

c ui priait les chefs du mouNe...rnt <lc se .nc.trc à l'ahri. And.é Hofcr voula.t

rester « comte du Tvrol tant (p.r Dieu le pn„u^ttra .. Lcssohiats aut, icIncnH,

amis des paysans, se mutinèrent : il y en eut «,ui ti.è.ent sur leu.s chefs.

Le Tyrol allait être attaqu*' et envahi de diNcrs < ôtés par M»niH» homme*.

Le maréchal Lefehvre était en Havière et menaçait len insurj;éH, il comn.a,.- ^

dait les Bavarois; un corps françuis pétu^tra dans le Pusterthal; le. Bado.H

entraient dans le Vorarlhe.g; le prince Ku^ène condulnait ses Italiens par »

vallée de l'Adige. iVailleurs Napoléon ne manifestait pan des sent.n.euts de

ven^reanceet de haine à l'égard <lcs Tyroliens. « Kaitcs-leur <ounaitie» écrivait-

il au prince Kugène, que je désire arranger leurs alTaires à Taimahle, al... de

ne pas être ol.ligé de porter la mort et rincendie dans leurs montagnes et

que si le but de leur révolte est <le .ester attachés à l'Autriche je n a. plus

qu'à leur déclarer une guerre éternelle;... (pie s'ils ont u.. amre h..t s ils

désirent soit des privilèges, soit toute autre chon., je souha.te et je <les„'e

leur tranquillité et contribuer U leur bonheur; <p.e s'ils ne Neulent pas « tre

Bavarois, je ne t.ouverai pas d'ineonvënlent il les réunir à mon roya.ime

d'Italie- qu'enfin ils fassent .-omialtre ce qu'ils désirent, et jo verrai si je

puis le 'leur iHV«.ler, car je préfère les so...ncttre ph.t<»t par la conviction

4TOC p»r U Irtrec <le5 «rtn«. »

Sur ronlf€ de IWiiiduc J«m. U* ofiicicr* aulrteblws Uts^'t^^^x ^ux

ANDRE HOFER ET L'INSURRECTION DU TYROL

insurgés des armes et des munitions ; il disait : « Ils trouveront de meilleurs moyens que nous sans que nous nous en cassions la tête. » Le mai*échal Lefehvre entra dans Innsbruck ; ses troupes étaient astreintes à la plus rigoureuse discipline ; mais les agents bavarois agirent sans habileté ; la colère les égarait ; ils mirent à prix la tète d'André Hofer : on annonça que quiconque sonnerait les cloches serait considéré comme fauteur de l'insurrection ; on favorisait les dénonciations par des primes. Hofer appela ses Tyroliens aux armes contre les « ennemis de la terre et du ciel ».

De nouveau les Français, 4es Bavarois et les Saxons apparurent dans les montagnes; mais les rebelles étaient toujours debout les armes à la main; Hofer, Speckbacher, Haspinger étaient toujours à leurs postes de combat. Aiu moiiaec^ d«^ ^av«lù>%our», x Umt^ brunaltt «jUcuikuM militjur<»f les Tyroliens n!|H>ni|irent p$x une sautïigo g«erro «I'miImiM'kIc. Itiiiltlii j^iir Ke« hmiteur» tiMMne» de llriteii et dciiiiin.int le ééttïé par oii venai^ni him ni\vmn\t^*^^ i\% nnlHititvnX rorlier^ et tn^tics «l'aHire» pour l«$ liroy^r au pgka5ii^ »ott9C(s BU0M9 pr^pctées. Le ) «oîîl 1809, le» Saxon» de U Ouifi'^ ilération du Rliin furent tkxtaé^ dons ce délité et les cri» de» iiiourAiiU joiHtiit rëpou vante parmi l« survivants. Les Saxons capUvIènsnt. Lo «) aoéldans titt ravin de Tlnn, une dixisioti iMvaroisc succomlia ainsi exterminée : les femnies avaient ai.W 1rs liomnn» jt pousser les troncs d'arbres, à ro«lcr les rorher».

léirn troupes du niartfcbnl I^diTre cLaicnt anéanties; avec les traînards #1 uiiif arix^/c débàiidiV^ le nurrctidl (|aiiLa luniiirudt, plein dliorrcur pour ce pa}"» ittAuilit où U guerre diaât cruelle ci)«niue on F^fo^nc où refiiteini était iasais^issaldc et periKlo ooiiime les g;ii<$ritVr<it. HaiiH Inn^ltruck iWlivn^ entra pour la troisi^ie fois André Hi>fer victorieux : il fui défxiir par Iji cour de Vienne du titre de • coiuniaiHlant iiuperiAl en Tyn>! ». Leii.jM-rrur Frui^Niix lui envoya aiMcluinc d'or. .Mais le Sandwirtli continua à vivre ixiiiin.ç |xâr le pasisé) eoikscrvant sa mise modeste de cliasaeur et de »o4dat. ]l |^uv<rii.iil »«ii%ant les iiKcurs anciennes. Son (^ouveroement dnm 4|aelq»es semaines. [jA paix «le VKnttr fait** t. v Bcnarots arrtv^vnt puissamoncnt renforcés ; ils teiigùreni leur» ntut^ ji;<r l« ^ e< lc( (LmiiK^. Ra octobiv InndMruck tombait encore entre leurs niains<

Oésonnais pousser plusa^ant la réiisUince càt été folie. J/arrhidue Jdftn adressa une proclamation auxTyroSens : il leur prescrivait de t»e »ouiiiettre; de toutes parts les ennemis entnbissAient les vallées du Tyrol. .\u mois de novembre André lloier notifia sa sMumisakkiii au priiKe Kugène de Ucauharnait»

3i4 SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE.

vice-roi d'Italie et au général en chef bavarois. Mais lorsque le bruit courut que l'archiduc Jean était rentré en Tyrol, qu'il avait remporté des victoires, André Hofer quitta sa retraite ; suivi de ces vieilles bandes de l'insurrection qui le connaissaient, il recommença à guerroyer. Cependant les populations ne remuaient plus; elles étaient découragées et fatiguées. Après quelques engagements heureux, les insurgés furent battus par des ennemis trop

nombreux.

André Hofer aurait pu fuir, trouver en Autriche un refuge ; il ne voulut pas quitter son pays natal, la vallée où se dressait encore l'auberge du Sandwirth. Durant deux mois il resta caché avec sa famille dans une cabane du Passeyerthal, au milieu des neiges et des glaces. Pour lui point d'amnistie ; bien plus sa tête était mise à prix. Les habitants du pays refusèrent de le livrer. On raconte qu'un prêtre, jadis lié d'amitié avec Hofer, alors plein contre lui de rancune, alla trouver le général français Baraguay d'Hillier, qu'il lui indiqua le nom du paysan qui portait à l'insurgé des vivres dans sa cabane. L'homme fut découvert; menaces ou promesses agirent sur lui. Il montra aux soldats le chemin de la retraite où Hofer était caché.

Le 20 novembre 1810, André Hofer et sa famille furent arrêtés. Une imposante escorte le conduisit à Mantoue. Là il fut livré à un conseil de guerre que présidait le colonel Bisson; André Hofer encourait la peine de mort; la moitié des voix fut pour la clémence. Mais le vice-roi avait des ordres pour faire passer l'insurgé par les armes. Le télégraphe transmit de Milan un ordre d'exécution immédiate. On voulait éviter que l'Autriche n'intervînt en faveur du condamné. Napoléon, qui par son mariage s'unissait à la maison de Habsbourg, eùt-il pu refuser à Marie-Louise la grâce du Sandvvirth ?

Quand il fut placé devaut le peloton d'exécution, André Hofer refusa de se laisser bander les yeux, puis avec courage il commanda lui-même le feu. La maison d'Autriche avait contracté une dette de reconnaissance vis-àvis de l'intrépide Tyrolien ; en 181 8 sa famille hérita de ses titres de noblesse. Le professeur Schall de Vienne reçut l'ordre de sculpter dans le marbre la statue d'André Hofer, que l'on plaça en i834 dans l'église des Franciscains à

Innsbruck.

Mais ce qui contribua le plus à sa gloire ce fut la célèbre complainte sur la mort d'André Hofer qui est restée le chant national du Tyrol.

A^nHK HorEH m\R(;h\nt at svpi'LICF.. — Composition et dessin de Mticlia.

GOETHE ET SCHILLER

Goethe et Schiller sont les deux plus grands poètes de l'Allemagne. Ils ont vécu à la même époque, ont été rivaux et cependant sont toujours demeurés unis; leur amitié n'a pris fin qu'à la mort prématurée de Schiller. Cet attachement durable et sincère est peut-être le seul de ce genre dont l'histoire littéraire fasse mention.

Aucune sympathie ne semblait devoir exister entre ces deux hommes de caractère et d'éducation si diflérents. Gœthe a toujours été heureux, il fut optimiste. Schiller, qui a été malheureux et tyrannisé dans sa jeunesse, fut un révolté mystique. L'un est un bourgeois éclairé, l'autre un fds de paysan qui s'est instruit lui-même.

La famille de Gœthe était originaire de Francfort. Son arrière-grandpère avait été maréchal ferrant; du côté paternel il sort directement du peuple. Sa mère descendait de la famille des Textor, bourgeois de la ville; son aïeul maternel était échevin.

Son père était un homme froid et méthodique, très versé dans la science du droit, qui avait donné à son esprit une tournure positive. Néanmoins il aimait les arts et avait fait un voyage en Italie dont il parlait toujours avec enthousiasme. Il était conseiller impérial et n'avait rien à faire. Il s'était marié à quarante ans et avait eu plusieurs enfants; deux seulement vécurent, Wolfgang, né en 1749^ et sa sœur Amélie, plus jeune d'un an. M. Gœthe, pour s'occuper et se distraire, résolut de faire lui-même l'éducation de ses enfants. Les écoles, peu nombreuses alors, étaient mal tenues, par des pédagogues routiniers et ignorants. Wolfgang eut la chance d'échapper à ce système d'enseignement.

3i6 SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGISE.

Le père de Gœtlie donna à l'éducation de son fils une tournure méthodique et positive. Il lui fit enseigner les langues anciennes, quelques langues vivantes, mais surtout les sciences physiques et naturelles. Il faisait observer et apprécier à l'enfant les réalités, lui donnait des narrations latines sur la guerre de Sept Ans et sur l'état actuel de l'Allemagne. Il était sévère avec son fils, s'attachait à troubler ses joies pour lui apprendre la vanité du plaisir, et jamais ne le complimentait de son travail ou de ses succès pour pouvoir exiger de lui davantage.

Heureusement, la raideur du père était tempérée par l'humeur agréable de Mme Gœtlie. Elle s'était mariée à dix-sept ans avec un homme plus âgé qu'elle de vingt et un ans. Son caractère expansif et bienveillant ne pouvait guère sympathiser avec la froideur étudiée de son mari. Toute son affection se reporta sur ses enfants. Lorsque leur tâche était finie elle leur racontait de merveilleuses histoires qu'elle excellait à imagine*. Ces contes fantastiques passionnaient Wolfgang qui la dévorait des yeux. « Il était tout feu, tout flamme, et l'on pouvait voir son cœur palpiter sous sa collerette. »

Son père lui enseignait à raisonner droit et à être toujours loyal et juste, sa mère développait en lui une vie sentimentale.

Ces deux natures différentes se sont unies et complétées en Goethe : « De mon pore, dit-il, j'ai la haute stature, le sérieux et la réflexion dans ma conduite ; ma mère m'a donné sa joyeuse humeur et son tempérament

d'artiste. »

Sa première jeunesse se passa dans sa famille; cependant il jouissait d'une très grande liberté. Petit-fils de l'échevin Textor, il avait ses entrées au théâtre; un comédien "de la troupe ([ui venait distraire l'armée du maréchal de Soubise pendant la guerre de Sept Ans lui apprit le français. Il aimait à s'échapper, à parcourir les rues si pittoresques du vieux Francfort, à surprendre par les fenêtres ouvertes la vie intime des habitants. Quelquefois il s'arrêtait devant des ouvriers qui travaillaient et pendant une heure ou deux vivait leur vie. « Il m'était naturel, dit-il, de me mettre dans la situation des autres, de comprendre toute espèce d'individualité humaine et de m'y intéresser. »

Dans une ville comme Francfort, presque tous les habitants se connaissent, les classes sont mêlées. Gœthe, dans son enfance, a bien souvent joué avec des fils d'artisans; plus tard il s'est lié avec une bande de jeunes gens composée d'employés de commerce et de clercs de la basoche qui se

GOETHE ET SCHILLER

réunissaient certains jours de la semaine. Dans une auberge fréquentée par eux se trouvait une jeune fille dont la situation n'est pas bien déterminée; néanmoins il est probable qu'elle était servante de l'établissement. Elle se nommait Marguerite, avait une physionomie agréable et des manières fort réservées. Gœthe, qui avait alors quinze ans, la remarqua un soir et en tomba amoureux. Il cherchait toutes les occasions de la voir et de lui parler; bientôt la jeune fille s'intéressa à ce jeune gaiçon aimable et spirituel et lui permit de se promener avec elle. Cet amour fut absolument platonique. La seule faveur que Wolfgang obtint de Marguerite fut un baiser qu'elle lui donna un soir sur le front au retour d'une promenade. La jeune fille jouait un peu pour Gœthe le rôle de sœur aînée, elle lui donnait des conseils et notamment l'engageait vivement à ne plus fré([uenter cette bande de jeunes gens qui n'avaient ni sa naissance ni son éducation.

Peu de temps après certains membres de la société qui avaient escroqué de l'argent à des bourgeois de la ville furent arrêtés. Gœthe se trouva compromis. Marguerite prit sa défense et montra qu'il n'avait été en rien complice de ses camarades. Néanmoins Wolfgang reçut l'ordre de garder la chambre; il en sortit pour se rendre à l'Université de Leipzig. Dans l'intervalle Marguerite avait quitté Francfort. Presque tous les biographes de Gœthe placent à cette époque l'idée première de Faust. Il serait peutêtre plus juste de placer cette conception d'une œuvre quelconque dans la période suivante de la vie du poète. Quoi qu'il en soit, le départ de Marguerite a sûrement inspiré le dénouement de la pièce; il est peu probable en effet que la jeune fille ait volontairement quitté Francfort; mêlée à une affaire d'escroquerie, elle a peut-être reçu l'ordre de partir; il est plus vraisemblable de supposer que cette servante de brasserie, jolie et de bonnes manières, a été enlevée, ce qui expliquerait la chute de Marguerite dans Faust.

Le temps était venu pour Gœthe de commencer ses études universitaires. Le 19 octobre 1765 il prenait à Leipzig sa première inscription. Déjà le jeune homme sentait sa vocation poétique se développer, mais connaissant l'obstination de son père qui voulait faire de lui un jurisconsulte, il commença son droit. L'aridité de cette étude, la sécheresse de ses professeurs, le rebutèrent bientôt. Au printemps c ses cahiers fondent avec la neige ». 11 faisait acte de présence aux cours, mais ne prenait pas de notes, se contentant de dessiner des caricatures en écoutant distraitement

3i8 SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE.

le professeur Bœlime. A cette époque Gœthe aurait eu besoin d'un ^niide crai dirigeât son esprit. Il le chercha vainement parmi ses professeurs. Ses études ne l'intéressant plus, il les négligea complètement et mena une véritable vie de bohème avec quelques étudiants de Leipzig. C'est dans leur compagnie, en écoutant des discussions de toutes sortes, que son sens critique se développa et se forma. Ces jeunes gens aimaient tout ce qui était beau et brillant, Gœthe acquit parmi eux le culte de la forme. Chacun des membres de cette société croyait avoir en lui l'étolTe d'un écrivain, cliaoïiii d'eux composait son roman ou son poème. Il est probable (jue c'est à cette époque seulement que Gœthe, désireux de produire lui aussi son œuvre, songea à écrire sous une forme quelconque l'aventure ([u'il avait eue à Francfort avec Marguerite. Ses premiers essais soulevèrent ([uelque criticpie, on railla des vers qu'il avait fait paraître dans une revue ; il se découragea et dans un moment de désespoir brûla tous ses manuscrits. Les œuvres de pure imagination ne lui réussissant pas, il chercha à s'inspirer du spectacle de la Nature. La plaine de Leipzig ne lui donna aucune idée; il résolut alors de ne plus écrire que des choses vécues. Gœthe prenait ses repas dans une pension bourgeoise ; la fdle du propriétaire Anna Schoenkopf, qui servait à table, le remarqua et l'aima. Le jeune homme, aigri par ses mécomptes littéiaires, s'amusa à faire souffrir la jeune fille, en lui témoignant une jalousie qu'elle ne méritait pas et en se montrant dur et violent avec elle. Anna supporta quehiuc temps cette conduite, puis se détacha de Wolfgang, et ce fut en vain qu'il essaya de la reconquérir. Cet amour dédaigné lui inspira sa première pièce de théâtre : Le Caprice de Vaillant. A l'avenir Gœthe n'écrira plus que sous l'influence des événements extérieurs.

Pour se consoler et oublier Annette, Wolfgang commit des excès de toutes sortes qui le rendirent malade ; il dut rentrer à Francfort pour se reposer et se soigner. Il traversa alors une crise de mysticisme. Attendri par la souffrance il était tout préparé à un retour vers des idées religieuses, qui, pensait-il, lui donneraient les consolations dont il avait besoin. Mlle de Klettenberg contribua à développer en lui ce penchant mystique. Pendant les dix-huit mois que Gœthe resta à Francfort, elle le consola et le calma, elle occupa son esprit en le dirigeant vers l'étude de l'alchimie. Enfin elle le guérit avec l'aide d'un vieux médecin, personnage original et fantasque qui inspira peut-être au poète le portrait du docteur Faust.

GŒTHE ET SCHILLER

Mlle de Klettenberg a exercé sur Gœthe une influence morale et pratique. Il s'est toujours souvenu d'elle avec émotion et a tracé son portrait dans fVilhelni Meister. M. Gœthe avait un esprit arbitraire et tyrannique ; Wolfgang avait acquis à l'Université des idées philosophiques indépendantes. Des discussions continuelles éclataient entre le père et le fils. Le jeune homme, qui venait de vivre libre pendant trois ans, désirait échapper à la contrainte de la maison paternelle; aussitôt rétabli il partit pour Strasbourg afin de terminer son droit. II rencontra dans cette ville Herder, déjà célèbre en Allemagne. Bientôt les deux jeunes gens devinrent amis et (iœthe se laissa guider par Herder. C'est en sa compagnie qu'il lut Ossian et les poèmes des vieux bardes bretons. Sur son conseil il étudia Homère, la Bible et surtout Shakespeare. Gœthe abandonna pour un temps Ovide et les latins pour se plonger dans cette poésie que jamais il ne comprit mieux qu'à cette époque.

Sous l'influence de Herder il était devenu original et audacieux. Depuis longtemps il avait en tête le projet d'un drame tiré des vieilles chroniques allemandes; quelques scènes étaient écrites, la pièce restait inachevée. Suiles instances de sa sœur Cornélie et de son ami, il se décida à terminer son ouvrage. Bientôt paraissait Gœtz de Bcrlicldngen. Ce drame, présenté au public dans une période révolutionnaire de la littérature allemande, eut un retentissement considérable. Il répondait au besoin de liberté à la mode en ce temps.

Le moment de le représenter était admirablement choisi : Frédéric II, entouré d'ennemis, venait de défendre l'indépendance nationale pendant la guerre de Sept Ans. Le récit des vertus et des hauts faits d'un héros allemand excitait le patriotisme d'une jeunesse ardente à qui les événements presque contemporains faisaient mieux comprendre et apprécier cette œuvre.

Il y avait un an que Gœthe était à Strasbourg, il venait de terminer ses études de droit. Son père l'envoya à Wetzlar, oii se tenait la cour de justice de l'empire. L'activité de cette cour se bornait à juger par an soixante affaires et à en laisser vingt mille en suspens. Quelques procès restaient là depuis plus d'un siècle grâce à l'incurie des assesseurs. Gœthe fréquentait à Wetzlar une société de jeunes gens, il se lia avec un secrétaire de légation nommé Kestner, fiancé à Charlotte Bufl', seconde fille de l'intendant de l'Ordre teutonique. Les deux amis allaient ensemble voir

la jeune fille, Gœthe devint amoureux de Charlotte. Kestner s'aperçut fort bien du sentiment de Wolfgang pour sa fiancée, mais n'en témoigna ni jalousie ni mauvaise humeur. D'ailleurs la loyauté de Gœthe et son affection pour son ami lui interdisaient de chercher à se faire aimer de Mlle Buff. Cependant ce commerce journalier avec un homme comme Gœthe aurait pu à la longue être dangereux pour la jeune fille. Merck, un ami de Gœthe, lui montra les périls de sa conduite et l'engagea vivement à oublier Charlotte. VVolfgang partit précipitamment de Wet/lar.

Cet épisode de sa vie lui inspira un roman, les Souffrances du jeune JVerther. Il y peignait son amour pour la fiancée de son ami, mais y ajoutait un dénouement tragique, le suicide du héros Werther, qui lui avait été inspiré par la mort d'un de ses amis de Wet/.lar, Jérusalem.

IFerther eut un grand succès en Allemagne. Il est le résultat et le symbole des tendances philosophiques sentimentales qui se répandaient partout au dix-huirième siècle avec Rousseau et par la lecture d'œuvres comme les romans de Ilichardson, les Nuits de Voung, et certaines pièces de Shakespeare, surtout liamlct. Après H^erlher Gœthe s'éloigna du genre sentimental, il résista à ce courant d'émotion exagérée qui submergea la httérature allemande. Il regretta souvent d'avoir donné à son roman un dénouement aussi tragi([ue en voyant les nombreux suicides qu'inspirait la lecture de son œuvre; il songea même à racheter son livre

pour le détruire.

Après avoir quitté Wet/lar et fait un court séjour sur le Rhin, Gœthe retourna à Francfort. Il avait déiinitivenient terminé ses études et cherchait un poste de jurisconsulte. La société de la ville le reçut fort bien; il commençait à être célèbre. Le jeune homme eut l'occasion de rencontrer souvent dans le monde la fille d'un bampiier, Lili Schœnemann. Gœthe reniarciua la jeune fille et ne tarda pas à s'en faire aimer. Il la courtisa longtemps sans se prononcer ouvertement. Ses assiduités compromirent Lili, il fut mis en demeure de l'épouser. Après s'être interrogé il trouva qu'il ne l'aimait pas assez pour prendre une détermination aussi grave et refusa. Sa situation dans le monde de Francfort devenait diflicile. Le duc de Saxe-W eimar lui proposa de venir passer quelque temps dans ses États. Gœthe accepta pour se distraire.

La petite cour de Weimar, grâce à l'influence de la duchesse Amélie et de Wieland, était un des centres de la littérature nationale. Quelques

GOETHE ET SCHILLER

auteurs célèbres s'y réunissaient. La vie était fort simple et la flatterie n'était pas admise. Les dames d'honneur et les fonctionnaires, peu nombreux, lisaient et discutaient les œuvres nouvelles. Le duc avait fait construire un petit théâtre; on y jouait des opéras français, souvent même des pièces que des membres de la cour composaient et interprétaient eux-mêmes. Le soir on se déguisait et les jeunes gens tramaient quelque mystification. Gœthe, aidé du grand-duc, mura un jour la porte de >Ille de Gœchhausen, si parfaitement qu'elle ne put entrer dans sa chambre.

Charles- Auguste était encore très jeune, il sentait en lui un grand besoin d'activité, il était à un âge où, sous une mauvaise influence, il eût pu se tourner vers le mal. Il rencontra Gœthe qui s'intéressa à lui et qui le forma. D'abord il contenta ce besoin d'activité du grand-duc par une vie physique intense. Dès le matin il était à cheval, toujours au galop, sautant les haies et les fossés au risque de se rompre le cou. Le soir venu, si l'on était trop loin on campait à la belle étoile. La première efl'ervescence passée, Charles- Auguste, sous la direction de Gœthe, s'occupa sérieusement du bien de ses États. Le poète devint son collaborateur, il entra au conseil privé avec un traitement de ly.oo thalers.

Cette période de son existence ne fut pas entièrement consacrée aux affaires politiques. Son idéal était de se perfectionner sans cesse; il trouva en Mme de Stein une collaboratrice qui l'aida à travailler ainsi sur lui-même. C'était une femme déjà mûre — elle avait trente-trois ans — lorsque Gœthe arriva à Weimar; elle joua auprès de lui le rôle de Mlle de Klettenberg et de sa sœur Cornélie Gœthe. « Elle remplace pour moi, dit-il, ma mère, ma sœur, toutes les femmes que j'ai aimées. » Mme de Stein a donc été pour le poète une force, un conseil, un appui. Lorsque Gœthe crut pouvoir se passer de son secours, il l'abandonna brusquement pour Christiane Vulpius, qu'il épousa plus tard.

Pendant son séjour à Weimar il y a un ralentissement dans la production

poétique de Gœthe. C'est pour lui une période d'étude d'où il sortira formé.

Depuis longtemps il a rompu avec la « littérature d'assaut », il a presque

honte de ses premières œuvres, Gœtz de Bcrlichingen et IVertlier. Il se

plonge dans l'étude des classiques latins et grecs. Il cherche à les pénétrer

et à les comprendre. Son ambition n'était pas de créer des pastiches d'après

les œuvres des anciens. Le calme et la sérénité antiques lui semblaient

froids et peu naturels, il voulait y joindre la sentimentalité moderne.

Lorsqu'il se crut assez préparé, il partit brusquement pour l'Italie sans prévenir personne. Il allait faire sa renaissance.

Il visita ITtalie non en touriste désintéressé, mais en poète et en artiste. Il lui semblait rentrer dans sa vraie patrie après un long exil. Il s'arrêtait partout où l'attachait sa fantaisie, admirant de longues heures un monument ou un site grandiose. Il vouhiit produire à la façon des anciens et se plaçait dans les mêmes conditions qu'eux, visitant les lieux (jui avaient inspiré leurs œuvres. Il lui semblait que son âme s'élevait et que le cercle de sa pensée s'élargissait. Une nouvelle ère s'ouvrait pour lui. Il avait trente-huit ans et était arrivé à la maturité de son génie. « J'ai pris du lest, disait-il, et je ne crains plus les fantômes qui se sont joués de ma jeunesse. «

Après plusieurs mois d'enthousiasme, Gœthe dut quitter l'Italie. Ce fut avec un véritable désespoir qu'il regagna l'Allemagne. Le long de la route il redisait les vers d'Ovide sur son bannissement. Au printemps de 1789, il rentrait à Weimar et y trouvait Schiller, âgé de vingt-huit ans, qui venait d'écrire ses premiers drames et était considéré comme l'un des chels les plus hardis de la littérature d'assaut.

Schiller était originaire de Marbach, sur le Neckar. Son grand-père maternel, bourgmestre de la ville, tenait auberge au Lion Rouge. Le père du poète, chirurgien militaire, venait rarement, entre deux campagnes, embrasser sa femme et son fils. L'enfant resta longtemps confié aux soins de sa mère, dont il était le vivant portrait au physique comme au moral. 11 s'est toujours ressenti de cette influence féminine exercée sur lui pendant son enfance et qui surtout a développé en lui la vie sentimentale et passionnelle.

La famille du poète ignorait le mouvement philosophique du dix-huitième siècle et était restée religieuse. Le dimanche Mme Schiller emmenait ses enfants sur les bords du Neckar ; les petits s'asseyaient sur l'herbe, elle lisait et expliquait l'évangile du jour, leur donnant en même temps quelques principes moraux. Le soir, assis près du feu, on lisait et on commentait

la Bible.

Les distractions étaient rares. Lorsque M. Schiller était là il racontait ses campagnes, et Frédéric en l'écoutant gardait un visage calme et sérieux, regardant le conteur avec de grands yeux étonnés. 11 avait une véritable « tête d'ange ». Il y a loin de ce calme réfléchi de Schiller à la pétulance et à l'émotion de Gœthe au même âge, lorsque le soir il venait entendre les histoires qu'imaginait sa mère.

GOETHE ET SCHILLER

Schiller commença ses études avec le pasteur Moser, qui lui apprit le latin. Son éducation fut à la fois puritaine et classique. Sous la direction de cet ecclésiastique ses idées devinrent de plus en plus religieuses. 11 étonnait par sa piété, assistait fidèlement à tous les sermons. Rentré chez lui, il s'affublait d'un tablier noir et d'une calotte, montait sur une chaise et prêchait sur le thème qu'on avait développé devant lui. Lorsqu'on ne l'écoutait pas il se fâchait.

M. Schiller fut nommé à Ludwigsburg avec un grade supérieur, sa femme et ses enfants le suivirent dans sa nouvelle garnison. Frédéric continua ses études à l'école latine de la ville. Il avait pour maître un pédagogue bourru qui lui laissa un fort mauvais souvenir. « L'enfant, dit-il dans la Peinture de la vie /iitmaine, n'a pas encore usé sa première culotte ([u'uii pédant est déjà derrière lui, qui l'entreprend avec rudesse et lui inscrit, hélas! toutes les beautés de l'histoire romaine sur le dos.

Le Wurtemberg était alors gouverné par le duc Charles, prince intelligent, instruit, mais ambitieux, qui brûlait du désir de se signaler aux yeux de l'Alleinfigne. Il se trouvait à l'étroit dans son duché et faisait le bien de ses sujets malgré eux. La comtesse de Hohenheim lui suggéra l'itlée de construire un orphelinat militaire que le duc transforma bientôt en une école d'application pour les fils d'officiers et de bourgeois notables. L'école se divisait en section de guerre et section de droit. Lorsque les bâtiments furent construits et les professeurs installés, on ne trouva pas d'élèves. Le duc ordonna à tous les instituteurs de ses États de lui envoyer les enfants intelligents qu'ils instruisaient. Schiller se destinait à l'état ecclésiastique; il fut cependant envoyé à l'école de Charles, et, malgré ses protestations, inscrit comme élève. Pour échapper au métier militaire, il entra dans la section de droit.

Dès l'abord, le régime de l'école le révolta. Tout était minutieusement réglé, même la longueur de la (jucue terminant la perruque. Les intendants chargés de la surveillance étaient routiniers, méticuleux, hargneux; c'étaient les sous-officiers dans cette caserne d'enfants.

Les élèves ne jouissaient d'aucune liberté. Pour écrire ses lettres Schiller se munissait d'un gros dictionnaire; à l'approche de l'intendant il fourrait vivement sa feuille entre deux pages du livre et ne la reprenait que lorsque le surveillant s'était éloigné» A chaque instant il y avait, comme dans une vraie caserne, des revues en grande et petite tenue.

En 1-76 on fonda une nouvelle section, celle <lc chirurgie, et Schiller pour fuir le droit, opta pour la médecine. 11 partit pour l'Académie de Charles *, Stutt-art 11 V trouva la même discipline et la même rigueur, mais pour la première fois "s'intéressa à ses étu.les. Les élèves de l'Académie suivaient la première année un cours <le philosophie. Schiller se sentit attiré ve.-s cette science. Malgré le régime sévère de l'école .les livres s'introduisaient en fraude. D'ailleurs les idées du dix-huitième siècle étaient trop répaiulues alors pour ne pas pénétrer même dans ce sanctuaire pédant, bureaucratique et militaire. Les élèves lisaient Rousseau en cachette ; chacun d'eux avait sa doctrine. On parlait de liberté et le soir on s'indignait contre le régime de caserne

qu'on subissait.

L'influence de la philosophie sur Schiller eut pour résultat de modifier ses idées religieuses. Il se créa une doctrine à lui. Il ne voulut plus dépendre d'autrui, mais vivre et agir par toutes ses facultés et toutes ses forces. Il devint raisonneur, fier, et osa se révolter tout haut contre le joug de la discipline. Il fit des projets de fuite, puis se résigna à subir jusqu'au bout sa prison. Il était devenu un révolté et un sectaire.

Schiller ne connaissait rien du monde, il lavait quitté trop tôt pour l'observer avec profit. A l'école il ignorait encore les hommes : « Les quatre cents qui m'entouraient, dit-il, n'étaient qu'une seule et même créature, copie exacte d'un seul et même modèle que la nature plastique répudiait expressément. « Malgré cette ignorance du monde, Schiller ht un drame : Les Brigands. Son explosion d'indépendance se traduisait en une pièce révolutionnaire symbolisant et flétrissant la société d'ancien régime. C est une œuvre de pure imagination et d'apostolat. Schiller s'est peint lui-même dans Charles Moor, son chef de brigands, qui indigné de la corruption de son temps, va vivre libre au milieu des bois, puis fait enfin justice de cette

société qui l'opprime.

Après avoir fait à ses frais une édition de son drame, Schiller proposa a de Dalberg, directeur du théâtre de Mannheim, de le représenter. Celui-ci trouva la pièce trop hardie et ne consentit à la jouer qu'avec certaines retouches qu'il indiqua. Schiller dut se soumettre. Le poète désirait vivement assister à la première représentation de son œuvre ; il n'avait pas de permission. Accompagné d'un ami il vint à Mannheim sans autorisation et put voir le succès des Brigands.

Cette pièce eut une grande influence de propagande. Elle arrivait a

GcETHE ET Schiller. — Composition et dessin de Mucha.

GOETHE ET SCHILLER

une époque où l'on commençait à se lasser de IVcrUicr et de son pessimisme, et où la chevalerie de Gœtz de Berlichingen n'était pas assez moderne et assez vivante. La littérature d'assaut réclamait quelque chose de plus animé et de plus vécu. Les Brigands semblaient ouvrir une voie nouvelle, les plagiats qu'ils inspirèrent fuient nombreux. Le duc Charles avait vu avec grand déplaisir un de ses chirurgiens écrire pour le théâtre. H fit appeler le jeune homme, lui fit de vifs reproches et lui interdit formellement « de faire à l'avenir des comédies ». Cependant la pièce se jouait toujours à Mannheim et Schiller s'échappa une seconde fois pour revoir son œuvre. Le poète était parti avec une société assez nombreuse, on s'aperçut de son équipée. Le duc eut vent de l'aventure et infligea à l'aide-chirurgien Schiller une punition de quinze jours d'arrêt pour avoir communiqué sans permission avec l'étranger.

Le jeune homme résolut d'en finir avec cette tutelle gênante et tyrannique. H déserta. Profitant d'une fête de nuit donnée par le duc, il s'échappa à onze heures du soir avec un compositeur de musique nommé Strincher, et tous deux se dirigèrent à pied vers Francfort. Hs étaient sans ressources, leurs économies s'épuisèrent vite. Schiller écrivit à de Dalberg pour lui demander une avance de fonds sur une pièce qu'il écrivait. Le directeur du théâtre de Mannheim, sachant combien le duc Charles était furieux de voir une de ses >ic'times lui échapper, refusa l'argent et déclara qu'il ne pouvait jouer la pièce. Sciiiller traversa alors une période très criti([ue. Un ancien camarade d'école, AI. de Wolzogen, vint le tirer d'embarras. Ce jeune homme avait conçu de l'amitié pour le poète. Connaissant la position dans laquelle il se trouvait, il offrit à Schiller l'hospitalité dans son château de Bauerbach, alors inhabité. Le déserteur en était réduit à vivre de la charité d'autrui.

Sa fierté s'accommodait mal de ce régime; il cherchait une situation indépendante. Au bout d'un an le duc Charles était calmé et de Dalberg pouvait sans se nuire employer Schiller. W lui offrit la direction générale de la scène de Mannheim, aux appointements de joo florins par an. Dans cette somme étaient compris les droits d'auteur pour une pièce que Schiller préparait. Le poète se donna beaucoup de mal comme directeur de la scène. H se heurta au mauvais vouloir des acteurs, peu disposés en général à obéir et à écouter les conseils d'un homme qui n'était pas du métier. \\ était déjà découragé lorsqu'une fièvre épidéniique le fit tomber malade. Il avait à terminer

3^6 SCkNES ET ÉPISODES DE I.IIISTOIRE D'ALLEMAGNE.

Don Carlos, sa nouvelle pièce. Son travail se trouva interron.pu. Il av^ait pris • Mannheim eu aversion et quitta Dalberg. I.e graud-duc ,1c Saxc-Wcmar, cui lavait entendu lire Z)o« Carlos et lui avait donné le turc de conse.ller privé, rengagea à venir à Weimar. Schiller sy ren.lit. Jusque-la d n apparfenaii à aucun État allemand, puisqu'il s'était enfui du Wurtemberg; .1 alla.t trouver un asile et une patrie à Weiniar.

Gœthe et Schiller allaient se rencontrer. Tout d abord aucune sympathie ne les attira Ion vers l'autre. La première entrevue qu'ils eurent ensend.le fut froide. Ils s'estimaient, mais, ne s'aimaient pas.

Gœthe s'étonnait de la hardiesse des Brigartds et .le Don Carlos Sans songer .pte lui-nu-mc avait écrit autrefois irertl.er .. Gœt. de Bcrhclungcn il traitait les œuvres de S.hiller d'attentat contre les prmopes de art et de réquisitoire contre la société. Il sin.lignait surtout de voir fa.re 1 apolog.e des classes inférieures, tandis que la bourgeoisie comme la noblesse eta.ent llétries. C.œthe aiu.ait le peuple, n.ais il était bourgeois et ava.t e.c anobh. Le peuple lui send.lait intéressant parce .p.'il était l'occasion et le but d une protection n.orale exercée par les plus hautes classes de la socete. Schdle, était un philosophe in.l.n d'idées de progrès qu'il exposait ,lans ses œuvres; il pressentait un bouleversement social prochain, proclamait la ratermte de tous les honm.es et l'aOranchissement des peuples. Il engageait les privilégiés à abandonner leur superflu aux .léshérités, qui avaient les mêmes droits ..^e tous au bonheur. A son arrivée à W eimar il s'était in.ligne de voir les . Voigt et les Schmidt s'exténuer, tandis que Gœthe mangeait en Italie un traitement de i8oo thalers à ne rien faire ».

Gœthe ne comprenait pas cette morale .le .lévouen.ent et ,1 abnégation. C'était au fon.l un égois.e. C'est dans cet égoïsme .luil a puisé la for.e morale de travailler sans cesse sur lui-même et .le perfectionner cet amour . c sm „ui lui a fait supporter à Strasbourg les criti-iues et les ironies de ller.lcr. 11 sortait souvent de chez son ami nerveux et agacé, mais il y revenait toujours, parce que sa conversation l'instruisait et lui é.ait utile. Mme .le Stem lui avait été nécessaire pendant ,lix ans; au bout .le ce temps il s'était brus.iuement .létaché d'elle : cette amitié était devenue gênante, un peu tyrann.que, et elle

ue lui était plus utile.

Les doctrines philosophiques des deux poètes sont différentes. 1 our

Oœthe, nui a toujours été heureux, la vie est un simple travail destine a

' établir Iharmonie entre les éléments; les facultés humaines doivent être

GŒTHE ET SCHILLER

développées sans cesse dans le sens des instincts les plus élevés. Pour lui l'obligation morale consiste à aimer ce que l'on se commande à soi-même. Nos devoirs les plus importants sont envers nous-mêmes. Ensuite viennent les devoirs envers Dieu et envers les autres hommes. L'idéal moral de Gœthe a pour but la recherche du beau.

Schiller est plus mysti(iue. Le devoir en lui est impératif, on ne le commande pas. Il f^iut obéir à la loi parce qu'elle est la loi. C'est la doctrine de Kant, à laquelle le poète unit l'idée de beauté et de vertu. Ce rapprochement de la morale et de l'esthétique était le résultat des études philosophiques de Schiller unies à ses tendances poétiques.

Malgré cette diversité d'opinions, les relations des deux poètes demeuraient cordiales. Gœthe estimait Schiller, mais ne l'aimait pas. La situation de son jeune rival l'intéressait, il essaya de l'améliorer en lui faisant obtenir une chaire d'histoire à l'Université d'Iéna. Schiller lui en fut reconnaissant, mais ne lui témoigna pas plus d'affection qu'auparavant. Les deux hommes ne devinrent amis que lorsqu'ils se connurent davantage.

Au sortir d'une séance de la Société d'histoire naturelle à léna, les deux poètes se trouvèrent ensemble. Ils entamèrent une discussion scicntinque qui se termina chez Schiller. C'était la première fois que Gœthe entrait dans la maison de son rival. Ils eurent tous deux le désir de se revoir, et c'est de cette époque que datent les rapports de plus en plus affectueux (lui unirent par la suite Gœthe et Schiller.

Gœthe habitait Wcimar, Schiller était retenu à léna par ses fonctions. Cet éloignement des deux amis donna naissance à une volumineuse correspondance. Lorsque l'un était libre il allait passer quelque temps chez l'autre. Gœthe surtout prenait plaisir à vivre dans la petite maison de Schiller, il aimait le calme qui y régnait et venait s'y reposer près de son ami. Les deux poètes discutaient alors ensemble, se communiquaient leurs idées sur l art et la science. C'est pendant un séjour de six semaines chez Schiller que Gœthe écrivit les quatre premiers chants iXHermarin et Dorothée.

Cette amitié dura dix ans et ne fut troublée d'aucun nuage, la mort seule de Schiller vint l'interrompre. Depuis i8o4 il était malade. Gœthe l'avait visité souvent jusciu'en .8o5, à cette époque il tomba lui-même malade. Les deux poètes étaient séparés, mais cha.iue jour ils s'écrivaient et Henri Voss

portait leurs lettres. .

L'état de Schiller allait s'aggravant, la crise qui devait l'emporter était

3a8 SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE.

imminente; le 9 mai 180-, au soir tout était fini. Personne n'osait annoncer à Gœthe la fatale nouvelle. Lorsc^u'il l'apprit enfin, il inclina la tète comme frappé d'un grand coup et se couvrit le visage de ses mains en répétant :

a Mort! mort! » • /^ 1 1

La perte de son ami était le premier malheur (jui frappait (.œllie, il

en resta longtemps troublé. Il voulait rendre à Schiller un dernier hommage; ,1 fit représenter la Cloche, adaptée au théâtre, (iœthe lui-même, se faisant son interprète, célébrait Schiller en queUiues strophes.

Il sentait un grand vide autour de lui et voulait le combler par le travail. Schiller laissait une pièce inachevée, Gœthe rêvait de la terminer et de tromper la mort en vivant encore en communauté d'idées avec son ami. Des obstacles imprévus l'empêchèrent de réaliser ce projet. Il avait un culte pour tout ce qui lui rappelait Schiller et s'intéressa à Henri Voss, le fidèle compagnon des six derniers mois de la xie du poète; c'était pour lui le souvenir vivant et le témoin de l'amitié disparue.

Ainsi se termina par une rupture involontaire cet attachement si profond de deux grands hommes l'un pour l'autre. Schiller, tyrannisé pendant sa ieunesse, réduit pour vivre à la charité de la famille de Wol/.ogen, s'éte.gmt précisément à l'instant oii il commençait à goûter le bonheur, après une existence malheureuse et souffrante. Gœthe, toujours comblé par la fortune, allait prolonger longtemps encore une vie heureuse et paisible parmi les triomphes de son génie. Jusqu'à la fin la destinée des deux hommes s'accomplissait. Schiller avait toujours eu à lutter, Gœthe devait mourir sans connaître le malheur.

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